Effondrement et permanence de l’idéologie (2/3)

jeudi 12 juillet 2018
par  LieuxCommuns

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II – Les dimensions bio-anthropologiques

L’enracinement anthropologique

Notre contemporain peut admettre, à rebours, qu’il a été possédé par une idéologie, mettant cet errement sur le compte d’une inattention passagère – ou de jeunesse – ayant mis provisoirement entre parenthèses sa pseudo-capacité à « penser seul », qui est bien évidemment la meilleure manière de penser comme tout le monde. Il faudrait risquer l’excommunication en lui rappelant l’évidence de notre détermination anthropologique.
L’individu naît dans et par une cellule familiale qui lui inculque au niveau le plus profond de son être un rapport au corps, aux autres, à la langue, au savoir, à la joie ou à la mort, qui est à chaque fois propre à une culture donnée. Une culture à un moment précis de son évolution et telle que l’incarnent les adultes éducateurs, et une culture dans tous les sens du terme, à la fois familiale, ethnique, sociale, religieuse, civilisationnelle. L’individu ainsi dressé, formé, éduqué, devient à son tour cet ensemble de représenta­tions, de valeurs, de normes, de significations sociales, qu’il intériorise et modifie dans la mesure exacte où celles-ci le lui permettent : ce type anthropologique diffère selon les continents et, bien entendu, les époques historiques et les stratifications sociales [1].
L’individu ne naît que par ce biais, qu’il s’en enorgueillisse ou qu’il le nie, et ne se constitue comme animal social qu’en tant qu’héritier et dépositaire des multiples strates de significations imaginaires que l’épopée humaine a charriées au cours de son périple – significations essentiellement religieuses, la société n’ayant existé et ne s’étant structurée que par, dans, avec l’hétéronomie religieuse dans 99,9 % de l’histoire humaine. Il est possible de discerner dans cette denrière, très succinctement et très schémati­quement, cinq périodes qui forment autant de strates anthropologiques sédimentées, mais jamais extirpées, de nos esprits contemporains.

Au-delà des cultures proprement animales [2], impossible de savoir précisément à quel moment de son histoire de 200 000 ans Homo sapiens « a compris qu’il ne comprenait pas » [3] et a instauré un monde de significations qui lui soit propre. La première période est donc paléolithique : elle a certainement duré plus de 50 000 ans et relèverait de la magie chamanique, à dominante zoomorphe, sans doute articulée par un dualisme de type animiste dans des structures sociales tribales [4]. La deuxième, néolithique (v. -10 000 ans), naît avec le bouleversement d’une fin de glaciation qui a sans doute pro­vo­qué l’in­vention de l’agriculture, la sédentarisation et la naissance des toutes pre­mières villes : avec la stratification sociale semblent naître un clergé, chargé de l’intercession auprès des divinités mixtes et anthropo-zoomorphes qui assurent les alliances diploma­ti­ques, et un temps cyclique dominé par des liturgies garantes de la fertilité, la fécondité et l’opu­lence [5]. La troisième période, chalcolithique, vers -3 000, est celle de la naissan­ce des cités et des cités-États en même temps que de la généralisation de l’écriture tandis que les conflits entre les divinités archaïques et citadines opèrent de vastes réordonnance­ments reli­gieux, l’apparition de syncrétismes et de divinisations des despotes [6]. La quatrième période, antique, naît il y a 2 500 ans : c’est la période axiale décrite par K. Jaspers [7], concomitante de l’émergence de la forme Empire [8] où se synthétisent et se forgent les gran­des religions qui domineront le monde. Bouddhismes, Brahmanisme, Confucianisme, Monothéismes dessinent un monde où la révélation échoit à un ou des prophètes et fondent un code moral sous la domination d’une caste. La dernière période, moderne, ne date que de quelques siècles au maximum et en Occident : elle impose un rema­niement ra­di­cal de la religion sous l’égide de la raison, voire une éradication des cro­yances, crée la forme politique de la nation et porte la perspective d’une éman­cipation générale du genre hu­main mêlée à l’invention de nouveaux modes d’asservissement sociaux et men­taux.

