Notes éparses sur la logique de la consommation

mardi 19 juin 2018
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°22 « Idéologies contemporaines »
Effondrement et permanence du politico-religieux

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Sommaire :

  • Notes éparses sur la logique de la consommation (Notes) — ci-dessous

Texte de janvier 2013 présenté en introduction à un débat dans un cercle de discussion. Quelques modifications mineures ont été apportées.

Le but de ce texte n’est que de proposer quelques sujets de réflexions sur la consom­mation contem­poraine et les sociétés qui les portent, sans autre prétention que de consti­tuer des notes à partir desquelles il pourrait être intéressant de discuter. Je ne crois pas apporter quoi que ce soit de vraiment nouveau, mais plutôt ra­masser quelques éléments qui, mis bout-à-bout, formuleront peut-être une question intéressante. Je m’interroge donc à voix haute, en espérant que mes questionnements puissent être partagés. Du fait de ce tâtonnement, les lignes qui suivent sont maladroites, hésitantes, et certainement un peu lourdes – pour­vu qu’elles ne soient pas complète­ment incompréhensibles. Je ne peut donc que faire appel à la bien­veillance de ceux qui pensent que la dis­cussion collective de pistes peu explorées n’est jamais une entre­prise vaine.

Je commence par synthétiser rapidement quelques aspects socio-politiques des so­ciétés de consom­mation, que je pense connus par la plupart des participants. A partir de là, j’essaie d’en dégager quelques dimen­sions magico-religieuses pour enfin discuter de leurs implications dans la perspective d’une rupture éven­tuelle avec le consumérisme. Je pars donc du postulat, que j’espère acceptable, que les sché­mas ma­gico-religieux (pour dire vite) ont été des constantes dans l’histoire de l’humanité, dont l’histoire écrite ne re­présente qu’un petit pourcentage, et qu’ils conditionnent à un point insoupçonné notre rapport au monde, y compris et surtout lorsque cette dimension est déniée : nul besoin de s’attarder sur l’exemple de la vul­gate marxiste et ses hagiographies, ses temples, ses messes, ses promesses, sa morale, etc. Mon propos n’est certainement pas d’affirmer qu’il n’y aurait qu’une éternelle répétition du même dans l’histoire (ma re­ligion me l’in­terdit !), mais plutôt de mesurer où nous en sommes dans l’arrachement – ou le retour – aux mentalités archaïques, ou l’invention de nouvelles formes d’(auto)aliénation.

Je m’intéresse donc ici essentiellement à la logique du phénomène de consomma­tion, c’est-à-dire aux promesses sans cesse rabâchées de la « société de consomma­tion », qui sont crues de facto, qui orientent les comportements et les psychismes, et qui constituent donc la réalité vécue face à laquelle il est inutile d’objecter qu’elles ne sont pas tenues : cela, tout le monde le sait et ne veut pas le savoir. La question que je me pose est : Pourquoi ?, ou, plus précisément : A quoi ces promesses conviennent-elles pour n’être jamais entachées par les démentis apportés par la réalité ? Ainsi, par exemple, dire que nos sociétés ne sont pas des sociétés d’abondance parce qu’elles sont basées sur le principe et le fantasme de rareté ou de pé­nurie ne change rien au fait qu’elles sont vécues comme des sociétés d’abondance par ceux qui y sont comme par ceux qui voudraient en être. Cette illusion collective, on le sait, est le propre des idéologies, et particulière­ment religieuses. Par ailleurs, on retrouve ici exactement une spécificité du capitalisme et de ses contradictions, mais appliquée à l’individu, ce qui me semble l’essence même de ce dont nous discu­tons. De la même manière, dégager cette « logique » quasi-inhu­maine (celle du « Capital » ou celle de la consommation) n’est pas l’imputer à un sujet transcendant, mais à l’action historique des hommes, des femmes et des enfants, prêts à y participer autant qu’à y résister.

