Patriotes & révolutionnaires (2/2)

G. Orwell
vendredi 22 juillet 2016
par  LieuxCommuns

Première partie disponible ici

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Ne laissez pas le colonel Blimp diriger la Home Guard


Paru dans Evening Standard, 8 janvier 1941

Il y a longtemps, semble-t-il – en fait à peine sept mois – qu’on a dit avec un peu de scepticisme aux 1.250.000 hommes qui se sont précipités pour s’engager dans les Local Defence Volunteers que peut-être, un jour, il y aurait des fusils pour quelques-uns d’entre eux, et que le reste devrait se contenter de fusils de chasse – toujours en supposant qu’il y avait des fusils de chasse disponibles. Vers la fin de l’automne, ces Local Defence Volunteers (à présent la Home Guard) s’étaient transformés en une redoutable armée, bien équipée de fusils, de mitrailleuses, de bombes et de grenades antichars, et, par-dessus tout, son organisation était calculée pour tirer le meilleur parti de leur nombre.
L’utilité de la Home Guard dépendra en fait de la forme que prendra l’invasion de Hitler. Contre une attaque très motorisée concentrée sur une seule région, une telle force, composée uniquement d’infanterie, serait sans doute peu efficace. Au contraire, contre une attaque beaucoup plus dispersée, avec des troupes parachutées, de l’infanterie aéroportée et des chars légers, la Home Guard pourrait jouer un rôle presque aussi important que l’armée régulière elle-même.
Comme la Home Guard a dû grandir rapidement avec, au début, très peu d’aide venue d’en haut, elle a développé sa propre organisation, ce qu’elle a fait naturellement selon une base très locale. Son unité tactique essentielle est un groupe de dix ou de vingt hommes, qui se connaissent bien et qui tous connaissent intimement une seule petite partie d’une ville ou de la campagne – exactement le genre d’unité qui excelle dans la guérilla, le combat de rues et la destruction de la cinquième colonne.
Toutefois, jusqu’à présent, l’importance de la Home Guard est due surtout à son rôle de symbole politique. De par son apparition et, plus encore, parce qu’elle a réussi à se maintenir, elle a démontré ce que les gens ordinaires de cette île pensent du nazisme.
Après sept mois exceptionnellement difficiles, la Home Guard n’a pas vraiment beaucoup diminué en nombre, excepté du fait de la mobilisation des volontaires les plus jeunes. Des hommes qui travaillaient déjà un grand nombre d’heures dans des bureaux ou des usines y ont consacré parfois vingt heures de leur temps libre chaque semaine, sans être payé, si ce n’est le « minimum vital » de trois shillings auquel ils ont droit quand ils passent la nuit hors de chez eux. Ils ont passé leurs nuits à monter la garde, leurs samedis après-midi à l’entraînement ou au champ de tir, leurs soirées à démonter des mitrailleuses dans des salles mal chauffées – et ils ont fait tout cela alors que rien, absolument rien, ne les y obligeait.
La Home Guard est une organisation entièrement volontaire. Il ne s y pratique aucune forme de punition, excepté le renvoi -ce qui, comme le savent tous ses membres, n ’est presque jamais nécessaire.
Même si le danger immédiat d’une invasion recule, la Home Guard va probablement continuer à exister. On parle même de la conserver comme une formation pour l’après-guerre. Son développement politique est donc d’une immense importance. Car aucune armée n’est jamais vraiment non politique.
L’homme ordinaire perçoit que la démocratie est loin d’être une imposture : c’est la source de l’élan qui anime la Home Guard. Elle a été fondée en tant que force antifasciste.
Il est donc vraiment dommage que son organisation ait été bien moins démocratique que l’esprit de la base. Le contrôle de la Home Guard est entièrement entre les mains de ses membres les plus riches, beaucoup trop souvent des colonels à la retraite, dont l’expérience militaire date en grande partie d’une époque antérieure à l’utilisation des mitrailleuses et à l’apparition des chars. Tous les postes supérieurs à celui d’adjudant sont en pratique des occupations à plein temps et, comme il n’y a pas de salaire, ils ne peuvent donc être donnés qu’à des personnes ayant des revenus personnels. Inévitablement, cela a redonné vie aux colonels en retraite.
