Pourquoi l’Occident a gagné (2/2)

Victor Davis Hanson
samedi 22 juillet 2017
par  LieuxCommuns

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Idées de l’Occident

Prééminence occidentale ?

Derrière l’hégémonie économique et politique de l’Occident, se trouve la force singulière des armes, passées et présentes. Militairement, les uniformes des armées du monde, de part et d’autre de la ligne de front moderne, sont désormais presque identiques : quand les Irakiens combattent les Iraniens, ou les Somaliens les Éthiopiens, ils portent la même tenue kaki, les mêmes éléments de camouflage et les mêmes souliers. Les compagnies, les brigades et les divisions – héritage de la pratique militaire romaine – sont désormais la norme universelle de l’organisation militaire. Les chars chinois ressemblent aux européens ; les mitrailleuses africaines n’ont pas dépassé leurs modèles américains ; et les avions à réaction asiatiques ne sont pas équipés de systèmes de propulsion coréens ou cambodgiens radicalement nouveaux. Si un autocrate du tiers-monde achète des armes à la Chine, à l’Inde ou au Brésil, il le fait uniquement parce que ces pays peuvent copier et offrir des modèles occidentaux moins chers que les armes disponibles en Occident. Les armées indigènes du Viêtnam et d’ Amérique centrale ont remporté des succès contre les Européens – mais c’est largement dans la mesure où elles pouvaient se ravitailler en armes automatiques, en explosifs puissants et en munitions produits suivant les spécifications occidentales.

Une petite école, il est vrai, a soutenu que les forces non européennes n’étaient en aucune façon inférieures aux armées occidentales. Mais l’examen au cas par cas des revers européens – dans le Pacifique, en Afrique, en Asie et aux Amériques – fait apparaître des thèmes cohérents et récurrents. Les Européens étaient le plus souvent inférieurs en nombre et se battaient hors d’Europe. Quand ils furent vaincus, c’est que les vainqueurs employèrent habituellement un type ou un autre d’armes européennes ; et il est rare que des défaites occidentales aient abouti à une capitulation ou à un armistice. Une poignée seulement de pays d’Afrique et d’Asie – le Népal, le Tibet, l’Afghanistan et l’Éthiopie – résistèrent à l’entrée des Européens. D’autres qui le firent – le Japon en étant l’exemple le plus remarquable – imitèrent presque en tous points les pratiques militaires occidentales. Après les Thermopyles, et à l’exception des Maures en Espagne et des Mongols en Europe de l’Est, il n’est pratiquement aucun exemple d’armée non occidentale triomphant militairement d’Européens en Europe avec des armes non européennes. Que les années coloniales européennes se soient parfois retrouvées numériquement très inférieures, souvent face à des guerriers indigènes courageux et équipés d’ armes à feu occidentales, et aient été donc anéanties ne nous dit pas grand-chose de la faiblesse militaire occidentale.

Les critiques de l’idée d’une prédominance militaire occidentale attirent parfois l’attention sur la facilité des transferts de technologie, observant que les Indigènes d’Amérique devinrent rapidement de meilleurs tireurs que les colons européens ou que les Marocains eurent tôt fait de maîtriser l’artillerie portugaise. De tels arguments ont un effet paradoxal : ils prouvent le contraire de ce qu’ils entendent démontrer. Ce sont les Anglais qui sont allés dans le Nouveau Monde et ont vendu des armes aux indigènes, non pas le contraire. Ce ne sont pas les Marocains qui sont allés à Lisbonne enseigner aux Portugais les secrets de l’artillerie lourde islamique. En l’occurrence on confond la qualité humaine de l’utilisation, de la maîtrise et de l amélioration d’un outil avec la question culturelle du contexte intellectuel, politique et social propice à la découverte scientifique, à la dissémination du savoir, aux applications pratiques et à l’art de la fabrication de masse.