1 – Consommation : quelques aspects socio-politiques

a – Hiérarchisation. Il est clair que le développement, tendanciellement exclusif, du système hiérarchique créé par l’acquisition de biens plus ou moins valorisants (T. Veblen) accompagne l’effondrement des échelons de souverainetés tradition­nelles, quels qu’en soient les fondements (divins, tra­ditionnels, etc.). Mais contrairement à ces formes an­cestrales, cette nouvelle pyramide diffère sensiblement en ce qu’elle prétend d’une part, être accessible à tous sans excep­tion (par de multiples voies, comme les jeux de hasard) ; d’autre part, ne pas imposer de plafond maximal identifiable (il ne s’agit pas uniquement de copier les us des domi­nants) ; et enfin, renou­veler perpétuellement ses critères apparents (suivre les modes, y compris intellectuelles, est devenu le mode d’être) ; ce qui revient à généraliser la concurrence de tous contre tous, et dans tous les domaines de l’existence (professionnels et pécuniaires, bien sûr, mais aussi langagiers, des mœurs, etc.). La chose s’exprime fort crûment dans les franges du jeune « prolétariat » de banlieue (J.-C. Michéa). En biolo­gie de l’évolution pour se représenter la célèbre « lutte pour la vie », on parle du « théorème de la reine rouge », en référence à ce passage d’Alice où la reine en question l’entraîne dans une course éperdue pour simple­ment rester à la même place... On ne résiste, difficile­ment, à cette rat race qu’en faisant appel à d’autres lo­giques sociales.

b – Désocialisation / massification / narcissisme. De la même manière la logique de consomma­tion tend à se substituer aux liens sociaux traditionnels. Le pullulement des « technologies de communicat­ion », dont le paradigme est aujourd’hui le téléphone portable qui semble intégrer peu à peu tous les autres moyens d’échange, offre à ce phé­nomène un dynamisme nouveau. D’une manière plus gé­nérale, la profusion de biens in­dividuels agit comme une éviction de la société de la sphère intime de l’individu : chaque appartement est dorénavant un petit bar, un petit supermarché, une petite salle de ciném­a, de spectacle, de musique, de jeux, une petite bibliothèque, etc. Évidemment, le délabrement des modes de communication et de lieux de socialisation (au moins) pluri-millénaires créé des désordres psy­chiques et sociaux importants, puisque ce sont les processus mêmes de la formation de l’individu qui branlent. Ce dernier est alors d’au­tant plus noyé dans la masse qu’il est isolé de ses semblables, et à la re­cherche désespé­rée de moyen de se singulariser à nouveau par des moyens qui l’en empêchent. Ici en­core, on n’échappe partiellement à cette mécanique qu’en s’appuyant sur les vestiges d’un monde antérieur – que certains désordres (grèves, communautés, ac­cidents, troubles so­ciaux,...) réactivent épisodiquement.

c – Absence de limites & divertissement. Ces phénomènes de hiérarchisation et de désocialisation se couplent à un troisième, la « déculturation ». C’est la destruction de toutes les valeurs peu ou prou ad­mises jusqu’ici, qui accompagne là aussi un processus historique de marchandisation de tout, à travers un pseudo-hédonisme relativiste que certains ont qualifié de « libéral-libertaire » (M. Clouscard). Certes d’autres valeurs naissent ou demeurent, mais c’est sans doute bien plus le rapport à celles-ci qui change, provo­quant une profonde « crise de la culture » (H. Arendt) sans précédent, soit une « montée de l’insi­gnifiance » (C. Castoriadis). Il en va donc essentiellement d’une explosion des limites jusqu’ici acceptées, comme celles du bon goût ou de la décence ordinaire (Orwell), ou de l’utilisation du corps. Bien entendu, ce sont les li­mites ultimes qui sont atteintes à la fois symboliquement et réellement, celles de l’existence et de la vie, soit la finitude du monde. Celui-ci ne cessant décidément pas de resurgir, ou autrement dit, le réel refusant obstinément de se plier à nos incantations, c’est le divertissement qui s’impose et prend la place centrale qu’on lui connaît, ou plutôt qui irradie dans toutes les activités.

