La démocratie directe : projet, principes et adversaires (2/3)

La démocratie directe : un projet de société
dimanche 24 janvier 2016
par  LieuxCommuns

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Première partie disponible ici

Quentin : Je vais faire un exposé en deux parties, en reprenant en fait le contenu respectif des deux dernières brochures (ici et ).

Dans la première partie, je vais partir des réticences qu’on rencontre lorsqu’on parle de démocratie directe. Je vais donc essayer de montrer pourquoi il est si difficile de décrire une société fonctionnant de manière vraiment démocratique : Quels sont les obstacles auxquels on se retrouve confronté lorsqu’on se met à y penser et à en discuter ?
Et en seconde partie, je vais aborder le cœur du sujet, a savoir à quoi pourrait ressembler une société fonctionnant en démocratie directe. Parce qu’on en parle, on a des expériences dans l’histoire, il y a eu la grande période du mouvement ouvrier, la Commune en particulier, jusqu’en 1936, la Hongrie en 1956, etc. Et il y a eu la Grèce Antique, bien avant. Bref, aujourd’hui, on est dans une situation singulière, on surplombe des siècles de combats et de réalisations, et malgré tout, on manque énormément de visions de ce que pourrait être une démocratie directe.

Introduction

Justement, je vais partir de ce paradoxe.
Aujourd’hui, on parle de plus en plus de démocratie directe, on ne va pas s’en plaindre, mais on n’a globalement aucune idée de ce que ça peut être. Lorsqu’on creuse un peu le sujet, on se retrouve devant un vide à peu près complet – deux ou trois auteurs récents et pertinents à tout casser. Certes la science-fiction a un peu pris le relais, sur un autre mode, mais ce n’est pas très nourrissant politiquement. En continuant de chercher, on rencontre la littérature classique et révolutionnaire qui, depuis trois siècles, contient énormément de projets d’autres sociétés – les Saint-simoniens, Fourier, William Morris, etc., et on peut remonter jusqu’aux utopistes comme Thomas More ou encore Rabelais, etc. Mais lorsqu’on s’y penche, on trouve là encore très peu de descriptions qui ne soient pas purement utopiques, c’est-à-dire qui puisse nous apporter quelques chose politiquement, aujourd’hui.
Nous pensons que cette difficulté à concevoir une autre société, aujourd’hui, est due à un certain nombre d’obstacles spécifiques, notamment idéologiques, qui se sont multipliés singulièrement au cours du XXe siècle, parce qu’évidemment le monde a énormément changé. Il nous semble qu’on peut difficilement faire l’économie de ces obstacles parce que, comme on le verra au fur et à mesure, on ne peut pas non plus les balayer d’un revers de la main et dire allez, on s’en fout, on invente une autre société. On va donc examiner ces objections.

Pourquoi un projet de société ?

Mais avant toute chose, il faut se demander en quoi, finalement, serait-il si important de décrire une démocratie directe ?
Après tout, on se bat contre des injustices, des inégalités, contre la destruction de modes de vie, de milieux naturelles, etc, sans ergoter sur un futur hypothétique. On peut bien essayer à quelques-uns, c’est ce que nous faisons, mais c’est vraiment insignifiant dans la masse contemporaine. Et puis ce que nous proposons n’est pas un programme qui serait à signer, ce serait absurde, alors que ça aurait beaucoup de sens que les gens se mettent à en discuter et élaborent leurs propres projets, nous pensons que ce serait une dynamique très importante pour les luttes contemporaines.
Pourquoi ? Parce qu’il nous semble que c’est ça qui donne un sens aux luttes, du moment où ces luttes ont une autre orientation que celle d’adapter le système existant. Si on veut vraiment changer la société, il faut que les luttes qui sont les nôtres s’orientent dans une direction qui soit la plus précise possible, sinon le pouvoir en fait rapidement un rafistolage et s’en sert pour se justifier, se légitimer, se raviver, s’adapter, se maintenir. Et c’est bien ce qu’on voit depuis une cinquantaine d’années : une succession de courants idéologiques très flous sur la finalité de leurs luttes, qui tombent à chaque fois dans les mêmes écueils, la récupération, principalement, ou l’extrêmisme mortel. Et en général, on retombe sur la société existante. Le dernier exemple en date, ce sont les soulèvements arabes, le soulèvement tunisien, notamment, qui a été extraordinaire, empreint d’un courage dont la société occidentale semble incapable, mais qui est plongé dans le courant le plus archaïque qui caractérise le monde arabe, l’islamisme. Ce n’est pas un hasard : la montée actuelle de l’extrême droite sur tous les continents est due en grande partie au vide du projet politique, et c’est ce à quoi s’attellent les tunisiens qui en on conscience.
Il y a donc aujourd’hui conjonction entre la crise profonde que nous vivons, économique, politique, culturelle, et même anthropologique, et une absence de projet de société. Comme je l’ai dit, nous n’allons pas proposer un projet de but en blanc, clefs en main, mais il semble que cette dimension d’allers-retours entre la théorie et la pratique n’existe plus du tout dans les luttes actuelles. En tout cas, une théorie au sens où l’on tenterait d’élaborer une finalité à ce qu’on veut et pas le bla-bla postmoderne.

