Notre isolement

dimanche 6 septembre 2009

Ce texte fait partie de la brochure n°15 « Éléments pour une démarche politique ».

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La brochure est constituée des documents suivants :

  • Quatrième de couverture, bientôt disponible

Texte extrait du n°1 du bulletin « Les mauvais jours finiront », avril 1986, Guy Fargette


Notre isolement

I. Introduction :

Les remarques qui précèdent irriteront parce qu’elles insistent jusqu’à l’obsession, sur l’existence d’un moment que toutes les idéologies et nombre de théories critiques oublient : notre désir de révolte existe d’abord en lui-même avant d’exister relativement à une justification sociale. C’est dire que notre désir de révolte est immédiat, qu’il préexiste à toute liaison concrète avec un mouvement collectif, et qu’il soumet celle-ci à une contrainte : ne pas trahir l’esprit initial qui a libéré l’énergie créatrice de l’individu contre l’emprise des rôles sociaux. C’est donc affirmer que l’on ne peut jamais faire abstraction de la contradiction qui existe en permanence entre un groupe et les individus qui le constituent. Il peut sembler qu’une telle remarque n’ait qu’une pertinence conjoncturelle et que la mention de ce problème ne soit redevenue cruciale que dans une époque récente. II est vrai qu’il y a eu une longue période historique (essentiellement européenne) où le mode de socialisation des individus ne moulait pas les élans personnels en fonction des seules finalités sociales compatibles avec la domination. Mais la question est plus profonde encore : il nous parait que la seule organisation sociale qui ait jamais réussi à jouer sur la contradiction entre individu et société soit précisément celle que l’on nomme capitaliste, et que ce soit là la clé de sa puissance inouïe ; elle a sinon absorbé toute l’humanité, en tout cas détruit tous les autres types d’organisation sociale, qui ont dû trouver un modus vivendi avec ses exigences. Le défaut immense de la plupart des théories critiques est d’avoir proposé le recouvrement de l’individu par une nouvelle entité collective, coupant ainsi à sa source ce qui alimentait la révolte et laissant l’initiative à l’ordre capitaliste, là où s’exerçait son plus grand pouvoir d’attraction.

Ces remarques irriteront encore parce qu’elles prennent au mot les « radicaux » qui se disent partisans désintéressés de la révolution et de la liberté et qu’elles rendent plus difficile un décalage entre les actes et les paroles sur ce sujet.

Elles irriteront enfin parce que, sans ériger cette différence en supériorité symbolique, elles décrivent ce qui « nous » différencie de nos contemporains qui se soumettent si volontiers à l’existant. Il s’agit d’essayer une fois de plus de comprendre ce qui nous définit, ce à quoi nous ne pouvons renoncer sous peine de nous perdre. La portée limitée du propos explique qu’il n’y ait aucun développement sur les raisons de la soumission générale, sujet pourtant si éclairant quand on veut bien s’y attacher lucidement et qui devra être traité plus tard.

Pour l’instant, il suffit de constater que la situation nous rend incapables de définir la moindre stratégie collective, et même la moindre tactique contre ce monde. Loin d’être capables d’action pertinente, nous sommes en général acculés à seulement réagir (et souvent avec un retard considérable). II nous reste donc à suivre le fil de notre révolte pour éprouver ce qui en elle résiste à un reflux qui n’a cessé de s’amplifier depuis plus de dix ans. D’une certaine manière, on nous trouvera inhumains puisque nous n’avons pas besoin de croire au succès pour continuer et que nous déclarons préférer la liberté à la survie, manifestant par là une intransigeance qui est devenue d’un mauvais goût absolu. Dans la mesure où celle-ci est à peu près tout ce qui nous reste, nous ne reviendrons pas sur ses raisons d’exister.

Mais si nous semblons pour le moment condamnés à errer parmi les décombres d’une défaite difficile à nommer, seuls pour longtemps, au milieu d’une masse de somnambules qui préfèrent se conformer aux exigences impersonnelles de la société, c’est d’abord parce qu’une coupure historique considérable a eu lieu dans le flux qui avait commencé de sourdre vers la fin des années soixante. Et plutôt que de nous laisser aller à notre état de déconcertation, nous préférons comprendre comment a pu se produire l’isolement de l’intransigeance qui nous définit encore (la question du pourquoi fait partie de ces discussions théologiques que nous évitons systématiquement).