Nous sommes héritiers, nous portons en nous, nous sommes, à des degrés multiples et de manière incroyablement enchevêtrée, ce continuum magico-religieux, toutes ces couches imaginaires à la fois inconciliables et suffisamment articulées pour qu’elles af­fleurent et dictent nos conduites quotidiennes sous forme de réflexes, d’impressions, de métaphysiques, de rêves ou de postures. Cette empreinte, socioculturelle, cet imprinting nous modèle de part en part comme des êtres de croyance pour lesquels rien n’est ima­ginable, concevable, pensable s’il n’est déjà inscrit dans un tout collectif, culture, lan­gage, religion et idéologie.

Les déterminations biologiques

Pour comprendre cet état de fait, et surtout comprendre qu’il ne s’agit en rien d’une histoire dépassée, il faut renouer avec les recherches sur la spécificité de l’animal hu­main, ce troisième chimpanzé [9], qui semblent aujourd’hui oubliées du grand public et re­léguées dans quelques cercles universitaires discrets. Elles permettent pourtant de com­prendre en quoi Homo sapiens est bien plus qu’un mammifère nécessitant des soins excessifs et excessivement longs dans les premiers mois et premières années de sa vie.
L’idée que l’humain soit un animal dépourvu d’avantages, naturellement mal doté, inadapté, même, au monde biophysique qui l’entoure, voire carrément inapte à la vie possède une généalogie mythique particulièrement foisonnante [10]. Il ne fait guère de doute que nous sommes des animaux aux automatismes comportementaux (l’« ins­tinct ») insuffisants, ontologiquement débiles, abandon­nés, livrés, projetés dans un monde qui nous est étranger autant que nous le sommes pour lui, et ne devant notre sur­vie qu’à des artifices culturels élaborés collectivement (langage, savoirs, techniques). Ce n’est qu’au cours du XXe siècle que ces constatations vont recevoir à la fois une confir­mation et une rectification scientifique inaugurées par les travaux du zoologiste L. Bolk, largement repris par la suite jusqu’à former un solide paradigme [11], aujourd’hui délaissé.
Selon celui-ci, l’espèce humaine est néoténique, c’est-à-dire frappée de ralentisse­ment de déve­loppement : le petit d’homme vient au monde avant terme comparative­ment aux autres primates (la gestation « devrait » durer 18 mois), présente une période de maturation démesurément longue et conserve à l’âge adulte des caractères juvéniles, voire fœtaux (faiblesse de la pilosité, hypertrophie crânienne, etc.) tout en acquérant, très tardivement, la capacité de se reproduire. Ce processus, en réalité plus complexe et hétérogène, d’inachèvement biologique implique une extrême plasticité cérébrale : les connexions neuronales du cerveau ne sont qu’ébauchées, et c’est dans le monde social, extra-utérin, que le nourrisson, l’enfant puis l’adulte va créer les grands réseaux cogni­tifs qui demeureront sa vie durant et détermineront son activité cérébrale : la culture s’imprime littéralement dans l’encéphale. Le déterminisme anthropologico-culturel, cer­tainement pas absolu mais croissant avec la précocité des événements vécus, trouve ici un fondement biologique, et notamment l’importance très freudienne de la vie infantile.
Mais, surtout, ce paradigme néoténique semble permettre de dessiner une naissance de l’esprit humain extrêmement singulière. L’hypothèse la plus crédible, et inexplicable­ment abandonnée, est celle formulée par le sociopsychanalyste G. Mendel avec les termes de « discordance de la maturation sensori-motrice » [12] : le nouveau-né, doté d’un appareil sensoriel fonctionnel mais privé d’une coordination musculo-squelettique, se trouve exposé et hautement sensibilisé aux stimulations de son environnement et de sa vie intérieure, tout en étant résolument incapable de la moindre initiative comportemen­tale adéquate. De cette tension extrême source d’angoisse naîtrait l’hallucination, moyen pour le proto-psychisme de traiter les multiples sollicitations tant somatiques que rela­tionnelles, et de soulager par la création d’un univers autosatisfaisant son impuissance à répondre à ses besoins et désirs. Le nourrisson vivrait alors dans une totalité indifféren­ciée, une continuité du monde utérin par l’identité au cosmos, où se confondent le monde et le sujet, le besoin et sa réponse, l’avant et l’après, la réalité et sa représentation, c’est-à-dire une toute-puissance fantasmatique que l’on a appelée « Moi-Tout » ou mo­nade psychique. Alors que la psychogénèse devrait être marquée par le manque et une immense détresse post-natale, le psychisme originel serait constitué de ce fantasme vécu de satisfaction totale et d’unité absolue.

