À propos des événements de janvier 2015 en France (2/2)

vendredi 3 juillet 2015
par  LieuxCommuns

Photo tirée du site de Waleed Al-Husseini La voie de la raison — Ex Musulmans de France, Critique des islam

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Revue de Presse Les enfants d’Ellul - Février 2015

(.../...)

Voir la première partie

IV

Mais bien sûr, tout cela n’a rien à voir avec le Coran. Vraiment rien ? Le 11 janvier, Daniel Sibony faisait paraître sur son blog une analyse toute personnelle, « À propos de l’exécution des journalistes de Charlie Hebdo et du meurtre des juifs » (21).

L’emprise de la charia en France, ne se réduit pas à des exécutions sommaires. Elle consiste plus largement à interdire toute critique sur l’islam, surtout chez les non-musulmans. (Et dire qu’il comporte la charia et le djihad, c’est une critique. Donc la charia en France consiste à empêcher qu’on la nomme.) Mais si des foules importantes sont prêtes à manifester quand la charia ordonne des exécutions, ou qu’elle appelle à la guerre sainte, très peu sont prêts à descendre dans la rue pour protester contre la censure. Et pour cause, la plupart ne s’en rendent pas compte. Les médias font le black-out sur les agressions quotidiennes, et mènent un tir de barrage contre tout ce qui laisse entendre qu’il y aurait dans l’islam des appels à la violence envers les autres. Le Coran a beau maudire nommément les « gens du Livre » (juifs et chrétiens) parce qu’« ils se moquent de la religion des musulmans » (5,57), il ne faut pas en parler, car il y a risque d’amalgame, de stigmatisation, d’islamophobie (mon logiciel de dictée a écrit islam aux phobies…)

Ainsi on est chaque fois dans une pensée totale : une critique sur les aspects violents que comporte l’islam, dans son texte fondateur, est exclue car elle est prise comme un rejet de tout l’islam, et un rejet de type raciste. C’est sans doute là le véritable amalgame que font ceux qui dénoncent l’amalgame. C’est le fait de mélanger le tout et la partie, et de poser que chaque chose est ce qu’elle est totalement, ou alors elle n’est pas. Or l’objet du débat, qui est le contenu du Coran, est justement partagé : un bon tiers de ce Livre est violent envers les juifs et les chrétiens. Cette partie correspond à ce qu’on appelle les sourates médinoises, les dernières, où Mahomet se déchaîne contre eux parce qu’ils ne l’ont pas suivi. L’autre partie du Coran, plus pacifique, transmet ce qu’il a élaboré dans sa période mecquoise, à partir de ce qu’il a appris des marchands juifs et chrétiens.

Un problème majeur, c’est que la partie violente, qui demande que l’on combatte les injustes, les pervers, les infidèles que sont les juifs et les chrétiens, est édulcorée dans les traductions. On trouvera par exemple : Tuez les faiseurs de dieux partout où vous les trouverez. (9,5). Or aujourd’hui, personne n’est vraiment un faiseur de dieux, donc la phrase semble anodine. Mais ceux qui l’apprennent en arabe savent qu’il s’agit des chrétiens (moushrikines) parce qu’ils font de Jésus un Dieu. Ayant vécu en terre arabe, je peux témoigner que l’accusation suprême, qu’il faut à tout prix éviter, c’est celle d’avoir insulté la religion (la vraie, bien sûr, l’islamique) ou de s’en être moqué. On comprend que des croyants, soudain saisis par un élan d’enthousiasme pour leur texte, puissent le mettre à exécution. On peut dire que les extrémistes violents qui mettent en acte le texte dur, ont le mérite de le faire connaître aux autres musulmans, qui semblent l’ignorer et qui aimeraient s’en tenir aux parties calmes qu’ils connaissent. Ils refusent qu’on les amalgame avec ces extrémistes ; mais l’extrémisme est dans le texte, et nul ne peut dire à l’avance quelle personne ou quel groupe voudra soudain le mettre en acte. Des foules musulmanes nombreuses qui défileraient pour dénoncer cet extrémisme auraient le mérite de s’en démarquer réellement. Pour l’instant ce n’est pas le cas, la ritournelle obsédante qu’on répète est que la violence qui se réclame de l’islam provient de fous, de détraqués, de cas sociaux, mais qu’elle n’a rien à voir avec l’islam. On voit qu’elle a à voir de façon subtile : ce sont des gens calmes, discrets, comme tout le monde, qui soudain entrent en action. De braves psychologues s’échinent sur l’idée de passage à l’acte, mais elle est inopérante : un passage à l’acte, c’est quand les paroles manquent et que l’acte les remplace ; ici, les paroles sont déjà là, et demandent à être appliquées. […]

La réalité semble montrer que l’islam s’intègre à la France si la France s’intègre à l’islam, c’est-à-dire s’aligne sur lui sans objecter.

En somme, les musulmans modérés, qui dénient tout simplement l’existence de la partie violente du Coran, pensent que leur déni couvrira cette partie violente sous des versets pacifiques ; en fait, leur déni protège cette partie violente et donc la transmet. De sorte que la partie dure de l’islam, celle qui en veut aux autres, se transmet efficacement par deux voies : le déni venant des modérés et l’action directe venant des extrémistes. […]

Il y aura donc régulièrement des sacrifices humains pour payer ce déni qui se révèle confortable. À long terme, ce déni fait tort à l’islam, puisqu’il le pose comme une entité totale, sans faille, faite d’amour et de tolérance. Il faudra beaucoup d’ignorance et un fort matraquage idéologique pour faire croire qu’il n’y a pas de djihad dans l’islam, sachant que le vaste empire islamique s’est formé au fil des siècles par des djihads successifs. […]

Quant à l’historien Rémi Brague, il donnait au Point du 12 et au Figaro du 16 janvier des entretiens fort éclairants.

L’attentat contre les dessinateurs de Charlie Hebdo rappelle de vieilles histoires qu’il me faut malheureusement rappeler ici.

À l’époque de Mahomet, dans l’Arabie du début du VIIe siècle, il n’y avait évidemment pas de journalistes. Mais il y avait des poètes. Ils influençaient l’opinion, comme le font de nos jours les organes de presse.

Lorsque Mahomet se mit à prêcher son dieu unique, prétendit en être le messager et se mit à légiférer en son nom, déclarant ceci « permis » ou cela « interdit », certains de ces poètes se moquèrent de lui.

Mahomet ne tolérait pas qu’on mette en doute sa mission prophétique. Il demanda donc qui allait le débarrasser d’eux. Des volontaires se présentèrent et les assassinèrent. Leurs meurtres sont racontés dans la plus ancienne biographie de Mahomet.

Mahomet assura les assassins qu’ils n’avaient commis aucune faute, un peu dans l’esprit du verset du Coran : « Ce n’est pas vous, mais Dieu qui les a tués. »

On comprend l’embarras des musulmans d’aujourd’hui. [Car] comment dire que ces agissements n’ont rien a voir avec l’islam ?

Le Coran appelle Mahomet « le bel exemple », qu’il est loisible, voire louable, d’imiter. Comment ne pas comprendre que certains se croient autorisés à commettre en son nom et pour le venger ce genre de crimes  ?

« En France, on a le droit de tout dire, sauf ce qui fâche. »

Notre idée d’une religion est calquée, même chez le bouffeur de curés le plus recuit, sur celle que nous nous faisons du christianisme. Nous allons donc dire : dans l’islam, il y a du religieux (les prières, le jeûne, le pèlerinage, etc.) et du non-religieux, la charia, dont les règles vestimentaires, alimentaires, etc. Et nous avons le culot de dire aux musulmans : renoncez à la charia et nous acceptons votre religion ! Mais ils ne voient pas les choses comme nous ; pour eux, la charia sous ses différentes formes, et avec toutes ses règles, fait partie intégrante de la religion. La mystique, elle, est certes permise, mais facultative. Tout le système de l’islam, si l’on peut dire, repose sur la révélation faite à Mahomet. Attaquer le Prophète, c’est mettre en danger tout l’édifice. Allah est de toute façon bien au-dessus de tous les blasphèmes, c’est pourquoi le nier est presque moins grave… […]

Ceci dit, reste à se demander si l’on peut attribuer des actes de violence au fondateur d’une religion, à celui qui en reste le modèle et à son enseignement. Pour Jésus et Bouddha, on a du mal. Or, malheureusement, nous avons les recueils de déclarations attribuées à Mahomet (le hadith) et ses biographies anciennes, et avant tout celle d’Ibn Ishaq-Ibn Hicham (vers 830). Il faut la lire et se méfier des adaptations romancées et édulcorées. Or, ce qu’on y raconte comme hauts faits du Prophète et de ses compagnons ressemble beaucoup à ce que l’on a vu chez nous et à ce qui se passe à une bien plus grande échelle au Nigeria, sur le territoire de l’État islamique, ou ailleurs. Mahomet a en effet fait décapiter quelques centaines de prisonniers, torturer le trésorier d’une tribu juive vaincue pour lui faire avouer où est caché le magot (on pense au sort d’Ilan Halimi) et, ce qui ressemble fort à notre affaire, commandité les assassinats de trois chansonniers qui s’étaient moqués de lui. Il ne sert de rien de répéter « contextualiser ! contextualiser ! » Un crime reste un crime.

On trouvait le 8 janvier sur Kabyles.net, « le site du Kabyle rationnel », très critique sur l’islam, qu’il considère comme l’ennemi de cette culture – comme il est d’ailleurs l’ennemi de toutes les cultures –, ce relevé de quelques versets, de ceux qu’appliquent à la lettre l’État islamique, al-Qaida, Boko Haram & Co (22).

C’est ainsi que le Coran, dont plusieurs centaines de versets sont consacrés à l’exaltation et à la justification de la torture, de la guerre et du meurtre, a une forte propension à prédisposer son lecteur et à faire basculer celui qui adhère entièrement à son contenu dans un extrémisme fou :

« Et tuez ceux-là [les “mécréants”], où que vous les rencontrez » (2,191),

comme le faisaient Mahomet et ses compagnons.