Il se peut qu’au cours des derniers mois on ait un peu trop senti l’esprit du colonel Blimp et des sergents-majors à la mode d’autrefois : des personnages qui avaient certainement leur utilité à l’époque des fusils à un seul coup, mais qui sont un réel danger pour une force irrégulière destinée à des combats de guérilla. Avec l’arrivée de l’hiver et l’absence d’une matérialisation de l’invasion, de plus en plus de temps a été passé à l’entraînement pour apprendre à défiler en soulignant de plus en plus l’importance des claquements de talons et de crosse. Des soirées entières de temps précieux, qui aurait pu servir à apprendre à se servir des fusils de manière scientifique, ont été passées à vérifier la bonne inclinaison du fusil et à donner des ordres. La technique militaire fondée sur la baïonnette-dans-le-ventre, fort utile telle qu’elle est pratiquée par les troupes régulières en Albanie ou en Égypte contre les Italiens, a gagné du terrain, au détriment de conceptions correspondant mieux à des volontaires agissant sur leur propre terrain (car c’est là la spécificité de la Home Guard) que quelques militaires un peu plus éclairés ont courageusement tenté de diffuser dans les centres d’entraînement des Home Guards de Hurlingham et d’Osterley Park.
La base n’a pas tardé à s’apercevoir de ce que cela signifiait, tout comme elle s’est rendue compte de la tendance à donner tous les commandements aux classes moyennes et supérieures. Ce n’est pas tant que les hommes de base râlent – en tout cas pas plus que les Anglais, qui râlent toujours, qu’ils soient à l’armée ou pas. Mais ils savent, particulièrement ceux d’entre eux qui sont d’anciens soldats, qu’une force à mi-temps ne peut pas imiter la discipline de l’armée régulière lors des exercices de revue et ne devrait pas essayer, car elle a besoin de tout son temps pour s’exercer dans les arts plus importants que sont le tir, le lancer de grenades, la lecture de cartes, le jugement des distances, le camouflage, ainsi que la construction de fossés antichars et de fortifications.
Ces anciens militaires ne mettent pas en doute la nécessité d’inculquer la discipline, ni même la valeur des exercices. Ils savent que le premier devoir d’un soldat est d’obéir et que, dans l’ensemble, les régiments qui sont les meilleurs lors des défilés sont aussi les meilleurs sur le champ de bataille. Même les troupes irrégulières auront le moral bas à moins de marcher au pas, de se tenir droits et de veiller à la propreté de leur équipement et de leurs armes. Mais cela ne veut pas dire qu’un travailleur avec deux ou trois médailles sur la poitrine a envie de passer ses soirées à apprendre à s’aligner à droite ou à suivre les ordres précis de la mise en place des baïonnettes.
Dans toutes les armées, l’esprit du colonel Blimp et l’esprit d’Osterley Park doivent nécessairement s’ opposer. Le danger, si on permet au colonel Blimp de décider, est qu’il finira peut-être par faire partir les volontaires venus de la classe ouvrière.
À tous les points de vue, ce serait un désastre de voir la Home Guard perdre son caractère national et antifasciste et de la laisser se transformer en une sorte de milice du parti conservateur, comme une version âgée des écoles d’officiers dans les écoles privées.
La classe ouvrière s’est engagée en masse dans la Home Guard au début, et elle y est toujours prédominante. Les travailleurs ont compris qu’elle pouvait devenir une armée démocratique du peuple dans laquelle ils pour­ raient se battre contre les nazis sans se faire engueuler par les sergents-majors de façon traditionnelle. Et qu’on ne s’y trompe pas, la Home Guard est bien plus proche de cet objectif que de l’autre. Les hommes qui se sont engagés sont fiers d’y être, ils se sont préparés de leur plein gré et ils sont conscients d’avoir beaucoup appris. Mais s’ils avaient l’occasion de s’exprimer, voici quatre ou cinq critiques qu’ils aimeraient faire :
ils aimeraient passer plus de temps à s’entraîner pour la guerre et moins à faire des tours de garde ;
– ils aimeraient avoir plus – beaucoup plus – de munitions et de grenades pour s’entraîner ;
– ils aimeraient bien être un peu plus certains que la promotion se fait sur la base du mérite et ne dépend pas du rang social ;
– ils aimeraient avoir un personnel salarié à plein temps pour quelques-uns des postes-clés ;
– et ils aimeraient bien, en conséquence, qu’un peu plus de leurs officiers aient moins de cinquante ans.