II. Genèse de notre isolement :

L’analyse qui suit se partage selon deux directions : elle concerne d’une part ceux qui ont vécu les moments intenses des commencements, puis qui se sont très largement retirés de l’activité, et d’autre part les générations ultérieures, qui n’ont pratiquement pas relayé cet élan initial. Les deux phénomènes sont évidemment liés mais leur traitement séparé, outre qu’il facilite la compréhension, reflète une réalité qui a pesé lourd depuis une dizaine d’années.

Ceux qui se sont perdus : Pris dans le tourbillon d’un monde marchandise et mécanisé qui se transforme sans cesse mais sans but apparent, l’individu est désormais contraint à un immense effort d’adaptation qui a la particularité d’être toujours à recommencer et qui détourne l’essentiel de l’énergie humaine vers la simple survie. Le divertissement marchand sert essentiellement à renouveler les forces de ceux qui doivent épuiser leur vie à produire et à se reproduire. L’étonnant est évidemment qu’il n’y ait presque plus personne pour trouver des raisons de ne pas se soumettre aux exigences de ce cauchemar climatisé. Le mode de vie est si profondément bouleversé que même la manière d’assumer le vieillissement a changé ; on ne rencontre plus ce type humain de « l’ancien », capable de jugements profonds ancrés dans le mûrissement de toute une vie ; tout change trop vite pour qu’une expérience humaine soit communicable d’une génération à la suivante. C’est ainsi que plus les individus vieillissent et plus ils prennent une apparence usée, sans ressort et sans profondeur. Comme l’avait remarqué Adorno, chacun tend à la longue à se laisser aller selon le courant de la société. Le rythme de cette capitulation varie, mais elle semble être la pente le long de laquelle chacun doit un jour ou l’autre glisser. Le plus remarquable est qu’on se dissimule le plus souvent cette indolence capitulatrice et que l’on finit en général par agir et parler comme si l’on admettait que le but de toute existence humaine se réduit à transmettre le malheur du monde aux générations suivantes, afin qu’elles non plus n’y échappent pas. La vie humaine dans les pays industrialisés peut être plus longue qu’autrefois (encore que ce changement ne soit sans doute perceptible que vis-à-vis des périodes noires de l’histoire humaine, en particulier du dix-neuvième siècle, et surtout d’un point de vue statistique : il est probable que dans de nombreuses sociétés du passé, ceux qui parvenaient à l’âge adulte vivaient presque aussi longtemps qu’aujourd’hui), elle a pour contrepartie une perte de dignité et d’indépendance considérables. La plupart se consolent en convenant (et en prétendant faire partager leur avis toutes les fois que l’occasion s’en présente, car c’est désormais le seul point sur lequel ils s’imaginent encore penser) que puisque la mort est l’aboutissement de la vie, la première est aussi la vérité de la seconde. Mais de même que la vie est tout ce que n’est pas la mort, de même la créativité historique est tout ce que n’est pas la résignation. Le reniement des prétendues erreurs de jeunesse traduit en général cette usure attristante qui se ment à elle-même et qui voudrait tout contaminer pour que n’existe plus le moindre point de comparaison.

Que les individus se fatiguent aujourd’hui plus vite qu’il y a par exemple cinquante ans et qu’ils se perdent donc davantage, voilà un changement silencieux de la plus haute importance, mais qui ne suffit cependant pas à expliquer la rupture de flux subversif qui grossissait à la fin des années soixante : tous les manques, toutes les imperfections ne sont jamais que relatifs, et ceux qui viennent d’être décrits auraient pu être compensés par une activité énergique de la part des nouvelles générations, activité qui aurait permis de combler les vides causés par les mécanismes modernes qui usent les individus.

