Islamisme, totalitarisme, impérialisme (3/3)

jeudi 31 août 2017
par  LieuxCommuns

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III – Impérialisme, théocratie, millénarisme

Il n’est pas difficile de dégager la dimension tacitement religieuse du fonctionnement des régimes totalitaires classiques, malgré leur distance vis-à-vis des croyances tradition­nelles. Nombreux sont ceux qui ont évoqué une véritable religion séculière, profondé­ment monothéiste, un millénarisme laïc  : dogme unique, collectivité une, territoires uni­fiés, une clôture absolue du sens sur lui-même sous le signe de l’Un. C’est, là encore, le marxisme-léninisme qui offre l’exemple le plus spectaculaire de cette tendance de tous les totalitarismes à la théocratie, une théocratie de la Rationalité, jusque dans l’essence même du dogme marxiste, qui comporta toutes les dimensions d’une religion révélée avec son Peuple élu prolétarien, sa Parousie communiste, ses prêtres, ses temples, ses saints, ses hérésies, ses apostats... Affirmer que le marxisme est le quatrième mono­théisme n’a strictement rien d’une image, et se trouve être la seule explication valable de sa dissémination planétaire et de son improbable survie jusqu’à aujourd’hui, dans des formes diffuses et dégradées mais infiniment prégnantes. On trouve d’ailleurs ici l’ultime ciment qui soude fondamentalement l’islamo-gauchisme [1] – on y reviendra.

À la lecture des totalitarismes du XXe siècle comme des tentatives d’instauration im­périale au sein d’une modernité européenne qui s’est construite hors et contre la logique d’empire, il faut donc également rajouter qu’ils ont tous tendu à se constituer en impéria­lisme théocratique. La verticalisation des échelles de souveraineté aboutissant en son sommet à une singularité universelle : Dieu [2]. On comprend ici l’avantage de l’islamisme qui, en s’affirmant explicitement tel, reprend et révèle cette visée totalitaire implicite et surtout la porte à son point d’aboutissement en régime de modernité épuisé, accélérant cet épuisement et précipitant la désoccidentalisation du monde. Pour comprendre en quoi l’islam constitue spécifiquement cette voie royale il faut entreprendre une généalogie historique, nécessairement fragmentaire et succincte, et remonter jusqu’aux origines du monothéisme.

L’impérialisme mystique des hébreux

Si l’idée d’un Dieu unique semble avoir été présente dans plusieurs peuplades antiques, Babyloniens, Assyriens ou Égyptiens, c’est évidemment au sein du peuple hébreu qu’elle a longuement mûri du XIIIe au Ve siècle avant notre ère, pour atteindre un degré de pureté unique et constituer une des créations de l’esprit les plus singu­lières de l’humanité. La croyance Yahviste, au fil des influences cananéennes, des domi­nations impériales assyriennes et, surtout, des exils babyloniens a finalement accouché d’un judaïsme achevé, résolument distinct des polythéismes, scellant l’Alliance entre un peuple élu et Son Dieu en un lieu sacré : la Terre Promise, la Maison d’Israël abritant le Temple de Jérusalem [3]. Ce rapport radicalement nouveau à une divinité, unique, créatrice et transcendante, mais triplement lié à une ethnie particulière, une Loi unique et un terri­toire défini, est évidemment gros d’une tension : « Comment concevoir que la presque totalité de la création doive à jamais ignorer l’identité de son véritable auteur et maître, et vivre en parfaite méconnaissance de sa volonté ? Il faut une fin des temps où ce scandale se résolve » [4]. C’est ainsi que s’est affirmée nettement, sans doute aux alentours du Ve siècle av. J.-C., et avec une postérité certaine, la promesse de la venue d’un Messie abolissant l’Histoire, rendant au monde son Unité et le purgeant des ennemis et des injustes dans une fin des temps où « Sa souveraineté s’étendra d’une Mer jusqu’à l’autre / Et de l’Euphrate au bout du monde » (Zacharie, IX, 9 et suiv.) [5]. Ainsi, «  la logique impériale, en opposition avec laquelle s’est formé le monothéisme, resurgit-elle en lui, une fois bien établi, comme son horizon obligé : à Dieu universel, domination univer­selle » [6]. Cette eschatologie messianiste est bien consubstantielle au monothéisme consé­quent, que les croyants l’oublient ou versent dans le quiétisme, en fassent un élément de réconfort intérieur ou s’engagent dans la guerre sainte pour précipiter l’Apocalypse.