Même telle qu’elle existe aujourd’hui, la Home Guard ne pourrait exister que dans un pays dans lequel les hommes se sentent libres.
Les États totalitaires peuvent faire de grandes choses, mais il y a une chose qu’ils ne peuvent pas faire : ils ne peuvent pas donner un fusil à l’ouvrier d’usine et lui dire de le rapporter chez lui pour le mettre dans sa chambre à coucher. CE FUSIL ACCROCHÉ AU MUR DE L’APPARTEMENT DE L’OUVRIER OU DANS LA MAISON DU PAYSAN EST LE SYMBOLE DE LA DÉMOCRATIE. NOTRE TÂCHE EST DE VÉRIFIER QU’IL EST TOUJOURS LÀ.

Recension : Home Guard for Victory ! de Hugh Slater (I)


Paru dans The New Statesman and Nation, 15 février 1941

Ce livre, qui est le meilleur des manuels sur la Home Guard publié jusqu’à présent, est en grande partie technique ; mais, dans les deux derniers chapitres, il s’intéresse discrètement aux problèmes politiques, qui ne peuvent jamais être séparés des détails de l’organisation militaire. Les réformes qu’il suggère ont toutes comme dessein implicite de transformer davantage la Home Guard en une armée du peuple et de briser l’ emprise du colonel à la retraite avec sa mentalité datant d’avant les mitrailleuses. En analysant ce qui s’est passé l’été dernier, il est difficile de déterminer si c’était à dessein que les postes de commandement de la Home Guard ont été attribués presque sans exception aux classes moyennes ou supérieures ou si ce n’était que le résultat inévitable de la structure de classe anglaise. C’est néanmoins ce qui s’est passé et, en conséquence, ce qui aurait pu être une force franchement antinazie est devenu une parente pauvre de l’armée régulière, patriote mais politiquement neutre. Cette année, à un moment ou à un autre, invasion ou pas, la Home Guard devra décider quel genre de force elle va devenir ; les développements politiques et purement militaires agiront de concert, les uns réagissant sur les autres comme les jantes opposées d’une roue.
Le problème se pose de manière particulièrement problématique à propos des exercices d’apprentissage aux défilés militaires, auxquels Mr Slater consacre un chapitre. Tout le monde sait qu’une grande partie de ces exercices, tels qu’on les pratique dans l’armée britannique, datent du XVIIIe siècle et n’ont aucun rapport avec une guerre moderne. On apprend aux recrues les positions et l’angle de leur fusil des mois avant de leur apprendre à viser et, bien qu’une défaite sur le champ de bataille suscite en général pendant quelque temps des conceptions plus réalistes, à chaque répit ou entre deux guerres l’accent est remis sur les claquements de talons, le claquement des mains sur les crosses, etc. Les controverses, au sein de la Home Guard, sur la valeur de ces exercices sont fréquentes et les divergences plus profondes qu’on ne le réalise le plus souvent. En général, il est vrai que les personnes de tendances réactionnaires sont des partisans de l’uniforme soigné et des chaussures cirées, tandis que les personnes « de gauche » voient plutôt la guerre comme une guérilla. Cette divergence se retrouve dans des détails qui, à première vue, paraissent ridicules. Ainsi, en ce moment, si vous croyez que l’Angleterre devrait déclarer ses projets de guerre et que Hitler va être vaincu par la révolution européenne, vous croyez sans doute aussi qu’un soldat, lorsqu’il se met au garde-à-vous, devrait rapprocher le talon gauche du droit en suivant l’arc le plus plat possible. Si vous pensez que « notre seul but est de battre les boches » et que « un bon Allemand est un Allemand mort », vous croyez sans doute que le pied gauche devrait être soulevé et reposé bruyamment. Toute cette question a été débattue longuement dans les armées républicaines pendant la guerre civile espagnole. Étant donné que Mr Slater voudrait que la Home Guard devienne une armée du peuple quasi révolutionnaire, il est naturellement hostile aux saluts et à l’astiquage des boutons ; mais, en tant que soldat, il comprend bien qu’il n’y a pas d’efficacité militaire sans discipline, et que la discipline est inséparable des exercices, quels qu’ils soient. Il ne fait aucun doute que le moral est lié à ce qu’on appelle le plus souvent un « port militaire », voire à des détails de l’uniforme. La plupart des hommes se sentent plus courageux avec une ceinture serrée autour de la taille, par exemple. Mr Slater demande donc de nouveaux types d’exercices fondés sur ce que les soldats doivent réelle­ ment faire, comme monter dans un camion ou en descendre, lancer des grenades en position couchée, et ainsi de suite. Il est fort probable que quelque chose de ce genre va finir par être instauré, mais ce sera face à une opposition acharnée ; lorsque l’armée britannique a commencé, il y a quelques années, à défiler en trois rangs au lieu de quatre, c’était un pas dans cette direction.
La plus grande partie des chapitres techniques de ce livre, sur les combats de rues, la lutte contre les chars, le camouflage, etc., est admirable et a déjà beaucoup servi aux commandants de la Home Guard lors de leurs cours. Le chapitre le plus faible est celui qui traite de la méthode que suivraient probablement les Allemands lors d’une invasion. Tous les plans imaginables sont éliminés comme menant à l’échec, ce qui pourrait pro­ pager un optimisme excessif. Mais l’effet d’ensemble du livre ne peut être que positif. Mr Slater, ainsi que tous ceux qui étaient associés à Osterley Park et Hurlingham, a joué un rôle important lors du rétablissement du moral national l’été dernier, et ce livre est la suite du même processus. Il est bon marché à une demi-couronne, et les schémas sont frappants et pleins d’informations.

