Recension de “L’Etat islamique”, de Samuel Laurent

jeudi 14 septembre 2017
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°21bis « Islamismes, islamogauchisme, islamophobie »
Seconde partie : Islam, extrême-droite, totalitarisme, de la guerre à la domination

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Sommaire :

  • L’État islamique (Recension) — Ci-dessous

(Texte extrait du bulletin de Guy Fargette « Le Crépuscule du XXe siècle » n° 29-30, mars 2015)

Cet ouvrage récent (novembre 2014) s’efforce de rassembler les diverses informations disponibles sur cet “État islamique” qui entend structurer la révolte sunnite en Irak d’abord, puis en Syrie, et qui s’est proclamé “califat” en juin 2014, après la débâcle de l’armée irakienne dans la région de Mossoul. L’auteur affirme avoir eu accès à des témoignages de transfuges qui lui ont fourni un éclairage relatif sur la structure interne et sur la logique de l’appareil en cours de constitution dans les deux parties supérieures des vallées de l’Euphrate et du Tigre (à l’aval du territoire turc), et dans la Diyala. La dimension millénariste de cet État, ainsi que son embryon d’organisation, s’y trouvent décrits.

L’appareil militaire

Presque tous les hommes-clé de ce pouvoir semblent irakiens. Les combats qui ont duré en Irak depuis plus de dix ans, avec des moments de répit, ont aguerri une phalange de combattants qui étaient plus ou moins liés à Zarkaoui dans la guérilla contre la présence américaine en Irak et qui est renée de ses cendres en 2009, à la suite des bévues du gouvernement irakien chiite de Nouri al-Maliki vis-à-vis des sunnites, malgré les objurgations américaines [1]. L’appareil militaire se recrute très probablement dans les restes de l’appareil du régime de Saddam Hussein (les sunnites dominaient en effet sans partage l’ancien régime irakien, dans la continuité de leur position de relais du pouvoir ottoman avant l’effondrement de cet empire). Samuel Laurent décrit la fabrication d’un État strictement militaire, expurgé de “toute bureaucratie superflue”. Ses moyens financiers, qualifiés de “non négligeables” demeureraient cependant très maigres pour un “État”, un ou deux milliards de dollars de budget annuel (on parle de “trois” milliards, en 2015). Les fonctions d’éducation, de soins, etc., sont inévitablement réduites à leur plus simple expression. Toutes les ressources sont aspirées par les leviers de coercition, selon un impératif d’expansion systémique. L’E.I. ne peut exister que comme une structure militaire perpétuellement combattante.

Le point notable est la rivalité meurtrière qui oppose cet “Etat islamique” à Al Qaïda, aussi bien en Irak qu’en Syrie. Si la création du “califat” en juin 2014 avait l’allure d’une bizarrerie, les appels aux ralliements des groupes djihadistes à travers le monde montrent six mois plus tard qu’il est doté d’un pouvoir de séduction que le label “Al Qaïda” peine à contrebalancer. C’est l’indice que l’évaporation de toute une série de frontières, physiques, juridiques, symboliques, s’aggrave et entraîne un effondrement crucial des échelles de souveraineté dans le monde arabo-musulman, et peut-être au-delà, puisqu’au Pakistan, aux Philippines et en Indonésie, il y a des échos visibles, dont on ne connaît pas encore le potentiel.

Régime de terreur

Le point le plus notable tient au rôle des services de renseignement de l’E.I., l’Amni, véritable Tcheka qui a tout pouvoir pour agir, sans aucun contrôle “légal”. L’E.I., qui se prétend “califat”, ne produit aucune loi. Ses paravents “juridiques” ad hoc sont de simples alibis pour entériner l’arbitraire de la répression, qui multiplie les actes de férocité publique : liquidations massives de soldats faits prisonniers, liquidation de tout partisan qui paraît douteux ou qui veut repartir (utilisation de modes d’exécution d’un archaïsme exceptionnel, comme la crucifixion), épurations internes déjà, asservissement des femmes, jusqu’à la création de “marchés aux esclaves sexuelles”, liquidation de populations entières : les chiites ne sont même pas invités à se convertir, tandis que les Yézidis, assimilés à des polythéistes, doivent se convertir ou mourir [2]. Cette Amni joue également un rôle majeur dans les opérations de conquête, par l’infiltration et la désagrégation des résistances (comme à Mossoul).