Comme nous le verrons avec Carthage et le Japon, cette question controversée de l’occidentalisation a un caractère réductionniste, voire absurde : on ne saurait parler d’ « orientalisation » au sein des forces années de l’Occident ; ou, tout au moins, on n’a jamais vu de cultures occidentales adopter globalement les pratiques et les techniques militaires du monde non occidental. La méditation, la religion et la philosophie n’ont rien à voir avec la production industrielle, la recherche scientifique et l’innovation technologique. Il importe peu de savoir où une arme a d’abord été découverte. Il l’est bien davantage de savoir comment elle a été produite en série, constamment améliorée et employée par les soldats. Mais rares sont les spécialistes capables de dissocier la question de la morale de celle de l’énergie. Aussi l’étude des raisons pour lesquelles les armées occidentales ont acquis une telle puissance est-elle beaucoup trop souvent suspecte de chauvinisme culturel.

La nature prime sur la culture ?

L’hégémonie occidentale est-elle le fruit de la chance, de la géographie ou des ressources naturelles ? Ou s’agit-il d’un phénomène tardif largement dû à la découverte puis à la conquête du Nouveau Monde (l 492-1700) ou à la révolution industrielle (1750-1900) ? Beaucoup invoquent les bienfaits naturels et géographiques dont l’Occident a été comblé. Dans cette ligne de réflexion – popularisée par Fernand Braudel et tout récemment par Jared Diamond –, les avantages techniques « proches » de l’Occident, tels que les armes à feu et l’acier, sont pour une large part le fait de causes plus « lointaines », bien souvent accidentelles. Par exemple, l’axe eurasien a favorisé une longue saison de récoltes, une forme d’élevage différente et une plus grande diversité des espèces. L’essor de la population urbaine et de la domestication des animaux qui en est résulté a à son tour créé un mélange de germes meurtriers qui devaient décimer les étrangers qui n’y avaient pas été exposés de longue date et n’avaient donc aucune immunité biologique. La topographie de l’Europe a empêché l’intrusion de nomade hostiles en même temps qu’elle a été propice aux cultures rivales, dont la compétition et les guerres ont été une source constante d’innovations et de réponses. L’Europe était comblée de minerais, qui ont rendu possible la production de fer et d’acier, et ainsi de suite.

Il faut féliciter les tenants du déterminisme naturel de leurs efforts pour écarter les gènes. La nature n’a pas fait les Européens plus malins que les Asiatiques, les Africains ou les indigènes du Nouveau Monde. Contrairement à ce qu’a malencontreusement insinué Jared Diamond, qui se réclame du déterminisme naturel, elle ne les a pas faits génétiquement plus sots non plus. Dans une allusion particulièrement troublante à l’intelligence raciale, l’auteur plaide en effet l’infériorité génétique des cerveaux occidentaux :

« J’ai été frappé de les voir [les Néo-Guinéens] en moyenne plus intelligents, plus éveillés, plus expressifs et plus intéressés par les choses et les gens de leur entourage que l’Européen ou l’Américain moyen. Ils paraissent même nettement plus aptes que les Occidentaux à certaines tâches dont on pourrait penser qu’elles reflètent divers aspects des fonctions cérébrales, tels que l’aptitude à former une carte mentale d’environnements peu familiers. » [1]

On se demande quelle eût été la réaction des critiques si Diamond avait juxtaposé [interverti ?] les mots « Néo-Guinéens » et « Européens ». Devons-nous croire que Christophe Colomb manquait de la fonction cérébrale nécessaire pour dresser la « carte mentale » d’environnements peu familiers dans un océan vide ?

Les efforts de ceux qui cherchent à réduire l’histoire à la biologie et à la géographie abaissent la puissance et le mystère de la culture et aboutissent souvent à une impasse. Tandis que la civilisation chinoise a donné au monde la poudre à canon et l’imprimerie, elle n’a jamais développé le milieu culturel réceptif qui aurait permis à ces découvertes d’être partagées par l’ensemble de la population et d’être ainsi librement et constamment améliorées par des individus entreprenants au gré des changements de conditions. Cette rigidité ne devait rien à l’ « unité chronique de la Chine » ; elle n’était pas non plus le résultat d’une « ligne côtière sans aspérités » ou de l’absence d’îles, mais tenait plutôt à un ensemble complexe de conditions propices à l’autorité impériale et s’inscrivant dans un paysage naturel pas très différent de la Méditerranée.