Mais ce judaïsme habité de messianisme, cet « impérialisme mystique » [7], a dû renon­cer au salut du monde à travers ce qui reste sans doute la pire épreuve de son existence déjà millénaire : l’influence grecque.

Irruption de l’humanisme hellénistique

Les cités démocratiques de la Grèce antique sortirent exsangues des déchirures in­ternes que furent la guerre du Péloponnèse, et les vertus civiques qui les caractérisèrent pendant trois ou quatre siècles s’affaissèrent [8] : la fin du polycentrisme, du peuple en armes et de l’auto-gouvernement qui les démarquait radicalement des sociétés environ­nantes marqua l’instauration de la logique impériale qu’incarna Alexandre le Grand, disciple d’Aristote, et son fantasme d’« Empire universel » en réalité immédiatement et durablement fragmenté. De -300 à la conquête romaine (-64), il hybrida l’hellénisme aux cultures des peuples du Moyen-Orient, Perses, Égyptiens, Babyloniens, Syriens... et juifs. Cette mêlée des peuples, véritable mondialisation si proche de la nôtre en certains aspects, fut un bouillon de culture extraordinaire où l’humanisme grec décloisonna les identités particulières en s’altérant lui-même en profondeur. Ainsi la philosophie quitta les sommets qu’elle avait atteints en se tournant presque exclusivement vers les aspects de plus en plus religieux de la morale individuelle, du salut de l’âme et de son immortalité : au milieu du brassage d’une multitude de divinités et de l’apparition de nouveaux cultes, ce fut le règne du scepticisme, du cynisme, de l’épicurisme et surtout du stoïcisme, puis du syncrétisme philosophique à très forte dimension religieuse, diffusant une « religion philosophique » [9] dont les différentes tendances prêchèrent dans les rues et ne pouvaient qu’interpeller très fortement les croyances traditionnelles.

Bouleversement du judaïsme

Le monde hébraïque, malgré son exceptionnel effort de clôture, ne put résister à ce bain multiculturel où, en deux siècles, Ératosthène et Archimède succédaient à Euclide (précédant Ptolémée) et où s’inventaient la catapulte et les calculs de balistique, la machine d’Anticythère et les marionnettes mécaniques. On jouait Eschyle et Aristophane ; l’astronomie, la botanique et l’anatomie humaine devinrent des sciences exactes tandis que brillaient le phare d’Alexandrie, sa bibliothèque et son musée... Le judaïsme hellénistique regroupait ces assimilés, souvent de la diaspora alexandrine, qui fréquentaient nus le gymnase, s’ouvraient à la spéculation rationnelle, délaissaient la circoncision, parlaient grec et ne lisaient plus la Bible que traduite (la Septante). Celle-ci intégra tardivement des textes sous forte influence hellénistique, comme «  L’Écclésiaste  » ; marqués comme « Le livre de la Sagesse » par la philosophia tragique [10] ; le « IIe Livre des Maccabées » où surgit la notion si grecque d’une création ex nihilo [11] ; ou le célèbre « Cantique des Cantiques » si surprenant par l’importance qu’y prend l’amour (agapè) et la place de la femme, novation du monde hellénistique [12]. Ce sont également des penseurs comme Aristobule de Panéas, le pseudo-Aristée ou plus tard Philon d’Alexandrie (-20 av. J.-C. à 45 ap. J.-C.) reprenant Posidonios (v. 134 – 51 av. J.-C.) pour incorporer le platonisme et le stoïcisme à la pensée juive. Des sectes naissaient, comme les Esséniens, qui formèrent des communautés égalitaires ascétiques ouvertes aux non-juifs alors même que des fraternités hellénistiques comme les éranoi ou les thiases « réunissaient le plus souvent des hommes et des femmes, des libres et des esclaves : elles n’admettaient donc plus de distinctions sociales, parce que leurs membres récusaient toutes les oppositions qui désunissent et se sentaient frères, unis qu’ils étaient dans le culte d’un même dieu qu’ils avaient choisi » [13].