Les fondements psychologiques

Cette toute-puissance originelle, qui exclut l’humain d’une relation animale avec le monde naturel, a été subodorée par toute l’histoire de la pensée, ou même de la mytho­logie, mais c’est la psychanalyse qui l’a mise en évidence, dès sa fondation, au contact avec l’omniprésence de ce schème dans la vie adulte via les fantasmes et rêves, et les modalités de ceux-ci [13].
Bien entendu, la situation proprement délirante du nourrisson ne peut que se fracas­ser face à la réalité : la formation du psychisme proprement dit est la sortie lente et dou­loureuse de cette position primordiale durant laquelle l’être humain accède peu à peu à la frustration, au manque, à la douleur, au réel. Le psychisme se fragmente alors, en cas d’évolu­tion « normale », en différentes instances psychiques : c’est la création de l’inconscient, à jamais marqué par cette position primordiale. Car, fondamentalement, la monade psychique ne disparaît pas : au fond toujours à l’œuvre, et tapie tout au long de l’existen­ce, elle est transférée sur la personne faisant fonction de mère, dont le nourris­son s’avère être totalement dépendant, et qui est alors investie de cette toute-puissance. Le proces­sus de socialisation, donc d’humanisation, est enclenché, selon un double mouvement : la psyché s’élabore, se constitue, se structure et s’organise en renon­çant à la toute-puis­sance pour elle-même et en investissant progressivement les éléments de la réalité exté­rieure, mais tout en reportant, en transférant son fantasme de toute-puissance et de tota­lité sur d’autres objets, personnes, institutions, significations sociales.
Ainsi apparaissent successivement comme instances Unes, Uniques et Éternelles l’image maternelle puis paternelle (c’est toute la mécanique du « complexe d’ Œdipe »), puis les figures proprement sociales : Chefs, Rois, Empereurs, Papes, Saints, Divinités, voire Partis et tout ce qui les soutient comme institutions, dispositifs, rituels, croyances, mythologies, tabous, dogmes, toujours ordonnés autour d’un Sacré indicible à chaque fois propre à une culture donnée. Ces figures sont investies par la psyché sur le mode originaire de la monade : ce qu’incarne l’Autorité, c’est la protection contre un univers chaotique, imprévisible, menaçant, qu’il provienne du monde extérieur (naturel ou social) ou de la vie intérieure (émotions, désirs, pulsions, agressivité), et toujours échappant à notre maîtrise. La Puissance s’annonce donc comme source et garante du Sens du monde et de sa permanence, tout comme de l’existence de la société et de l’individu lui cor­respondant, Sens qui doit être constamment réaffirmé, consolidé, mérité car sans cesse mis à l’épreuve, écorné, altéré, mis en doute, en déroute, en échec, et principalement par l’absurde et l’irréductible absolu de la mort.
L’organisation des idées en un tout, qu’il s’agisse d’une culture particulière, d’une reli­gion ou d’un système intellectuel, s’origine donc très loin dans le psychisme humain, fi­nalement moins marqué par le manque que par la totalité et l’absolu – puis par leur re­noncement qui forme la cicatrice d’un impossible deuil. En mettant en lien des idées et significations apparemment disparates, en les articulant de manière cohérente, en les or­ganisant en vue d’une fin éventuellement non dite mais certaine, bref en provoquant leur clôture, la matrice idéologico-religieuse organise le monde et lui donne un Sens. C’est la religion, voire l’idéologie, comme « névrose collective » de S. Freud, « consola­trice de la détresse humaine » [14]. La tendance de l’humain à l’hétéronomie, bien loin de consti­tuer un biais éducatif – au sens étroit – sur lequel il serait envisageable de revenir, sem­ble au contraire appartenir au propre de notre espèce et lui être donc consubstan­tielle.