En revanche, Rome, dont la domination continue a été comparable par sa durée à maintes dynasties de la Chine impériale, a été un empire particulièrement novateur, tirant la force de son unité et de près de quatre siècles de tranquillité. Malgré l’antiutilitarisme général de la science antique, les Romains élaborèrent et diffusèrent parmi les multitudes des techniques de construction élaborées avec ciment et arcs, presse à vis et pompes, mais aussi des fabriques pour produire en grosses quantités toutes sortes de choses – armes et armures, teintures, toiles de laine, verre et meubles –, tandis que le gouvernement lui-même ne contrôlait guère la dissémination et l’usage qui était fait de ces connaissances. De même, les Grecs n’eurent jamais autant de pouvoir vis-à-vis d’autres cultures qu’au cours de la période hellénistique, lorsque leurs armées nationales dévastèrent l’Orient. Sous les dynasties suivantes, la science appliquée hellénistique fit des progrès pratiques inconnus de la période classique, du temps où la Grèce se composait de plus d’un millier d’entités politiques autonomes qui ne cessaient de se chamailler. Hors de la Chine, l’unité politique a été, pour d’autres cultures, une source d’avantages aussi bien que d’atrophie. Ni la géographie ni l’histoire politique de la Chine ne rendent compte à elles seules de sa culture.

N’oublions pas non plus que la terre agricole de l’Amérique est aussi riche que celle de l’Europe et a fait la prospérité de nombreuses grandes dynasties du Nouveau Monde. La Chine, l’Inde et l’Afrique sont particulièrement riches en minerais et bénéficient de saisons de croissance supérieures à celles de l’Europe du Nord. Certes, Rome et la Grèce se situent en Méditerranée centrale et ont été ainsi une sorte de plaque tournante pour les marchands venus d’Europe, d’Asie occidentale et d’Afrique du Nord – mais tel était aussi le cas de Carthage, dont la situation était aussi heureuse que celle de Rome. Le fait est que nous ne saurons jamais pour quelles raisons précises la civilisation occidentale grecque et romaine a suivi une trajectoire si radicalement différente de celle de ses voisins du Nord, du Sud et de l’Est, d’autant que le climat et la géographie de la Grèce et de l’Italie n’étaient pas particulièrement différents de ceux de l’Espagne antique, du midi de la France, de la Perse occidentale, de la Phénicie ou de l’Afrique du Nord.

Dans ce déterminisme biologique à la nouvelle mode, des avantages naturels comme la terre arable irriguée du Croissant fertile ou les vastes plaines de Perse et de Chine encouragent l’unité politique, ce qui est une « mauvaise » chose, tandis que l’adversité climatologique et géographique conduit à la guerre et aux combats, ce qui est en définitive positif. L’Orient ne possède cependant aucune géographie uniforme : qui peut dire ce qui distingue une petite vallée isolée de la Grèce d’une vallée presque identique en Perse et en Chine ? À leur insu, les biologistes modernes en sont revenus au déterminisme historique grossier des Grecs, aux théories, d’Hippocrate, d’Hérodote et de Platon pour qui les rigueurs de la terre grecque avaient endurci les Hellènes tandis que la générosité de la terre perse affaiblissait sa population.

En fait, rares étaient les sociétés antiques situées dans une position plus désavantageuse que la Grèce, voisine d’un empire achéménide hostile et fort de soixante-dix millions d’habitants, juste au nord des États belliqueux du Proche-Orient, avec moins de la moitié de sa terre arable, sans un seul grand fleuve navigable, avec fort peu de ressources naturelles en dehors de quelques gisements d’or, de métaux et de bois d’œuvre, des côtes vulnérables à la flotte perse, des plaines septentrionales ouvertes aux populations nomades migratrices d’Europe et d’Asie du Sud et ses toutes petites unités politiques vulnérables et plus proches de l’Asie que de l’Europe. Faut-il alors s’en prendre à ses montagnes, qui décourageaient l’agriculture hydraulique à grande échelle et recelaient peu de richesses, ou vanter son terrain rocailleux propice à la fragmentation politique, donc à l’innovation ? La vieille idée victorienne suivant laquelle la Grèce se serait épuisée en guerres intestines est désormais remplacée par une idée biologique en vogue : c’est cette diversité naturelle qui aurait nourri la « rivalité » et ainsi donné à l’Occident un intérêt à embrasser l’innovation.