Naissance d’un christianisme originel acosmique

Tout cela constituait une soupe primitive d’où émergeait de manière diffuse un nouvel esprit religieux qui visait à séparer radicalement le spirituel du temporel. Il semble em­prunter ses mythes et sa liturgie à nombre de peuples de l’Empire, égyptien en premier lieu, et se nourrit des multiples apports grecs, du Verbe (Logos) à l’immortalité de l’âme platonicienne, de la divinisation des monarques et héros (soter  : « sauveur ») à la piété affectueuse et très stoïcienne d’un Cléanthe [14]. Cette nouvelle religion en formation issue du croisement bien moins étrange qu’il n’y paraît [15] entre révélation juive et sagesse grecque tardive était bien entendu le proto-christianisme, qui naît, grandit et se fonde vé­ritablement dans et à travers l’univers hellénistique : les premiers adeptes, les Nazôréens, sont les hellénistes comme Paul ou Étienne, qui formeront le premier et le second cercle et iront massivement convertir les Grecs de la diaspora ; tous leurs écrits se font en langue grecque (église/ekklesia, apôtre/apostolos, christ/christós, hérésie/haíresis, etc.) et reprennent les thèmes et termes grecs. Et ce sont les Grecs christianisés, les Apologistes qui, plus tard, défendront leur foi face aux attaques juives et païennes... Ce christianisme originel, primitif, brise l’alliance judaïque entre un peuple, son Dieu, sa Loi et son lieu : il libère les siens comme Moïse, en les « sortant du monde », son Royaume « n’est pas de ce monde », il se veut spirituel et non politique. Ce nouveau millénarisme est fondamentalement acosmique  : il réunit donc ceux pour qui Jésus ne devait pas libérer la Palestine du joug gréco-romain, mais bien annoncer un autre monde par sa résurrection. Le messianisme militant du judaïsme, l’impérialisme mystique d’Israël dont il reste porteur sera escamoté par cet apport grec massif auquel on doit ce que le christianisme des origines peut éventuellement contenir de si peu asservissant voire d’égalitariste ou d’universel. Il est en effet malcommode pour le croyant contemporain et lecteur attentif des Évangiles de faire autre chose qu’enfiler sa toge et partir sur les sentiers pour annoncer la Bonne Nouvelle de la Résurrection. Paradoxe de l’histoire : c’est à ce « même » christianisme qui a contribué à pacifier l’Empire romain en l’infiltrant que l’on doit, une fois au pouvoir, une des plus importantes épurations idéologiques puis l’instauration de la première véritable théocratie monothéiste dans l’Empire byzantin. Preuve que les textes, même sacrés, sont de peu de poids face aux déterminismes millénaristes dont sont ontologiquement porteurs les monothéismes – tout au plus obligent-ils à l’exégèse face aux inévitables et massives contradictions et, dans le cas catholique, à un exercice consacré d’une duplicité exceptionnelle dans l’Histoire. Sa véritable castration viendra plus tard lors de la Réforme puis, définitivement, lors des mouvements antireligieux dont l’Europe a été le théâtre pendant quatre siècles, deux moments de réappropriation de l’héritage antique ramenant conséquemment le culte de Jésus à sa lettre inaugurale et sa pratique dans la sphère intime. Le versant millénariste et apocalyptique du christianisme connut quelques résurgences (des anabaptistes aux témoins de Jéhovah) mais restèrent incapables d’instituer des entités politiques (du moins jusqu’à leur métamorphose marxiste-léniniste).

