Préface : « Dans le monde de la vie... »

samedi 11 octobre 2008
par  administrator

Premières lignes de la préface des « Carrefours du labyrinthe I », 1978, Seuil

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Dans le monde de la vie, nous pouvons demander, et nous demandons : pourquoi... ? ou : qu’est-ce que... ? La réponse est souvent incertaine. Qu’est-ce que cet objet blanc, là-bas ? C’est le fils de Cléon, dit Aristote, « ... il se trouve que cet objet blanc soit le fils de Cléon ». Mais nous ne demandons pas ce qu’Aristote demande : qu’est-ce que voir, qu’est-ce que ce que l’on voit, qu’est-ce que celui qui voit ? Encore moins : qu’est-ce que cette question même, et la question ?

Dès que nous demandons cela, la contrée change. Nous ne sommes plus dans le monde de la vie, dans le paysage stable et en repos, fut-il en proie au mouvement le plus violent, où nous pouvions promener notre regard selon un avant - après ordonné. La lumière de la plaine a disparu, les montagnes qui la délimitaient ne sont plus là, le rire innombrable de la mer grecque est désormais inaudible. Rien n’est simplement juxtaposé, le plus proche est le plus lointain, les bifurcations ne sont pas successives, elles sont simultanées et s’interpénètrent. L’entrée du labyrinthe est immédiatement un de ses centres, ou plutôt nous ne savons plus s’il est un centre, ce qu’est un centre. De tous les cotés, les galeries obscures filent, elles s’enchevêtrent avec d’autres venant on ne sait d’où, allant peut-être nulle part. Il ne fallait pas franchir ce pas, il fallait rester dehors. Mais nous ne sommes mêmes plus certains que nous ne l’ayons pas franchit depuis toujours, que les tâches jaunes et blanches des asphodèles qui reviennent par moment nous troubler aient jamais existé ailleurs que sur la face interne de nos paupières. Seul choix qui nous reste, nous enfoncer dans cette galerie plutôt que dans cette autre, sans savoir où elles pourront nous mener, ni si elles ne nous ramèneront pas à ce même carrefour, à un autre qui serait exactement pareil.

Penser n’est pas sortir de la caverne, ni remplacer l’incertitude des ombres par les contours tranchés des choses mêmes, la lueur vacillante d’une flamme par la lumière du vrai Soleil. C’est entrer dans le labyrinthe, plus exactement faire être et apparaître un Labyrinthe alors que l’on aurait pu rester « étendu parmi les fleurs, faisant face au ciel ». C’est se perdre dans des galeries qui n’existent que parce que nous les creusons inlassablement, tourner en rond au fond d’un cul-de-sac dont l’accès s’est refermé derrière nos pas - jusqu’à ce que cette rotation ouvre, inexplicablement, des fissures praticables dans la paroi.

Assurément, le mythe voulait signifier quelque chose d’important lorsqu’il faisait du Labyrinthe l’œuvre de Dédale, un homme.


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