Les récoltes de céréales dans l’Égypte ptolémaïque (305-31 avant 1.-C.) atteignaient des niveaux de production stupéfiants. Loin qu’une vallée du Nil épuisée ait sonné le glas des dynasties égyptiennes, elle a plus que jamais prospéré avec les pratiques agricoles grecques et romaines. Si les pharaons étaient condamnés du fait des inconvénients de la nature et d’une terre épuisée, tel ne fut assurément pas le cas des Ptolémées, qui arpentèrent exactement la même terre : cinq siècles durant, Alexandrie fut, comme Karnak ne pouvait l’être, le centre culturel et économique de toute la Méditerranée. Comment était-ce possible quand les milliers de récoltes passées auraient dû épuiser le bassin du Nil pour les colons grecs ? Pourquoi les pharaons n’ont-ils pas utilisé le grand delta d’Alexandrie pour créer un emporium sur la Méditerranée afin de faciliter le commerce entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique ? De toute évidence, la culture – non pas la géographie ni le climat ou les ressources – avait changé en Égypte entre 1200 et 300 avant J.-C.

D’immenses changements culturels se sont aussi produits non seulement au même endroit mais également parmi les mêmes populations. Le linéaire B mycénien du XIIIe siècle avant J.-C. était une écriture maladroite, largement pictographique, dont se servait un petit encadrement pour dresser les inventaires royaux ; la langue grecque du VIIe siècle était largement disséminée et facilita la philosophie, la science, la littérature et la poésie. À l’évidence, le climat, la géographie et les animaux de la Grèce centrale n’ont pas connu une telle mutation en l’espace de cinq siècles. Ce qui a permis à une langue écrite de la Grèce continentale de connaître une évolution si différente des langues du reste de la Méditerranée ou de la civilisation hellénique passée, c’est une révolution radicale de l’organisation sociale, politique et économique. Les Mycéniens et les Grecs de la polis vivaient exactement au même endroit et parlaient grosso modo la même langue, mais leurs valeurs et idées respectives étaient un monde à part. La biologie et le milieu de la Grèce peuvent expliquer pourquoi les deux cultures élevaient des moutons, cultivaient des oliviers, construisaient en pierres, en briques et en tuiles et se servaient des mêmes mots pour désigner les montagnes, une vache ou la mer ; en revanche, cela n’explique pas l’immense différence entre l’agriculture étatique mycénienne et les exploitations agricoles familiales de la polis, encore moins pourquoi les armées de la Grèce classique étaient beaucoup plus dynamiques que celles des palais antérieurs.

Nul ne conteste que la géographie, le climat et l’histoire naturelle jouent un grand rôle dans l’histoire : les Scandinaves ont à l’évidence élaboré des idées de temps, de voyage et de guerre très différentes de celles des indigènes javanais. Du fait de l’absence de chevaux, les Incas et les Aztèques n’avaient pas la mobilité de leurs adversaires espagnols. Il n’en demeure pas moins que les anciennes civilisations du Proche-Orient, de l’Inde, de la Chine et de l’Asie ont souvent englobé sur de longues périodes des zones de latitudes, de climats et de terres semblables à celles de l’Occident, avec plus ou moins les mêmes avantages et inconvénients en termes de ressources et de localisation. La terre, le climat, le temps, les ressources naturelles, le destin, la chance, le brio d’une poignée d’individus, les catastrophes naturelles et d’autres éléments sont autant de facteurs qui jouent un rôle dans la formation d’une culture. En revanche, il est impossible de déterminer exactement si l’homme, la nature ou le hasard est le catalyseur initial des origines de la civilisation occidentale. Ce qui est clair, cependant, c’est que, sitôt développé, l’Occident, ancien et moderne, a suscité beaucoup moins d’obstacles religieux, culturels et politiques à la recherche naturelle, à la formation du capital et à l’expression individuelle que ne l’ont fait d’autres sociétés – souvent des théocraties, des dynasties centralisées ou des unions tribales.