Ceux qui ne se cherchent même pas : C’est là qu’intervient le second aspect de la coupure de ce flux historique, qui a rendu irrémédiable pour toute une période les manquements terribles qui se sont fait jour : la société moderne réussit à rendre psychologiquement vieux la plupart des individus avant même qu’ils n’aient appris à exercer l’ardeur de leur jeunesse. L’importance de cette nouveauté ressort d’autant mieux si l’on rappelle la nature des événements politiques et sociaux qui ont eu lieu à la fin des années soixante, principalement en Europe et aux Etats-Unis. Il s’est en effet agi d’une crise de reproduction de la société, tant en ce qui concerne la soumission ouvrière que les autres processus de dressage des individus aux contraintes sociales de plus en plus rigides. Nous voulons ici rappeler ce qui a changé dans la forme de ce « dressage », non pour attribuer à ce changement une importance décisive, puisque nous ne croyons pas que la jeunesse soit la catégorie révolutionnaire par excellence, mais parce que le perfectionnement du dressage social prive de force vive les classes de la population où pourrait vivre et se renouveler un projet de monde sans exploitation, ou du moins là où pourrait s’exprimer publiquement (en attendant des jours meilleurs qui fournissent des occasions de passage à l’acte) la volonté de réaliser un tel projet.

Vers la fin des années soixante, on vit se développer dans la plupart des pays capitalistes modernes une véritable crise de la jeunesse, d’où jaillit un flot de ruptures multiples dans les comportements (leur nouveauté était d’ailleurs relative ; les mouvements des années vingt en Europe centrale les avaient pour la plupart déjà anticipées tout en menaçant beaucoup plus sérieusement l’ordre établi, mais le fil historique était rompu, et la révolte des années soixante a pris l’allure d’une création historique d’autant plus significative qu’elle a retrouvé des thèmes apparemment oubliés (sauf par d’infimes minorités) : crise de l’art, rejet de la famille, refus de l’assujettissement des comportements individuels aux rôles sexuels, critique du mode de vie urbain, etc.). Non seulement les enfants tendaient à échapper au carcan millénaire de la famille, mais la fonction de socialisation des enfants dévolue aux institutions d’enseignement était elle-même en crise.

Ces deux dimensions conjuguaient leurs effets et de leur rencontre tendait à naître peu à peu une culture de la révolte, capable de donner un contenu concret à la critique de la vie quotidienne (rendue évidemment possible parce que l’impératif du travail salarié commençait lui-même à être contesté). Or ce sont ces deux dimensions, le rejet de la famille et le refus déclaré de l’école, qui ont été en quelques années vidées de leur contenu effectif.

D’une part, les autorités scolaires et universitaires ont renoncé à restaurer les vieilles relations d’autorité propres au monde enseignant traditionnel, et préféré choisir, avec beaucoup d’instinct, l’option d’un pourrissement de longue haleine. Si cette stratégie à demi consciente (ces gens-là n’ont même pas besoin de savoir vraiment ce qu’ils font) n’avait pas été couronnée du succès que l’on connaît, il serait plaisant d’ironiser aujourd’hui sur les plaintes diverses dénonçant l’ignorance des nouvelles générations, leur inaptitude à la synthèse et leur manque d’esprit critique.

D’autre part, le noyau familial s’est transformé en structure principalement productrice de sécurité économique et affective (qui masque un noeud de haines hystériques inchangé). Là aussi, la dimension autoritaire a été réduite à sa plus simple expression, tandis que la socialisation des individus jeunes dépendait de plus en plus de l’appareil du spectacle (dont la télévision est la pièce maîtresse depuis les années soixante).

Les individus jeunes ont ainsi trouvé de moins en moins d’adversaires immédiats contre lesquels exercer et développer leur révolte. La culture d’insoumission qui commençait à se développer à la fin des années soixante ne s’est pas communiquée aux nouveaux venus dans la société, qui n’ont pas connu directement la période troublée. Les individus de ces dernières classes d’âge, attachées à la télévision comme centre de leur relation à la société, ont été rompus à un exercice d’oubli permanent du passé collectif comme jamais aucune génération ne l’avait été auparavant (toute jeunesse est sans mémoire, mais celle d’aujourd’hui donne l’impression de ne même plus vouloir s’en construire une) ; hors de leur étroite sphère privée, qui les déçoit en général à un degré indescriptible bien qu’ils se l’avouent rarement, ces individus vivent dans une illusion de présent éternisé et incompréhensible. Que cette illusion ait des affinités troublantes avec le mécanisme de la double pensée, si bien décrit par Orwell, n’est pas pour nous surprendre ; elle se résume au fond à une sécularisation de ce qui était encore dans les partis totalitaires un mécanisme de type religieux. L’instance centrale et anonyme incarnant la représentation de la société tient le rôle de « l’inner party » et de la police secrète. Le fonctionnement social y gagne en abstraction et en efficacité puisque son moment central, en étant à peu près totalement extérieur aux individus investis du pouvoir apparent, se trouve d’autant mieux à l’abri des coups ou de la simple critique. On ne peut rien comprendre à ce que nous vivons depuis une vingtaine d’années si l’on ne fait pas la part (croissante) de la collaboration profonde, à demi consciente mais aussitôt oubliée, chez ceux qui sont quotidiennement manipulés. Il n’est même pas besoin d’une police omniprésente, puisque la servitude volontaire suffit la plupart du temps à entretenir la population dans un calme soumis. Ils savent que le temps court, que la vie passe en vain, mais ils préfèrent ne pas y penser, plutôt que de s’insurger contre ce qui leur est fait.