Cette absence s’explique par l’ambiance idéologique dans laquelle nous baignons, que je vais essayer d’examiner.
Nous avons distingué cinq objections, qui sont autant d’arguments qu’on s’oppose à soi-même ou que les gens nous opposent lorsqu’on se met à discuter d’un régime de démocratie directe. Passons-les en revue, en tentant à chaque fois de voir ce qui relève de la réalité, ce qui relève de l’idéologie, et en quoi le projet de démocratie directe peut y répondre, ou pas d’ailleurs, parce qu’il n’est pas question ici de proposer des solutions toutes faites. Elles ne marchent généralement pas, et mènent au pire. Et le principe même d’une démocratie directe est qu’il y ait une construction qui soit collective. Poser des questions dont on ne connaît pas d’avance de réponse nous semble un des principes majeurs du démocrate radical. La plupart des tracts distribués lors des mouvements sociaux présentent un problème / une solution, un problème / une solution… sur le mode consumériste et technicien. Nous, en général, nous posons des problèmes, on nous le reproche assez, d’ailleurs, mais tournés de tels manière qu’il puisse avoir une solution. Alors nous avons bien quelques esquisses de solutions, mais ce n’est pas nous à six – ni même à cinquante ce soir – que nous allons les trouver, mais on peut dégager des pistes, que d’autres reprendront.

Pourquoi changer le monde actuel ?

Première grande objection qui se dresse lorsqu’on parle de démocratie directe, c’est : cette société-là dans laquelle nous vivons est très bien.
Évidemment, elle est très bien, si j’ose dire, sous deux aspects. D’abord parce qu’elle garantit un certain nombre de libertés, liberté d’expression, liberté de pensée, de croyance, de déplacement, au travail, etc. Et on redoute, lors d’une transformation sociale et politique, que ces libertés chèrement payées dans l’histoire disparaissent. Ce n’est évidemment pas infondé, loin de là (voir la Tunisie, mais aussi la Russie en 1917, et tous les soulèvements du XXe siècle). Et, deuxièmement, on est attaché à cette société-là parce qu’elle porte en elle le mythe du paradis terrestre qu’incarne la société de consommation, contre lequel nous nous insurgeons. Ce que la société de consommation a de séduisant, c’est qu’elle promet, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un monde d’objets infini et, d’une manière tout à fait mythologique, toutes les grandes civilisations ont dessiné un paradis où il y avait une abondance matérielle. On peut voir la société de consommation sous cet angle-là. c’est une société qui a en partie réalisé le paradis terrestre, et nous pensons qu’anthropologiquement, c’est l’écho qu’elle réveille en nous et aux quatre coins du globe. Ces deux dimensions, libertés et consommation, provoquent un attachement extraordinaire à cette dynamique occidentale et à ce qu’elle propose.

A cela, on peut répondre d’une part que concernant l’attachement aux libertés, notre projet n’est pas, contrairement au projet marxiste, un projet de table rase, mais bien un projet où on part de la société existante, avec toutes les libertés acquises à travers des siècles de lutte, et qu’on va porter plus loin – c’est une continuité. Nous ne pensons pas que les libertés dont nous bénéficions aujourd’hui soient uniquement formelles, comme des révolutionnaires ont pu bêtement le dire à une époque. Ce sont de véritables libertés, et c’est à partir d’elles qu’il faut se battre.
Concernant la société de consommation, on ne va pas ici en refaire la critique que tout le monde partage ici je pense, critique interne, dans la société qu’elle dessine, et critique externe, les ressources naturelles qui disparaissent. Il est donc clair qu’elle construit un être humain de plus en plus immature, ou inhumain, qui ne créé plus rien, finalement, et une terre de plus en plus invivable, tout simplement. Nous allons vers un monde écologiquement dévasté, on y reviendra au point suivant. Il est donc clair que vouloir la démocratie directe, c’est faire le deuil du consumérisme, et, vu sa dimension mythologique, c’est sans doute le principal obstacle idéologique auquel on a à s’affronter, le verrou mental le plus important. Il me semble difficile de le surestimer.