L’E.I. s’est aussi dotée d’une cellule étrangement efficace de propagande électronique, qui lui permet de diffuser sur internet une grande partie de ses revendications sauvages. A la différence des régimes bolcheviks ou nazis, l’E.I. affiche en effet très ouvertement sa cruauté et sa sauvagerie et s’en fait une marque de fabrique. La fascination qu’elle exerce sur les recrues n’en pâtit aucunement, ce qui laisse à penser que, en dehors du monde musulman où le rapport avec la brutalité est beaucoup plus direct et décomplexé qu’en Occident [3], nombre d’esprits déstructurés ont été remarquablement préparés à une indifférence et à une cruauté particulière par l’industrie du divertissement qui a tout envahi depuis des décennies [4]. L’E.I. bénéficie en somme, et à sa propre surprise, de la désagrégation anthropologique générée par les médias de masse [5].

Le régime interne de terreur concerne aussi l’organisation, comme l’indiquent les transfuges que l’auteur a pu rencontrer. Ceux-ci affirment que l’E.I. se nourrit de la guerre, au point que Samuel Laurent semble impressionné par cette logique. Il note que les États occidentaux ont tenté d’aider l’Armée syrienne libre, dont ils espéraient faire un levier pour renverser le régime d’Assad, mais que les armes fournies ont très fréquemment fini entre les mains des djihadistes. L’Armée Syrienne Libre serait surtout une plate-forme du crime organisé, alors que l’E.I. parviendrait à le contrôler et à s’en servir.

Le pessimisme de l’auteur

S. Laurent semble gagné dans ce livre par un effet de sidération devant les succès relatifs de l’E.I., et ne voit pas clairement ce qui pourrait endiguer cette force. Il souligne la faiblesse des réactions occidentales, déclenchées à contre-coeur, et qui, insuffisantes pour détruire l’E.I., lui apportent un label envié en islam d’“ennemi de l’Occident”. Ainsi, en novembre 2014, date de mise sous presse de son livre, il ne croyait pas que Kobané pût être sauvée de l’attaque djihadiste. Or, à ce jour, elle l’a été, malgré le sabordage turc qui craint que les Kurdes acquièrent de plus en plus de force. De même, il considérait que la guerre aérienne serait impuissante devant la dilution des forces djihadistes dans le territoire. Les récentes opérations en Irak semblent montrer le contraire.

L’auteur indique cependant, au fil de son exposé, diverses raisons qui permettent de comprendre les limitations que subit l’E.I.

La maîtrise interne de ses sources de revenus devient de plus en plus problématique, malgré l’appareil de terreur, d’autant que les bombardements nuisent nettement aux exportations de pétrole. Mais c’est surtout l’attitude massacreuse de l’E.I. contre les chiites qui représente son principal point faible, même si elle plaît énormément aux Saoudiens et aux Qataris wahhabites. Une telle volonté exterminatrice ne peut que justifier une résistance absolue de populations fort nombreuses dans la région : toute l’Irak centrale et méridionale, adossée à l’Iran, les chiites libanais, et les Alaouites syriens appuyés par les minorités non-sunnites. Même en Turquie, les Alévis (8 à 10 millions de personnes) ne peuvent se leurrer sur la menace qui les concerne tout autant. Cet élément ajouté à la force démographique des Kurdes (environ 35 millions d’individus répartis sur quatre pays), indique que la Turquie n’est pas immunisée contre les effets de l’implosion du monde arabo-musulman. Son retour à un “nouvel ottomanisme” est corrélé à cette problématique.

Dynamique par le chaos

S. Laurent ne fait pas la comparaison avec l’avènement des régimes totalitaires du XXe siècle, mais les analogies avec l’avènement du régime bolchevik sont frappantes. Dès 1924, un observateur attentif tel que Karl Kautsky constatait qu’était né là un régime sans équivalent dans l’histoire, dont la brutalité appelait une dénonciation sans ambiguïté. Les remarques de Julius Martov, chef de file des Mencheviks internationalistes russes, allaient dès 1920-1923 dans le même sens : le bolchevisme, d’abord jugé comme un simple produit des conditions arriérées de la Russie, s’est répandu à très grande allure dans le monde, et selon des lignes de force qui ont pris au dépourvu tous les observateurs sceptiques. En termes étroitement marxistes, cette expansion reposait sur une soldatesque “déclassée”, déterminée à tout résoudre par la force immédiate. Mais lorsque la période de la guerre fut passée, et que de nouvelles structures militaires furent créées (jusque dans des États européens nés de l’armistice et dépourvus de force armée antérieure), il devint clair que le bolchevisme incarnait fondamentalement un “communisme de consommateur”, indifférent au sens de la responsabilité et du possible.