Recension : Home Guard for Victory ! de Hugh Slater (II)


Paru dans Horizon, mars 1941

Il n’y a plus de danger qu’une invasion allemande parvienne à conquérir l’Angleterre d’un seul coup. Il est probable que les Allemands ont perdu leur chance de le faire et qu’ils ne la retrouveront pas, à moins de parvenir à détruire presque complètement la puissance aérienne et maritime de la Grande-Bretagne. Le danger est celui d’une invasion qui, même si elle n’était pas destinée à réussir par elle-même, soie une incursion sur une immense échelle, ce qui aurait des effets paralysants. Si l’invasion a lieu, en conséquence, le problème n’est pas de la vaincre mais de la vaincre rapidement et, au cours des toutes premières heures, la Home Guard sera sans doute d’une importance vitale. Nous avons entendu beaucoup de controverses sur l’avenir politique de la Home Guard (armée démocratique du peuple, milice bourgeoise ou jouet des Blimps) et il n’est sans douce pas nécessaire d’expliquer la position de Mr Slacer à ce sujet. Son livre est tout autant un pamphlet politique qu’un manuel de tactique et d’utilisation des armes. Mais il est trop fin pour l’annoncer : s’il le faisait, le public particulier qu’il cherche à atteindre n’irait jamais le lire.
L’apparition soudaine de la Home Guard l’été dernier fut une manifestation de démocratie. En même temps, une force de ce type, locale et à mi-temps, ne peut être que de l’infanterie pure ; or les batailles de l’année passée semblent suggérer que l’infanterie n’a de sens que pour consolider les gains acquis par une autre arme. Depuis l’invention du fusil qui se charge par la culasse, la cause de la démocratie est devenue de plus en plus désespérée parce que les armes qui comptent se sont trouvées de plus en plus concentrées dans de moins en moins de mains. Nous avons à présent atteint une phase dans laquelle cinq nations seulement (l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les États-Unis et, avec moins de certitude, l’URSS et le Japon) sont capables de faire la guerre pendant longtemps à une grande échelle, et crois de ces cinq nations sont des États totalitaires, candis que les deux autres vont devoir affaiblir leurs institutions démocratiques afin d’avoir une armée capable de faire la guerre. Toutefois, il existe une réponse démocratique possible à l’armée moderne mécanisée : c’est la nation en armes, la défense en profondeur et la réapparition de plusieurs armes primitives mais efficaces. Le symbole du despotisme militaire est le char, l’objet le plus terri­iant jamais conçu par l’esprit humain. Et pourtant on peut faire sauter n’importe quel char, quelles que soient ses dimensions, à l’aide d’une grenade qui pèse à peine plus d’un kilo, en supposant évidemment qu’il y aie quelqu’un avec suffisamment de courage pour la lancer. Ceci dépend évidemment des conditions sociales et poli­ tiques, c’est-à-dire du nombre de personnes qui pensent avoir une raison de se battre. Nous savons encore mal si ce type de défense populaire peut être décisif, mais les quelques indications que nous possédons font penser qu’en tout cas il peut faire une grande différence. À moins que la Home Guard soie en quelque sorte sabotée au dernier moment -le pouvoir pourrait, par exemple, être effrayé à l’idée de distribuer des armes en quantité suffisance-, elle peut certainement ralentir la concentration de n’importe quelle armée d’invasion, même si elle ne peut pas être d’une grande utilité une fois les véritables combats commencés.
Toutefois, si la Home Guard se montre utile, ce sera en grande partie grâce aux efforts de Mr Slater lui-même, de Tom Wincringham et de ses autres camarades dans les divers camps d’entraînement de la Home Guard et, plus généralement, aux jeunes gens de grade inférieur dans l’organisation qui ont connu la lutte armée ces dernières années. Ce n’est pas révéler des secrets militaires que de dire que, quand la Home Guard a été créée, elle est tombée entre les mains de Blimps décrépits, nommés depuis les plus hauts échelons de la hiérarchie pour des raisons purement sociales, qui l’auraient complètement démolie si on leur en avait laissé le contrôle. La plupart de