Recherche du bonheur puis de la puissance. Éminemment décevante, cette toxi­comanie crée une accoutumance qui ne peut qu’imposer une augmentation des doses, en même temps que la formation des nouvelles générations génère des individus pour les­quels l’existence des autres devient problématique – et donc fantasmée et aussi avide­ment recherchée que systématiquement décevante (C. Lasch). C’est en ce sens qu’il faut bien plutôt parler de désocialisation et non, comme certains de sursocialisation, même si aucun mot ne semble vraiment adéquat pour décrire le paradoxe d’une société qui forme un individu de plus en plus inadapté à la vie en société. D’un point de vue psy­chique, il semble établi qu’on assiste à une régres­sion importante du sujet par une affir­mation désordonnée des tendances à la toute-puissance infantile, consubstantielle à une humiliante impuissance face au monde. Quoi qu’il en soit, ce qui semble recherché à tra­vers la consommation semble aujourd’hui viser de moins en moins le bonheur et de plus en plus la puis­sance  : ce qui était à l’état embryonnaire dans la compétition consu­mériste est aujourd’hui rendu ex­trêmement concret par l’usage intensif et permanent des nouvelles technologies individuelles, marchan­dises dont la puissance effective et fan­tasmatique (a-temporalité, ubiquité, régénération, a-mortalité, etc) paraît entièrement contenue dans l’objet lui-même, lui-même obéissant littéralement au doigt et à l’œil, puissance maîtrisée en apparence mais sans cesse démulti­pliée, ouvrant perpétuellement de nouveaux mondes apparents (de la voiture à la « tablette » multifonctions). Ce pas­sage à la puissance semble passer un nouveau seuil avec la dématérialisation croissante des marchan­dises, notamment par le passage pro­gressif aux software (logiciels, « big data », « applis », …).

Hiérarchisation, désocialisation et acculturation semblent pouvoir être interprétées comme la re­cherche individuelle de puissance, soit l’arrachement au monde en tant que contraintes, limites, butée, réa­lité irrécusable. En elle-même, cette logique de la consommation n’est pas fondamentalement différente de la logique du capi­talisme, la recherche éperdue de l’accumulation pour l’accumulation et à travers elle, comme dirait Castoriadis, l’extension de la maîtrise rationnelle à laquelle participe pleinement la techno­-science, et dont le totalita­risme fut une application méthodique à l’ensemble de la socié­té. De ce point de vue-là, le consumérisme serait l’intériorisation par l’individu de la lo­gique des mécanismes capitalistes conduisant à la disparition progressive des gisements anthropologiques indispensables aux fonctionne­ment de ces derniers – d’où leur déla­brement à l’origine de la crise actuelle.