Réactions millénaristes : naissance de la théocratie

Pour comprendre la filiation du messianisme juif, il faut revenir à la période hellénis­tique. Parallèlement à la naissance du christianisme par l’assimilation, la crise existen­tielle provoquée par la pénétration de la culture grecque tardive dans le monde hébraïque a également engendré son envers exact : un refus obstiné et la crispation sur le dogme. C’est ainsi la célèbre révolte des Maccabées (175 – 140 av. J.-C.), lutte de libération contre l’occupation alexandrine, selon le schéma hébraïque de résistance à l’assujettisse­ment, dont la victoire est encore célébrée dans la fête de Hanoucca – mais surtout sursaut traditionaliste contre l’acculturation provoqué par le judaïsme hellénistique. Ce divorce inaugural est à l’origine de la formation de sectes prosélytes qui se succéderont (Galiléens, Sicaires, Zélotes) pour la restauration du royaume d’Israël, c’est-à-dire pour la continuation du projet théocratique par l’attente d’un Messie politiquement libérateur du Temple et du Territoire de Jérusalem – et, par-dessus tout, la constitution et le maintien hermétique de l’intégrité du dogme. Le terrorisme et les heurts avec les autorités ne cesseront pas, menant à la première guerre judéo-romaine (66-73) et la destruction du Temple de Jérusalem (70), aux émeutes de Kitos (115-117) puis à la révolte de Bar Kochba (132-135), dont la répression romaine fut dévastatrice et provoqua finalement la fameuse diasporá. Tout comme les revendications territoriales signifiaient la préser­vation de la pureté judaïque, l’expulsion hors de Palestine impliqua un abandon de la religion du Temple et des Prêtres : la réforme rabbinique, le judaïsme majoritaire aujourd’hui, à travers les réinterprétations que compilent la Mishna et le Talmud, signe la résignation du peuple juif réuni autour des synagogues et des rabbins à ne pas rétablir une théocratie. Ici encore, le messianisme politique disparaît, mis à part quelques résurgences largement marginales et totalement étrangères à toute logique impériale [16].

Les héritiers du millénarisme : le proto-islam

La relève semble avoir été prise par une secte post-chrétienne, à laquelle un nombre croissant de travaux d’historiens contemporains attribuent une place cruciale dans l’émer­gence de l’islam [17] : les Judéo-Nazaréens. Réfugiés en Syrie après la destruction du Temple et reconnaissant Jésus comme prophète politique humilié et injustement mis à mort par les « juifs infidèles », ils auraient continué à nourrir le projet d’une reconquête de Jérusa­lem et l’établissement du Royaume de Dieu sur Terre. Ils auraient ainsi participé à l’éta­blissement de l’éphémère Empire palmyrien (270-272) de la Reine Zénobie, mais c’est surtout au VIe siècle auprès des tribus arabes fraîchement christianisées, notamment les Qoréchites, que l’endoctrinement religieux aurait été couronné de succès via l’invention d’une ascendance commune (les «  ismaëliens  »). Ils auraient traduit leurs textes de prédi­cations du syrio-araméen à l’arabe, les lectionnaires (qor’ono/qur’ân, qui donnera Coran), découpés en śûrat (sourate) où sont omniprésentes les figures de Jésus et de Marie, tandis que l’anti-judaïsme y est systématisé et le projet millénariste d’instauration d’un empire terrestre martelé : ce serait la naissance d’un proto-islam, dont les premières mosquées sont calquées sur les églises de la région et orientées vers Jérusalem (et non La Mecque). La réussite progressive de l’entreprise, prospérant, là encore, sur le terreau fertile qu’était le chaos régional créé par les incessants et colossaux affrontements entre les empires byzantin et perse, aboutira finalement à la prise de Jérusalem vers 637. C’est le début des conquêtes fulgurantes qui profitèrent de l’anarchie militaire provoquée par un effondrement géopolitique régional pour annexer toute la zone moyen-orientale, zone assurant une rente géographique durable comme intermédiaire entre l’Orient et l’Occident (au moins jusqu’à la découverte de l’Amérique). L’éviction rapide des Judéo-Nazaréens au profit des seuls Arabes se serait faite au fil d’une falsification historique et de la fabrication progressive d’un « nouveau » monothéisme capable de concurrencer, de manière mimétique avec Byzance ; l’islam. L’invention tardive (vers 680) de la figure de Mahomet, destinée en réaction à devenir obsessionnelle, permettant de rassembler et de recruter sous le patronage d’un chef de guerre et venant légitimer, charpenter, organiser le futur empire Ommeyyade en forgeant la légende musulmane telle que nous la connaissons [18].

