La gloire du petit : L’Argument Culturel

vendredi 27 février 2015
par  LieuxCommuns

Chapitre sept du livre « La Décomposition des Nations » (The Breakdown of Nations), de Leopold Kohr, 1955. Traduction de Benaset Sobeiran (12/2013).

Source : http://lanredec.free.fr/polis/BoN_T...


C’est alors ici, à l’intérieur de cette constellation sans nom de cités-états sur le continent à l’est de la mer Égée ... que pour la première fois et presque la dernière dans l’histoire que tous les grands problèmes semblent avoir été simultanément résolus’ – Seton Lloyd

La seule chose impressionnante au sein des grands pouvoirs est leur contrainte physique excessive. Comme conséquence, ils peuvent réclamer une place d’honneur seulement dans un monde qui a une plus grande vénération pour la prouesse physique que pour les valeurs intellectuelles, et ce monde est simplement plus collectiviste qu’individualiste. Pour un individualiste, la contrainte physique ne signifie rien d’autre qu’une trahison de son intégrité, et une invitation à ignorer le développement de son intellect. Il exècre la puissance physique jusqu’à un certain point. Lorsqu’elle est nécessaire pour la mise à profit d’une vie saine. Il se délectera dans la contrainte qui lui permet de s’engager dans une compétition athlétique ou dans des combats tels que ceux pratiqués par les chevaliers du Moyen Âge, qui étaient des causes nobles parce que personnelles. Mais il ne trouvera aucun enchantement dans l’accumulation de pouvoir massif tel qu’il est produit par des masses bien organisées, dépourvues de bon-sens, et il n’est pas capable de combattre contre d’autres masses bien organisées et stupides.

Partout où l’élément de masse est introduit, l’individu est tué même s’il survit physiquement. La vie de l’homme réside dans l’esprit, et l’esprit ne peut se développer que dans l’abri non-oppressif d’une petite société. Il n’y a donc pas de coïncidence dans le fait que la culture mondiale ait été produite dans des petits états. Non par des petits états – un point qui ne peut être assez souligné à notre époque d’adoration de la communauté, depuis que les états, les communautés, nations ou peuples de toute sorte, forme ou taille, sont ici pour nous procurer des voitures de ville ou des plans de canalisation des eaux usées, et non des pensées – mais dans des petits états. C’est là leur grandeur et leur gloire. Et il y a différentes raisons à cela.

1.La diversion culturelle des énergies agressives

Le citoyen d’un petit état n’est pas par nature ni meilleur ni plus sage que son homologue dans une grande puissance. Il est lui aussi un homme plein d’imperfections, d’ambitions et de vices sociaux. Mais il lui manque le pouvoir qu’il pourrait assouvir de façon dangereuse, puisque même la plus puissante organisation, de laquelle il fait dériver sa puissance – l’État – est en permanence réduite à une relative inefficacité. Alors que les coulisses de son imagination restent vierges, les coulisses de ses actes vicieux sont attachés. Un individu d’un petit état peut à la rigueur tuer, attaquer ou voler, mais il ne pourra le faire d’une façon aussi vorace et déséquilibrée que dans des grandes puissances, puisqu’il est facilement retenu tout au long de sa vie par des forces d’équilibres nombreuses, toujours prêtes et mouvantes.

Les jeux de pouvoir politique dans les petits états sont, en conséquence, rarement autre chose que des jeux réels, n’absorbant jamais les ambitions des individus à l’exclusion de tous les autres intérêts. Que réussit-il en intriguant lui-même vers la position de président, prince, premier ministre, ou dictateur ? Il ne peut pas faire grand chose dans cette position, aussi grand soit son titre. Il adorerait, bien sûr, agiter le monde dans une grande attitude historique, semant la terreur et de futiles horreurs comme l’ont fait Hitler ou Staline – si seulement il pouvait. Mais, hélas, il ne peut pas. Où pourra-t-il obtenir les armes ? Où obtenir les armées ? Il sera capable de commettre quelques meurtres en impunité, mais même cela ne ferait pas de lui une figure historique, et il ne pourrait pas occuper ses talents assez longtemps pour le sauver de l’ennui. Il est le maître, mais il n’a pas assez de citoyens soumis à commander. Un barman aura suffisamment de courage pour résister à ses avances, s’il s’appuie sur son pouvoir plutôt que sur sa galanterie. Et il y aurait peu de ses éventuelles victimes, qui comme Dante, Schiller ou Wagner ne pourraient pas se mettre à l’abri de sa juridiction en marchant ou en courant quelques miles, la nuit, arrivant une heure plus tard dans un État différent. Exercer un pouvoir avec un grand style est un job qui apporte peu de satisfactions. Mais l’ambition humaine fait encore moins de ravages dans le cœur du politicien d’un petit État.

Voyant la route conventionnelle vers l’éminence historique bloquée, pareille à la route vers la gloire de bataille pour laquelle on n’a pas besoin d’esprit du tout, et qui peut être parcourue sans bagage intellectuel par un porteur d’eau afghan, un tapissier autrichien, ou une prostituée byzantine avec autant de succès qu’un diplômé d’une académie militaire, il n’a pas d’autre moyen de se faufiler dans les pages convoitées de l’histoire qu’en appliquant son intelligence aux aspirations les plus élevées de l’homme. C’est plus difficile, mais c’est la seule chance d’obtenir une mention honorable à côté des vainqueurs.

