Effondrement et permanence de l’idéologie (3/3)

mercredi 18 juillet 2018
par  LieuxCommuns

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III – L’autonomie comme voie praticable

Émergence de l’autonomie

La clôture dans laquelle vivent les cultures et les psychismes n’est pas et ne peut pas être totale. Aucune explication, aucune représentation du monde, aucun système de si­gnifications ne peut résister une fois pour toutes au surgissement permanent du nouveau dans la réalité : les individus et les sociétés ont évolué, au cours de l’histoire, même si le rythme des changements était d’une extrême lenteur et s’ils n’étaient, jusqu’à une date ré­cente, pas reconnus comme tels.

La véritable rupture, qui aurait très bien pu ne pas se produire, eut lieu dans la Grèce antique, puis, deux millénaires plus tard, dans l’Occident moderne. Il s’instaure là, par deux fois, simultanément avec une organisation politico-sociale multipolaire qui rompt avec le mode impérial antique ou médiéval, le germe d’un monde nouveau, d’un nou­veau mode d’habiter l’univers, de le comprendre et de se comprendre, un bouleverse­ment radical dans la vie d’Homo sapiens : son univers propre, la culture, devient l’objet d’un travail explicite, de reformulations, de réflexivité, de critique, d’invention, ou l’interrogation et l’inno­vation ne sont plus abominations mais valeurs positives. Les mœurs, les normes, les croyances, bref, toutes les significations sociales hétéronomes allègent leur emprise sur l’individu et la collectivité et sont reconnues, au moins en principe, comme émanant de la société elle-même, des gens la composant et, par là, sont susceptibles d’interrogation, de remise en cause, de discussion, de changement, de transformation et, surtout, de ré-institution.
Ces civilisations ne reconnaissent, du moins en puissance, aucune autre source d’ins­titution qu’elles-mêmes ; elles sont donc capables d’auto-transformations explicites et se forgent des cadres géopolitiques ad hoc : la cité-État pour la Grèce, la Nation pour l’Occident, berceaux du citoyen. Ce mouvement s’incarne dans la démocratie, la philosophie, l’art, la science et provoque une accélération de la création, re­connue comme telle, dans tous les domaines et la formation sociale de l’individu tel qu’on le connaît, édu­qué à se donner, à son échelle, un sens qui lui soit propre, à se forger de lui-même son opinion dans et par la délibération collective et la libre participation à la vie sociale et politique [1]. Telle est l’autonomie.
Il faudrait en dégager toutes les implications, du point de vue qui est discuté ici, et que l’on ne peut qu’effleurer, car il s’agit bien d’une révolution authentiquement spiri­tuelle [2], s’accompagnant d’une forme de puissance de nature nouvelle. Congédiant toutes formes de transcendance, l’humain s’y reconnaît incomplet, aliéné à lui-même, créateur de ses propres idoles et surtout éminemment mortel. Sans recours à une toute-puissance divine ou terrestre et une cosmogonie empreinte d’Absolu promettant la complétude et l’éternité, l’individu comme sa société assument la dimension indiscutablement tragique de l’existence, vouée à la destruction et à l’oubli : la vie humaine y prend une dimension jusqu’alors inconnue, prise dans un irréductible chaos et en proie à la déformation, la précarité, la destruction, le néant et, de ce fait-là, source elle-même de plé­nitude, de jouissance, de sens, de création investis comme tels [3]. C’est, sur le plan politico-social, le refus du schème infantile de la régression monadique par l’élection de l’un, objet de l’adoration des autres, donc acceptation de l’humanité comme collectivité d’égaux. Sur le plan de la pensée : la reconnaissance à la fois de ses propres doutes, recherches, élaborations, et la porosité à ce qui advient et qui provient du réel, événements, démentis, exceptions, inconnu… Cette posture, si extra-ordinaire qu’elle paraît impossible tout en semblant aujourd’hui une fausse évidence, constitue une voie existentielle et spirituelle dont la philosophie et, surtout, la psychanalyse ont pu faire entrevoir l’intime radicalité.

Dévoiements

Les déterminations anthropologiques, psychologiques, biologiques ont-elles pour autant disparu ? Autrement dit : les matrices idéologico-religieuses qui présidaient à toutes les occupations de l’esprit se sont-elles pour autant dissoutes ? Absolument pas.