ces hommes âgés ne luttaient pas seulement contre le concept d’une guerre de guérilla mais aussi contre tout entraînement sérieux aux armes modernes. Certains d’entre eux voulaient en fait que la Home Guard, située dans les villes, soit désarmée et serve de force de police auxiliaire contre des « agitateurs ». Un général qui commandait une importante région, alors qu’il parlait à ses hommes, a commencé par dire qu’il avait été quarante ans dans l’armée et a poursuivi en annonçant qu’il « ne croyait pas à toutes ces bêtises à propos de ramper sur le ventre ». Contre ce genre de choses, l’école d’Osterley Park a servi de révulsif très utile. Des centaines d’hommes venus de tout le pays y sont passés chaque semaine, emportant avec eux une image de la guerre qui provenait des champs de bataille et non des défilés. Home Guard for Victory ! est en grande partie la réécriture des conférences qui y étaient données. Certaines sections sont plutôt élémentaires, d’autres spéculatives ou beaucoup trop optimistes et, dans son ensemble, le livre se fonde un peu trop sur les expériences de la guerre civile espagnole. Cependant, il est rempli à craquer d’informations utiles etc’ est un magnifique pamphlet anti-Blimp. Tout ce qui y est dit sur les combats de rue, la lutte contre les chars, les patrouilles, etc., implique une évolution de la Home Guard pour qu’elle devienne une véritable armée du peuple, c’est-à-dire une force où les hommes pensent par eux-mêmes, savent pourquoi ils se battent et sont dirigés par des officiers qu’ils ont choisis -ou en tout cas qu’ils choisiraient s’ils étaient libres de le faire.
Une importante suggestion faite par Mr Slater vers la fin du livre est que nous devrions créer un entraînement codifié fondé sur la guerre moderne et pas, comme l’est en général l’entraînement de l’armée britannique, sur les guerres de Frédéric le Grand. En ce moment, alors que l’invasion allemande n’est peut-être qu’à quelques semaines, les volontaires à mi-temps de la Home Guard perdent de longues heures à apprendre à s’aligner à droite, à s’aligner à gauche, à faire demi-tour et à suivre les ordres précis de la mise en place des baïonnettes. Il suggère également divers changements dans la Home Guard, tous signifiant une plus grande démocratisation. Le plus important de ceux-ci est l’introduction d’un conseil de la Home Guard, où les civils seraient majoritaires, et de salaires pour les sous-officiers. Pour l’instant, tous les rangs au-dessus de celui de sergent ne peuvent être attribués, dans la pratique, qu’à des personnes ayant des revenus assez importants, et telle était certainement l’intention du pouvoir quand il a été annoncé dès le début que les membres de la Home Guard ne recevraient aucun salaire. Il n’est pas bien grave que cela mette invariablement aux postes de commande des gens d’origine bourgeoise – c’est ce qui se passe dans toutes les armées et, par exemple, cela a été le cas dans les premières milices espagnoles – , mais il est grave de voir donner de telles opportunités à la classe de petits rentiers et de « retraités » que l’Angleterre a pro­ duite telle une ceinture de graisse pendant les années de capital-finance. Ces personnes détiennent toujours une majorité des postes de commandement dans la Home Guard. En cas d’urgence, ils seront mis sur la touche ; mais nous ne voulons pas payer leur incompétence par des flots de sang. On s’en débarrasserait sur-le-champ si les commandants de section et de compagnie recevaient un salaire et étaient choisis après un examen.
La Home Guard est un miroir parfait de la lutte – par moments apparemment désespérée, à d’autres paraissant déjà gagnée – entre démocratie et privilèges qui se déroule en Angleterre. Ce livre porte un coup puissant et subtil qui vient en aide à la démocratie. En se contentant simplement de coller à l’aspect technique de la guerre, il démontre la faiblesse militaire des États féodaux et l’impossibilité d’opposer au fascisme quoi que ce soit d’autre que le socialisme démocratique. Même ceux qui ne s’intéressent absolument pas aux affaires militaires peuvent tirer profit de sa lecture en tant qu’ exercice de propagande indirecte.

