Sur une possible escalade géopolitique

Samuel Huntington
jeudi 7 septembre 2017
par  LieuxCommuns

Texte extrait du livre de Samuel Huntington « Le choc des civilisations », 1996, (Odile Jacob 2000), pp. 471-478. Le titre est de nous.

Il y a une vingtaine d’années paraissaient les thèses de Samuel Huntington sur « le choc des civilisations » [1]. Les réactions indignées et hystériques qui avaient alors déferlées formèrent rapidement un véritable bouclier idéologique qui cachait une réalité bien peu reluisante : l’écrasante majorité des détracteurs de S. Huntington ne l’avaient tout simplement pas lu, comme il est d’usage dans la « Gauche » pavlovienne [2] et ceux qui tentèrent de le réfuter rivalisèrent d’ignorance, de mauvaise foi et d’arguments plus farfelus les uns que les autres [3]. Les quelques esprits libres qui s’aventurèrent à en discuter honnêtement les thèses furent, comme il est toujours d’usage, nimbés d’un silence méticuleux [4].
Relire Huntington vingt ans après devrait obliger à reconnaître que l’angle d’approche a permis un certain nombre d’anticipations (nul talent prophétique ; une analyse lucide de la réalité, toujours partielle, dévoile des grandes lignes de forces). Parmi celles-ci ; la division interne de l’Ukraine suivant une ligne de fracture qui suit globalement celle entre christianisme occidental et orthodoxie ; la fragilité des régimes autoritaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient face à un maximum démographique dans la première décennie des années 2000 ; la transformation de la Turquie laïque en championne de l’islam sunnite ; la poursuite de l’effondrement occidental et l’irruption en son sein de la question multiculturelle comme point nodal de son évolution ; etc. L’ensemble mériterait de plus amples analyses a posteriori, étant entendu qu’il n’y a pas, ici comme ailleurs, à avaliser la totalité des diagnostics comme des recommandations : la réflexion se nourrit de l’intelligence là où elle s’exerce.
On lira ci-dessous un extrait où l’auteur tente de décrire une escalade géopolitique menant à une guerre mondiale à partir d’un accrochage en mer de Chine en 2010. L’exercice de prospection prévoyait que les deux Corées se seraient alors réunifiées, mais il est frappant à plusieurs titres de constater que les grandes dynamiques civilisationnelles ici décrites restent globalement d’actualité, voire se sont renforcées, à vingt ans de distance.


Une guerre mondiale impliquant les États phares des principales civilisations est tout à fait improbable, mais elle n’est pas impossible. Une telle guerre, comme nous l’avons dit, pourrait résulter de l’intensification d’un conflit civilisationnel entre des groupes appartenant à des civilisa­tions différentes, vraisemblablement des musulmans d’un côté et des non-musulmans de l’autre. L’escalade est encore plus plausible si des États phares musulmans expansionnistes rivalisent pour porter assistance à leurs coreligionnaires en lutte. Le cours des choses pourrait être différent si des États de second ou troisième rang, apparte­nant à la même famille, avaient un intérêt commun à ne pas participer à la guerre. La modification des rapports de force au sein des civilisations et entre les États phares représente un danger plus grand encore, susceptible d’en­gendrer un conflit mondial entre civilisations. S’il se pour­suit, le développement de la Chine et l’assurance de plus en plus grande du « plus grand acteur de l’histoire de l’hu­manité » pourraient susciter une terrible tension et compromettre la stabilité internationale au début du XXIe siècle. L’émergence de la Chine comme puissance dom­inante en Extrême-Orient et en Asie du Sud-Est serait contraire aux intérêts américains tels qu’ils ont historiquement définis [5].