Un ascendant tardif ?

D’autres ont soutenu que l’essor de la puissance militaire de l’Occident est relativement tardif et serait un accident résultant de la diffusion de la poudre à canon (1300-1600), de la découverte du Nouveau Monde (1492-1600) ou de la révolution industrielle (1750-1900). Ainsi rejettent-ils la possibilité d’une continuité culturelle depuis la Grèce et Rome, qui expliquerait pourquoi il y a eu une révolution militaire ou industrielle en Europe, non pas en Égypte, en Chine ou au Brésil. C’est vrai de l’Occident comme de toutes les civilisations : son influence a connu d’amples variations depuis le haut Moyen Âge (500-800) jusqu’à une période de relatif isolement et de léger retard (800-1000), où les Européens durent repousser les invasions des nomades du Nord et de l’Est ainsi que les musulmans. Toutefois, quand on parle de domination militaire tardive d’un Occident qui se distingue largement par la supériorité technique de ses armes, il importe de ne pas perdre de vue deux points. En premier lieu, pendant près d’un millénaire (479 avant J.-C. -500), l’Occident a joui d’une domination militaire incontestée : les États relativement minuscules de Grèce et d’Italie exerçaient leur suprématie militaire sur des voisins beaucoup plus importants et plus peuplés. Loin de disparaître entièrement, les fondements scientifiques, techniques, politiques et culturels de la culture antique passèrent directement de l’Empire romain aux royaumes européens, quand ils ne furent pas redécouverts sous les Carolingiens ou sous la Renaissance italienne.

L’essentiel n’est pas que les armes à feu et les explosifs aient assuré une soudaine hégémonie aux armées occidentales, mais qu’ils aient été produits en qualité et en grand nombre en Occident plutôt qu’hors de l’Europe. Et ce fait s’explique, en dernière instance, par une attitude culturelle envers le rationalisme, la liberté de recherche et la dissémination du savoir : une attitude de longue date ancrée en Occident et qui trouve ses racines dans l’Antiquité classique sans être propre à aucune période particulière de l’histoire européenne. Les armes à feu ont aussi un caractère foncièrement démocratique qui explique leur croissance singulièrement explosive en Occident. Les fusils détruisent la hiérarchie du champ de bataille, marginalisant le riche chevalier revêtu de sa cotte de mailles et finissant même par rendre inutile l’archer soigneusement entraîné. Que le Japon féodal ait finalement jugé les armes à feu révolutionnaires et dangereuses n’a rien d’un accident. Le monde islamique n’a jamais élaboré la tactique du feu de salve accompagnant des armes si étrangères à l’idée de bravoure personnelle du guerrier à cheval. L’usage efficace des fusils suppose le mariage du rationalisme et du capitalisme pour assurer l’amélioration régulière de la conception, de la fabrication et de la production, mais aussi une tradition égalitaire qui, loin de craindre l’arrivée de nouveaux venus sur le champ de bataille, s’en félicite.

Même après la chute d l’Empire romain, l’Occident, qui était prétendument arriéré et inférieur aux cultures de la Chine et du monde islamique, avait une force militaire sans commune mesure avec sa population et son territoire. Au cours du haut Moyen Age, les Byzantins maîtrisèrent l’usage du « feu grec », qui permit à leurs flottes de surmonter la supériorité numérique des armadas islamiques : en 717, par exemple, avec la victoire de Léon III sur la flotte islamique beaucoup plus importante du calife Süleyman. La découverte européenne de l’arbalète (vers 850) – que l’on pouvait fabriquer plus rapidement et à meilleur marché que les arcs composites plus meurtriers – permit à des milliers de soldats relativement peu entraînés d’utiliser assez aisément des armes redoutables. Du VIe au XIe siècle, les Byzantins assurèrent la permanence de l’influence européenne en Asie et, après l’aube du Xe siècle, aucune armé islamique s’aventura en Europe occidentale. La Reconquista fut lente, mais progressive et régulière. En un sens, la chute de Rome repoussa les limites de l’Occident beaucoup plus au nord tandis que les tribus germaniques s’établirent, se christianisèrent et s’occidentalisèrent plus qu’elles ne l’avaient jamais fait.