Il est clair que la modernité, cette révolution dans la vie de l’esprit, a considérable­ment affaibli la vie des Esprits telle qu’elle régentait l’existence humaine depuis des dizaines ou des centaines de milliers d’années. Mais ces grands schémas ancestraux se sont maintenus sous la forme affadie, abâtardie, mutilée, castrée qu’est l’idéologie, ou plutôt les idéologies [4]. Les partisans de l’autonomie eux-mêmes, le discours même de l’émancipation, et eux tout particulièrement [5], se sont faits d’eux-mêmes systèmes clos, idéologies, croyances, mythologies de substitution, religions laïques, voire quasi-reli­gions [6] tout court : le cas du socialisme devenant totalitarisme est évident, mais celui de la psychanalyse (du totémisme freudien au maraboutage lacanien), de la science (du scientisme naïf au funeste transhumanisme) ou de l’art contemporain (célébration du culte du néant et de la destruction) se dégagent aisément.
On n’a rien compris à l’autonomie si on la déclare advenue une fois pour toutes : in­stable, précaire, insaisissable en un sens, et pourtant profondément enracinée dans le quotidien de l’individu lui-même [7], elle n’est et ne peut être qu’une voie, c’est-à-dire une pratique sans cesse recommencée, force d’interrogation et capacité à instituer. Jamais la démocratie n’est confortablement installée dans une société et jamais la pensée n’est en elle-même et une fois pour toutes émancipée des schémas hérités. La voie de l’autono­mie, par définition et par nature, ne peut être que crisique, sans cesse en retour sur elle-même, sans cesse à porter la critique et d’abord en son sein pour comprendre son propre mouvement, ses enracinements et son but tout autant que ses moyens. L’autonomie de la pensée est élucidation avant tout, insatisfaction face au déjà-là, réceptivité au non-conforme, écoute du réel comme des désirs, donc, même si elle ne s’y résume pas comme nous le verrons, lutte contre l’hétéronomie et d’abord contre la résurgence de celle-ci en son sein même.
Se croire intégralement dégagé des gangues idéologiques et, sous-jacents, des sché­mas magico-religieux, c’est indiscutablement s’y maintenir et reconduire la première et la plus pure des illusions, l’expression même de l’hétéronomie : se croire en possession de la Vérité vraie enfin dévoilée émanant de la Réalité elle-même. Cette fausse évi­den­ce, à son tour, sert bien entendu une autre mystification idéologique, sans doute celle qui tarit plus que n’importe quelle autre cette source gréco-occidentale dont elle est ex­pres­sé­ment issue : celle proclamant que puisque tout discours ne repose sur rien de tran­s­cen­dant, puisque les décisions collectives n’émanent que de considérations discu­ta­bles, c’est que rien ne vaut, que tout se vaut, que l’effort de penser et n’importe quelle bêtise sont strictement équivalents. C’est le relativisme, le confusionnisme, l’insigni­fian­ce, la proclamation ultime que le sens n’est rien puisqu’il n’est pas Tout et que l’Oc­cident est méprisable puisqu’il n’a pas réalisé le paradis sur Terre.

Autonomie, hétéronomie et anomie

Cette authentique perversion du projet d’autonomie, sa propagation mondiale, son extension à tous les domaines de la vie humaine et son caractère létal obligent aujour­d’hui à repenser le traditionnel découpage idéologique selon la dichotomie autonomie-hétéronomie.

L’Occident a été le lieu de déploiement, depuis le haut Moyen Âge, de ce projet d’autonomie, luttant contre toutes les formes d’hétéronomie qui garantissaient jusque-là l’ordre social par l’invocation de figures extra-sociales : religions, croyances, supersti­tions, principes hiérarchiques et inégalitaires. Ce combat n’est certes pas terminé, mais surgit aujourd’hui une autre figure : l’anomie.
Il ne s’agit pas, pour elle, de proclamer comme l’hétéronomie que la société doit être régie par des lois et des normes immuables ni, comme l’autonomie, que celles-ci ne pro­viennent que des adultes qui constituent cette même société. Ce n’est pas la source ou la légitimité des significations sociales que l’anomie conteste mais bien plutôt leur exis­tence même. Le tsunami anomique est spectaculairement visible dans le domaine de l’« art » contemporain, mais n’est pas moins sensible appliqué au langage, aux quartiers populaires, à l’éducation, à la psychiatrie ou à l’exercice de la justice. Certes, on retrouve là une très vieille récrimination authentiquement réactionnaire exprimant cette inextin­guible soif de verticalité  : hors de la religion qui relie les hommes entre eux, il n’y a que désordre, chute, péché, hubris, Sodome et Gomorrhe. Mais ce n’est pas ce que montre l’histoire : il y a un univers possible hors hétéronomie, radicalement nouveau, qui s’est étendu sur de très longs siècles dans l’Antiquité et dans les temps modernes, créant de nouvelles formes sociales, psychiques, géopolitiques, artistiques. Que l’anomie soit ef­fectivement la trajectoire des sociétés où a surgi ce projet d’autonomie (Grèce antique et Occident) [8] ne montre certainement pas qu’elle en soit le destin, mais seulement le dé­voiement. Dévoiement passager, régime transitoire de sociétés en voie de liquidation de leur autonomie que le tropisme hétéronome ne peut que rattraper à plus ou moins long terme, si rien ne vient en stopper le cours [9].