« Cher Doktor Goebbels, vos amis britanniques se nourrissent bien ! »


Paru dans Daily Express, 23 juillet 1941

La framboise escamotable, l’œuf invisible et les oignons qu’on sent mais qu’on ne voit pas sont des phénomènes qui nous sont familiers. Ce n’est que parce qu’ils sont capables de détruire le moral des gens que ces tours de passe-passe valent la peine d’être mentionnés. Lorsque le prix d’un article est contrôlé, il disparaît rapidement du marché. Or les fruits, le poisson, les œufs et la plupart des légumes ne peuvent pas être conservés très longtemps. S’ils disparaissent tout à coup, on peut parier qu’ils sont vendus en douce à un prix illégal, et d’ailleurs quiconque connaît des gens riches sait très bien qu’ils peuvent être achetés. Les œufs, par exemple, sont disponibles en grandes quantités à quatre pence pièce ; on m’a dit qu’ils étaient toujours mentionnés sur les factures sous le nom de « petits pois en boîte ». L’essence, également, semble assez facile à obtenir à condition de payer deux fois le prix normal.
Et, sans parler d’enfreindre carrément la loi, il suffit de mettre le nez dans n’importe quel restaurant ou hôtel chic pour voir comment on peut se dérober à l’esprit des restrictions alimentaires. La règle du « plat unique », par exemple, est le plus souvent violée, mais l’infraction ne compte pas puisque le plat supplémentaire de viande ou de poisson est rebaptisé hors-cl’ œuvre. De toute façon, le fait que la nourriture consommée au restaurant ne soit pas rationnée est à l’avantage de ceux qui ont un gros revenu et énormément de temps libre. Il serait facile pour quiconque a plus de deux mille livres par an de vivre sans jamais se servir de son carnet de rationnement.
Mais ce genre de choses a-t-il vraiment de l’importance ? Et si oui, pourquoi et comment ?
Les quantités consommées n’ont pas vraiment d’importance. Et comme c’est l’excuse préférée des égoïstes qui achètent des framboises sous le comptoir et gâchent de l’essence pour aller aux courses, il faut bien l’admettre, et ensuite la mettre à sa place. En fait, le gâchis de denrées par les riches est négligeable parce que les riches sont très peu nombreux. Ce sont les gens ordinaires qui comptent, car ils sont et doivent être les gros consommateurs de toutes les denrées. Si on prenait toute la viande, tout le poisson et tout le sucre qui atterrissent dans les hôtels huppés pour les distribuer à l’ensemble de la population ordinaire, il n’y aurait pas de différence appréciable. D’ailleurs, si on imposait toutes les grosses fortunes jusqu’à les faire fondre, cela ne ferait pas une grande différence quant aux impôts que nous autres devons payer. Les gens ordinaires reçoivent la plus grande partie des revenus nationaux, tout comme ils mangent la plus grande partie de la nourriture et usent la plus grande partie des vêtements, parce qu’ils constituent l’immense majorité. La disparition des framboises dans les estomacs les plus favorisés de Harrogate et de Torquay n’a pas vraiment d’effets directs, aujourd’hui, sur la Bataille de l’Atlantique [1].