La spectaculaire expansion européenne du XVIe siècle s’est sans doute nourrie de l’excellence des armes à feu et des navires, mais ces découvertes elles-mêmes furent le fruit d’une longue approche occidentale du capitalisme, de la science et du rationalisme appliqués que l’on ne retrouve pas dans d’autres cultures. La renaissance militaire du XVIe siècle a donc été un réveil du dynamisme occidental. Mieux vaut donc parler de « transformation » touchant la manifestation d’une supériorité européenne sur le champ de bataille que le monde antique avait connue pendant un millénaire et qui n’avait jamais entièrement disparu, fût-ce aux jours les plus sombres du haut Moyen Age. Loin d’être un accident, la « révolution militaire » fut donc logique compte tenu des origines helléniques de la civilisation européenne.

Il faut cependant se garder de vouloir retrouver dans la liberté (liberty) grecque la liberté (freedom) des Américains ; dans la démocratie grecque, le régime parlementaire anglais ; ou dans l’ Agora, Wall Street. La liberté conquise à Salamine n’est pas tout à fait celle qui a été défendue à Midway et ressemble encore moins à celle qui était en jeu à Lépante ou à Tenochtitlàn. Toutes les idées sont en partie prisonnières de leur espace-temps, et la Grèce antique paraîtrait largement étrangère, voire déplaisante, à la plupart des Occidentaux. Jamais la polis n’aurait créé une charte des droits (Bill of Rights). De la même façon, jamais nous ne nous en remettrions au verdict de jurys populaires se prononçant à la majorité sans droit de faire appel à une instance judiciaire supérieure. Socrate aurait pris connaissance de ses Miranda Rights [2] et bénéficié des services gratuits d’un avocat ; jamais il n’aurait plaidé lui-même sa cause ; on lui aurait conseillé de négocier avec le juge et, une fois condamné, il eût été remis en liberté sous caution le temps qu’aboutisse la procédure d’appel. Son message, qui parut si extrémiste à ses pairs athéniens, nous semblerait outrageusement réactionnaire. La clé n’est donc pas d’examiner le passé pour y retrouver le présent, mais d’identifier dans l’histoire les germes du changement et du possible à travers le temps et l’espace. En ce sens, Wall Street est beaucoup plus proche de l’ Agora que du palais de Persépolis, de même que le tribunal athénien nous est proche comme ne saurait l’être la loi du pharaon et du sultan.

La guerre à l’occidentale

L’Occident a assis sa domination militaire de diverses manières qui vont au-delà de la simple supériorité des armes et n’ont rien à voir avec la morale ou avec les gènes. Si la façon occidentale de faire la guerre est si meurtrière, c’est précisément parce qu’elle est amorale, rarement entravée par autre chose que la nécessité militaire, c’est-à-dire par des préoccupations d’ordre rituel, tradi­ionnel, religieux ou éthique. Il ne faut pas rester prisonnier du déterminisme technique – comme si les instruments de la guerre apparaissaient dans le vide et transformaient comme par enchantement l’art de la guerre – et renoncer à se demander comment et pourquoi ils ont été créés ou comment et pourquoi on s’en est servi. Même le monopole de la technologie et de la science occidentales supérieures n’a pas toujours existé : les trirèmes de Thémistocle à Salamine ne valaient pas mieux que les navires de Xerxès et, à Midway, les porte-avions de l’amiral Nagumo avaient de meilleurs avions que les bâtiments américains. En revanche, les forces en lice étaient loin d’accorder la même place à la liberté, à l’individualisme et au militarisme civique. Il n’est pour ainsi dire pas une occasion qui ne le confirme : ce ne sont pas simplement les meilleures armes des soldats européens, mais aussi une foule d’autres facteurs, dont l’organisation, la discipline, le moral, le sens de l’initiative, la souplesse et le commandement, qui donnnèrent leurs avantages aux occidentaux.