Étant donné les intérêts américains, comment une guerre entre les États-Unis et la Chine pourrait-elle éclater ? Supposons que nous soyons en 2010. Les troupes américaines ont quitté la Corée, qui a été réunifiée, et les États-Unis ont considérablement réduit leur présence militaire au Japon. Taïwan et la Chine sont parvenus à un accord en vertu duquel Taïwan conserve de facto son indépendance, mais reconnaît la suzeraineté de Pékin, le par­rainage de la Chine étant admis à l’ONU, sur le modèle de l’Ukraine et de la Biélorussie en 1946. Les ressources pétrolières de la mer de Chine méridionale ont été rapide­ment mises en valeur par les Chinois, mais dans certaines zones, sous contrôle vietnamien, l’exploitation est assurée par des compagnies américaines. Forte de sa puissance potentielle, la Chine déclare qu’elle va étendre son contrôle à toute la zone maritime, dont elle a toujours revendiqué la souveraineté. Le Vietnam résiste, et le conflit com­mence par des combats entre navires de guerre vietna­miens et chinois. Les Chinois, impatients de prendre leur­ revanche et d’effacer l’humiliation de 1979, envahissent le Viêtnam. Les Vietnamiens demandent l’aide des États­ Unis. Les Chinois intiment aux Américains l’ordre de res­ter en dehors du conflit. Le Japon et les autres nations d’Asie hésitent. Les États-Unis déclarent qu’ils ne peuvent accepter que la Chine envahisse le Viêtnam. Ils réclament des sanctions économiques contre la Chine et expédient un de leurs derniers corps expéditionnaires, sur porte-avions dans la mer de Chine méridionale. Les Chinois dénoncent cette action comme une violation des eaux territoriales et lancent des attaques aériennes contre le corps expédition­naires. En vain, le secrétaire général de l’ONU et le Premier ministre japonais tentent de négocier un cessez-le-feu. Les combats gagnent l’Extrême-Orient. Le Japon interdit l’uti­lisation, contre la Chine, des bases américaines situées sur son territoire. Les États-Unis passent outre. Le Japon pro­clame sa neutralité et met les bases en quarantaine. Les sous-marins chinois et les avions de combat, opérant à partir de Taïwan et de la Chine, font subir de sérieux dom­mages aux navires et aux bases américaines en Extrême­ Orient. Dans le même temps, les forces terrestres chinoises entrent dans Hanoï et occupent une grande partie du terri­toire vietnamien.

La Chine et les États-Unis, disposant de missiles pouvant larguer des bombes nucléaires sur le territoire de l’autre, s’accordent tacitement. De fait, ce type d’arme n’est pas utilisé dans les premières phases de la guerre. Les popula­tions de ces deux pays, et particulièrement le peuple amé­ricain, redoutent une attaque nucléaire. De nombreux Américains se demandent alors pourquoi on leur fait subir une telle menace. Quelle différence cela fait-il si la Chine contrôle la mer de Chine méridionale, le Viêtnam ou même tout l’Extrême-Orient ? Le refus de la guerre est par­ticulièrement fort dans les États du sud-ouest des États­ Unis, à dominante hispanique, où les populations et les responsables politiques cherchent à s’esquiver, suivant en cela l’exemple de la Nouvelle-Angleterre lors de la guerre de 1812. Voyant que les Chinois ont consolidé leurs victoi­res initiales en Extrême-Orient, l’opinion américaine com­mence à opter pour une attitude semblable à celle que le Japon souhaitait qu’elle prît en 1942 : combattre cette toute nouvelle prétention à l’hégémonie coûterait trop cher ; contentons-nous de négocier la fin des combats spo­radiques, de « la drôle de guerre » qui se poursuit dans le Pacifique occidental.

Mais, pendant ce temps, la guerre a des répercussions sur les États phares des autres civilisations. L’Inde saisit sa chance et profite du fait que la Chine est occupée en Extrême-Orient pour lancer une offensive dévastatrice contre le Pakistan, avec comme objectif la destruction complète de son potentiel militaire, conventionnel et nucléaire. Le succès initial de l’opération est compromis par une alliance militaire entre le Pakistan, l’Iran et la Chine. L’Iran porte assistance au Pakistan avec des moyens militaires modernes et sophistiqués. L’Inde s’en­lise dans un combat contre les troupes iraniennes et contre la guérilla pakistanaise, conduite par différents groupes ethniques. Le Pakistan et l’Inde demandent l’aide des pays arabes – l’Inde étant consciente du danger que pourrait représenter une domination iranienne dans le Sud-Ouest de l’Asie – , mais les premiers succès de la Chine contre les États-Unis ont stimulé les forces anti-occidentales dans les sociétés musulmanes. Les uns après les autres, les der­niers gouvernements pro-occidentaux des pays arabes et turques sont submergés par des mouvements islamistes renforcés par des cohortes de jeunes. La montée des mou­vements anti-occidentaux, due à l’affaiblissement de l’Occident, débouche sur une attaque massive des Arabes contre Israël. La sixième flotte américaine, très réduite, est incapable de la stopper.