2 – Les dimensions magico-religieuses de la consommation

Tout cela semble assez loin de la religion, et on peut même dire que cette logique ca­pitaliste a large­ment accompagné la lente sortie du christianisme en Occident, voire au­rait pris le relais, en les récupérant, des mouvements d’émancipation depuis le milieu du siècle dernier. C’est le célèbre « désenchantement du monde » de J. Weber. Mais c’est ce même Weber qui a voulu voir l’ethos capitaliste se développer au sein de la pratique lu­thérienne, faisant de la réussite intra-mondaine une voie vers le Salut. Peut-être est-il pos­sible de voir, en continuité, le comportement consumériste comme faisant fonction de religion, s’y substi­tuant, c’est-à-dire remplissant un certain nombre de ses rôles, tant du point de vue psychique que social, comme celui, fondamental, de pôle organisateur du social (qu’on définisse celui-ci par le sentiment d’appartenance, par le fondement de l’identité, par la source de légitimité du statut, par l’origine du sens vécu, etc). On pour­rait objecter que tout ce qui relève du pseudo-religieux dans nos sociétés peut être rame­né à des vestiges de croyances anciennes ou des réactions à la disparition de toute trans­cendance et tout surnaturel. J’opposerais plutôt l’hypothèse que la consommation re­lève presque intégralement d’une dimension my­thique – n’est-ce pas, d’ailleurs, la définition du consumé­risme ? Il me faudrait, évidemm­ent, faire bien plus que les quelques lignes qui suivent, qui ne peuvent être en l’état qu’une invitation à l’interrogation – l’aspect magique de la consommation n’ayant été noté, elliptique­ment, par J. Baudrillard, mais nulle part explicité ni approfondi, et pas plus, que je sache, par ceux qui se sont placés dans son sillage.

a – Caractères magiques. Évoquant le consumérisme, on parle facilement de lieux de cultes, de culpabilisation, de liturgies individuelles ou collectives, de sermons publi­citaires, de grands prêtres, de temples de la consommation, etc. c’est vrai que de grands et petits rituels évoquent grande­ment des archétypes magico-religieux : Noël, sa­lons, soldes, sortie d’un produit, anni­versaires, vacances, mariages, dépenses « pures », comme dirait Bataille, plus ou moins somp­tuaires, etc. Faut-il prendre ces images au pied de la lettre (si j’ose dire) ? Les tendances « primitives » ou du moins néo-païennes de nos sociétés sont quand même assez évi­dentes : prédomi­nance des logiques de bandes ou de « tribus », généralisation du noma­disme et des festivités orgiaques (M. Maffesoli), déification de notre « Mère Nature », re­tour de croyances populaires (new age, mysticisme bricolé, ...) et des communauta­rismes (barbus ou écolos), renaissances des temps cycliques (M. Eliade), désinstitutionnali­sation des rites mortuaires, etc. et bien entendu idolâtrie quasi-sacrifi­cielle des marchan­dises – sans par­ler de l’oracle Google. Ces tendances lourdes peuvent être interprétées, en invoquant encore We­ber, comme une conséquence du fait que nos sociétés se sont opacifiées à un tel point que leur compré­hension échappe à l’entende­ment d’un seul in­dividu, bien en deçà de l’homme dit « primitif » qui maîtri­sait tous les rouages sociaux et habillait le monde de divinités personnifiant les phénomènes natu­rels. Nous vivons dans un monde peuplé d’objets industrialisés sans âges et sans lieux, qui surgissent, se dé­cuplent, se multiplient et disparaissent de manière invraisemblable, un univers fabri­qué et occupé par des machines, une réalité à la texture de plus en plus technologique (y compris pour les éléments les plus familiers : journaux digitaux, habi­tats électrifiés de part en part, etc) dont nous sommes à la merci, et dont les procédés et les composants de fabrications hyper-complexes sont éclatés aux quatre coins du monde. Que dans ces conditions se développent des systèmes de croyances est large­ment explicable et d’au­tant mieux que le système s’auto-alimente, même si ces croyances ne sont pas forcé­ment (encore ?) cohérentes et encore moins de type mono­théistes.

b – Mondes virtuels. Autre avatar pseudo-religieux, l’apparition de mondes paral­lèles, mais totale­ment existants. Il y a ces références, réflexes, savoirs ou visions éclatés entre générations, groupes, bandes, sectes ou individus, mais surtout ces créations d’uni­vers dans les films, séries, maintenant films­-séries, ou « relations sociales » haut débit (Facebook, Twitter,...) et fusion progressive de tout cela dans les jeux vidéos en réseaux de plus en plus réalistes et adaptables par l’utilisateur lui-même. Si ces derniers ne font pour l’instant que des ravages chez les grands adolescents d’aujourd’hui qui vivent le monde réel du travail comme une pure contrainte qui rend possible la vraie vie de la dé­fonce du samedi soir et de la no­-life en ligne, la « société des écrans » est bien là, qui absorbe un temps croissant de notre quotidien. Lieux de fuites, lieux de refuges, lieux de l’invention de soi : le « spectacle » offre d’autres dimensions qui pal­lient à l’austérité du quotidien. Confusion de la réalité et du virtuel, immixtion progressive d’autres mondes dans ce qu’on appelle la « réalité augmentée », c’est-à-dire augmentée de la possibilité de quitter la réalité à loisir.