A quoi bon si le monde va s’écrouler ?

Le deuxième grand argument qu’on nous oppose est exactement l’inverse du premier, c’est-à-dire qu’on tombe dans le catastrophisme : Il ne sert à rien d’imaginer une autre société parce que de toute façon, c’est la fin du monde. Fin du monde nucléaire, bactériologique, météoritique, un chaos social, tout ce que vous voulez. Le film-catastrophe a eu un grand succès à partir des années 1970, moment où les sociétés occidentales sont vraiment entrées en crise ouverte, et depuis, toute l’industrie médiatique surfe sur ce thème-là de manière extrêmement malsaine. C’est un facteur qui empêche d’imaginer, même au niveau individuel, les années, les décennies voire les siècles à venir. Alors évidemment, si elle est une approche profondément idéologique puisqu’elle condamne à l’impuissance, elle demande aussi à prendre acte des faits sur lesquels elle repose, c’est-à-dire la disparition effective de la diversité du vivant, un appauvrissement génétique catastrophique, un dérèglement de beaucoup de grand cycles de la planète, une raréfaction de la surface des terres cultivables, par exemple. On sait que l’industrie pétrochimique et l’agriculture hyper-intensive, sont en train d’épuiser les sols agricoles : alors même que nous serons démographiquement plus nombreux sur la planète, il y aura moins de terres productives. Ce n’est qu’un aspect des processus peu réjouissants que nous vivons et que nous allons vivre.

À ça il n’y a pas d’autre réponse que : il faudra faire avec, de toute façon. Oui nous auront a faire avec des bactéries multirésistantes. Oui il n’y aura plus d’énergie abondante disponible. Oui, nous mangeront moins de viande et plus du tout de poisson. Oui, etc, etc. Il est clair que le monde de demain ne sera pas agréable à vivre, sous certains de ses aspects, et ce n’est pas un choix, c’est une évidence qui s’impose. Ça ne veut pas dire qu’on sera moins heureux ou moins libre qu’aujourd’hui, au contraire, peut-être, en tout cas, c’est ça l’enjeu. Ce que nous proposons donc, ce n’est donc pas une utopie chantante, c’est plutôt une manière de continuer à vivre mieux, mais dans un monde très différent et sensiblement plus difficile que celui qui existait il y a cinquante ans, par exemple, mais ce n’est pas une raison, comme le fait le catastrophisme, de dire que tout est foutu et basta, je retourne regarder la télé.
Et puis, d’un point de vue historique et politique, il y a à réaliser que le monde a énormément changé depuis le 19e siècle et qu’il ne peut plus être uniquement question, comme le prônait le mouvement ouvrier, d’exproprier les expropriateurs, c’est-à-dire de prendre d’assaut les citadelles capitalistes et de se rendre maîtres de la production. Il s’agit maintenant de réinventer les processus mêmes de production. C’est le grand apport de l’écologie, dans la continuité de l’anthropologie : On sait maintenant que la manière même dont nous fabriquons les objets, dont nous extrayons les matériaux, dont nous utilisons les machines, dont nous organisons les gens dans les villes et les campagnes, c’est le propre de notre société actuelle, ce n’est pas vivable mais surtout n’est pas durable objectivement. Il ne s’agit donc plus de révolution, mais bien de réinvention de tout un mode de vie, de toute une civilisation. C’est facile à dire, mais c’est bien entendu monumental, ce qu’il y a à faire. Alors on peut fermer les yeux et attendre que ça passe, ou se retrousser les manches. Et plus on le fera tôt, mieux ce sera.