En conséquence, entend-on avancer, qu’importe s’il existe quelques injustices mineures ? Puisque la situation alimentaire dans son ensemble en est à peine affectée, pourquoi un demi-million de personnes ne pourraient-elles pas s’empiffrer autant qu’elles le peuvent ? Cet argument est complètement fallacieux car il ne tient pas compte de l’effet de l’envie sur le moral, sur un senti­ ment absolument nécessaire en temps de guerre : « Nous-sommes-tous-dans-le-même-bain. »
Il est impossible de faire la guerre sans faire baisser le niveau de vie général. L’acte principal de la guerre est de détourner la main-d’ œuvre des biens de consommation vers les armements, ce qui signifie que les gens ordinaires doivent manger moins, travailler plus d’heures et avoir moins de distractions. Et pourquoi devraient-ils le faire – en tout cas, comment peut-on leur demander de le faire – quand ils ont devant les yeux une petite minorité de gens qui ne souffrent absolument d’aucune privation ? Tant qu’on sait parfaitement que les denrées les plus rares sont en général vendues sous le comptoir, comment demander aux gens de réduire leur consommation de lait et de s’enthousiasmer pour les flocons d’avoine et les pommes de terre ?
Le « socialisme de guerre » peut avoir un effet moral important même lorsqu’il n’a pas une grande importance statistique. Les quelques cargaisons d’oranges dans les navires qui ont récemment atteint l’Angleterre en donnent un exemple. Je me demande combien de ces oranges sont arrivées jusqu’aux enfants des ruelles de Londres. Si elles avaient été divisées de manière égale, il y aurait eu une ou deux oranges par personne pour la population entière. En termes de vitamines, cela n’ aurait fait aucune différence, mais cela aurait donné du sens à l’expression « égalité de sacrifice » dont on parle tant en ce moment.
L’expérience montre que les êtres humains peuvent supporter énormément de choses tant qu’ils ont l’impression d’être traités avec justice. Les républicains espagnols ont dû supporter des privations que nous ne pouvons même pas imaginer. Pendant la dernière année de la guerre civile, l’armée républicaine s’est bat­ tue plus ou moins sans cigarettes : les soldats l’ont accepté parce que c’était la même chose pour tout le monde, général comme soldat. Et nous pouvons faire de même, si nécessaire.
Si nous sommes honnêtes, nous devons admettre que, excepté les raids aériens, la population civile n’a pas eu à supporter beaucoup de privations – rien en comparaison de ce que nous avons connu en 1918, par exemple. Ce sera plus tard, à un moment de crise, quand il sera tout à coup nécessaire d’imposer des restrictions bien plus dures pour toutes sortes de choses, que notre solidarité nationale sera mise à l’épreuve. Si nous nous préparons dès aujourd’hui à ce moment-là, si nous sévissons contre la marché noir, attrapons une demi-douzaine de gloutons et de resquilleurs d’essence afin de les condamner assez sévèrement pour effrayer leurs semblables, si nous interdisons le luxe le plus flagrant et, en général, démontrons que l’égalité de sacrifice n’est pas qu’une phrase vide, tout ira bien. Mais pour l’instant – et vous pourrez tester cette affirmation en allant jeter un coup d’ œil dans le grill-room des hôtels huppés, à condition de parvenir à passer devant les portiers – les railleries du Doktor Goebbels à propos de la « ploutocratie britannique » ne sont pas vraiment nécessaires. Quelques dizaines de milliers d’égoïstes font gratuitement le travail à sa place.