La Chine et les États-Unis tentent de rallier à leurs côtés d’autres États importants. Alors que la Chine aligne les succès militaires, le Japon prend, dans l’affolement, le train en marche, passant de la neutralité formelle à la neu­tralité prochinoise. Finalement, il cède à la demande chi­noise et entre dans le conflit. Les forces japonaises occupent les dernières bases américaines installées sur le territoire japonais, et les États-Unis évacuent leurs troupes dans l’urgence. Les États-Unis déclarent le blocus du Japon, et leurs navires de guerre respectifs se livrent des combats sporadiques dans le Pacifique Ouest. Au début du conflit, la Chine a proposé un pacte de sécurité mutuelle à la Russie (vague réminiscence du pacte germano-soviéti­que). Les succès chinois ont toutefois l’effet contraire de celui obtenu avec le Japon. La perspective d’une victoire de la Chine et de sa prédominance totale en Extrême-Orient terrifie Moscou. Alors que la Russie s’oriente vers une posi­tion antichinoise et commence à renforcer ses troupes en Sibérie, la présence de nombreux Chinois, installés en Sibérie, interfère dans le conflit. La Chine intervient mili­tairement pour protéger ses populations et occupe Vladi­vostok, la vallée du fleuve Amour et d’autres parties stratégiques de la Sibérie orientale. Tandis que les combats, entre les troupes russes et chinoises, s’étendent à la Sibérie centrale, la révolte gagne la Mongolie, zone que la Chine avait précédemment placée sous protectorat.

La maîtrise des ressources pétrolières et la possibilité d’y accéder sont essentielles pour tous les belligérants. En dépit de l’ampleur de ses investissements nucléaires, le Japon reste très dépendant des importations pétrolières, ce qui contribue à renforcer sa position pro-chinoise et la nécessité de garantir les flux pétroliers provenant du golfe Persique, d’Indonésie et de la mer de Chine méridionale. Au cours de la guerre, alors que les pays arabes passent sous la coupe des militants islamiques, les exportations de pétrole en provenance du golfe Persique, à destination de l’Occident, se réduisent à presque rien. Par conséquent, l’Occident devient de plus en plus dépendant de la Russie, du Caucase et de l’Asie centrale. L’Occident est ainsi amené à intensifier ses efforts pour enrôler la Russie à ses côtés, en l’aidant à étendre son contrôle sur les zones musulmanes du Sud, riches en pétrole.

Dans l’intervalle, les États-Unis ont tenté dans l’urgence de mobiliser leurs alliés européens. Tout en augmentant leur aide diplomatique et économique, les Européens demeurent réticents à entrer dans le conflit. La Chine et l’Iran craignent toutefois que les pays occidentaux ne se rallient derrière les États-Unis et que ces derniers n’appor­tent leur aide à la France et à la Grande-Bretagne, comme ce fut le cas lors des deux guerres mondiales. Afin d’empê­cher que cela se produise, la Chine et l’Iran déploient en secret des lance-missiles à moyenne portée, en Bosnie et en Algérie, et avertissent les puissances européennes qu’il est préférable qu’elles restent en dehors du conflit. Cette action a l’effet inverse, comme c’est le cas chaque fois que la Chine cherche à intimider des États autres que le Japon. Les services secrets américains signalent le déploiement des lance-missiles, et le Conseil de l’OTAN exige leur retrait immédiat. Cependant, avant que l’OTAN ne puisse interve­nir, la Serbie, voulant s’affirmer comme le défenseur de la chrétienté contre les Turcs, envahit la Bosnie. La Croatie s’associe à cette action, et les deux pays occupent et se partagent la Bosnie, s’emparent des missiles et s’emploient à terminer le nettoyage ethnique qu’ils ont été contraints d’arrêter en 1990. L’Albanie et la Turquie tentent d’appor­ter leur soutien aux Bosniaques ; la Grèce et la Bulgarie lancent des offensives contre la partie européenne de la Turquie ; la panique gagne Istanbul ; les Turcs s’enfuient par le Bosphore. Dans le même temps, un missile porteur d’une charge nucléaire est lancé à partir de l’Algérie et explose dans les environs de Marseille. L’OTAN réplique par des attaques aériennes dévastatrices contre des cibles situées en Afrique du Nord.