L’avenir sera totalitaire

Je passe maintenant au troisième argument : vouloir une nouvelle société, c’est dessiner un horizon totalitaire. Nous allons, si nous faisons la révolution, refaire l’URSS, la Chine de Mao, Pol Pot, Cuba… Ça c’est un véritable argument qui n’est malheureusement jamais entendu dans le milieu révolutionnaire, qu’on préfère ignorer. Alors que oui, nous sommes quelque part les descendants de ceux qui ont inventé le totalitarisme au 20e siècle, c’est gênant de le reconnaître, même si nous nous réclamons de tous les dissidents qui ont été les premiers à dénoncer l’autoritarisme du marxisme-léninisme, le putsch bolchévique d’octobre 1917, etc. Oui, c’est une dérive possible de tout changement de société qui se veut total, qui veut concerner tous les aspects de la vie – et on vient juste de voir qu’on avait pas le choix.
Mais il faut aussi se demander en quoi la démocratie directe n’est pas un régime totalitaire et constitue même le meilleur rempart contre ces dérives. Parce que c’est un système qui divise radicalement tous les pouvoirs, qui donne une place centrale à la dissidence, on en parlera dans la seconde partie. C’est le système politique, le seul, qui admet profondément la division en son sein. Oui, une assemblée générale est une assemblée où il y a du conflit, où les gens ne sont pas d’accord. Si vous assistez à une assemblée générale où il n’y a pas de conflits, allez-vous en tout de suite, c’est foutu. C’est que, même si les gens n’en sont pas conscients, il y a un unanimisme qui existe, qui est pour nous incompatible avec la liberté humaine et la formation d’un individu qui pense par lui-même, qui est capable de former ses propres opinions, de les défendre ou d’en changer. Vous verrez que notre projet fourmille de dispositifs de contre-pouvoirs permettant au peuple de ne jamais perdre le pouvoir eu profit d’une clique oligarchique.
Mais, ceci étant dit et affirmé, la seule réponse qui vaille à cette accusation, c’est qu’au fond aucune garantie n’existe contre ça. Évidemment, on peut avancer un certain nombre d’arguments qui montrent que ce n’est pas notre dessein et qu’on veut mettre en place des dispositifs qui sont précisément l’inverse d’une société totalitaire. Mais la dérive est toujours possible, elle consiste en la démission du peuple et et je crois qu’il faut partir de ce point de vue critique sur nous-mêmes. Esprit critique qui semble d’ailleurs la première arme contre ce type de dérive.

Et si tout surgissait tout seul ?

Quatrième argument : le spontanéisme. Ça ne servirait à rien d’imaginer une société future, il suffit d’abattre le vieux monde, la démocratie directe surgira d’elle-même. Spontanéisme présent chez les anarchistes, avec une conception très rousseauiste de l’être humain où il suffirait d’enlever les structures oppressives qui pèsent sur chacun d’entre nous pour que nos potentialités émergent d’elles-mêmes et que nous nous accordions entre nous, quasi-magiquement. Spontanéisme repris plus tard par le marxisme sous un angle prétendument plus scientifique : C’est la marche de l’histoire qui déterminerait le futur et le monde qui succédera au capitalisme est nécessairement le communisme. Ou alors – Marx le reconnaît entre deux virgules – la disparition de l’être humain, la barbarie (On retrouverait ici le catastrophisme version gauchiste, déçu par le prolétariat).
Nous, nous pensons que l’avenir est ouvert, qu’après le capitalisme, il peut y avoir un post-capitalisme bien pire que le capitalisme : Il peut y avoir une sorte de moyen âge qui durerait – d’après nous, c’est ce qui est en train de se passer – ou une renaissance du fantasme de puissance sous une autre forme, clanique, califale, etc. Bref, l’histoire n’est pas écrite, et ce n’est pas parce que cette société est en train de s’effondrer qu’une meilleure va surgir. On n’a jamais vu ça d’ailleurs : Les révolutions qui ont réussi dans l’histoire étaient précédées d’un courant de fond qui avait traversé la société pendant des dizaines ou des centaines d’années. La révolution française n’a pas surgi en 1789. Elle est l’aboutissement, vous le savez tous, du grand courant des Lumières qui a commencé au moins au début du 17e siècle, et qui ne concernait pas que l’élite. Et la philosophie des Lumières est elle-même l’héritière du grand mouvement de la Renaissance. La Commune de Paris de 1871, les révolutions de 1848, 1830, la révolution américaine ou anglaises, sont également des révolutions qui ponctuent un long processus de mûrissement d’un projet. Là ce n’est plus la bourgeoisie comme au siècle des Lumières qui mûrit, c’est le mouvement ouvrier avec ses mutuelles, ses syndicats, ses contre-institutions, ses lieux d’échange (comme ici) où les ouvriers s’apprennent à lire mutuellement, éduquent leurs enfants, crées des communautés, etc. Et à l’inverse, l’histoire de l’humanité est pleine de sociétés qui se sont effondrées sans rien faire naître du tout, laissant place à un marasme, à un remplacement par une autre, et. Non, une société ne surgit pas ex nihilo, là encore, les récents soulèvements arabes, et même toutes les révolutions de la seconde moitié du 20e siècle le montrent : une révolution n’accouche d’une société meilleure que si elle est précédée d’un long mûrissement, d’actes, de pratiques, de pensées, de projets, de rêves, de littérature, de poésie, etc. Et c’est ça qui manque aujourd’hui. Impossible de faire l’impasse là-dessus, il n’existe pas de Grâce Transcendante touchant les gens du jour au lendemain. Ça c’est du mauvais rêve et c’est très dangereux.

