« La “post-vérité“ est l’enfant de la contre-culture américaine »

Guillaume Perrault
samedi 28 janvier 2017
par  LieuxCommuns

Article de Guillaume Perrault, grand reporter au Figaro et à FigaroVox, maître de conférences à Sciences Po, enseignant l’histoire politique française et les institutions politiques, paru dans Le Figaro du 25 janvier 2016

L’examen de conscience des médias après la victoire de Donald Trump aura duré ce que durent les roses.
Oubliée, la résolution de préférer désormais l’enquête de terrain au prêchi-prêcha éditorial. Le choc du 9 novembre une f ois passé, la passion du sermon a vite repris le dessus. Des deux côtés de l’Atlantique, on a trouvé l’explication idéale à l’élection de Trump : les 63 millions d’Américains qui ont voté pour lui sont des mineurs au jugement défaillant. Ils ont confondu faits avérés et opinions personnelles. Internet et les réseaux sociaux flattent leur crédulité. Information rigoureuse et bobard sont renvoyés dos à dos sur la Toile. Chacun son choix, comme on commande un plat au restaurant. Les faux ingénus appellent ce phénomène la « post-vérité » et s’en lamentent comme s’il tombait du ciel.
On croit rêver lorsqu’on voit la gauche américaine s’inquiéter soudain des effets du relativisme. On se pince lorsqu’on observe ses représentants parler tout à coup comme les conservateurs et expliquer d’un ton inquiet que tout ne se vaut pas, que la vérité existe et qu’il faut faire confiance aux professions d’autorité (universitaires, journalistes) chargées de l’établir ou de la diffuser. Que n’y ont-ils songé plus tôt ? Car, pendant plus de quarante ans, les « libéraux » américains, hégémoniques dans l’université et les médias, ont soutenu l’inverse avec persévérance et succès. Les Radical Sixties, comme on les appelle aux États-Unis, ont entraîné une disqualification de l’idée de vérité, présentée comme une fiction au service de la préservation de l’ordre social. Une vulgate réconciliant Marx et Freud a envahi les sciences sociales et a prétendu « déconstruire » le savoir que l’université de papa avait pour mission de transmettre et de contrôler au moyen d’examens. À ses yeux, la société tout entière n’est d’ailleurs que conventions arbitraires dissimulant des mécanismes de domination.
Retranchés à l’université de Chicago, îlot resté fidèle aux humanités classiques, Leo Strauss, puis ses rares disciples comme Allan Bloom, ont vaillamment lutté contre ce tsunami. « Si tout se vaut, le cannibalisme n’est qu’une affaire de goût », observait avec humour Leo Strauss. Et s’il n’y a pas de fait indépendant d’une gangue interprétative, de quel droit prétendre encore distinguer une information recoupée et une pure opinion ? On découvre aujourd’hui, bien tard, les conséquences des théories qui furent si légèrement applaudies pendant des décennies.

Voilà vingt ans, l’essayiste américain Christopher Lasch, dans La Révolte des élites ou la trahison de la démocratie , s’alarmait de la fin de l’art de la controverse polie. Seul le goût du débat civilisé nourrit le désir de s’informer, soulignait-il. Rendez le débat impossible, et vous tuerez le désir de savoir, argumentait Lasch. Or, c’est ce qu’il observait aux États- Unis. « Une fois que l’on a déclaré que savoir et idéologie étaient équivalents, il n’est plus nécessaire de débattre avec vos adversaires sur un terrain intellectuel ou d’entrer dans leur manière de voir. Il suffit de les diaboliser comme étant eurocentriques, racistes, sexistes, homophobes – autrement dit, politiquement suspects ». Puisqu’on ne peut plus invoquer des faits qui dérangent sans se faire insulter, à quoi bon continuer à s’informer, s’ouvrir à la contradiction et douter ? C’est là un effort bien inutile. Mieux vaut s’arrêter une fois pour toutes à son opinion.

Lasch, mort en 1996, prévoyait la suite avec une admirable prescience. « Au point où nous en sommes arrivés dans notre histoire, il est bien possible que la meilleure qualification pour exercer une charge élevée soit de refuser de coopérer avec le plan d’autopromotion des médias. (...) Refuser de jouer le jeu selon les règles fixées par les médias ferait prendre conscience aux gens de l’immense influence illégitime que les médias en sont venus à exercer sur la politique américaine. Ce serait aussi l’indice crucial de la présence chez le candidat d’un caractère identifiable par les électeurs et auquel ils pourraient se rallier. » Donald Trump a reçu le message cinq sur cinq et a endossé le costume du tribun de la plèbe, brutal et grossier. Dans ce qui fut un livre culte, Vers une contre-culture (1970), un gourou de l’époque, Theodore Roszak, avait dessiné le programme d’une génération : inverser les codes culturels et le système de valeurs en vigueur dans la société, n’être bridé par aucune convention sociale, se débarrasser de tout surmoi. Trump applique le programme de Theodore Roszak à la lettre. Entre-temps, les contestataires américains d’hier ont vieilli et se sont installés aux commandes des médias, de l’université et de la politique à la place de ceux qu’ils attaquaient jadis. Et ils découvrent, tout surpris, que les coups sont plus agréables à donner qu’à recevoir.


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