Le Coran recherche par la terreur des châtiments qu’il éveille, et la peur du jugement dernier qu’il exploite, l’obéissance et la soumission totale des « croyants ».

« Ceux qui sont damnés seront dans le feu où ils ont des soupirs et des sanglots. Pour y demeurer éternellement tant que dureront les cieux et la terre » (S11, v106-107).

« Qu’on le saisisse [le grand pécheur] et qu’on l’emporte en plein dans la fournaise ; qu’on verse ensuite sur sa tête de l’eau bouillante comme châtiment » (S44, v47-48).

Ces musulmans sont radicalement distingués de la souillure des non-musulmans ;

« Ô vous qui croyez ! Les infidèles ne sont qu’impureté. » (S 9, v28).

« Ils demeureront éternellement dans l’enfer. Le feu brûlera leurs visages et ils auront les lèvres crispées. » (S3, v103-104).

« Ils seront abreuvés d’une source bouillante. Il n’y aura pour eux d’autre nourriture que des plantes épineuses [dari], qui n’engraisse, ni n’apaise la faim. » (S88, v5-7).

Les « monothéistes » (musulmans) sont également distingués des « polythéistes » (non-musulmans) sur qui ils ont des devoirs particuliers et précis :

« Tuez les polythéistes là où vous les trouvez ! » (S 9, V5).

Le musulman, sur la base du Coran, a le droit, et l’obligation, de se charger d’appliquer les châtiments qui sont de la compétence d’Allah. Il promet des récompenses matérielles et spirituelles à ceux qui craignent et cèdent aveuglément à ses promesses belliqueuses.

« Ce n’est pas vous qui avez tué mais c’est Allah qui les a tués » (8,17).

« Combattez-les. Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux et guérira les poitrines d’un peuple croyant » (9,14).

Les musulmans authentiques sont incités à infliger des supplices aux non-musulmans :

« Nous leur ferons subir le tournant du feu de l’enfer. Chaque fois que leur peau sera cuite à point, nous la remplacerons par une peau neuve afin qu’ils goûtent le tourment » (4,56).

Dans le New York Times du 11 janvier, 23 intellectuels musulmans des États-Unis, du Canada et de Grande-Bretagne osent s’attaquer à cette scie répétée ad nauseam à la moindre offensive islamiste (23).

« Notre déni et notre silence relatif doivent cesser », écrivent ces personnalités. « Nous devons nous engager dans la promotion de réformes quand nécessaire, y compris une réinterprétation honnête et critique des écritures et de la charia, utilisées par les islamistes pour justifier la violence et l’oppression. » « La théocratie est un échec prouvé », disent-ils encore. « Le chemin vers la justice et la réforme doit se faire à travers la liberté », ajoutent ces musulmans laïcs, dévoués à la cause de la démocratie. Un propos bien éloigné du discours généralement entendu dans le monde musulman, selon lequel l’islam n’a rien à voir avec les dérives terroristes de certains de ses membres.

Naser Khader, ancien membre du Parlement danois d’origine syrienne et signataire de l’appel, affirme qu’Obama et Hollande « n’aident pas » en répétant sans cesse que les terroristes n’ont rien à voir avec l’islam. « Je ne suis pas d’accord. C’est l’islam aussi. En refusant de le reconnaître, les Occidentaux ne nous rendent pas service, à nous les musulmans démocrates. Car comment se battre si on n’identifie pas clairement l’ennemi ? »

En France, une pétition d’intellectuels maghrébins « Notre responsabilité à l’égard du terrorisme au nom de l’islam » campe sur les mêmes positions (24).

Aujourd’hui, la réponse à cette guerre ne consiste à pas à dire que l’islam n’est pas cela. Car c’est bien au nom d’une certaine lecture de l’islam que ces actes sont commis. Non, la réponse consiste à reconnaître et affirmer l’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes que contient la tradition musulmane. Et à en tirer les conclusions.

Les troupes ennemies qui mènent cette guerre mondiale ne sont pas constituées de simples égarés mais de combattants fanatisés et déterminés. Ces combattants sont nourris par des textes islamiques qui appellent à la violence, qui existent dans les autres religions et qui relèvent d’un autre contexte, d’un autre âge, aujourd’hui dépassés. Ce corpus est le référentiel des groupes jihadistes. Tous les acteurs concernés, à commencer par les religieux et les autorités de chaque pays, doivent le déclarer comme inadapté, dépassé et inapplicable. Cette position doit être le début d’une véritable réforme du champ religieux de chaque pays et au-delà du champ religieux, d’une mise à niveau des législations.

L’activation et l’instrumentalisation de ce corpus, quelle qu’en soit la raison, doivent être dénoncées d’une manière explicite par les autorités, les religieux, les sociétés civiles ainsi que dans les manuels scolaires et sur les médias.

Nous avons la responsabilité de combattre l’activation de ce corpus et de tous les processus qui y conduisent. Tous les discours ou entreprises visant à encourager ou à promouvoir les radicalisations, la haine, le racisme, doivent être criminalisés. Les programmes scolaires et les discours des médias publics ainsi que les prêches des mosquées doivent être conformes aux idéaux universels de la liberté de conscience et des droits individuels.

Il n’existe pas de religion supérieure à une autre. L’humanité est une et indivisible.

C’est d’ailleurs tout le sens de cette vigoureuse « Lettre à Dalil Boubekeur » de Sami Aldeeb, traducteur du Coran en français par ordre chronologique, parue sur son blog « Savoir ou se faire avoir », qui affirme sans ambages que « ce qui est arrivé à Paris est entièrement conforme à l’enseignement de l’Islam tel qu’il ressort du Coran et de la Sunna de Mahomet » (25).

[…] J’ai visionné plusieurs vidéos dans lesquelles vous condamnez l’attentat contre le magazine Charlie Hebdo, qui a coûté la vie à un certain nombre de journalistes. Vous y avez tenté de disculper l’islam de ce qui est arrivé. Vous avez même pleuré sur les musulmans au lieu de pleurer sur les victimes, en affirmant que ce qui s’est passé est un coup porté à l’ensemble des musulmans et que l’Islam sanctifie la vie. Vous démontrez ainsi que vous vous moquez de la vie des journalistes assassinés et que votre seule préoccupation consiste à éviter l’accusation de l’islam et des musulmans pour ce qui s’est passé

[…] Ce qui est arrivé à Paris est entièrement conforme à l’enseignement de l’Islam tel qu’il ressort du Coran, de la Sunna de Mahomet et de tous les ouvrages reconnus de droit musulman. Est-il nécessaire de vous rappeler comment Mahomet s’est vengé de ceux qui l’ont critiqué ? Ne savez-vous pas ce que Mahomet a fait à Um Qarfa ? Ne savez-vous pas comment le Coran stigmatise les poètes dans le chapitre qui leur est consacré et qui porte le titre « Les poètes » ? Jamais Mahomet n’a admis la moindre critique à son égard ; il n’acceptait que ceux qui chantaient ses louanges, comme le font les rois et les chefs des pays arabes et musulmans aujourd’hui. Ne savez-vous pas que les ouvrages de droit musulman prescrivent de tuer ceux qui critiquent Mahomet ? Pouvez-vous m’indiquer un seul pays arabe ou musulman qui permet de toucher à Mahomet ? Bien sûr que non. Où donc est la sanctification de la vie dont vous parlez ? La liberté d’expression et la vie des humains n’ont aucune valeur dès qu’on touche à l’Islam, au Coran ou à Mahomet. Et je vous défie de me présenter la moindre preuve de l’inexactitude de mes propos. À moins que vous n’indiquiez les critiques contre Mahomet dans la période mecquoise, quand il n’avait pas d’épée. Mais après avoir joint le pouvoir à la prophétie, il n’a toléré aucune critique contre lui ou le Coran. Et cela vaut encore aujourd’hui.

Revenons sur ce qui s’est passé à Paris. Vous avez certainement appris que lorsque les terroristes ont assassiné les journalistes, ils criaient « Dieu est grand, le prophète Mahomet a été vengé ». Ils se considéraient comme les exécutants de la loi islamique contre ceux qui critiquent Mahomet. Et ce qu’ils ont fait est conforme aux dispositions de la loi islamique. La question se pose : où l’ont-ils appris ? Ne serait-ce pas dans des livres dont regorgent les bibliothèques des mosquées en France ? Ne serait-ce pas dans les prêches des imams de ces mosquées ? […]

Aucune personne saine d’esprit ne peut nier que ce qui est arrivé à Paris avec les journalistes de Charlie Hebdo provient des enseignements islamiques. C’est le diagnostic que personne d’informé ne saurait mettre en doute. Ceci étant, il faut en déduire la nécessité de revoir l’ensemble des enseignements islamiques. On doit lever la sainteté du Coran, de Mahomet et de l’islam et permettre leur critique comme on le fait avec le judaïsme, le christianisme et le communisme. Les imams de mosquées en France doivent reconnaître la liberté d’expression prévue par la loi française et demander aux musulmans qui ne l’acceptent pas de quitter la France pour retourner dans leur pays d’origine. Et ce pour éviter la guerre civile entre musulmans et non-musulmans en France.

[…] il faut revoir intégralement l’enseignement islamique et l’orienter vers la doctrine de Mahmoud Mohamed Taha, qui a été pendu sur instigation de l’Azhar. Ce penseur estimait qu’il fallait impérativement laisser de côté le Coran médinois, qui viole les droits de l’homme, et ne retenir que le Coran mecquois. Cela nécessite l’interdiction en France du Coran sous sa forme actuelle. Il faut exiger que tous les exemplaires du Coran, y compris ceux qui se trouvent dans les mosquées, soient dans l’ordre chronologique, en indiquant clairement que le Coran médinois est caduc en raison de ses incitations à violer les droits de l’homme. Les responsables de la religion musulmane doivent en outre reconnaître la liberté religieuse, y compris la liberté de changer de religion, de quitter l’islam. Les autorités françaises doivent imposer cette exigence sous peine de retrait de la nationalité française et de renvoi dans le pays d’origine.