Les États-Unis, l’Europe, la Russie et l’Inde sont de fait engagés dans un conflit mondial contre la Chine, le Japon et une grande partie de l’islam. Quelle peut être l’issue d’une telle guerre ? Les deux camps disposent d’un poten­tiel militaire nucléaire important et, s’ils l’utilisaient plei­nement, il est clair que les principaux États de chaque camp seraient voués à une destruction quasi totale. Si la dissuasion mutuelle jouait son rôle, l’épuisement des deux camps pourrait aboutir à la négociation d’un armistice. Toutefois, celui-ci ne résoudrait pas le problème majeur que pose l’hégémonie chinoise sur l’Extrême-Orient. Autre alternative, l’Occident pourrait tenter de combattre la Chine en utilisant des moyens militaires conventionnels. Mais l’alignement du Japon sur la Chine permet à cette dernière de bénéficier de la protection d’un cordon insu­laire sanitaire empêchant les États-Unis d’utiliser leur puissance navale contre les zones de peuplement et d’in­dustrialisation chinoises situées le long de la côte. La solu­tion pourrait résider dans un rapprochement entre l’Occident et la Chine. Les combats entre la Russie et la Chine amènent l’OTAN à admettre la Russie comme État membre. L’OTAN et la Russie coopèrent pour contrer les incursions chinoises en Sibérie, garder sous contrôle les zones riches en gaz et en pétrole de l’Asie centrale, encou­rager les mouvements insurrectionnels des Tibétains, des Ouïgours et des Mongols contre la Chine. Progressive­ment, les forces occidentales et russes sont mobilisées et déployées dans l’est de la Sibérie pour l’assaut final contre la muraille de Chine et, au-delà, Pékin, la Mandchourie et le pays de la dynastie han.

Quelle que soit l’issue de cette guerre mondiale entre civilisations – la destruction nucléaire mutuelle, une pause négociée en raison de l’épuisement des belligérants ou une avancée des forces russes et européennes jusqu’à la place Tian’anmen –, la conséquence à long terme serait inévitablement la suivante : déclin économique, démogra­phique et militaire chez les principaux belligérants. Autre conséquence : la puissance qui, au cours des siècles, est passée des pays de l’Est à ceux de l’Ouest, puis de l’Ouest à l’Est, glissera du Nord vers le Sud. Les grands bénéficiai­res de cette guerre seront les civilisations qui se seront abs­tenues. L’Occident, la Russie et la Chine étant plus ou moins dévastés, la voie sera ouverte pour que l’Inde, qui a participé à la guerre sans subir de dommages, tente de reconstruire le monde à sa manière. De larges fractions de l’opinion américaine rendent responsables du déclin des États-Unis les élites WASP et leur politique occidentale à courte vue. Des personnalités hispaniques accèdent au pouvoir, confortées par la promesse faite par les États d’Amérique latine en plein essor d’un vaste plan d’aide, type plan Marshall. L’Afrique, quant à elle, non seulement n’a rien à offrir pour contribuer à la reconstruction de l’Europe, mais elle déverse des hordes d’immigrants réso­lus à se partager les restes. En Asie, la Chine, le Japon et la Corée sont ruinés par la guerre, et la puissance bascule vers le Sud. L’Indonésie, qui est restée neutre, devient l’État phare de la zone et, sous la gouverne de conseillers australiens, étend son action sur une zone allant de la Nou­velle-Zélande à l’est, au Myanmar et au Sri Lanka à l’ouest, et au Viêtnam au nord. Autant de présages de conflit potentiels avec l’Inde et avec une Chine en pleine renais­sance. De toute façon, le centre du monde politique bas­cule vers le sud.