Trois années de Home Guard : unique symbole de la stabilité


Paru dans The Observer, 9 mai 1943

Cela fait presque trois ans que les amateurs enthousiastes des Local Defence Volunteers ont trafiqué des cartouches de fusil de chasse avec du suif et pratiqué le lancer de grenade avec des morceaux de béton, et la valeur de la Home Guard en tant que force de combat peut maintenant être jugée avec une certaine précision. Bien qu’elle n’ait jamais combattu, ses accomplissements ne sont pas à négliger. Les premiers jours, les Allemands, si nous en jugeons par leurs émissions radio, ont pris la Home Guard bien plus au sérieux qu’elle ne le faisait elle-même, et elle a certainement toujours été une des raisons pour lesquelles ils n’ont pas envahi la Grande­ Bretagne. Même s’il ne s’agissait que de cinq pour cent de ces raisons, c’était déjà un bon résultat pour une armée sans solde et à mi-temps.
La Home Guard est passée par trois phases bien définies.
La première était franchement chaotique, non seule­ ment parce que, pendant l’été 1940, elle avait très peu d’armes et pas d’uniformes, mais aussi parce que personne ne s’attendait à une si grande masse de volontaires. Un appel à la radio, sans doute supposé faire venir cinquante mille volontaires, en a produit un million en quelques semaines et la nouvelle force a dû s’ organiser plus ou moins sans aide. Cette organisation s’est faite d’innombrables façons parce qu’il y avait de nombreuses opinions différentes quant à la forme que prendrait l’invasion allemande. Au milieu de 1941, la Home Guard était devenue une force cohérente et unifiée, sérieusement intéressée par le combat de rues et le camouflage, assez bien armée de fusils et de mitrailleuses. Dès 1942, elle possédait également des mitraillettes et de l’artillerie légère et commençait à prendre en charge une partie de la défense antiaérienne. Cette troisième phase, au cours de laquelle la Home Guard s’est retrouvée définitivement intégrée à l’armée régulière et à la défense civile, pose certains problèmes particuliers, dont quelques-uns ne sont pas faciles à résoudre.
L’année dernière, on a supposé que, si les Alliés envahissaient le continent, la Home Guard remplacerait les forces régulières sur les îles du Royaume-Uni, ce qui fait qu’elle s’est entraînée pour une guerre mobile. Cela a été facilité par la baisse de l’âge moyen dans la Home Guard. Mais par certains aspects, les résultats n’ont pas été très heureux. Avec un personnel à mi-temps et changeant fréquemment, il n’est pas très sage d’imiter l’entraînement des soldats de l’armée régulière et, de toute façon, même si les moyens de transport existaient, la Home Guard ne pourrait pas être entièrement mobile. La plupart de ses membres sont également des travailleurs et, même en cas d’invasion, la vie économique devra continuer dans toutes les régions où on ne se battra pas. Si la Grande-Bretagne est envahie un jour, la Home Guard ne pourra se battre, en pratique, que dans ses propres régions et en petites unités. La discipline de plus en plus grande et les contacts de plus en plus fréquents avec l’armée régulière sont des avantages importants ; mais il aurait sans doute mieux valu, du point de vue stratégique, conserver le concept originel d’une défense purement locale, et utiliser ainsi le seul avantage que le soldat amateur a sur le professionnel – à savoir une connaissance intime du terrain sur lequel il se bat.
Cependant, s’il est vrai que la Home Guard a fini par ressembler à tel point à une armée qu’elle en est devenue une, ses premiers jours ont laissé des traces sur elle. Les écoles d’entraînement mises en place par Tom Wintringham et par d’autres pendant l’été 1940 ont fait un travail inestimable en diffusant une meilleure compréhension de la nature d’une guerre totale et une attitude inventive devant les problèmes militaires. Même le manque d’armes des débuts a produit des avantages car il a conduit à beaucoup d’ expérimentations dans les garages et les ateliers d’usinage, et plu­ sieurs armes antichars en usage aujourd’hui sont en partie le résultat des recherches de la Home Guard.
Socialement, la Home Guard n’est plus vraiment ce qu’elle était à ses débuts. Les adhésions ont rapidement changé avec la conscription et elle a eu tendance à suivre la voie de la structure de classes traditionnelle en Angleterre. Ceci est sans doute inévitable pour une armée sans solde où il est difficile de faire le travail d’un officier sans avoir de voiture ou de téléphone. Cependant, si l’ambiance à l’intérieur de la Home Guard n’est pas véritablement démocratique, elle n’en reste pas moins amicale. Et il est typiquement britannique que cette immense organisation, qui a aujourd’hui trois ans, ne se soit absolument pas développée selon des lignes politiques. Elle ne s’est pas transformée en une armée du peuple à la manière des milices de la République espagnole, comme l’espéraient certaines personnes à ses débuts, ni en une SA, comme le craignaient ou prétendaient le craindre d’autres. Elle ne s’est pas cimentée autour d’une croyance politique mais simplement autour d’un patriotisme inarticulé.
Le seul fait de son existence – qu’elle ait pu voir le jour grâce à quelques phrases à la radio à un moment de crise, que presque deux millions d’hommes ont un fusil dans leur chambre et que le pouvoir ne s’en inquiète pas – est le signe d’une stabilité comme il n’en existe dans aucun autre pays au monde.


[1Harrogate et Torquay sont deux stations de villégiature (thermale pour le première, balnéaire pour la seconde) fréquentées par les classes supérieures anglaises.


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