Cette solution de séparer le Coran mecquois du Coran médinois serait séduisante, s’il ne se trouvait dans le premier des versets bien peu pacifiques et surtout si les dernières études islamologiques ne remettaient pas en question cette chronologie. En effet, grâce à l’analyse des données textuelles (ADT), méthode de recherche basée sur la théorie mathématique des codes, le chercheur Jean-Jacques Walter, ingénieur des Mines et docteur en islamologie de l’université de Toulouse, est parvenu à des conclusions inédites, que le site Kabyle.com rappelait le 21 janvier (26).

1. Le Coran a été rédigé par au moins trente auteurs.

2. Le Coran a été écrit sur une période de plus de deux cents ans.

3. La différence entre sourates de la Mecque et sourates de Médine est un artefact de grammairien sans signification historique.

4. Mahomet a été intronisé prophète fondateur de l’Islam au plus tôt 60 ans après sa mort.

5. La théologie musulmane n’est nullement une novation : c’est un quasi « copié-collé » de la théologie nazaréenne. Un seul des quelque 50 auteurs du Coran a rédigé tous les versets qui proviennent de la théologie nazaréenne.

6. La fondation du premier islam n’est pas le monothéisme, mais l’anti-christianisme.

Il faut rappeler que pour les musulmans le Coran est, à l’égal d’Allah, parfait et incréé, c’est-à-dire qu’il existe de tout temps, qu’il a toujours existé. L’Ancien et le Nouveau Testament n’en sont donc que de pâles copies, Jésus et Moïse sont des musulmans qui s’ignorent, les juifs et les chrétiens des traîtres, apostats de l’islam. Voilà comment les plagiaires se font passer pour des plagiés. Historiciser l’écriture du Coran, en séparer les différents rédacteurs dans la durée, en divulguer les sources, est forcément blasphématoire. C’est pourtant la seule porte de sortie de cette prison mentale, qui ferait considérer son texte fondateur comme un recueil de mythes et légendes, un hymne exalté à la guerre, un corpus juridico-pénal archaïque comme tant d’autres.

V

Michel Houellebecq a un sens inné de la promotion. Son roman Plateforme, qui se termine par un attentat terroriste commis par des musulmans, est paru juste avant le 11 Septembre. Interrogé par le magazine Lire, il avait déclaré : « La religion la plus con, c’est quand même l’islam », phrase qui lui avait valu un procès et une mise au vert en Irlande. À l’époque, l’ethnologue Claude Lévi-Strauss avait pris sa défense.

J’ai dit dans Tristes Tropiques ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle ; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense. Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam : à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici.

Soumission, son dernier livre, où il s’avère qu’en fin de compte « l’islam est la solution », sans que l’on sache trop si c’est du lard ou du cochon, est sorti le jour même de la tuerie de Charlie Hebdo. Houellebecq y décrit avec un certain talent la décrépitude de l’Occident, dont il est un exemple tout à fait convaincant, mais se plante complètement dans l’analyse politique de la situation française. Jamais l’islam ne parviendra au pouvoir de la manière qu’il décrit, à la suite d’alliances antifascistes dans une élection présidentielle, tout fin politique que soit le subtil Ben Abbès. Certes, les Frères musulmans pourraient bientôt décider de détourner à leur profit le jeu démocratique, comme ils font dans de nombreux pays. Roués à la politique locale comme l’étaient les communistes dans les années d’après-guerre, ils tissent des réseaux d’influence, pratiquent le maillage territorial, s’infiltrent dans le monde associatif et l’administration, éditent des journaux, ouvrent des librairies, un lycée, des écoles, recherchent la notabilité, placent des hommes à des postes clés, des prédicateurs soft dans les médias, des mères accompagnatrices, des professeurs dans les lycées, les collèges et à l’université, noyautent l’Éducation nationale et jusqu’à l’armée. Lorsqu’ils décideront de se présenter à des élections, c’est qu’ils auront toutes les chances de l’emporter, mais ce sera d’abord pour des élections locales. Nombre de communes à forte concentration musulmane pourraient alors basculer dans le camp islamique, c’est le cas de Roubaix, Aubervilliers, Trappes, Argenteuil, Bobigny, Tarascon, Saint-Denis… puis ce pourrait être des départements (la Seine-Saint-Denis, les Bouches-du-Rhône) et même une capitale, étrangère certes mais proche et francophone : Bruxelles. Nous connaîtrons alors les joies de la libanisation, les Frères musulmans pourront imposer la charia (comme cela se fait déjà pour les affaires familiales au Canada, en Angleterre ou en Grèce) et attirer de nombreux adeptes pour peupler les territoires conquis. L’État n’aura guère le choix et pourrait même les favoriser, puisqu’il a besoin de l’islam et de ses représentants pour maintenir l’ordre dans les banlieues et les cités. On se rappelle comment, en automne 2005, Sarkozy est allé à Canossa implorer les Frères et les salafistes d’éteindre l’incendie, et comment il a obtenu gain de cause en échange de mosquées, d’écoles, de centres culturels musulmans etc.

Mais le pire, si l’on peut dire, viendra sans doute des salafistes des cités, où des mini-États islamiques sont en cours de formation, dans les couronnes parisienne, lyonnaise, lilloise, strasbourgeoise et marseillaise en particulier, où se trouvent la majorité des habitants des 750 « zones urbaines sensibles » et des 80 « zones de sécurité prioritaire ». Si l’État veut reconquérir ces places fortes et mettre fin au prospère trafic de drogue – plusieurs milliards d’euros annuels qui irriguent autant les bandes de gangsters que les katibas djihadistes (qui sont parfois les mêmes et toujours main dans la main) –, il devra faire intervenir l’armée et reconnaître l’état de guerre civile. Il est probable que nous connaissions d’ici peu dans ces territoires des épisodes de guerre et de terreur qui n’auront rien à envier à ce qui se passe au Proche et au Moyen-Orient. Les émeutes de 2005, qu’a su analyser avec sa sombre lucidité et à contre-courant de la doxa gauchiste Guy Fargette (voir par exemple « Les Légions du crépuscule se sont levées » [27] ou « Violences et banlieues françaises » [27a]) nous en ont donné un avant-goût.

Le JDD du 26 janvier a recueilli l’avis de géographes, de policiers et de sociologues pour dresser une « carte des 64 ghettos qui n’existe pas ». Elle comporte 38 villes et 64 quartiers (28).

[…] Les pouvoirs publics ont mis du temps mais ils ont désormais compris qu’à force de prospérer sur le trafic de drogue, ce sont de véritables « organisations criminelles » qui se sont créées dans nos quartiers. Au point, si l’on en croit le dernier rapport du Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco), de présenter au moins trois caractéristiques d’une mafia : la maîtrise d’un territoire par la force et l’intimidation ; une puissance financière (1,8 milliard d’euros de chiffre d’affaires estimé pour le seul cannabis) qui « structure en profondeur une économie souterraine et désagrège le tissu socio-économique légal » ; une criminalité connexe au trafic avec ses enlèvements, règlements de comptes, extorsions, vols et trafics de véhicules… Logique donc que les Stups constituent la priorité des forces de l’ordre en ZSP – 4 tonnes de résine saisies sur les neuf premiers mois de 2014 soit une augmentation de 120 % – avec la tranquillité publique, les violences urbaines, les vols avec violence et les cambriolages.

« Dans ces quartiers, la proportion de Français d’origine étrangère et d’immigrés se situe entre un tiers et 50 % de la population », confirme Myriam El Khomri. « Elle atteint même les deux tiers en Île-de-France », précise encore la secrétaire d’État à la Ville. Maghrébins et Africains subsahariens constituent la majorité de ces populations, la plupart de culture musulmane. Polémique sur le voile intégral, tensions dans les écoles, débordements antisémites lors de manifestations pro-Gaza… La préoccupation des pouvoirs publics ne date pas des attentats. « Si les services publics n’investissent pas le terrain, ce sont les “barbus” qui assurent le service social », résume un policier, qui souligne que la carte des ZSP recoupe aussi en partie celle des départs pour le djihad syrien

L’hebdomadaire Marianne du 26 janvier publie une enquête sur le même sujet « Les vraies “no-go zones”, on en parle ? » (29)

[…] Régis Vidal, secrétaire national du syndicat de sapeurs-pompiers SUD SDIS regrette d’ailleurs que les agressions envers les secours dans ces quartiers soient « une banalité. » « C’est devenu tellement monnaie courante qu’on ne s’en étonne plus » déplore-t-il depuis sa caserne nîmoise. Jets de pierres, de boules de pétanque, pare-brise fracassés, agressions à l’arme blanche… La liste des violences envers les pompiers est effarante. « Au début du mois dernier, en revenant d’intervention, nous avons même constaté des impacts de balles sur la grande échelle » s’étrangle-t-il. […]

Un policier souhaitant garder l’anonymat témoigne lui aussi de ce type de situations : « Dans certaines cités, et notamment à Sevran, des délinquants louent des halls d’immeubles pour installer leur trafic de drogue. Parfois ils y installent même des équipements de musculation pour passer le temps. » Les habitants ou visiteurs de l’immeuble sont minutieusement fouillés pour vérifier qu’ils ne portent pas de micro-émetteurs, et ce sont les squatteurs qui leur accordent – ou pas – le droit d’entrée.