Comme le constate l’hypothèse idéocratique, c’est d’emblée qu’est née cette “surréalité” analysée par Alain Besançon [6] ou Martin Malia, qui est devenue la marque de fabrique du “socialisme réellement existant” : ce socialisme déclaré advenu, ne pouvait être nié par quiconque, qui se trahissait de ce seul fait comme agent du “capitalisme”. Tout au plus le régime pouvait-il admettre que sa construction était en cours, mais de façon triomphale. Ce qui était nommé “capitalisme” était en fait toute aspect de la réalité embarrassant pour l’univers mental ou matériel du “socialisme réel”.

Le régime totalitaire bolchevique a sans doute représenté le totalitarisme le plus caractéristique et le plus étendu, avant d’être rejoint par son rival chinois en 1949, parce qu’il fut le seul à se constituer par le chaos, tandis que le fascisme italien ou le nazisme allemand accédèrent au pouvoir sans guerre civile et tendirent à copier les structures bolcheviques seulement ensuite, le passage à la guerre réalisant le chaos dont le régime national-socialiste avait besoin [7].

A sa manière, l’E.I. répète ces grands traits systémiques : ses recrues sont des soldats perdus (de Saddam Hussein ou des diverses guerres civiles produites par l’effondrement interne de régions arabo-musulmanes) ou des individus emportés dans une dérive anthropologique (le nombre de délinquants volontaires pour aller en Syrie est, comme pour les Brigades internationales en 1936 [8], significatif).

L’E.I. ne peut que chercher à étendre le chaos qui la fait vivre : dans le nord du Liban ou en Jordanie, mais à moins d’un effondrement de régimes d’autres zones sunnites (Turquie, Arabie saoudite, Egypte), son bassin d’expansion paraît aujourd’hui singulièrement limité. Or, l’E.I. doit s’étendre sans cesse sous peine d’implosion aggravée, conformément à toute matrice impériale. C’est pourquoi une question de S. Laurent mérite l’attention, mais sans doute pas comme il le croit : en cas de défaite de l’E.I., qu’est-ce qui pourrait lui succéder ?

Néanmoins, la surréalité “salafiste” (prétendant instaurer une société identique à celle rêvée pour l’époque du prophète selon la légende musulmane officielle), reprend les grands traits de la surréalité “socialiste” : est qualifié de “jahiliyya” (barbarie métaphorique), au lieu de “capitalisme”, tout aspect embarrassant de la réalité.

Totalitarisme néo-musulman

Les événements d’Irak et de Syrie montrent qu’un totalitarisme fondé sur les formulations néo-musulmanes n’est pas seulement possible (le régime chiite iranien l’avait déjà illustré), il est bel et bien en cours de constitution dans des zones sunnites, et c’est dans l’antique région de Mésopotamie du nord qu’il est le plus avancé (les tentatives mimétiques en Libye orientale, dans le Nigéria du nord-est, en Afghanistan bientôt sans doute, etc., semblent plus rudimentaires encore, mais partagent sa caractéristique d’extension par le chaos).

Le “califat” présente toutes les caractéristiques d’un totalitarisme (gouvernement par le massacre) :

  • domination du secteur secret sur l’organisation, qui garantit la terreur à tous les échelons (jusqu’au recours régulier au massacre de masse)
  • constitution d’un archipel concentrationnaire
  • règne d’une idéologie rigide (le salafisme) qui se présente comme l’avènement immédiat d’une “nouvelle société” (proclamée comme le retour à la période mythique des “salafs”, label idéologique des compagnons du prophète censé avoir fondé l’islam).

Les purges semblent déjà systémiques, et des informations filtrent désormais sur l’organisation de prières forcées. Contrairement à l’Iran par exemple, où les mosquées se vident depuis longtemps, à la grande préoccupation des mollahs, l’E.I. entend bien rendre obligatoire les cinq prières quotidiennes de la tradition.

L’ampleur des ambiguïtés cultivées par les courants de l’islam politique, notamment chez les “Frères musulmans”, toutes tendances confondues, vis-à-vis de cette tentative “califale”, et le discrédit public presque instantané qui frappe les rares “docteurs de la foi” qui ont tenté de dénoncer l’entreprise de l’E.I., confirment que c’est l’islam politique, dans toutes ses composantes, qui alimente cette entreprise totalitaire : avec l’E.I., certains aspects du totalitarisme se dévoilent ou s’exposent d’une manière inédite, qui peuvent éclairer en retour certaines dimensions demeurées embryonnaires dans le nazisme ou le bolchevisme.