Il y aurait donc à esquisser un triptyque autonomie-hétéronomie-anomie. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut rendre compte de ce qui advient aujourd’hui : ni pur retour à l’hé­téronomie (ni « retour du religieux », même si le monde musulman veut montrer l’exemple) ni simple continuation d’une sortie de l’univers idéologico-religieux [10], mais tierce partie. L’anomie subvertit l’autonomie en se faisant passer pour elle, en en repre­nant l’impulsion première, la suspension du sens, mais en refusant son originalité histo­rique, la capacité d’instituer, d’édicter de nouvelles normes, d’affirmer d’autres valeurs. En un mot, l’anomie refuse ce rapport résolument moderne aux significations qui les voulait d’autant plus fortes qu’elles étaient nôtres : tout au contraire, elles ne valent rien parce qu’aucune transcendance ne les dicte. L’anomie est donc bien une perversion de l’autonomie, et une stimulation, une nostalgie, un appel au retour de l’hétéronomie. Par­venir à cerner les contours de ce nouveau régime idéologique, à en identifier les mul­tiples aspects, est d’autant plus délicat que les outils permettant de combattre l’idéologie traditionnelle sont ici mis en déroute, ou du moins déboussolés par ce nouveau front qui s’est ouvert avec un ennemi qui a jailli de nos propres flancs.

Cette situation d’anomie généralisée dans laquelle nous nous enfonçons, tout le monde la pressent, à des degrés divers, depuis plus d’une génération. C’est, au niveau de la vie de l’esprit, l’extension depuis les années 1970 des spiritualités exotiques (Yogas, Bouddhismes, Arts Martiaux, etc.) censées importer, derrière une discipline pratique, la profondeur d’un sens à l’existence par la mise en suspens de tout sens. Ce mouvement de xénophilie, en lui-même dégradation souvent opportuniste d’une culture occidentale ontologiquement ouverte à celles qui l’entourent, précisément à rebours de ce qui lui est reproché, provient au moins du lendemain de la saignée à blanc qu’a été la première guerre mondiale, lorsque même la mort collectivement orchestrée n’offrait à l’âme hu­maine qu’un univers absurdement mécanisé.
La civilisation occidentale avait pourtant inventé, à la suite de celle de la Grèce an­tique, à travers le projet d’autonomie, une forme authentique de spiritualité, plus éloi­gnée de toutes celles qui existent ou ont existé que celles-ci ne l’étaient entre elles. Mais son extraor­dinaire nouveauté, l’exigence de sa pratique indissolublement individuelle et collective et surtout son essence irrémédiablement tra­gique en a fait une voie terriblement pré­caire. Cela ne la rend, à nos yeux, que plus précieuse. Que ceux qui s’en réclament ou, plus encore, ceux qui en sont habités, souvent sans même le savoir, en prennent conscience, et sa disparition actuelle pourrait ne pas être sans retour.

Lieux Communs
Décembre 2016 – juin 2017


[1Du point de vue du sujet anthropologique et psychologique, on lira le magistral panorama par M. Gauchet des personnalités traditionnelles, modernes et « post-modernes » dans « Essai de psychologie contemporaine » in La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002, p. 229-295, disponible sur le site.

[2Certains aspects en ont été abordés dans C. Castoriadis, Sujet et vérité dans le monde social-historique, Séminaires 1986-1987. La création humaine I, Seuil, 2002, qui constitue une référence pour les questions ici discutées.

[3Sur l’investissement très particulier du savoir qui en découle, on lira C. Castoriadis, « Passion et connais­sance » (1991) dans Les carrefours du labyrinthe V. Fait et à faire, 1997.

[4Sur l’émergence des idéologies, on lira M. Gauchet, « Croyances religieuses, croyances politiques » in La démocratie... op.cit. p. 91-108.

[5Voir par exemple l’étude de Cl. Lefort sur le travail de Michelet dans « Permanence du théologico-politique » (Essais sur le politique. XIXe-XXe siècles, Seuil, 1986) ou, plus largement, dans l’ouverture de la pensée moderne dans « La naissance de l’idéologie et l’humanisme » et « Esquisse d’une genèse de l’idéologie dans les sociétés modernes » (Les formes de l’histoire. Essai d’anthropologie politique, Gallimard, 1978, p. 481-482).

[6Voir le très incisif Nostalgie de l’absolu de George Steiner, 10/18, 2003 (1974).

[7Cf. C. Castoriadis, « Les intellectuels et l’histoire » [1987] dans Le monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe III, Seuil, 1990.

[8Parallèle évoqué dans « (In)Actualité de la démocratie directe », février 2016. Voir surtout « Le parallélisme Europe moderne-Grèce antique » dans le livre de D. Cosandey Le secret de l’Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique [1997], Flammarion, 2008, p. 725-738. Textes disponibles sur le site.

[9Sur la forme hétéronome que pourraient prendre nos sociétés, ce sont certainement les travaux de G. Martinez-Gros qui ont proposé l’hypothèse la plus crédible, en reprenant les travaux d’Ibn Khaldûn sur la dynamique impériale dans Brève histoire des empires..., op. cit. et Fascination du Djihad (Puf, 2016). C’est évidemment dans l’aire arabo-musulmane que l’anomie comme appel à l’hétéronomie est aujourd’hui la plus ravageuse.

[10Comme M. Gauchet, par exemple, ne cesse de le répéter, apparemment aveugle à la globalité du phénomène anomique bien qu’il en perçoive une multitude de signes. Op. cit.


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