Cessons pourtant de faire semblant de tomber des nues. Le problème de la ghettoïsation n’est pas nouveau. Les écrits le dénonçant sont nombreux. Comme le rapport Obin, rédigé en 2004, rendu au ministre de l’Éducation nationale de l’époque – un certain François Fillon – et aussitôt enterré. Visionnaire ou tout bonnement réaliste, le rapport alertait, il y a plus de dix ans déjà, sur l’édification de « contre-sociétés closes dont les normes sont le plus souvent en fort décalage voire en rupture avec celles de la société moderne et démocratique qui les entoure ». Obin poursuivait : « Des organisations, le plus souvent structurées sur le plan international, prospèrent sur ce terreau et assurent à cette nouvelle identité “musulmane” une promotion efficace, dans une surenchère permanente qui donne aux plus radicaux souvent le plus de poids auprès des plus jeunes ou des plus fragiles ». Il concluait que nombre de jeunes refusaient de s’identifier comme Français et prenaient comme « héros » les « partisans de la guerre à outrance contre le monde occidental. »

Nous voulons bien ne pas « essentialiser », ne pas « stigmatiser », ne pas « faire d’amalgame » et reconnaître avec un soulagement non dissimulé qu’une majorité de musulmans désirent vivre en paix à nos côtés, et nous avons plaisir à partager avec celles et ceux qui les aiment nos paysages, notre langue et notre culture – ou ce qu’il en reste. Mais il serait tout de même instructif, justement pour « désamalgamer », d’avoir une idée du nombre de ceux pour qui la France est un pays à conquérir, dar al-Harb, le « domaine de la guerre ».

On évalue le nombre de musulmans en France entre 5 (ministère de l’Intérieur et Michèle Tribalat) et 8 millions (l’expert Jean-Paul Gourévitch). Nous savons également qu’il y a 600 000 résidents tunisiens en France et que, parmi eux, 35 % de ceux qui se sont rendus aux urnes lors des élections de 2011 pour la Constituante ont donné leur voix aux islamistes d’Ennahda. Par ailleurs, l’« imam modéré » de Drancy, Hassen Chalghoumi, qui connaît bien ses ouailles, a déclaré dans une tribune d’Atlantico du 11 janvier que « 20 % des musulmans, qu’on appellera les radicaux fondamentalistes, voient dans le Coran un livre de guerre et d’intolérance, un permis de tuer au nom de Dieu ». Soit un musulman sur cinq, donc entre 1 million et 1,6 million de personnes en France qui approuveraient les tueries de Paris, entre autres massacres. Ça commence à faire. Selon le résultat d’une étude du Berlin Social Science Center rapportée par Le Soir (30), 61 % des musulmans de France se considèrent comme « fondamentalistes », c’est-à-dire qu’ils répondent « oui » à ces trois propositions : « Les musulmans doivent retourner vers les racines de la foi. Il n’y a qu’une seule interprétation du Coran, chaque musulman doit s’y tenir. Les règles religieuses sont plus importantes que les lois. » Un autre sondage, certes surprenant mais qui ne semble ni plus ni moins crédible qu’un autre, nous révélait en août 2014 que 16 % des Français avaient une « opinion favorable de l’État islamique en Europe et au Levant » (30a). Si l’on en croit cette enquête peu ébruitée, cela ferait donc une dizaine de millions de sympathisants pour Daesh, parmi lesquels nombre de jeunes (27 % des 18-24 ans) et de non-musulmans. Des sympathisants « black-blanc-beur » que l’on retrouvera par exemple parmi les fans de Dieudonné, dont certaines vidéos diffusées sur YouTube dépassent les 3 millions de vues.

Quoi qu’il en soit, cela fait du monde, beaucoup de monde, considérablement plus que cette « infime minorité » dont on nous rebat les oreilles, et de quoi constituer une belle armée de réserve. Et ce nombre ne fera qu’augmenter, à cause de quatre facteurs :

  • la démographie (le taux de natalité des populations immigrées est supérieur à celui des autochtones, qui étaient enfin entrés dans une décroissance démographique qui pose de gros problèmes aux technocrates).
  • l’immigration de peuplement, une immigration principalement africaine, en majorité musulmane, en hausse constante.
  • les conversions, nombreuses dans les cités (sur les 27 membres du gang des barbares, tous étaient musulmans, de naissance ou convertis), dans les prisons, mais qui ont lieu aussi dans les campagnes et même les beaux quartiers – ça fait chic et rebelle.
  • l’expatriation (plus de 2 millions de Français sont partis vivre à l’étranger, en hausse constante), parmi laquelle l’alya des juifs de France, pour qui l’air est de plus en plus irrespirable (près de 10 000 départs en 2014, et le mouvement s’accélère).

Mais tous les autres alors ? La majorité pacifique ? Le problème des majorités silencieuses, c’est qu’elles ne comptent pour rien, ou pour si peu. Comme l’écrit Kasimierz Brandys, « l’histoire contemporaine nous enseigne qu’il suffit d’un malade mental, de deux idéologues et de trois cents assassins pour s’emparer du pouvoir et bâillonner des millions d’hommes ». Et l’histoire de France récente nous a appris comment la lâcheté, l’intérêt ou la nécessité poussaient une désespérante majorité de gens ordinaires à choisir plutôt la collaboration que la résistance, quitte à changer de camp dès que le vent a tourné.

Le lendemain des rassemblements, Boualem Sensal déclarait dans L’Express : « À ce point, la passivité des musulmans est mortelle » (31).

[…] La peste islamiste se répand sur toute la planète. Là où il y a des fragilités, des failles, elle s’installe et s’enracine. Oui, on peut le dire, les violences que connaît la France ont quelque part un lien avec les violences qu’a connues l’Algérie et qu’elle connaît encore. Force est de constater que l’islamisme a trouvé dans la communauté maghrébine en France, fortement communautarisée et plutôt malmenée par le chômage et la précarité, un terreau favorable. C’est de là qu’il a essaimé. Les liens entre la France et l’Algérie sont nombreux et complexes. Au temps du FIS et du GIA, ce qui se passait en Algérie avait des répercussions immédiates en France et inversement. L’islamisme a, depuis, assez fondamentalement changé, il s’est internationalisé, il est dans une vision mondiale, son centre de gravité et de commandement s’est déplacé en Asie, au Proche et au Moyen-Orient où le chaos favorise son développement. Ces dernières années, il vise particulièrement l’Europe, France en tête qu’il semble considérer comme le maillon faible de l’occident.

[…] Les musulmans ont tout perdu, ils ont perdu leurs pays « colonisés » par les dictateurs et/ou par les islamistes, et ils ont perdu leur religion, que l’islamisme a phagocytée et dont les dictateurs ont fait la religion d’État, autrement dit leur religion puisque l’État c’est eux. Sans pays et sans leur religion, il se pose à eux un sérieux problème d’identité et de dignité. Je ne veux pas insister, mais cela aussi je le répète aussi depuis des années, il leur revient à eux en premier de combattre et les uns et les autres, les dictateurs et les islamistes. À ce point, la passivité est mortelle. Il faut agir pour espérer vivre et prospérer. Sortir dans la rue pour manifester contre les attentats c’est bien, il faut le faire aussi souvent que possible, mais ça ne suffit pas, il faut se battre contre l’islamisme et son emprise sur les jeunes, c’est un combat citoyen de tous les jours, il se fait dans les familles, le quartier, la mosquée, l’école, les associations, les clubs. Ils doivent libérer l’islam de ceux qui l’instrumentalisent et le souillent comme ils doivent faire l’effort (ijtihad) de l’adapter à la démocratie et adhérer pleinement à la laïcité, ils doivent enfin admettre que dans la démocratie, dans un pays comme la France, la critique de l’islam n’est pas une agression contre lui ou contre les musulmans, l’islam ne peut pas, lui seul, être hors du champ de la critique. Si l’islam n’accepte pas la critique alors il n’a pas sa place dans la société. Ce combat, ils doivent le mener en tant que citoyen français et non comme musulman membre d’une communauté musulmane. L’islam en France sera l’islam de France ou ne sera pas, ils doivent le comprendre, la France laïque n’acceptera jamais de reculer sur cette question, elle l’a tranchée depuis plus d’un siècle, après des siècles de confrontation et de douleurs.

Je suis horrifié, de voir que beaucoup d’Algériens, qui pourtant ont terriblement souffert du terrorisme, ont applaudi les « héros, les martyrs », les frères Kouachi et Coulibaly, qui au prix de leur vie ont châtié Charlie le blasphémateur, l’ennemi d’Allah et du Prophète. Je suis horrifié de les voir saluer avec joie l’assassinat de quatre juifs qui faisaient tranquillement leurs emplettes. Au-delà, je crains l’émulation entre islamistes. Les islamistes maghrébins auront à cœur de ne pas se laisser distancer par leurs homologues occidentaux ? C’est une question de dignité pour eux, et aussi de leadership doctrinal et d’intérêt, ils pensent que le seul véritable islam est celui des pays musulmans arabes, lui seul est conforme à l’islam originel. La rivalité entre islamisme des pays musulmans et islamisme des pays occidentaux est une réalité. Elle s’inscrit également dans la vieille confrontation nord-sud, le nord riche et impérialiste et le sud pauvre est exploité. Demain cette rivalité pourrait occasionner d’énormes dégâts, comme au temps de la guerre d’indépendance, lorsque le FLN [Front de libération nationale] et le MNA [Mouvement national algérien] se sont affrontés dans les deux pays, pour la direction de la Révolution. L’islamisme français est très actif ces dernières années, en termes d’attentats et de communication, il prend de l’ascendant, les islamistes algériens ne veulent pas se trouver demain sous sa tutelle. Leur allégeance à Al-Qaïda ou à Daesh a été mal ressentie par plusieurs factions islamistes. Les dissensions entre eux se traduisent toujours par des violences dont souffre en premier le peuple.

Ce qui est intéressant dans ces propos, entre autres considérations, c’est que Boualem Sensal montre bien que la rivalité entre islamistes est une dynamique, une compétition, une force prodigieuse pour le développement de l’islam, et non une faiblesse sur laquelle il faudrait compter, comme le font les Américains qui, après avoir joué les sunnites contre les communistes en Afghanistan, favorisé la prise de pouvoir des Frères musulmans pendant le printemps arabe, jouent maintenant les chiites contre les sunnites, voire Daesh contre al-Qaida, en une tactique cynique et désastreuse d’instrumentalisation de factions djihadistes à laquelle se prêtent tous les pays qui ont de près ou de loin un intérêt dans cette partie du globe, la Syrie, l’Iran, Israël et la Turquie n’étant pas les derniers à tirer quelques ficelles. Sans parler du Qatar ou de l’Arabie saoudite, leurs principaux mécènes. L’Europe chrétienne n’a-t-elle pas dominé le monde pendant des siècles, sans que les États qui la composent n’arrêtent de se faire la guerre ?