L’Islam est donc l’unique civilisation héritière du messianisme monothéiste, le Coran le récipiendaire historique de la volonté théocratique, la légende musulmane l’incarna­tion par excellence de la religion impériale, ses courants radicaux obsessionnellement apocalyptiques [19] ; sa spécificité religieuse semble résider dans son millénarisme immédiatement théocratique, jamais réformé. Le judaïsme n’ayant aucun ancrage politique depuis deux millénaires – l’Israël contemporain est une nation laïque comme il n’en existe pas beaucoup d’autres [20] – seul le christianisme pourrait rivaliser ; mais les multiples métamorphoses qu’il a subies, la sortie continue de la religion qui continue de s’opérer via l’Occident, notamment par le recoupement des fondations hellénistiques du Nouveau Testament et de la redécouverte du rationalisme de la Grèce antique, semblent interdire toute résurgence impériale, du moins sous une forme monothéiste ou même religieuse, à moyen terme – et en Occident.

Reprise d’une conflagration millénaire ?

L’islam contemporain renoue depuis plus d’un demi-siècle avec son millénarisme congénital, ses écritures sacrées renfermant intactes les tendances apocalyptiques et impériales et les réveillant chez les croyants endormis par des siècles de foi du charbon­nier [21]. Les conditions historiques sont aujourd’hui étonnamment proches de celles dans lesquelles les courants messianiques juifs s’étaient développés il y a plus de deux mille ans : qu’il s’agisse du judaïsme antique face à la culture hellénique déclinante ou de l’is­lamisme d’aujourd’hui face au monde occidental, c’est un dogme révélé qui est profon­dément et patiemment rongé, non par une vérité supérieure ou un nouveau prophète, mais plutôt par une civilisation pour laquelle il ne peut pas davantage y avoir de dogme révélé que de prophète. A. J. Toynbee notait que l’islam, ayant tiré « son inspiration en majeure partie du judaïsme », avait finalement restauré l’intégrité du territoire de l’Empire perse en débarrassant durablement le Moyen-Orient de l’irruption étrangère qu’avait été la culture alexandrine [22], porteuse de ce germe grec si corrosif pour toutes les cultures traditionnellement despotiques, impériales et profondément hétéronomes.

On ne peut s’interdire de voir aujourd’hui ce combat millénaire reprendre, l’Occident et son héritage gréco-romain s’affrontant à un islam gros de toute la généalogie messia­nique, théocratique, impériale dont il est le dépositaire et pour qui la simple existence de sociétés et d’individus visant l’autodétermination, l’interrogation illimitée et la créativité historique est absolument insupportable, requérant l’extermination de quelques-uns ou l’apocalypse pour tous. Il serait imprudent de pousser plus loin l’exercice comparatif, sinon en constatant que si la romanité a finalement vaincu les courants juifs apocalyp­tiques, ce fut long, au prix d’une dévastation sans précédent de la région, de déportations et de massacres de masse typiquement impériaux. Emprunter ce même chemin signerait la fin de l’Occident tel qu’on le connaît encore aujourd’hui, aussi sûrement que les capitulations incessantes auxquelles le condamne son déclin actuel.

Ce qui est certain : l’islamisme, ce néo-islam, à la fois comme extrême-droite musul­mane, comme nouveau totalitarisme, comme entreprise impériale à visée théocratique et comme millénarisme apocalyptique, prospérera là où les conditions lui sont favorables – la dévastation. Sa croissance, son extension, son développement, ses transformations dépendront en premier lieu de sa faculté à profiter des crises géopolitiques actuelles et des chaos engendrés par les crises alimentaires, sanitaires, climatiques, écologiques et, bien entendu, économiques, politiques et culturelles.

De nouvelles lignes de front

Le combat qui est le nôtre aujourd’hui doit être capable d’un tel recul historique pour saisir ses propres enjeux – et comprendre les lignes de partage externes et internes.