On voit ce que cette approche à la fois anthropologique, biologique, psychologique a de force explicative et comment elle anéantit les divagations sur une humanité libre d’elle-même et sur des individus lucides en pleine possession de leur libre-arbitre (ou d’une véritable société multiculturelle). Mais à suivre ce raisonnement, nous devrions être enfermés dans un cercle de fer, et notre espèce en être restée au stade chasseurs-cueil­leurs aux pratiques chamaniques qui a été le sien pendant la grande majorité de sa courte existence.

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Troisième partie disponible ici


[1Exemple entre mille, on lira, sur l’évolution historique du rapport entre l’individu et le collectif, « Les transforma­tions de l’équilibre ’’nous-je’’ » par N. Elias, La société des individus, Pocket-Agora, 1999 (1987), p. 205-301.

[2Cf. D. Lestel, Les origines animales de la culture, Flammarion, 2001. Concernant les cultures primates, E. Morin & M. Piattelli-Palmarini, L’unité de l’homme. I. Le primate et l’homme, Seuil, 1974.

[3Selon la belle formule de E. Anati dans son livre trop peu rigoureux La religion des origines, Hachette, 2006.

[4L’extrême difficulté de l’interprétation des données fragmentaires ne peut qu’inciter à la prudence. Cf. A. Leroi-Gourhan, Les religions de la préhistoire, Puf, 1964.

[5Cf. J. Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l’agriculture - La révolution des symboles au Néolithique, CNRS éditions – Biblis, 2013, ainsi que P. Lévêque, Introduction aux premières religions : bêtes, dieux et hommes, Librairie Générale Française, 1997.

[6Cf. Eric H. Cline, 1177 av. J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte, 2016.

[7Karl Jaspers, Introduction à la philosophie - Einführung in die Philosophie, 1950, Chap. L’histoire de l’humanité p. 102-109, éd. 10/18. Extrait disponible sur notre site, ainsi que son commentaire par H. Arendt. Voir aussi J. Assman, La mémoire culturelle. Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, Aubier, 2002.

[8Cf. G. Martinez-Gros, Brève histoire des empires, Seuil, 2014.

[9Cf. J. Diamond, Le troisième chimpanzé, Gallimard, 2000 (1992).

[10Voir l’excellente introduction de D.- R. Dufour dans On achève bien les hommes. De quelques conséquences ac­tuelles et futures de la mort de Dieu, Denoël, 2005. Sans doute le seul auteur à évoquer encore la néoténie, son pre­mier chapitre est une très bonne synthèse des connaissances actuelles, mais la suite du livre reste bien plus spécula­tive, même si parsemée de réflexions fécondes. On trouvera également quelques résumés de la thèse réalisés par M. Levivier.

[11Celui-ci, confirmé par le courant paléoanthropologique qui va de S. J. Gould à J. Chaline, A. Delattre, R. Fenard, etc., a été très inauguralement posé par G. Lapassade en 1962 dans L’entrée dans la vie. Essai sur l’inachèvement de l’homme, An­thropos, 2005, qui reste la référence à ce jour, d’autant plus que le but idéologique très sixties de l’ouvrage, montrer que la notion « d’adulte » est inconsistante, est facilement réfutable.

[12G. Mendel, « La double spécificité humaine somatique et psychique », dans La révolte contre le Père. Une introduction à la sociopsychanalyse (1968, Payot, p. 31-61). Chapitre disponible sur le site.

[13On lira, pour une fondation dense et complète de ces thèses, le chap. IV « L’institution sociale-historique : l’individu et la chose » dans C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1999 (1975).

[14Cité par E. Enriquez dans De la horde à l’État. Essai de psychanalyse du lien social, Gallimard, 1983, p. 91.


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