Les djihadistes ne sont ni des fous ni des monstres. Ce sont des guerriers, qu’il faut considérer comme tels. Une enquête de Mediapart, « Plongée dans les lectures des djihadistes des attentats de Paris » (32), démontre que les deux frères Kouachi et Amedy Coulibaly n’étaient pas les petites frappes écervelées que l’on a bien voulu nous présenter. Dans le corpus des textes saisis en 2010 dans l’enquête qui les visait pour le projet d’évasion du djihadiste Aït Ali Belkacem, « la grande majorité des textes est avant tout théorique et non opérationnelle ».

L’un d’eux revisite par ailleurs les écrits des premiers savants musulmans (Les savants du sultan, paroles de nos prédécesseurs), mais l’essentiel fait plus appel à des théoriciens djihadistes contemporains qu’à des ouvrages de théologie jurisprudentielle des premiers siècles de l’islam.

Dans ces textes, l’une des notions clés concerne le mot « djihad », et les différentes compréhensions que l’on peut en avoir. Le mot revient notamment dans l’ouvrage Déviance et incohérence chez les prêcheurs de la décadence, censé réfuter les thèses de l’islamologue suisse Tarik Ramadan, retrouvé au domicile de Chérif Kouachi et d’Amedy Coulibaly. […] Le corpus des textes contemporains saisis en 2010 utilise ces références des jurisconsultes classiques pour raviver cette notion de djihad comme une guerre contre les mécréants, et par extension contre l’Occident, les chiites, les chrétiens, les juifs etc. […]

Parmi les auteurs des textes saisis aux deux domiciles revient de manière systématique le cheikh Mohammed al-Maqdissi. Avant sa contestation de l’État islamique proclamé en juin 2014, Maqdissi était la principale référence idéologique du courant djihadiste contemporain, bien avant celui qui est pourtant le numéro 1 d’Al-Qaida depuis le mort d’Oussama Ben Laden, Ayman al-Zawahiri. […]

Que les frères Kouachi ou Amedy Coulibaly aient débattu ou non de toutes ces questions doctrinales ne saurait masquer l’essentiel : ils sont le produit de leur temps, ont entre les mains les ouvrages classiques et un arsenal théorique qui leur sert à justifier à leurs yeux le fait de commettre des attentats. Ils ne sont donc pas des acteurs isolés mais font partie d’un tout, d’une mouvance politique structurée et sont passés à l’acte dans une période de distanciation avec certaines références idéologiques du courant djihadiste (dont Maqdissi) et de mise en action d’une large partie des filières djihadistes, « montées » ou non au djihad en Irak ou en Syrie.

[suit dans cette longue enquête un exposé des querelles entre courants et factions djihadistes, sur « l’ennemi proche » et « l’ennemi lointain », les stratégies de guerre et d’endoctrinement etc., qui rappellent furieusement les disputes interminables entre groupuscules gauchistes.]

Dans une récente vidéo de l’État islamique mise en ligne à destination des musulmans de France et vite censurée (« Faites exploser la France »), passe un extrait d’une déclaration de Hollande affirmant que « l’islam est compatible avec la démocratie », à laquelle répond un djihadiste en voix off :

La démocratie est une religion qui divinise l’homme, quant à nous Allah nous a agréé l’islam comme religion, qui est basée sur l’unicité du seigneur des mondes. Il ne convient donc pas à l’homme d’avoir deux religions.

Cela va sans dire, mais c’est plus clair en le disant.

Une blague circule depuis le 9 janvier :

Ces attaques terroristes soulignent la nécessité pour la France d’engager immédiatement des négociations avec les Musulmans de France dans le but de la création de deux États pour deux Peuples, vivant côte à côte en paix et en sécurité, avec Paris comme capitale commune…

VI

Les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. Jean-Claude Michéa avait dit sans détour en 1999 ce qu’il pensait des « jeunes des cités » dans un texte resté fameux, « La caillera et son intégration » (33). Depuis quinze ans, comme il fallait s’y attendre, nombre de ces gangsters hyperviolents – on se rappelle combien ils étaient alors adulés et courtisés par l’extrême et l’ultragauche – se sont islamisés ou réislamisés, radicalisés, ont fait des émules et trouvé leurs maîtres. Mais pourquoi ces « rebelles » vont-ils se battre en Irak ou en Syrie et non à Notre-Dame-des-Landes, à Roybon ou à Sivens ? Sans doute parce qu’ils trouvent en Irak ou en Syrie des dollars à gogo, des kalachnikovs, des 4×4, des esclaves sexuelles, toutes sortes de drogues, ainsi qu’un ordre du monde parfaitement réglé : une hiérarchie, une idéologie, une identité, ainsi qu’une aventure extrême – la guerre – et le pouvoir pervers de l’homme armé. Nulle place pour le doute, le retour sur soi, le débat, la contradiction, la douceur ou la lenteur. « Il y a les rétributions narcissiques, celle de devenir un héros, un chevalier de la vengeance, alors qu’on a bien trempé dans la délinquance, voire dans le crime. On anoblit des pulsions agressives ou meurtrières par le radicalisme identitaire », explique le psychanalyste tunisien Fethi Benslama dans Média 24. La sociologue iranienne Chahla Chafiq analyse cet engouement dans un article du Monde du 5 février, « L’islamisme, une lecture totalitaire du monde » (34).

[…] « L’islam, c’est l’application des règles, ce qui était interdit reste interdit et ce qui était autorisé reste autorisé, il n’y a pas d’autre voie », nous dit Abdel, jeune converti à l’islam, avant d’expliquer sa conversion par son besoin de contrôle : « Je suis quelqu’un qui aime que tout soit maîtrisé, j’aime la sécurité. »

Ces propos ont été recueillis lors d’une recherche, menée à Lille en 2008-2009, sur la radicalisation religieuse. Parmi les 32 jeunes interviewés, un point commun émerge : l’opposition entre le « véritable islam » et l’« islam ignorant » de leurs parents (quand ils viennent de familles musulmanes). L’analyse de leur discours laisse apparaître une évolution qualitative dans leur religiosité, allant de la pratique d’un islam individuel dans le respect de certains rituels à un islamisme qui fait de la religion la source de lois et de règles strictes qui ne laissent aucune place aux choix individuels et balaient d’un coup les doutes inhérents à la liberté.

Dans cette vision, l’islam a pour mission d’être le ciment identitaire de tous les musulmans, quels que soient leur origine et leur milieu social ou culturel. Le fantasme d’une oumma (« communauté ») homogène est soutenu par l’imposition de règles fondées sur les principes du licite et de l’illicite, du hallal et du haram. Cet ordre islamiste construit ainsi une double frontière : entre les musulmans et les non-musulmans, mais aussi entre les bons et les mauvais musulmans. Et celles et ceux qui sont du côté de l’illicite risquent gros : des pressions, des menaces, des violences, la mort…

Au cœur de l’ordre islamiste se trouve la hiérarchisation sexuée, comme le formule Alam, sans faux-semblant : « Je ne suis pas pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Car sinon, elles deviennent lesbiennes, il y a le divorce et elles n’obéissent plus à leur mari. Il doit y avoir un capitaine sur un bateau. » Tels sont également les propos de Malika, une jeune étudiante qui travaille dans l’animation et se voile pour obéir à Dieu. Elle sourit presque lorsqu’elle déclare : « L’amour qu’on porte à l’aimé se traduit par l’obéissance. » « La faiblesse des hommes est la femme », ajoute-t-elle, en insistant sur le fait que les femmes portent le voile pour se protéger elles-mêmes et protéger les hommes de la tentation.

Pour entrer dans ce « véritable islam », les jeunes prennent conseil auprès de savants islamiques. « Si j’ai des questions, je les pose d’abord à l’imam… ou bien à un savant ou à des frères, à Tariq Ramadan aussi, par exemple dans une conférence, il y a aussi des frères qui ont des numéros en Algérie, en Arabie, on peut toujours leur poser la question, même sur Internet, le site d’Al-Qaradawi », un prédicateur salafiste très connu, affirme Khader.

[…] L’analyse des entretiens révèle aussi les besoins paradoxaux des jeunes radicalisés ou en voie de radicalisation : désir d’ordre et de rébellion ; de cadre, de sécurité et d’aventure ; de soumission et de domination. L’offre islamiste leur propose un paquet assez complet qui répond à ces besoins, en leur permettant de trouver du sens et des liens, de se draper dans une appartenance, de se faire reconnaître, d’en finir avec les frustrations et l’humiliation, de s’engager dans une aventure héroïsante, de prendre le pouvoir.

L’islamo-gauchisme des Indigènes de la République réussit à cumuler les tares de ses deux principales influences, la hargne ressentimenteuse du gauchisme et l’irresponsabilité vindicative de l’islam. Leur réthorique à double jeu est toujours la même, qu’on retrouve du reste un peu partout. Elle s’articule dans le « mais », qui cheville leurs arguments du type : « Nous condamnons le terrorisme mais ceux qui commettent de tels actes ont leurs raisons. » « Nous ne sommes pas pour la guerre civile mais nous saurons défendre la religion des pauvres et des opprimés. » « Nous regrettons la fusillade de Charlie Hebdo, mais ils l’avaient bien cherché » etc. L’Occident est responsable de tous les maux de l’humanité. Tous ceux qui ne sont pas d’accord avec eux ne sauraient être que des « racistes », que ce soit par exemple Caroline Fourest, Pascal Bruckner ou Michel Onfray qu’Houria Bouteldja vitupère sur Oumma.com, le 28 janvier (35).