Que de jeunes individus, par désir d’intégration, préfèrent se sentir vieux avant d’avoir jamais vécu n’a en soi rien de nouveau, mais le fait que ce soit devenu la règle au lieu de demeurer une tendance minoritaire et passablement ridicule, voilà ce qui a changé, et qui transforme, pour nous qui n’avons pas renoncé, le jour en nuit.

III. Notre isolement ne durera pas toujours :

L’ordre établi a donc pu laisser de côté (sans l’oublier tout à fait, comme on le verra plus loin) la haine névrotique contre la jeunesse, haine qui, au début des années soixante-dix, semblait destinée à croître irrépressiblement. Cette haine qui traduisait une peur abyssale devant une relative perte de contrôle sur des couches de plus en plus nombreuses de la population jeune, a fait place à une mise en spectacle de cette même jeunesse, jusque pour les formes de refus plus ou moins large que certains arborent encore (même l’allure des punks est devenue un argument de valorisation publicitaire).

Ce revirement global, encore qu’incomplet, marque la fin d’une époque. L’ordre existant a réussi à faire en sorte que cette jeunesse, prise comme catégorie abstraite générale, c’est-à-dire sans activité spécifique, ait l’impression d’être au centre symbolique de la société, tandis que chaque classe d’âge est de plus en plus isolée des autres par un système de mode qui décompose désormais jusqu’à la manière de s’exprimer. Toutes les branches de l’industrie du divertissement, particulièrement celles du sport et de la musique, concourent à ce résultat. C’est là que se manifeste avec la plus grande outrance le renversement de la haine en drague éhontée. On approche donc cette jeunesse, on la flatte, on se sert, avec le dernier cynisme, de son image, quand ce n’est pas de son corps et de sa vigueur. On pense pouvoir l’utiliser presque à volonté, bref on ne la craint plus.

La haine a dans l’ensemble fait place à un mépris paternaliste et tranquille, sauf en ce qui concerne une fraction de jeunes à laquelle une étiquette d’irréductibilité semble être de plus en plus attachée : il s’agit de ceux qui se sont eux-mêmes nommés Beurs, pour lesquels la haine s’exprime sur le registre du racisme. Attribuer une origine commune à ces deux types de haine (qui présentent par ailleurs des aspects très différents) ne surprendra que ceux qui n’écoutent pas ce que disent les Beurs ou les racistes. L’attitude des premiers est en effet dictée par une volonté de fuir le malheur auquel leurs parents ont été soumis (le fait que l’antagonisme de génération ne soit pas assumé empêche ces Beurs de sentir ce que leur situation a de commun avec celle des jeunes d’il y a dix ou quinze ans ou même d’aujourd’hui), tandis que les racistes, par leur angoisse délirante sur la démographie (angoisse qui est aussi bien l’aveu que leur prétention à être le parti de la jeunesse, à l’image de ce que fut partiellement le nazisme, est en contradiction avec la réalité la plus immédiate), et leurs étranges et apparemment anachroniques dénonciations de la « chienlit » (il faut entendre « MAI 68 »), disent que ces Beurs symbolisent pour eux la jeunesse qu’ils auraient voulu gommer il y a dix ou quinze ans. Le sentiment qui est à la base du petit succès spectaculaire (et donc éphémère) de « SOS-Racisme » est fondé lui aussi sur une telle identification. Qu’un tel racket médiatique ait été jugé nécessaire (il a été tout sauf spontané) pourrait être l’indice que les dispositifs de démoralisation tranquille de la jeunesse commencent à s’enrayer et qu’il faut improviser des dérivatifs nouveaux pour faire diversion. Les Beurs eux-mêmes ont bien senti qu’on leur avait réservé le rôle de figurants dans cette entreprise et ils ont très logiquement fait le vide autour d’elle, mais auprès de la population lycéenne, cette opération a réussi pendant quelque temps à passer pour une expression possible de cette impression qui ferait des Beurs l’incarnation de la jeunesse par excellence dans la formation sociale française.