Considérations au-delà du livre

Sur une telle base anthropologique, où se mêle comportement autoritaire et prédateur avec une nostalgie de puissance mondiale, toute tentative de restauration impériale produit nécessairement un type de contradiction qui n’est tenable que dans un état de guerre permanent. Si la racine des mécanismes totalitaires caractéristiques du néo-islam est endogène, les conditions que rencontre la réalisation du projet néo-musulman, préparé par l’extension de l’islam politique et du salafisme, mènent à l’enfer totalitaire. Jusqu’à présent, il a réussi, péniblement, à s’étendre par chaos capillaire, sur les décombres des tentatives de restaurations impériales déguisées que constituaient les déclinaisons baassistes du nationalisme arabe (en Irak et en Syrie). Mais en cristallisant une zone de pouvoir sans partage, il entre dans une phase nouvelle, qui sera un moment de vérité pour la survie de son projet. Une défaite militaire, ou même une absence de victoire, impliquant son endiguement, serait aussi dévastatrice pour lui que pour tout autre régime de ce type.

L’âpre rivalité entre sunnisme et chiisme est un obstacle à ce projet d’empire mondial, mais aussi un moyen d’en entretenir le fantasme (la défaite de l’un des camps pouvant se faire temporairement au profit de la survie de l’autre).

Tout régime totalitaire semble corrélé à une entreprise forcenée de restauration impériale à l’époque moderne. Si le chaos irakien n’a pu être endigué par les États-Unis (bien qu’en 2009, avant les erreurs acharnées des chiites irakiens contre les sunnites, l’affaire pouvait sembler localement résolue), l’effondrement de certaines régions arabo-musulmanes, indépendamment des interventions occidentales, qui ne peuvent que produire des résultats déconcertants, est saisissant : qui pourrait prétendre que le régime de Bachar el Assad fut un pion de l’Occident ? Le volontarisme visant à restaurer une verticalité unitaire s’inscrit donc dans l’héritage des projets totalitaires du XXe siècle. L’islam politique s’est d’ailleurs initialement construit dans l’imitation des mouvements fasciste et nazi (cf les “chemises vertes” des Frères musulmans dans les années 1930 en Egypte).

Le bolchevisme visait à revenir au principe d’un supposé âge d’or du “communisme primitif” et arborait dans son principe un élément de “restauration” mythique. Ce régime, si marqué par l’arriération des immensités russes, prétendait néanmoins à une “modernité” technicienne (très dix-neuvième siècle) qui semble loin des préoccupations djihadistes. Le régime soviétique n’a pu tenir qu’en parasitant le monde occidental, avec cynisme (la phrase de Lénine : “ils nous vendront la corde pour les pendre” fut un programme et non une simple boutade).

L’entreprise djihadiste en Irak et Syrie entre brutalement en contradiction non pas tant avec les mentalités quotidiennes, enlisées dans la stérilité par le salafisme galopant [9], qu’avec le contexte étrangement “modernisé” de la consommation, qui alimente une illusion d’abondance sans effort, et une irresponsabilité agressive. Même les régions du Proche-Orient connaissent sinon l’industrie à l’occidentale, du moins un monde d’automobiles, de télévision, de téléphones et d’internet, soit un univers où la ville éclatée tend à tout envahir, mais dans le cadre d’une démographie hors de contrôle [10]. Ce facteur qui aggrave les impasses des régimes arabo-musulmans autorise d’immenses pertes humaines. Le fonctionnement totalitaire, produit direct de la première Guerre mondiale, s’est caractérisé sur le modèle de la guerre industrialisée, par une immense production de cadavres. L’État islamique dérive d’une série de guerres locales entamées en 1980, où le régime de S. Hussein s’est noyé. Il ne peut que nourrir, par tous les moyens, des formes de guerre atypiques, afin d’y produire son vivier.

Le destin de l’islam s’est ancré dans la prise inattendue du “carrefour du monde” au VIIe siècle, qui a mis à sa disposition la “rente géographique” caractéristique du Proche-Orient. Les diverses déclinaisons de la mentalité islamique ont été profondément marquées par cette situation qui a conditionné le destin historique de l’islam jusqu’à la fin du Moyen-Age. Les “grandes découvertes”, notamment de l’Amérique, ont porté un coup fatal à cet avantage, qui est très provisoirement revenu par le biais de la rente pétrolière et gazière, condition d’une accélération des capacités productives modernes après 1945-1950. La plus grande partie du monde arabo-musulman (mais aussi l’Iran) vit fondamentalement d’un parasitage des pays industrialisés, avec lesquels il échange cette rente pétrolière ou gazière contre des produits manufacturés. Depuis la fin des années 1970, le wahhabisme est entré en compétition avec l’Iran chiite pour décider qui aurait la prééminence dans l’univers musulman. Cette compétition ne peut s’apaiser par un compromis et constitue le noyau actuel du dynamisme islamiste. La dénonciation de l’Occident qui s’est soustrait à la conquête musulmane depuis plus de mille ans est l’alibi chargé d’autoriser toutes les agressions.