Je méprise ces gens. Je conviendrai presque qu’ils aient le droit d’être racistes, si toutefois ils l’assumaient comme le FN. Mais ils sont trop lâches pour ça. Je les méprise parce qu’ils aiment la guerre et prétendent aimer la paix. Ils justifient l’Occident et ses crimes et portent le masque des belles âmes. Ils piétinent des millions de cadavres et de vies pulvérisées par la Civilisation et mettent en scène, impudiques et obscènes, leur feinte colère et leur chagrin surjoué. Ils sont objectivement des maillons de cette chaîne infernale au bout de laquelle se tiennent les frères Kouachi. […]

Pourtant, la Oumma est traversée de mille contradictions et nos clivages sont innombrables. Mais historiquement, nous ne connaissions pas cette séparation radicale entre les Églises et l’État, comme nous ne connaissions pas ce type de distinction entre le profane et le sacré, la sphère publique et la sphère privée, la foi et la raison. Il aura fallu l’avènement de la modernité capitaliste, occidentale et son narcissisme outrancier et arrogant pour universaliser des processus historiques – la laïcité, les lumières, le cartésianisme – géographiquement et historiquement situés en Europe de l’Ouest. C’est une spécificité qui s’est auto-déclarée universelle par la force des armes et des baïonnettes. […]

Les frères Kouachi et Amedi Koulibaly ont été précédés de Khaled Kelkal, Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche, tous « musulmans », tous indigènes. La source de leur folie meurtrière ne tarira que lorsque tariront, à l’extérieur, les guerres impérialistes, à l’intérieur, la fracture raciale.

En résumé, ceux qui dénoncent l’islamisation sont les vrais responsables du terrorisme. La sortie du religieux par la raison est ce qui est arrivé de pire à l’humanité. Il n’y a pas de problème de l’islam en France, le seul problème est celui du racisme. L’islamisme est incompréhensible sans le capitalisme. Quant aux « guerres impérialistes », il n’y a que celles qui ont été menées ou qui sont menées au nom de l’islam qui trouvent grâce aux yeux de ces indigents, auxquels on rappellera que l’expansion militaire de l’islam a commencé avec Mahomet, au VIIe siècle, à une époque qui n’avait rien encore de « capitaliste ».

« Blasphémer l’islam revient à humilier les faibles de la société », continue sur ce mode Emmanuel Todd, qui n’en rate jamais une. Cette posture compassionnelle et culpabilisante est analysée par Jean-Claude Milner dans un entretien à Marianne du 8 février (36).

> A-t-on collectivement sous-estimé la puissance de l’islamisme radical ? Quel rôle ont joué certains intellectuels (certains « idiots utiles ») dans cette minoration ? Leurs erreurs d’appréciation vont-elles prendre fin ?

Vis-à-vis de l’islamisme extérieur, la Realpolitik finit toujours par rectifier les éventuelles erreurs. Il n’en va pas de même quand il s’agit de ce qu’on pourrait appeler l’islamisme intérieur. Dans les pays européens, les musulmans sont pauvres et ils sont pieux. On en est donc venu à considérer l’islam comme la religion naturelle des pauvres. De là est né un raisonnement compassionnel. A) On ne saurait retirer aux pauvres leurs croyances religieuses. B) Quand des pauvres prennent les armes, ils ne font qu’exercer leur droit de révolte. C) Si leurs croyances religieuses les encouragent à s’armer, elles sont excusables. Conclusion : toute demande injustifiable est justifiée quand elle se réclame de l’islam. Y objecter, c’est stigmatiser les pauvres.

Ce raisonnement compassionnel est devenu spontané chez certains, intellectuels, journalistes, magistrats. Je doute que cette spontanéité s’éteigne, mais son audience peut s’affaiblir. Jusqu’à présent, ses tenants étaient très écoutés. Peut-être le seront-ils moins.

« Les musulmans de France sont aujourd’hui dans la même situation que les juifs dans les années trente », déraisonne Edwy Plenel. Se demande-t-on ce qu’il faudrait faire après les attentats, dont le dernier fut délibérément antisémite ? « Plus que jamais il faut combattre l’islamophobie », répond une pétition des Indigènes, Politis et autre journaliste du Diplo parue dans Le Monde du 16 janvier (37). En somme, plus des islamistes tuent des juifs, et plus il faut protéger les musulmans.

[…] Ce dont nous avons discuté en décembre, c’est du droit des mères à accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, des réponses féministes à l’islamophobie, du droit de jeunes filles pratiquantes et voilées à fréquenter l’école publique, des droits des musulmans à exister comme sujets politiques et à manifester, y compris pour la Palestine, de leur « droit au travail et leurs droits au travail », des contrôles au faciès et du rôle de la police. […]

Nous ne défendons pas les musulmans, mais l’avenir de la société française dans sa diversité. Nous représentons un espoir que nos détracteurs risquent de détruire. L’essentiel est d’assurer l’égalité entre tous. « L’égalité ou rien », proclamait l’intellectuel américano-palestinien Edward Said.

Au procédurier « L’égalité ou rien ! » on pourra préférer le fier « La liberté ou la mort », et on citera simplement Tocqueville, raillant ceux « qui préfèrent l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté ». Car cet égalitarisme est totalitaire par essence, dans la ligne idéologique du polpotien Badiou ou du robespierriste Hazan, pour lesquels l’immigré musulman a remplacé le prolétaire – ce traître à sa propre cause passé dans les rangs de l’ennemi –, et qui aujourd’hui rêvent de couper des têtes à leur tour et de plonger le pays dans un chaos total qui n’aura rien d’une insurrection libératrice. Sous les bombes et dans les décombres, ils pourront se féliciter d’avoir précipité la fin de l’Occident honni, et d’avoir anéanti l’héritage de plus de 2500 ans de civilisation critique. Car, comme l’écrivait Cornelius Castoriadis :

« Il y a dans l’histoire occidentale, comme dans toutes les autres, des atrocités et des horreurs, mais il n’y a que l’Occident qui ait créé cette capacité de contestation interne, de mise en cause de ses propres institutions et de ses propres idées, au nom d’une discussion raisonnable entre êtres humains qui reste indéfiniment ouverte et ne connaît pas de dogme ultime. »

Que dire encore de ces autres égalitaires, soi-disant libertaires, islamo-compatibles, toujours prêts à surjouer le péril fasciste pour se poser en défenseurs intrépides, et dont des sites islamiques reproduisent avec gourmandise la pétition « Libertaires et sans concessions contre l’islamophobie ! » (38).

Nous avons le désagréable pressentiment, au regard de l’actualité, que l’islamophobie, comme un racisme respectable et vertueux, devient l’un des ressorts privilégiés de la gauche au pouvoir et de la gauche bien-pensante. Nous faisons le constat exaspérant que les thématiques progressistes comme le féminisme, la laïcité ou la liberté d’expression sont régulièrement invoqués pour le justifier. Le fait qu’en février, à peine passé à gauche, le Sénat ait voté une loi d’interdiction de certains emplois aux femmes voilées ne fait que confirmer nos craintes.

Parce que nous pensons qu’au sein du discours médiatique dominant, journalistique et politique, certains « philosophes », « dessinateurs » et « écrivains » surmédiatisés, comme Michel Onfray, Caroline Fourest ou l’équipe de Charlie Hebdo, participent de cette islamophobie ambiante et de sa propagation en se positionnant parfois comme libertaires, ou en agissant au nom de la tradition et de l’idéologie libertaire.

L’islamophobie n’est donc pas un concept flottant manié par des militants mal intentionnés, comme certains réactionnaires se plaisent sournoisement à l’inventer, mais une politique de la domination, de l’État post-colonial, qui imprime les corps des dominés. Dénoncer l’islamophobie n’est pas non plus l’apanage d’une communauté qui chercherait à se défendre. C’est au contraire un langage raciste de peur permanente qui désigne le paria sous les traits imprécis du musulman. À Salman Rushdie, qui affirme lui aussi que l’islamophobie n’existe pas, car les musulmans ne sont pas une race, il faut rappeler, à lui et à tous ceux qui connaissent si mal l’histoire du racisme en Europe, que l’antisémitisme concerne les juifs, qui ne sont pas non plus une race.

… mais c’est bien pour cela que l’on différencie le racisme de l’antisémitisme ! Quant à la définition de l’islamophobie, nous renvoyons à ce qu’en ont dit plus haut Olivier Rolin ou Daniel Sibony.

De toute évidence, nos éternels bouffeurs de curés rechignent à croquer de l’imam. Il faudrait quand même en revenir aux fondamentaux. Rappeler l’incompatibilité totale entre une religion communautariste et l’anarchisme individualiste. Entre l’hétéronomie et l’autonomie. Entre l’idéal d’émancipation libertaire et les clôtures identitaires qu’érigent autour d’eux les musulmans, dont le port du voile pour les femmes est un exemple emblématique, tout comme les séparations hallal/haram, musulman/non-musulman, femmes/hommes etc. Rappeler que « musulman » et « islam » ont la même racine, qui signifie « soumis ». Rappeler le statut inférieur de la femme, le contrôle social inquisiteur, les étouffantes pressions familiales, les mariages endogames, les obligations et interdits alimentaires et en tout genre qui régissent ces communautés. « Oui, mais les modérés ? » Il n’y a pas dans l’islam de musulmans « modérés » ou de musulmans « extrémistes » ; il y a des « bons » et des « mauvais » musulmans. Leur Texte est là, indiscutable et irrécusable, et les fondamentalistes ont beau jeu de le rappeler à ceux qui l’oublieraient. « Mais l’interprétation… » Y a-t-il matière à interpréter une sourate comme celle qu’a récitée en chaire l’imam d’Échirolles le 24 décembre dernier, interdisant à ses fidèles de célébrer Noël et le jour de l’An : « Ô croyants, ne prenez pas pour amis les juifs et les chrétiens » (5,51) ? Qui donc prône la séparation, qui donc ostracise, qui donc exclut ?