Externes : si l’islam incarne si parfaitement le millénarisme théocratique, la résur­gence de cet impérialisme archaïque [23] semble annoncer, on l’a vu, le retour d’une logique d’empire non-religieuse à l’échelle mondiale, et ne saurait la masquer. Tout au contraire : l’irruption violente d’un impérialisme théocratique ne peut que décom­plexer de toutes les manières les diverses tendances civilisationnelles à la domination, et les rendre comparativement acceptables (voir la Syrie aujourd’hui). Relire Samuel P. Huntington vingt ans après (ou le lire !) oblige à convenir que nous assistons bien à la formation d’ensembles continentaux qui semblent reprendre chacun avec leurs particu­larités les grands traits impériaux pointés par Ibn Khaldûn. Les visées expansionnistes russes maintenant évidentes ou le durcissement des tensions dans la région Asie-Paci­fique autour de la Chine sont de même nature que la pacification croissante des popu­lations européennes, que l’on désarme même de leurs propres capacités de penser, tandis que l’oligarchie pillarde planifie au jour le jour la fragmentation communautaire.

C’est ensuite à l’intérieur de l’Occident que se place la seconde ligne de front : l’oligar­chie qui y règne, débarrassée du contrepoids que les luttes sociales et politiques exerçaient depuis des siècles, semble reprendre ses réflexes impériaux, ponctionnant sans limites les secteurs productifs, effaçant toute attache culturelle commune, accompagnant par l’immigration massive des mouvements de populations inédits. Cette mutation s’effectue depuis trente ans sous l’emprise idéologique de la « Gauche » contemporaine [24], c’est-à-dire du seul versant totalitaire occidental survivant à la deuxième guerre mon­diale. Elle reprend aujourd’hui les mécanismes éprouvés du marxisme-léninisme, dont le principal : le cynisme absolu dans la manipulation des masses. C’est évidemment dans les franges islamo-gauchistes militantes et/ou médiatiques que l’on rencontre les discours les plus illuminés sur la prochaine réalisation terrestre du Paradis multiculturel, reprenant tous les tropes du millénarisme religieux – la culpabilisation très chrétienne au nom des bons sentiments en sus.

Cela ne doit pas surprendre : le marxisme comme dogme, dégénéré en gauchisme protéiforme, et dont l’avant-garde est aujourd’hui incarnée par l’islamo-gauchisme, est bien l’ultime reprise au sein de l’Occident de l’entreprise messianique. Il croit confusé­ment trouver dans le néo-islam contemporain un substitut à l’échec pour lui incom­préhensible de sa propre prophétie marxiste-léniniste et le moyen d’en finir enfin avec des populations que les mouvements d’émancipation occidentaux pluriséculaires ont rendues trop rétives à la domination. Ce sont ces dernières, où qu’elles se trouvent et d’où qu’elles viennent, ce sont leur comportement, leur discernement, leur capacité d’agir qui vont déterminer le cours des événements à venir.

Lieux Communs
Avril – août 2016


[1Les formulations du terroriste Carlos, expliquant son passage du marxisme-léninisme à l’islamisme, sont éloquentes. Cf. l’article « Communisme, révolution, islamisme. Le credo de Ilich Ramirez San­chez » de Yolène Dilas-Rocherieux, paru dans la revue Le Débat, n° 128, janvier 2004, disponible sur notre site.

[2Ainsi le « culte de la personnalité », typique des totalitarismes, s’interprète comme une forme amoin­drie de l’adoration d’un prophète. Cf. Zineb, Détruire le fascisme islamique : document, Ring,

[3Cf. J. Bottéro, 1986 ; Naissance de Dieu. La Bible et l’historien, Gallimard 1992. On lira pour une approche historique de l’histoire de hébreux à partir des découvertes archéologiques La bible dévoilée de I. Finkelstein & N. A. Silberman, Gallimard 2002.

[4M. Gauchet, 1985 ; Le désenchantement du monde, Gallimard 2012, p. 227.

[5Naissance de Dieu, op.cit. p. 157-163.

[6Le désenchantement du monde, op.cit. p. 227.