Si le lecteur trouve ce scénario fantaisiste et totalement invraisemblable, c’est parfait. Souhaitons que tous les scé­narios de guerre mondiale entre civilisations soient aussi peu crédibles. Mais ce qui est le plus vraisemblable, et par conséquent le plus inquiétant, c’est la cause de la guerre : l’intervention de l’État phare d’une civilisation (les États­-Unis) dans un désaccord entre l’État phare d’une autre civilisation (la Chine) et un État appartenant à cette même civilisation (le Viêtnam). Pour les États-Unis, cette inter­vention était nécessaire, il s’agissait de faire respecter la loi internationale, de désavouer une agression, de garantir la liberté des mers et l’accès aux ressources pétrolières de la mer de Chine et d’empêcher que l’Asie de l’Est ne passe sous la coupe d’une seule puissance. Pour la Chine, cette intervention, totalement inacceptable, était caractéristique de l’arrogance de l’État occidental dominant, qui cherchait à l’humilier, à l’intimider, à soulever des mouvements d’op­position dans sa propre zone d’influence et à lui dénier tout rôle spécifique dans les affaires du monde.

En résumé, pour éviter une guerre majeure entre civili­sations, il est nécessaire que les États phares s’abstiennent d’intervenir dans des conflits survenant dans des civilisa­tions autres que la leur. C’est une évidence que certains États, particulièrement les États-Unis, vont avoir, sans aucun doute, du mal à admettre. Cette règle de l’abstention, en vertu de laquelle les États phares doivent s’abstenir de toute participation à des conflits concernant d’autres civili­sations, est la condition première de la paix dans un monde multipolaire et multicivilisationnel. La médiation concertée est la seconde condition de la paix : elle suppose que les États phares s’entendent pour contenir ou stopper des conflits frontaliers entre des États ou des groupes, rele­vant de leur propre sphère de civilisation.

Pour l’Occident et pour les civilisations tentées de le sup­planter, l’acceptation de ces règles et d’une plus grande égalité entre les civilisations ne sera pas facile. Dans un tel monde, les États phares peuvent estimer, par exemple, que la possession d’armes nucléaires est une prérogative qui leur est réservée et refuser que d’autres représentants de leur propre civilisation ne se dotent de ce type d’armement. Zulfikar Ali Bhutto a justifié en ces termes les efforts accomplis pour développer un « véritable potentiel nucléaire » : «  Nous savons qu’Israël et l’Afrique du Sud disposent de l’arme atomique. Les civilisations chrétienne, juive et hindoue en disposent. Seule la civilisation islami­que en était dépourvue, mais il fallait que cela change  » [6]. La lutte pour l’hégémonie au sein des civilisations où la domination n’est pas exercée par un seul État peut égale­ment activer la compétition pour l’arme nucléaire. L’Iran, bien qu’il entretienne des relations d’étroite coopération avec le Pakistan, est persuadé qu’il lui faut, tout autant que le Pakistan, disposer de l’arme nucléaire. Le Brésil et l’Argentine ont, quant à eux, abandonné leur programme nucléaire, et l’Afrique du Sud ne dispose plus d’aucun potentiel nucléaire, mais elle pourrait être appelée à s’en doter de nouveau si le Nigeria entreprenait de développer ce type d’armement. Tant que la prolifération nucléaire constitue un risque évident, comme l’a souligné, entres autres, Scott Sagan, un monde dans lequel un ou deux États majeurs, appartenant chacun à une civilisation diffé­rente et importante, disposent de l’arme nucléaire alors que les autres états en sont dépourvus ne pourra pas être un monde stable.


[1d’abord sous forme d’article en 1993 dans le Foreign Affairs, puis le livre « The Clash of Civilisations and the Remaking of World Order » en 1996, traduit et paru en France en mai 2000

[3Ainsi, un exemple entre mille, un Miguel Chueca, qu’on a connu mieux inspiré, affirmant sans ciller que la religion n’a pas plus d’influence sur les comportements humains que la couleur des yeux... cf. « Une mystification idéologique : le Choc des civilisations. Critiques des thèses de Samuel Hungtington », Bochure syndicaliste n° 9, éd. CNT-RP, 2002

[5« Defense Planning Guidance for the Fiscal Years 1994-1999 », 18 février 1992 ; New York Times, 8 mars 1992, p.14.

[6Z.A. Butto, If I am assassinated, New Delhi, Vikas Publishing House, 1979, p. 137-138, cité in Louis Delvoie, « The islamization of Pakistan’s Foreign Policy », International Journal, 51, hiver 1995-1996, 133.