c – Paradis. Le point fixe de ce système de croyance semble être la figure du Para­dis Terrestre, seule à même d’expliquer l’attrait irrépressible pour le monde mirobolant de l’abondance. Toutes les grandes civilisations ont un élément mythologique où la pro­fusion est enfin vécue, et on ne peut pas dire que le marxisme y fasse exception : à ces yeux transhistoriques, nous vivons la fin des temps et en un cer­tain sens, le commu­nisme réalisé (G. Fargette). De ce point de vue, il n’y a pas à s’étonner du magnétisme de notre sociét­é, sur ceux qui y vivent (mouvements sociaux conservateurs) comme sur ceux qui en rêvent (migrants légaux et illégaux mais surtout développement homologue des pays dits « émergents ») pas plus que de l’anéantissement symbolique que représente le fait, ou le sentiment, d’en être banni, ou même d’être susceptible de l’être. La réussite sociale, c’est-à-dire l’ascension hiérarchique permanente, prend alors un sens pleinement méta­physique. Bien entendu, les promesses ne sont pas tenues, et l’angoisse ne peut que se ruer sur celui qui a atteint le centre de tout et n’y trouve rien – à l’image des jeunes ban­lieusards traînant à Châtelet-les-Halles. Arrivés à cette fin de l’histoire où doivent se réa­liser les plus vieux rêves des sociétés historiques, les occidentaux ne peuvent qu’être dé­concertés et hagards ; peut-être peut-on trouver là l’explication de phénomènes divers comme le jeu autour de l’imminence de la catastrophe, la profonde désorientation poli­tique, la perte du sens du temps, l’insignifiance banalisée, voire la « désaxialisation » du monde [J. Assman], etc.

Éléments d’infinis. Finalement, ce qui semble recherché est bien un infini, qui a pu être concentré dans l’histoire des derniers millénaires en un ou plusieurs dieu(x) trans­cendant(s), mais qui est devenu im­manent, terrien, réel, diffus, profitable. Infini des biens dans la variété des marchandises proposées, infini des possibilités dans l’invention de leurs « nouvelles » formes, infini du temps dans le recommencement perpétuel des promesses de l’obsolescence, infini des relations dans la multiplication des contacts éphé­mères, infini de soi dans des vies et des mondes sans cesse réinventés, infini de la vie et de la jeunesse dans les progrès et artefacts médicaux-scientifiques, infini du savoir dans sa consignation électronique, etc. etc. à l’infini... C’est dans ce cadre qu’il est pos­sible de comprendre les louvoiements incessants autour de « l’écologie », qui incarne le surgissement insupportable de limites extérieures en un sens indiscu­tables.

Tentons de résumer : la société de consommation crée un nouveau système hiérar­chique qui déso­cialise l’individu et le « déculture » en orientant son existence vers la re­cherche effrénée d’apaisement et de puissance – recherche perpétuellement déçue et sans cesse recommencée. On assiste sur cette base au développement dans les sociétés occidentales d’éléments magico-religieux, à des existences qui invoquent la vie en d’autres mondes, aimantées par la possibilité d’un accès au Paradis Terrestre. La société de consommation semble bien regrouper de multiples caractéristiques religieuses fon­damentales, dont l’invocation d’un infini enfin accessible à l’Homme, dessinant la fin des limites naturelles dans lesquelles s’est déroulée toute son his­toire jusqu’à aujour­d’hui.