Les armées occidentales se battent souvent avec et pour une conception juridique de la liberté. Elles sont souvent le produit du militarisme civique ou de gouvernements constitutionnels et sont donc placées sous la surveillance d’entités étrangères à la religion ou à l’armée. Le mot rare de « citoyen » existe dans les vocabulaires européens. L’infanterie lourde est également une force particulièrement occidentale, ce qui n’a rien d’étonnant quand les sociétés occidentales attachent un tel prix à la propriété et qu’une aussi large couche de la société se partage la terre. Parce que la liberté de recherche et le rationalisme sont des « marques déposées » de l’Occident, les armées européennes ont fait la guerre avec des armes supérieures ou égales à celles de leurs adversaires tout en bénéficiant souvent de fournitures bien plus généreuses du fait du mariage occidental du capitalisme, de la finance et d’une logistique sophistiquée. De même, les Européens ont été prompts à changer de tactique, à s’emparer de découverte étrangères ou à emprunter des des inventions quand ils se sont rendu compte que leurs tactiques ou leurs armes traditionnelles laissaient à désirer sur le marché des idées. Les capitalistes et les scientifiques occidentaux ont fait montre d’un pragmatisme et d’un utilitarisme singuliers tout en n’ayant pas grand-chose à craindre de fondamentalistes religieux, des censeurs de l’État ou de conservateurs culturels sourcilleux.

La guerre occidentale est souvent un prolongement de l’idée de la politique, plutôt qu’un simple effort pour obtenir un territoire, un statut personnel ou des richesses, ou pour se venger. Les armées occidentales attachent un grand prix à l’individualisme et les critiques ou les plaintes des civils auxquels elles sont souvent exposées sont de nature non pas éroder, mais à améliorer leur capacité de faire la guerre. L’idée d’anéantissement, de duel pour détruire l’ennemi, semble être une idée typiquement occidentale largement étrangère aux combats ritualistes et à l’insistance sur la tromperie ou la guerre d’usure que l’on trouve hors de l’Europe. Depuis la très précoce érosion des protocoles de l’antique bataille des hoplites grecs, l’Occident n’a jamais rien connu de comparable aux samouraï, aux Maoris ou aux « guerres fleuries » des Aztèques. Bref, les Occidentaux ont de longue date vu dans la guerre un moyen de faire ce dont la politique est incapable : aussi sont-ils prêts à effacer, plutôt qu’à contenir ou humilier quiconque se met en travers de leur chemin.

A diverses périodes de l’histoire occidentale, le« menu » présenté ci-dessus n’a pas toujours été intégralement réuni. Diverses idées, du gouvernement consensuel à la tolérance religieuse, sont souvent des idéaux plutôt que des valeurs modales. Tout au long de la civilisation occidentale, il y a toujours eu d’innombrables compromis, les réalisations se révélant inférieures à ce que la culture occidentale elle-même présentait comme le plus désirable.

Les Croisés étaient des fanatiques religieux ; maintes armées européennes des premiers temps étaient monarchiques et n’étaient soumises qu’épisodiquement au contrôle d’organes de délibération. On voit mal comment séparer religion et politique dans la petite bande de Cortés. Pas un phalangiste de l’armée d’Alexandre ne vota pour faire de lui un général, encore moins un roi. Du VIe au IXe siècle, il n’est guère de preuves que les forces occidentales aient toujours joui d’une supériorité technique absolue sur leurs ennemis. Les tribus germaniques étaient clairement aussi individualistes que les légionnaires romains.

Pourtant, c’est souvent dans le contexte de leur époque qu’il faut voir les idées abstraites : tandis que les Macédoniens d’Alexandre étaient des révolutionnaires qui avaient détruit la liberté grecque, ils ne pouvaient se soustraire à leurs liens avec la tradition hellénique. Cet héritage partagé explique pourquoi les soldats de la phalange, les commandants sur le terrain et les généraux à la table d’Alexandre exprimaient tous leurs idées avec une liberté inconnue à la cour achéménide. Tandis que l’inquisition a été un épisode occidental de fanatisme, parfois sans frein aucun de la part de l’autorité politique, le bilan de cette période sanglante n’a jamais été comparable à la multitude de morts faits par les Aztèques en l’espace de quatre jours au grand temple de Huitzilopochtli en 1487. Même sur des questions aussi controversées que la liberté, le gouvernement consensuel et la dissension, il nous faut juger des manquements de l’Occident non pas à travers le prisme du perfectionnisme utopique actuel, mais dans le cadre du paysage global de l’époque. Les valeurs occidentales sont absolues, mais elles sont aussi évolutives, n’étant parfaites ni à leur naissance ni dans leur adolescence.