Alors on n’a plus qu’a rêver...

Cinquième et dernier argument, l’utopisme. C’est à la fois un argument et un contre-argument, c’est-à-dire qu’on est pris entre les utopistes et les anti-utopistes, alors que nous nous situons autre part. Faire un projet de démocratie directe, c’est être accusé d’utopisme, c’est-à-dire de décrire un rêve. Un rêve, c’est à la fois ce qui nous fait rêver, qui nous aide à tenir le coup finalement, et quelque chose d’irréalisable par définition. Nous, nous ne nous plaçons pas du tout dans ce courant utopique. Nous le reconnaissons pour ce qu’il est, un apport extraordinaire pour penser la société repris aujourd’hui par la science-fiction, mais ce que nous proposons n’est pas une utopie, dans le sens où ce n’est pas un rêve. Un des slogans les plus malheureux des indignés, par exemple, était « Si vous ne nous laissez pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir ». C’est très beau, on comprend ce que ça veut dire. Mais on ne veut pas rêver, nous, on veut construire une autre société. Nous ne nous réclamons pas d’un rêve irréalisable, mais d’expériences historiques qui ont eu lieu il y a deux mille ans sous d’autres cieux, qui ont eu lieu en Occident durant le siècle des Lumières, puis le 19e siècle, et qui se sont étendues au monde entier au 20e siècle. Ce sont des réalisations extrêmement concrètes, des gens qui ont construit durant quelques jours, quelques semaines, quelques années, d’autres façons de fonctionner, d’autres rapports sociaux, d’autres rapports entre les gens, d’autres institutions. Une autre culture est véritablement née. Notre projet n’est donc pas un rêve qui nous permettrait de nous extraire de notre situation triste d’aujourd’hui, mais est un projet extrêmement tangible – du moins il l’a été. En ce sens, si on décrivait notre société actuelle à quelqu’un qui vivrait à la fin du 18e siècle, il nous dirait que c’est une utopie. Nous vivons donc une utopie : on voyage dans les airs, on a de la lumière en veux-tu-en-voilà, on mange du Saumon quand on veut et des fraises en hiver, etc. Nous vivons une chose qui a été non pas prévue, mais inventée au fur et à mesure par des gens plus ou moins bien intentionnés qui l’ont construit. Bref, en tout cas, on ne vit pas dans un monde qui serait clos et à partir duquel on ne pourrait qu’émettre des rêves irréalisables : on peut encore émettre des projets politique sans être tenus pour fou, c’est sans doute en train de changer, mais tant que ce n’est pas le cas, on ne se taira pas.

Voilà ramassé très rapidement les objections face à notre projet de démocratie directe. On voit qu’elles ne sont pas vides et que même si elles sont très idéologiques, puisqu’elles servent à éviter que les choses changent, elles nous obligent, si on est honnêtes et conséquents, à reconsidérer notre projet. On ne peut pas faire comme si on était en plein XIXe siècle, comme le font beaucoup d’anarchistes, et ignorer tout ces problèmes, dont certains sont vraiment très lourds. Si vous voulez, vous retrouverez tout ça dans notre brochure n°20bis « Lutter pour l’auto-gouvernement des peuples ».

Bien, ceci étant posé va nous permettre de nous demander à quoi ressemblerait une société vraiment démocratique, qui mettrait en œuvre une démocratie directe compte-tenus de tout ce qu’on vient de dire. C’est la seconde partie de mon exposé.

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Troisième partie disponible ici


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