Ce n’est évidemment pas un hasard si les seuls milieux sociaux qui, depuis des années, ont provoqué des mouvements inhabituels dans cette formation sociale sont profondément ancrés dans ce qu’on appelle « l’immigration ». C’est tout d’abord un secteur de population qui est très mal quadrillé par les syndicats et les partis politiques. II est vrai que dans le monde du travail les syndicats ont fait depuis quelques années de gros efforts, couronnés d’un relatif succès au bout du compte. Mais les « maghrébins de la deuxième génération » présentent la particularité de vouloir échapper au monde du travail parce qu’ils savent très bien ce qui les y attend. Ils se retrouvent donc exclus de tout le jeu social, sans qu’on puisse leur masquer cette exclusion. Cet espace qu’ils s’aménagent ainsi peut les conduire aux plus belles réactions comme aux pires ; ils pourraient verser dans un intégrisme de la modernité, qui ferait d’eux les plus zélés serviteurs des dernières exigences de la domination. Plusieurs signes confirment l’existence d’une telle tendance, par exemple la manifestation organisée en décembre 84 à Paris par la radio privée NRJ, qui joua d’une prétendue menace d’interdiction (il ne s’agissait que d’une amende) pour appeler son public des « kids », des « teenagers », etc., à descendre dans la rue. Ceux qui se reconnaissent dans une telle pauvreté de dénomination furent nombreux à répondre à l’appel et l’on put voir 50000 (cinquante mille !) jeunes (avec une proportion importante, mène si elle n’était pas hégémonique, de Beurs) défiler dans les rues de Paris sur des mots d’ordre et des slogans inspirés de la syntaxe publicitaire (les slogans de SOS-Racisme l’année suivante sont du même type) dans une manifestation organisée en quatre ou cinq jours par le service commercial de cette radio privée. Les quelques autres radios privées qui étaient sous la même menace d’amende se firent tout simplement noyer dans ce flot de démagogie (NRJ est la radio qui passe la soupe musicale la plus mécanisée et la plus à la mode). Mais dans ce monde où les actes pèsent surtout par le caractère de signe qu’on leur attribue, il est encore plus instructif de citer les paroles inattendues d’un flic (paroles qui pèsent donc plus que des actes ! ) pour comprendre que cette possibilité d’un intégrisme de la modernité est tout aussi réelle que celle d’une révolte en acte (certains Beurs peuvent faire la critique du travail, ils sont en général loin de rejeter la marchandise) :

« II y a plus d’avantages à être malhonnête qu’à être honnête, et c’est ce qui fait que la délinquance augmente. II ne faut pas tomber dans le piège qui veut que le délinquant soit un déraciné, au contraire, le délinquant est l’individu le mieux intégré à la société actuelle, celui qui a simplifié tous les mécanismes de la société et les a adaptés à son comportement » (souligné par nous), in Autrement n°22, nov. 79

Cette ambiguïté vis-à-vis de la modernité peut faire apparaître les Beurs ou les autres fils d’immigrés comme les porteurs privilégiés de la revendication de la modernité ; n’être de nulle part (alors que nous voudrions être de partout), tout en étant relié aux instances de la société par un canal abstrait, non médiatisé par les structures classiques de relation personnelle ou de hiérarchie formelle, et dont l’industrie du divertissement est comme le modèle. Cette tendance sert la démagogie du Front National, dont l’influence provient en partie d’une réaction de transfert collective ; la recherche intégriste d’une identité nationale disparue procède en partie d’un rejet instinctif de la modernité qui nous assaille (cette utilisation d’un transfert collectif fait du Front National un écho authentique du vieux fascisme, dont il ne possède guère par ailleurs les caractéristiques classiques).