Dans toute discussion des prouesses militaires, il convient aussi d’être clair quant à la ligne de partage épineuse entre déterminisme et libre arbitre. Tout au long de cette étude, nous ne suggérons pas que les caractéristiques intrinsèques de la civilisation occidentale aient prédéterminé en chaque occasion le succès de l’Europe. La civilisation occidentale a plutôt conféré aux armées européennes tout un spectre d’avantages qui leur ont donné une marge d’erreur et de désavantage tactique – inexpérience du champ de bataille, lâcheté des soldats, effectifs insuffisants, commandement laissant affreusement à désirer – beaucoup plus grande qu’à leurs adversaires. La chance, l’initiative et le courage individuels, le brio d’un Hannibal ou d’un Saladin, le simple nombre de guerriers zoulous ou incas sont autant d’éléments qui, à diverses occasions, purent réduire à néant la supériorité militaire des Occidentaux.

Avec le temps, cependant, la résilience du système guerrier occidental l’a emporté, au point que les affreux désastres des Thermopyles (480 avant J.-C.), du lac Trasimène (217 avant J.-C.), de la Noche Triste (1520), de Little Big Hom (1876) et d’Isandhlwana (1879) n’ont pas affecté le cours du conflit ni conduit à un effondrement général. Les armées occidentales ont dû souvent leur prouesse à des hommes brillants et farouches comme Alexandre le Grand, Scipion l’Africain, Jules César, Charlemagne, Richard Coeur de Lion et Hemàn Cortés aussi bien qu’à des individus valeureux désormais tombés dans l’anonymat : l’aile droite des spartiates à Platées (479 avant J.-C.), les vétérans de la Dixième Légion de César en Gaule (59-51) ou la cavalerie lourde d’ Arsouf (1191), dont la conduite sur la champ de bataille, s’ajoutant à la chance et aux erreurs de l’ennemi, changèrent le cours de la bataille.

Une bonne partie de ce qu’ont accompli de courageux Occidentaux doit être pourtant considéré dans le paysage culturel général qui leur a conféré des avantages militaires naturels que ne partageaient habituellement pas leurs adversaires. Nous devons prendre grand soin de ne pas juger de l’histoire des talents militaires occidentaux en termes absolus, mais toujours dans un contexte relatif, au regard des conditions de l’époque : les spécialistes peuvent débattre de l’efficacité des armes occidentales, de la puissance impressionnante des armées chinoises et indiennes, du massacre occasionnel des forces coloniales européennes, mais, dans tout ce débat, il ne faut pas perdre de vue que les forces non européennes n’ont pas fréquemment ni durablement navigué autour du globe, qu’elles ont emprunté les techniques militaires plus qu’elles ne les ont transmises, qu’elles n’ont pas colonisé trois continents et qu’elles ont habituellement affronté les Européens chez elles plutôt qu’en Europe. S’il faut toujours être attentif aux exceptions importantes, la généralisation – que les universitaires ont si longtemps évitée par peur ou par ignorance – est indispensable dans l’écriture de l’histoire.

L’examen de ces batailles le montrera : au fil de la longue évolution de la guerre occidentale, un noyau plus ou moins commun de pratiques reparaît génération après génération, tantôt par morceaux, tantôt de façon presque holiste. Et c’est ce noyau dur qui explique que l’histoire de la guerre soit si souvent l’histoire brutale de la victoire occidentale et que les redoutables armées occidentales modernes n’aient pas grand-chose à craindre d’autres forces qu’elles-mêmes.


[1Jared Diamond, Guns, Germs and Steel : The Fates of Human Societies, New York, W. W. Norton, 1997, p. 20 ; De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire, trad. P.-E. Dauzat, Paris, Gallimard, 2001, p. 16.

[2De ses droits face à la police.


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