Nous ne sommes pas en face d’une résurgence d’une croyance déjà existante habillée différemment, et pas non plus face à une nouvelle religion véritablement constituée comme hétéronomie classique (rôle qu’a pu jouer le marxisme). Mais il semble évident que la « société de consommation » en active des le­viers immémoriaux, qui restent à mettre à jour, pesant pleinement sur le sens des existences.

Possibilités de rupture(s) ?

A quoi tout cela nous avance-t-il ? Il me semble que cela permet d’éclairer d’un jour nouveau les possibilités de rupture.

Il est excessif d’affirmer que toutes les tendances révolutionnaires n’ont cherché qu’à accéder au consumérisme : si la sortie de la misère matérielle les orientait profondément (ce qui n’est déjà pas du tout la même chose), leur ralliement au modèle occidental s’ar­ticule essentiellement autour de ses aspects proprement émancipateurs, lesquelles sont issus justement de ces luttes en Occident, du moins avant les années 50.

Les critiques pratiques de la société de consommations qui se sont déroulées depuis, notamment au­tour des années 60-70 sont notables mais très discutables, comme le fait Baudrillard de manière un peu cruelle. Mais il me semble qu’il manque justement toute la dimension « spirituelle » de ces recherches d’alternatives dont les surréalistes puis les Beatnik semblent les moments inauguraux les plus connus. Faut-il s’étonner d’une op­position quasi-religieuse à un ordre quasi-religieux ? Il serait également excessif d’inter­préter l’islamisme – qui se réclame d’une véritable résistance à l’Occident - à travers ce prisme, mais il est aussi difficile de ne pas y penser. Autrement dit : les ruptures d’avec le consumérisme se font, aussi et peut-être surtout sur le plan métaphysique, en en re­conduisant les grands schèmes religieux, et il semble que les héritages politiques qui permettraient d’en sortir ne sont plus significatifs pour les populations.

Terrible ironie de l’Histoire : alors que le modèle de société consumériste n’est plus ouvertement ni collectivement contesté, il ne pourra ni s’imposer à tous, ni même perdu­rer chez ceux qui s’y sont finalement résignés. Car la sortie de la « société de consom­mation » sera sans doute forcée à terme par les limites bio-phy­siques de la planète, même si d’ici-là de nouvelles pistes seront avidement recherchées pour repousser ce traumatisme planétaire. Quelles seront les réactions ? On peut déjà mesurer aujourd’hui leurs prémisses à la simple éventualité de ne pas voir les « conditions matérielles » croître continuellement... S’il s’agit ef­fectivement de la chute brutale d’un système de croyance qui avait pris le relais, ou servait de béquille ou de substitut, aux religions tra­ditionnelles devenues impraticables, les comportements sont totalement im­prévisibles. Certains parlent de « panique anthropologique », et il me semble difficile de balayer l’idée d’un tour de main : si effectivement la société de consommation est un système de croyance qui structure les psychismes depuis deux ou trois générations (au moins), son effondrement subi ouvre sur un inconnu. Examiner dans l’Histoire la fin de certaines re­ligions pourrait être éclairant. A moins d’une réinvention d’une dynamique émancipa­trice, reprenant les principes d’une justice sociale et d’une égalité politique, on peut craindre le maintien coûte que coûte ou la reformulation des grands schèmes de re­cherche de puis­sance, alimentés par le souvenir d’un âge d’or ayant réellement existé, comme la référence souterraine aux « Trente Glorieuses » oriente déjà aujourd’hui mas­sivement les réactions sociales collectives.