[7Ibid. p. 226.

[8Cf. G. Glotz, 1968, « La cité au déclin » in La cité grecque, Albin Michel.

[9L. Gernet & A. Boulanger, 1932 ; Le génie grec dans la religion, Albin Michel 1970.

[10Cf. Naissance de dieu, op. cit. p. 327 n. 1

[11Id. p. 263 n. 1

[12Rôle politique croissant des reines, des femmes du palais dans la vie intellectuelle, hommages rendus dans la poésie, sortie des gynécées et entrée dans les écoles d’instruction, etc. Cf. A. Aymard, 1963, L’Orient et la Grèce antique, Puf, p. 504-505. Cette « révolution des mœurs », paradoxalement d’origine grecque, semble avoir couru d’Hipparchia la cynique (IVe s. av. J.-C.) à la scientifique néoplatonicienne Hypatie (355/370 – 415), assassinée par les chrétiens.

[13P. Lévêque, Art. « Religion » in Dictionnaire de la Grèce Antique (Collectif, Albin Michel, 2000), p. 1147. Il ajoute : « il suffit de changer le nom du dieu dans la fameuse phrase de l’Épître aux Galates pour avoir la définition de toutes ces communautés : ’’ Il n’y a plus désormais ni Juif ni Grec. Il n’y a plus d’esclaves ni d’hommes libres. Il n’y a plus d’hommes ni de femmes. Vous êtes tous unis dans le Christ Jésus.’ »

[14Le génie grec dans la religion, op. cit. p. 411.

[15Cf. Le désenchantement du monde, op. cit. p. 294 sqq.

[16La « re-territorialisation » qu’a été la création de l’État d’Israël y reste étrangère. Cf. infra.

[17Voir les travaux de Patricia Crone, Manfred Kropp, Guillaume Dye, Robert M. Kerr et surtout la synthèse d’Edouard-Marie Gallez, Le Messie et son prophète (2 tomes, Édition de Paris 2005-2010). L’ensemble de ces travaux ont été ramassés et présentés dans Le grand secret de l’islam, Olaf, 2015, disponible sur internet. On se reportera aussi à la série documentaire de G. Mordillat et J. Prieur, Jésus et l’islam, décembre 2015. On lira également à l’encontre de ces thèses le tir de barrage formulé comme un contre-argumentaire très peu convaincant qu’est L’invention de l’islam de M. Orcel, Perrin 2012.

[18Cette hypothèse historique sur les origines de l’invention du culte musulman peu paraître osée : elle semble en fait être rigoureusement la seule à pouvoir expliquer aussi bien les données archéolo­giques, linguistiques et textuelles disponibles que l’inexplicable et troublante familiarité qui émane des pratiques musulmanes comme d’une lecture attentive (mais ô combien laborieuse, et pour cause) du Coran pour un sujet de culture vaguement judéo-chrétienne – dont le musulman s’enor­gueillit invraisemblablement pour fonder la transcendance de la Révélation.

[19Cf. J.-P. Filiu, L’Apocalypse dans l’Islam, 2008, Fayard.

[20G. Fargette, « En Palestine plus qu’ailleurs s’appesantit le crépuscule du XXe siècle », in bulletin Le Crépuscule du XXe siècle n°13, mars 2005

[21Ce n’est que moyennant cette dynamique de la restauration impériale et l’exigence de recrutement à la périphérie que l’on peut comprendre le retour au littéralisme coranique, à la « possession par le texte » que D. Sibony analyse brillamment dans Islam, phobie, culpabilité (Odile Jacob, 2014). Compte-rendu disponible sur notre site.

[22A. J. Toynbee, 1951 ; L’Histoire, un essai d’interprétation, Gallimard, p. 25

[23G. Fargette, « Renaissance d’un impérialisme archaïque », in bulletin Le Crépuscule du XXe siècle n° 13, mars 2005.

[24C. Castoriadis, « Illusion et vérité politiques », in Quelle démocratie ?, tome 2, éd. du Sandre, p. 25-39, passage repris sur notre site sous le titre « L’autogestion de la mystification ».


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