Du monde arabo-musulman nous parviennent des cris de détresse, des appels au secours, venant d’hommes et de femmes persécutés pour avoir exercé leur liberté de pensée, emprisonnés ou en liberté surveillée, féministes ou athées, apostats ou homosexuels, femmes qui arrachent leur voile ou refusent la polygamie, minorités religieuses opprimées, Kabyles qui ne respectent pas le jeûne du ramadan, jeunes filles qui contestent les mariages forcés et le viol conjugal… et qui attendent au moins de nous qu’on les soutienne. Nous ne méritons que leur mépris si nous n’avons à leur offrir, pour préserver ici un lâche « vivre ensemble », que ce pleutre discours qui les abandonne là-bas à leurs persécuteurs.

Du côté des « théoriciens de la valeur », il semblerait que l’on passe également complètement à côté de la question, si l’on en juge la conclusion d’un texte expéditif de Bodo Schulze sur le site Palim Psao (39).

L’islamisme, en tant que danger halluciné, est la forme travestie de ce que le capital transnational véhicule : son auto-décomposition meutrieure [sic] ou – comme dit Kurz dans « Das Weltkapital » – son auto-cannibalisme. Il n’est pas pour rien que [sic] la figure de l’assassin islamiste suicidaire constitue, pour l’opinion publiée [sic] et pour trop de nos semblables, la quintessence de l’islamisme.

Même si la syntaxe autant que l’orthographe paraissent quelque peu défectueuses, et le sens pour le moins obscur, on aura retenu l’expression « danger halluciné » utilisée pour caractériser l’islamisme. En fait d’hallucination, il s’agirait plutôt, de la part de cet auteur, d’un phénomène connu sous le nom d’« hallucination négative » : non pas voir ce qui n’est pas, mais ne pas voir ce qui est.

Dans la « nébuleuse radicale », il n’y a guère, à notre connaissance, et même si nous n’en partageons pas toutes les considérations et les analyses, que le collectif Lieux communs pour prendre la mesure du problème, comme l’illustre ce texte paru sur leur site le 28 janvier (40).

Au fil des attentats et des massacres commis par les islamistes à travers le monde, les yeux s’ouvrent. Il apparaît progressivement qu’il s’agit bel et bien d’un nouveau totalitarisme visant la domination universelle. Ce réveil traverse les générations, les milieux, les origines, bousculant les Européens mais aussi les musulmans eux-mêmes. Il rompt avec la complaisance, le relativisme, le déni et l’incrédulité qui prévalaient jusqu’alors. Chacun cherche à comprendre et à faire face. Ces réactions salutaires signifient peut-être la renaissance d’un désir de reconstituer un peuple, c’est-à-dire de s’affirmer et de se battre pour l’existence de sociétés et d’individus émancipées et égalitaires. Mais elles peuvent aussi pousser les populations à recourir à l’État, au Leader, au Parti, au Patriotisme ou à la violence, ce qui pourrait sonner le glas d’un projet démocratique déjà agonisant. C’est pourquoi il nous faut nommer l’ennemi, clairement, en établissant des lignes de front qui fassent pièces aux discours d’extrême droite, d’où qu’ils viennent. […]

Depuis 2006, il est évident que les caricatures de Mahomet ne sont pas l’obsession de quelques illuminés : les populations refusant tout blasphème sont nombreuses dans les pays musulmans mais aussi dans de nombreux quartiers européens. En France, face à des actes atroces, les louvoiements, les revirements et les condamnations du bout des lèvres par les Frères Musulmans (majoritaires dans l’UOIF, le CFCM et les mosquées) et une partie de leurs affidés permettent de distinguer nettement les tenants du néo-islam des autres musulmans.

De même, le sort des opprimés dans les zones du monde où l’islamisme règne (« le baluchon ou la putréfaction ») fait écho à ce qui se passe ici dans tous les milieux dominés par ces néo-musulmans : la marginalisation des athées, la persécution des hérétiques ou des homosexuel (les), ou encore les attaques contre les juifs lors des manifestations pro-palestiniennes. Les conversions systématiques des conjoints, pour peu qu’ils soient acceptés par les proches, relèvent de la même intolérance viscérale qui vide peu à peu des pays entiers de leurs minorités.

[…] L’islam qui se manifeste bruyamment aujourd’hui est un ensemble de nouvelles pratiques agressives qu’on peut appeler extrême droite musulmane, néo-islam ou techno-islam. Elles se distinguent clairement de la foi du charbonnier qui prévalait partout jusque dans les années 1980 en imposant au fidèle un dogme qui ne peut mener qu’à la sécession, à la « désintégration » des sociétés qui se réclament de la sortie des religions, des Lumières, des mouvements ouvriers, des courants féministes. On passe de la bigoterie traditionnelle vieillissante au projet collectif de domination des âmes, de la famille, du quartier, du pays, visée strictement et absolument incompatible avec les héritages des tenants de l’émancipation. Les liens entre ce néo-musulman-là et le djihadiste sont évidents puisqu’ils sont en désaccord avec les moyens, mais partagent les mêmes objectifs. […]

Le même « collectif indépendant et ordinaire pour une auto-transformation radicale de la société », qui produit dans l’ombre depuis plusieurs années un impressionnant travail critique dans la continuité de Socialisme ou Barbarie (tout était dans le nom, et ce n’est pas le socialisme qui a vaincu), nous offre depuis le 26 janvier une riche sélection de textes « destinés à l’intelligence de la situation » avec ce préambule (41).

[…] Le petit cercle politico-médiatique peine à répondre aux questions qui s’imposent à tous. Depuis le 7 janvier, les discours officiels lénifiants qui tenaient le devant de la scène sont discrètement battus en brèche et les paroles jusqu’ici inaudibles percent étrangement à travers les organes de presse les plus officiels. Première victime, le dogme islamo-gauchiste soft, qui vacille sans parvenir à retrouver une stabilité. Ce sont ses fondamentaux qui volent en éclats : la culture de la victimisation, de la repentance, le relativisme intégral, le mépris absolu des classes populaires, le déni des réalités gênantes. Comme toute idéologie achevée, il restera imperméable à l’épreuve de la réalité, mais la surenchère que mèneront ses porteurs les plus illuminés risque d’accélérer la désertion discrète de nombre de ses sympathisants. Peut-être le milieu musulman suivra-t-il la même évolution…

De multiples interrogations surgissent, dont les réponses n’existent pas encore. Les domaines jusqu’ici réservés aux bien-pensants deviennent des chantiers où tout est à (re) penser. La petite chanson frontiste bénéficiera sans aucun doute d’une large audience, alors même qu’une grande majorité de son électorat ne se retrouve ni dans son histoire, ni dans ses thèses ni dans ses perspectives mais entend dans son discours des éléments de vérités longtemps occultés. Pour ceux qui pensent qu’il est encore possible de rendre compte de notre réalité politique, sociale et culturelle en visant l’émancipation individuelle et collective, la liberté et l’égalité, l’enjeu est de parvenir à reprendre tout le domaine du pensable délaissé par le politiquement correct et laminé par les tendances xénophobes. […]

On ajoutera à cette sélection, en post-scriptum de dernière minute, les développements sur ce sujet de Jacques Guigou, de la revue Temps critiques, dans ce long texte qui donne matière à discuter, « L’être humain est la véritable communauté des hommes », que l’atelier grenoblois Pièces et main-d’œuvre vient de mettre en ligne sur son site et dont voici l’introduction (42).

Pourquoi notre intervention ? En premier lieu parce que nous ne sommes ni indifférents ni étrangers à ce qui s’est passé, à l’horreur de l’événement. En second lieu parce que nous voulons marquer non pas notre différence mais notre absolue séparation d’avec une majorité de tracts ou textes de type gauchiste qui font porter l’essentiel de leurs attaques non pas contre les assaillants ou ce qu’ils représentent mais contre l’État français sans tenir compte des transformations récentes de cet État. Elles proviennent soit d’une lecture anti-impérialiste ou post-coloniale très générale de la situation, soit d’une lecture classiste et internationaliste affirmant des positions de principe si éloignées de l’événement qu’elle pourrait avoir été écrite il y a un an, dix ans ou même davantage à propos d’un tout autre fait.

Relevons quelques points communs entre ces approches :

- un refus de l’événement en tant que tel qui conduit à ne parler que de ses causes possibles ou encore à tenter de l’expliquer sans voir sa singularité. Cela a pour effet de minimiser les actes eux-mêmes, voire de les justifier implicitement ;

- une analyse plaquée mêlant géopolitique et simplifications socio-politiques (importation des conflits extérieurs, Palestine occupée, quartiers en déshérence, jeunes à la révolte dévoyée, etc.) ;

- une difficulté à nommer « l’ennemi » par peur de favoriser l’islamophobie ou d’être traité soi-même d’islamophobe ou encore de perdre le contact avec les jeunes de banlieue. Il est remarquable d’ailleurs que cette difficulté est commune à l’État et à ces « radicaux ». Le terme utilisé pour le désigner devient alors « fasciste » ou « fasciste islamiste » sans que la moindre analyse vienne corroborer une quelconque ressemblance avec les différentes formes de fascisme historique ; la finalité du propos étant sans doute de rester en territoire politique connu de façon à ne pas avoir à se poser des questions trop déstabilisantes ;

- ces interventions proviennent de personnes ayant, pour différentes raisons, un ressentiment contre le fait que les manifestations qui ont suivi les attentats ont été une réussite et qu’elles ont pu, malgré tout, représenter autre chose qu’une manipulation gouvernementale ou une illusion démocratique ;

- une absence totale d’empathie minimum avec les victimes. On laisse entendre que les journalistes de Charlie à tendances islamophobes l’auraient bien cherché, que quatre juifs assassinés c’est rien du tout par rapport à la situation faite à nos « pauvres musulmans » (lire Islam = religion des pauvres), victimes reléguées et discriminées ou par rapport aux enfants palestiniens tués par l’armée israélienne ; qu’un bon flic est un flic mort, etc.