Bien entendu, l’avenir n’est pas écrit, et la « logique » de la consommation que j’ai tenté de circons­crire n’est pas, ne peut pas être, et ne sera jamais la seule à l’œuvre : nos sociétés ne continuent d’exister que parce qu’à chaque seconde des milliards de compor­tements, de réflexions, d’actes, de principes, de relations en­travent, la plupart du temps silencieusement, le procès délirant qui y règne aujourd’hui. La question est d’abord de savoir si ces réactions et attitudes visent l’émancipation ou le seul retour nostalgique à un état antérieur, et ensuite si elles seront capables, en temps de crise, de se coaliser et de dégager un nouvel ho­rizon politique et social. Mais ces deux questions ne peuvent être posées qu’à partir de l’analyse de l’alié­nation, et surtout du degré d’adhésion des po­pulations au monde tel qu’il va, soit des besoins et désirs auquel ce dernier répond, tant bien que mal.


Commentaires

Notes éparses sur la logique de la consommation
mardi 26 juin 2018 à 10h59

Bonjour, je réponds à votre invitation (https://collectiflieuxcommuns.fr/91...) de poursuivre le dialogue sur la problématique de la pauvreté et de la liberté ici... Pour ce qui est de la dimension anthropologique de la question du désir insatiable, ce que Platon appelait l’épithumia, le réservoir pulsionnel sans fond, je propose l’hypothèse, que j’avais déjà exposé dans un sujet que j’ai traité sur mon site, que sa racine ultime serait à chercher dans la néoténie humaine. C’est un médecin, Israël Nisand qui le formulait ainsi :« Il était fatal que le néotène, celui qui manque de tout, engendre le grand avide. Quand on a moins, n’est-il pas normal qu’on veuille plus ? » (Où va l’humanité ?) Voilà qui pourrait expliquer l’universalité du phénomène et l’attrait quasi irrésistible que la société de consommation occidentale exerce sur le reste du monde. Mais, comme le faisait remarquer Castoriadis, les cultures sont arrivées, en règle générale, à limiter, tant bien que mal, cette avidité pour éviter de s’auto-détruire. Par toujours, il est vrai. Ce qui a perdu l’Athènes démocratique de l’antiquité, par exemple, c’était déjà bien l’hubris touchant son appétit de pouvoir. Le fait est que l’époque actuelle n’y arrive plus du tout et vu ce que fait miroiter les futures « merveilles » du progrès, il n’y pas de raison que les choses changent sans un effondrement de l’économie mondiale, ce qui n’est évidemment guère rassurant. « La phobie de la pauvreté », telle est, comme le résumait Christopher Lasch, ce qui fait « courir le monde moderne » (Le seul et vrai paradis) et dont tout l’imaginaire était déjà condensé dans La richesse des nations d’Adam Smith. Et Lasch en parlait dans le contexte de la vie du Vermont, un des Etats les plus pauvres des Etats-Unis, qui avait échappé miraculeusement à cette phobie, et qui pour cette raison, avait su conserver un mode de vie démocratique :« Notre riche pauvre petit Etat », comme l’appelait affectueusement Dorothy C. Fisher. Mais ce sont là des îlots assiégés de toute part. Pour reprendre les termes d’E. P. Thomson, l’élévation du standard of life a ruiné le way of life des populations occidentales, dont la perte, elle, ne saurait s’estimer avec des chiffres et des statistiques. L’ironie de l’histoire, c’est que dans la théorie économique standard, néoclassique, celle d’après laquelle le monde est censé fonctionner, l’équilibre général du marché ne peut être atteint qu’en supposant que les désirs trouvent leur satiété, passée une certaine limite (hypothèse de la convexité des préférences). C’est totalement irréaliste. Tout le consumérisme et la soif d’argent vont à rebours de cette hypothèse : plus on en a, plus on en veut. Et il ne s’agit pas du seul point sur lequel cette théorie est tout ce qu’il y a de plus bancal. Nous avons ainsi un modèle théorique censé faire marcher le monde qui est, pour reprendre l’expression de Polanyi, une parfaite « utopie » (destructrice).

Site web : JD Wiederkehr