La frustration que les Beurs ressentent vis-à-vis de la société marchande est pour le moment source productive de comportements de refus, mais il est fort possible que le moment où leurs efforts auraient pu se transformer en projet collectif soit déjà passé (le dépassement de leur premier moment de révolte dépendait de ce qui adviendrait dans le reste de la société, et il s’y est passé bien peu de choses) : depuis quelques années, leurs divers mouvements semblent s’essouffler, se faire récupérer par des rackets non politiques (animateurs culturels, curés, etc.) tandis qu’une décomposition visible a gagné leurs rangs. La contradiction devrait néanmoins durer ; ces individus ne peuvent ignorer que, même avec le taux de résignation ordinaire, il n’y a pas de place satisfaisante pour eux dans un avenir proche.

Ce que vivent les Beurs de façon aiguë est au fond ce que vit une grande partie de la jeunesse en France, ce qui explique que leurs attitudes aient cette résonance. Chaque moment concret de la vie quotidienne rappelle en effet que la jeunesse est la partie de la population la plus démunie dans l’espace public de la formation sociale française. L’atmosphère irréelle distillée par l’ambiance scolaire, le divertissement marchandise et le poids du chômage (concentré avec un cynisme massif et impersonnel sur les plus jeunes et les plus vieux) s’additionnent pour la priver de toute action effective sur son propre devenir. Cet antagonisme entre une centralité apparente et une marginalité de fait est gros de développements futurs, mais pour le moment il est pour la plus grande masse à la fois reconnu, intériorisé et nié. Les individus les plus jeunes tendent donc à vivre dans une atmosphère de cynisme passif (dont ils ont en leur for intérieur horreur, mais qui pèse sur tous leurs comportements publics) : chacun se sent isolé devant les diverses instances de la société et veut croire qu’il n’évitera d’être du troupeau des « perdants » qu’à la condition d’être coopté par ceux qui ont un pouvoir quelconque. Car la grande affaire est désormais d’être choisi et non plus de décider de son sort. Cette crainte d’être au nombre des « perdants » est pour nous quelque peu incompréhensible : nous savons que la révolte et la rupture vis-à-vis de ces deux rackets (même endormis) que sont la famille et l’école, si elles provoquent un déclassement plus radical que n’importe quel abaissement sur l’échelle sociale des professions, sont en général des points de passage obligés vers un comportement libre et que le renoncement à un quelconque succès dans la jungle des diverses compétitions à laquelle se réduit aujourd’hui le réseau des rapports sociaux est le passage étroit qui permet de rompre avec l’intériorisation du malheur. II reste que la crainte de « l’échec » a envahi un grand nombre d’esprits (en ce sens le lavage de cerveau scolaire après plus d’un siècle d’existence a sans doute porté des fruits cohérents). Le désir d’intégration fait en tout cas triompher à peu près partout le choix absurde de ceux qui en voulant réussir avec d’improbables chances une carrière choisissent de renoncer à leur vie.

Les seules libertés recherchées et valorisées se réduisent aux marges que le système veut bien laisser et qui sont étroitement contrôlées par l’argent, symbole universel de tous les pouvoirs.

IV. Conclusion :

Tels sont les traits généraux qui d’une part ont clairsemé les rangs de ceux qui il y a vingt ans ne voulaient plus de ce monde et d’autre part ont empêché que ces vides soient comblés par des nouveaux venus, On voit dominer aujourd’hui un type humain étrangement uniforme malgré le cloisonnement des catégories qui divisent une population « moderne », type humain qui cumule les défauts de tous les âges sans en garder la moindre qualité. Ce cloisonnement d’autant plus difficile à transgresser qu’il est en apparence plus souple correspond à la tendance générale de l’ordre établi ; segmenter toujours plus le corps social afin qu’une instance réunifiante (séparée, évidemment) soit de plus en plus indispensable.

Notre isolement est de ces situations lentement formées qui ne peuvent trouver de solution rapide. Il a pour cause fondamentale la disparition presque complète du fondement anthropologique d’une révolution créatrice. On objectera qu’une telle prédiction fait fi des ruptures possibles. C’est oublier que la pesanteur de la situation qui vient d’être décrite se fera sentir même en cas de déchirure ouverte du tissu social, pour prendre dans un filet d’attitudes suicidaires toute révolte qui apparaîtrait...


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