Paris, le 30 décembre 2014


[1Samuel Laurent note aussi que toute la future direction de l’E.I. était prisonnière de l’armée américaine et que ces gens, issus du groupe Zarkaoui, furent néanmoins relâchés au bout d’un certain temps. Les informateurs de l’auteur, transfuges ou adversaires de l’E.I., affectent d’y voir un “complot” américain, mais à un autre moment, ils pestent contre la supposée impuissance de la réaction militaire américaine actuelle.

[2Les hommes Yézidis qui ont accepté la conversion pour échapper à l’exécution collective ne semblent inspirer aucune confiance et seraient regroupés dans des immeubles désaffectés où ils seraient “retenus”, ce qui est une définition typique de “camp de concentration”. Quant aux Chrétiens, qui auraient le choix théorique entre la conversion et le paiement de l’impôt, leur sort ne paraît guère plus enviable dans les faits.

[3Cf S. Laurent, p. 70 : “refuser de voir l’Islam, dans sa forme originelle, comme une idéologie violente et dominatrice, constitue un déni de réalité particulièrement dangereux pour nos nations”.

[4Telle cette publicité de l’E.I. sur internet, qui calque ses images sur celles des jeux vidéo : “Tu ne mourras qu’une fois, alors pourquoi ne pas mourir en martyr ?”, citée p. 117.

[5Cette E.I., à la manière du bolchevisme et du nazisme, mais avec une ampleur encore limitée, suscite donc et bénéficie, pour employer une métaphore, d’une espèce de pandémie psychique, ce qui lui donne l’allure d’un millénarisme agissant. Cf A. Besançon, “Le malheur du siècle”, éd. Fayard, sept. 1998, p. 44, qui notait cette dimension à propos du nazisme et du bolchevisme.

[6Voir A. Besançon, “Présent soviétique et Passé russe”, Livre de Poche 1980, qui insiste sur ce facteur central de la production idéocratique : l’impératif d’une “surréalité” idéologique, la proclamation de l’existence déjà advenue du régime “socialiste”, contre tout démenti des faits, doit l’emporter sur toute considération pratique.

L’énigme de ce régime totalitaire se mesure à ce qu’aucune théorie ne semble en mesure de parvenir à en épuiser les dimensions. C’est sans doute la raison pour laquelle, à l’instar des physiciens qui furent amenés pour décrire les propriétés de la lumière, en faisant intervenir des conceptions “ondulatoires” et “corpusculaires” qui semblaient exclusives, la nature du régime soviétique et de ses concurrents mimétiques tels que le nazisme exige d’utiliser des théories non homogènes entre elles : l’analyse idéocratique fournit la description la plus simple de sa dynamique interne, l’analyse de la bureaucratie rend compte de la floraison inouïe de la plante marxiste la plus primitive sur un socle social-historique de sociétés traditionnellement hantées par les structures bureaucratiques despotiques, et l’analyse du totalitarisme comme régime absolument nouveau dans l’histoire rend compte des extraordinaires convergences fonctionnelles entre bolchevisme et nazisme.

[7Il est à noter que le fascisme italien présente un caractère totalitaire incomplet, en ce sens qu’il n’a jamais accédé au stade du gouvernement régulier par le massacre de masse contre ses propres ressortissants

[8Voir le témoignage de Zigmunt Shtein, “Ma Guerre d’Espagne”, 1962, traduit en français au Seuil en 2012 (il convient de faire abstraction de la préface lénifiante du trotskiste plus ou moins défroqué Jean-Jacques Marie, visiblement demeuré dans la tradition bolchevique).

[9Voir l’ouvrage de l’auteur égyptien Alaa el Aswany, “Extrémisme religieux et dictature”, éd. Actes sud, 2011 et 2014, qui décrit avec acuité la manière dont le salafisme stérilise et saborde le fonctionnement des sociétés “musulmanes”.

[10La manière dont les proto-Etats néo-musulmans se greffent sur la généralisation du “caractère de l’économie informelle” semble renforcer le lien entre “chaos” et régime totalitaire.