Nous pouvons comprendre que ceux qui se pensent révolutionnaires soient dépités de se voir renvoyés à leur isolement et à « l’insurrection qui ne vient pas » ou encore à l’absence du prolétariat. Mais opposer une froideur révolutionnaire à la froideur du capital n’est que l’arme de ceux qui sont incapables d’aimer pourrait-on dire pour paraphraser J. Camatte. Ce n’est en tout cas pas le chemin qui peut permettre d’ouvrir une brèche vers la révolution à titre humain et la communauté humaine. […]

Ainsi que la conclusion :

D’une manière générale arrêtons de croire que le pouvoir maîtrise tout quand il passe son temps à enquêter sur les militants de Tarnac d’un côté alors que de l’autre il abandonne la trace d’individus déjà condamnés pour des actes considérés comme relevant du terrorisme ; qu’il laisse prospérer, par facilité, le regroupement communautaire et par contre-coup le recrutement djihadiste en prison ; ou quand il sacrifie le budget de la DGSI au profit de celui de la DGSE.

Faute d’ennemi véritablement identifiable comme à l’époque des guerres classiques et des conflits de classes, il est relativement désarmé devant les formes nouvelles que représentent pour lui les guerres asymétriques et les réseaux djihadistes. Et comme il ne peut chasser tous les lièvres à la fois, l’État ne peut qu’opérer des choix arbitraires et budgétaires. En faisant cela il ne procède pas autrement que dans tous les autres secteurs publics (cf. l’école et la réforme des zones prioritaires) : il déshabille Pierre pour habiller Paul au gré d’une gestion de l’État au coup par coup que nous avons noté depuis plus de dix ans dans le cadre du passage de l’État-nation à la forme réseau. Nous le répétons à nouveau : il n’y a pas de « plan du capital » même s’il y a une politique du capital.

Olivier Rey et Fabrice Hadjadj sont impitoyables quand ils dénoncent le vide spirituel qui a saisi l’Occident progressiste. Le premier nous recommande « un bon usage des Lumières » (43)

Sacralité de la liberté d’expression, dit-on. Mais ne devrait-on pas, davantage qu’on ne le fait, s’interroger sur ce qu’il vaut vraiment la peine d’exprimer, qui rend la liberté d’expression si précieuse ? « Quant à la liberté de pensée, écrivait Simone Weil en 1943, on dit vrai dans une large mesure quand on dit que sans elle il n’y a pas de pensée. Mais il est plus vrai encore de dire que quand la pensée n’existe pas, elle n’est pas non plus libre. Il y avait eu beaucoup de liberté de pensée au cours des dernières années, mais il n’y avait pas de pensée. C’est à peu près la situation de l’enfant qui, n’ayant pas de viande, demande du sel pour la saler. »

Ce qui nous manque le plus aujourd’hui, ce n’est pas le sel du rire : nous en avons à ne plus savoir qu’en faire, à nous en faire exploser les artères ; ce qui nous fait défaut, c’est une certaine sorte de viande (ou de pain) qui nourrit son homme. Avant de critiquer, il faut recevoir en confiance, avant de se moquer et de tourner en dérision, il faut édifier et respecter. La vénération fait partie des besoins de l’âme. Une civilisation qui n’est pas capable de donner à cette faim-là l’aliment qu’elle réclame, outre qu’elle usurpe la qualité de civilisation, se prépare des jours de plus en plus difficiles. Voici la grande menace : la prolifération des âmes mortes. Dont certaines, pour se donner une illusion de vie, répandent la mort autour d’elles.

Quand le second ironise sur « l’Europe du vide » (44)

En 2009, Amedy Coulibaly, l’auteur des attentats de Montrouge et du supermarché casher de Saint-Mandé, était reçu au palais de l’Élysée par Nicolas Sarkozy avec neuf autres jeunes choisis par leurs employeurs pour témoigner des bienfaits de la formation par alternance : il travaillait alors en contrat de professionnalisation à l’usine Coca-Cola de sa ville natale de Grigny. Les frères Kouachi, orphelins issus de l’immigration, furent recueillis entre 1994 et 2000 dans un Centre d’éducation en Corrèze appartenant à la fondation Claude-Pompidou. Au lendemain de la fusillade au siège de Charlie Hebdo, le chef de ce Centre éducatif marquait sa stupéfaction : « On est tous choqués par l’affaire et parce qu’on connaît ces jeunes. On a du mal à s’imaginer que ces gamins qui ont été parfaitement intégrés (ils jouaient au foot dans les clubs locaux) puissent comme ça délibérément tuer. On a du mal à y croire. Durant leur parcours chez nous, ils n’ont jamais posé de problème de comportement. Saïd Kouachi […] était tout à fait prêt à rentrer dans la vie socio-professionnelle. » Ces propos ne sont pas sans rappeler ceux du maire de Lunel – petite ville du Sud de la France – qui s’étonnait que dix jeunes de sa commune soient partis faire le djihad en Syrie, alors qu’il venait de refaire un magnifique skate park au milieu de leur quartier…

Quelle ingratitude ! Comment ces jeunes n’ont-ils pas eu l’impression d’avoir accompli leurs aspirations les plus profondes en travaillant pour Coca-Cola, en faisant du skate board, en jouant dans le club de foot local ? Comment leur désir d’héroïcité, de contemplation et de liberté ne s’est-il pas senti comblé par l’offre si généreuse de choisir entre deux plats surgelés, de regarder une série américaine ou de s’abstenir aux élections ? Comment leurs espérances de pensée et d’amour ne se sont-elles pas réalisées en voyant tous les progrès en marche, à savoir la crise économique, le mariage gay, la légalisation de l’euthanasie ? Car c’était précisément le débat qui intéressait le gouvernement français juste avant les attentats : la République était toute tendue vers cette grande conquête humaine, la dernière sans doute, à savoir le droit d’être assisté dans son suicide ou achevé par des bourreaux dont la délicatesse est attestée par leur diplôme en médecine…

Comprenez-moi : les Kouachi, Coulibaly, étaient « parfaitement intégrés », mais intégrés au rien, à la négation de tout élan historique et spirituel, et c’est pourquoi ils ont fini par se soumettre à un islamisme qui n’était pas seulement en réaction à ce vide mais aussi en continuité avec ce vide, avec sa logistique de déracinement mondial, de perte de la transmission familiale, d’amélioration technique des corps pour en faire de super-instruments connectés à un dispositif sans âme…

Rappelons pour terminer ce qu’écrivait Jacques Ellul, il y a plus de vingt-cinq ans, dans un article du journal Réforme intitulé « Non à l’intronisation de l’Islam en France » (45).

[…] Maintenant, le réveil farouche et orthodoxe de l’islam est un phénomène mondial. Il faut vivre dans la lune pour croire que l’on pourra « intégrer » des musulmans pacifiques et non conquérants. Il faut oublier ce qu’est la rémanence du sentiment religieux (ce que je ne puis développer ici). Il faut oublier la référence obligée au Coran. Il faut oublier que jamais pour un musulman l’État ne peut être laïque et la société sécularisée : c’est impensable pour l’islam.

Il faut enfin oublier comment s’est faite l’expansion de l’Islam du VIe au IXe siècle. Une étude des historiens arabes des VIIe et IXe siècles, que l’on commence à connaître, est très instructive : elle apprend que l’islam s’est répandu en trois étapes dans les pays chrétiens d’Afrique du Nord et de l’Empire byzantin.

Dans une première étape, une infiltration pacifique de groupes arabes isolés, s’installant en paix.

Puis une sorte d’acclimatation religieuse : on faisait pacifiquement admettre la validité de la religion coranique. Et ce qui est ici particulièrement instructif, c’est que ce sont les chrétiens qui ouvraient les bras à la religion sœur, sur le fondement du monothéisme et de la religion du Livre, et enfin lorsque l’opinion publique était bien accoutumée, alors arrivait l’armée qui installait le pouvoir islamique – et qui aussitôt éliminait les Églises chrétiennes en employant la violence pour convertir à l’islam.

Nous commençons à assister à ce processus en France (les autres pays européens se défendent mieux). Mais c’est du rêve éveillé que de présenter un programme de fédération islamique en France, pour mieux intégrer les musulmans. Ce sera au contraire le début de l’intégration des Français dans l’islam. […]

Nous sommes bel et bien pris en étau. D’un côté, la mondialisation capitaliste, l’économie sacralisée, la guerre de tous contre tous, le pillage de la nature et le saccage du vivant, le narcissisme et l’instrumentalisation de l’autre, l’industrie du divertissement, l’enseignement de l’ignorance, la fuite en avant dans la technoscience, l’angoisse devant des formes vides et toutes sortes de substances pour s’anesthésier… De l’autre, la conquête islamique, un Texte indiscutable, la sacralisation de la soumission, la fuite en arrière dans la religion archaïque, le rejet de l’autre, la surveillance de tous par chacun, le mâle tyrannique, l’idolâtrie et la superstition, le décervelage par le psittacisme et la réponse à tout, l’horreur absolue dans la violence sans fin… Est-il possible de se battre sur deux fronts à la fois : celui de l’État technocratique et celui de l’archaïsme religieux, sans pour autant céder à la tentation d’utiliser le second contre le premier ou le premier contre le second ? Ou bien ces deux fronts vont-ils se fondre en un seul, un islam hi-tech avec un dieu low-cost pour des hommes-machines asservis ?

La catastrophe démographique s’ajoute à la catastrophe écologique, qu’elle contribue à aggraver. La catastrophe anthropologique est en marche et la catastrophe économique semble imminente. Tout s’emballe, et le monde se défait. De même que le capitalisme doit faire tourner la machine de plus en plus vite pour des profits de moins en moins consistants, avec les ravages que l’on sait sur la nature et sur les sociétés humaines, de même la religion archaïque doit multiplier les sacrifices humains (« nous allons conquérir l’Europe et tuer 500 millions de personnes », prévient l’État islamique) pour tenter de recomposer une unité à jamais perdue. La rivalité mimétique entre les deux systèmes qui se partagent aujourd’hui le monde engendre une montée aux extrêmes qui nous laisse présager des temps d’épouvante. Si rien n’arrête le cours des choses, le XXIe siècle dépassera en horreur le XXe. Mais comment l’arrêter ? Et avec qui ?

« Les enfants d’Ellul »

15 février 2015


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