Ainsi Wolf Dietrich, un célèbre prince-évêque de Strasbourg – pour en donner un parmi une multitude d’exemples – mit le feu à sa cathédrale, à ce qu’on dit, comme Goering le fit pour le Reichstag, non pour créer un problème cependant, mais pour construire un monument à son goût qui pourrait dépasser les victoires d’Alexandre. Sans aucun risque d’étendre ses possessions, son agressivité fut divertie vers la construction d’une magnifique cathédrale de la Renaissance dont la façade devint la toile de fond incomparable de tout homme , l’attraction centrale encore florissante des festivals de Salzbourg. Ses successeurs construisirent d’autres églises, toutes sans aucune nécessité, mais chacune plus splendide que l’autre, creusèrent des tunnels à travers les rochers, élevèrent des théâtres sur les pans de montagne, construisirent de charmantes fontaines et de magnifiques piscines de marbre où leurs chevaux pouvaient se baigner dans la chaleur de l’été, et créèrent par amour des châteaux de forêts enchantées pour leurs fécondes maîtresses. Ils ont fait de Salzbourg, la petite capitale d’un état de moins de 200 000 habitants, une des perles architecturales du monde. Ce n’est rien, bien sûr, comparé avec la construction des autoroutes, des lignes Maginot et Siegfried, des croiseurs de combats, des roquettes ou des bombes atomiques, pouvant être produites seulement dans des grandes puissances qui, parce qu’elles peuvent les produire, semblent être conduites à ne produire rien d’autre.

La première raison de la productivité culturelle intense contenue dans des petits États réside donc dans le fait que l’absence de pouvoir transformera presque invariablement les dirigeants, qui peuvent autrement se muer en vulgaires pyromanes et agresseurs, en mécènes de l’enseignement et des arts. Ils ne peuvent pas assurer l’entretien d’une armée de soldats, mais l’entretien d’une douzaine d’artiste est fiscalement à la portée de même le plus pauvre des princes locaux. Et tandis que dans un monde de petits États, chaque pays est cerné par une multitude d’autres petits États, chaque réussite artistique chez l’un suscitera chez tous les autres la flamme féroce de la jalousie, qui ne peut être désaltérée, exceptée par des réussites qui surpassent celles de tous les voisins. Puisque ceci, en retour, produit de nouvelles jalousies, le processus de création culturelle ne peut jamais arriver à un point final dans un système de petits États. Pour réaliser cela, il nous suffit seulement de jeter un coup d’œil aux innombrables petites cités d’Europe. Il y a ici, et non dans les grandes additions métropolitaines dans lesquelles certaines d’entre elles ont été noyées, que nous trouvons la part principale de notre héritage culturel, puisque presque chaque petite cité a été, un temps ou un autre, la capitale d’un état souverain. Le nombre, la splendeur, la richesse écrasantes des palais, ponts, théâtres, musées, cathédrales, universités et bibliothèques, nous ne la devons pas à la magnanimité des grands bâtisseurs d’empire ou des unificateurs du monde, qui d’ordinaire sont eux-même fiers de leur mode de vie ascétique, mais à ces gouvernants toujours querelleurs, qui voulaient transformer leur capitale en une autre Athènes ou une autre Rome. Et puisque chacun d’eux a imposé la marque de sa personnalité particulière sur ses créations, nous trouvons, au lieu de la gigantesque fadeur et uniformité du gigantisme tardif, des différences fascinantes dans les modèles architecturaux et les styles artistiques, aussi innombrables qu’il y avait de gouverneurs et de petits États.

2. La libération de la servitude sociale

Une seconde raison à leur fertilité culturelle est que les petits États, avec leurs dimensions étroites et leurs problèmes insignifiants de vie en commun, donnent à leurs citoyens le temps et le loisir sans lequel aucun grand art ne peut être développé. Les affaires du gouvernement sont si négligeables que seule une fraction des énergies individuelles a besoin d’être divertie sur la chaîne du service social. La société marche presque à sa propre vitesse, et grâce à cela, la majeure partie de la vie des citoyens peut être dédiée à l’amélioration de l’individu plus qu’au service de l’État. C’est bien différent dans le cas des grandes puissances dont les énormes demandes sociales sont telles qu’elles consument pratiquement toute l’énergie disponible, non seulement celle de leur serviteurs directs, mais aussi bien celle de leurs citoyens dans le seul but de conserver leurs sociétés devenant lourdes, immobiles, et d’empêcher leurs services sociaux de s’effondrer. Toujours apeurées à l’idée de s’effondrer, de se casser sous leur propre poids, elles ne peuvent jamais libérer leurs populations de la servitude consistant à pousser leurs épaules collectives sous les roues de leur prodigieuse entreprise. Leur raison doit, par la force des circonstances, refuser la grâce de l’individu vivant pour la vertu puritaine de la coopération, ce qui est la loi des sociétés animales hautement efficaces mais qui n’avait pas pour signification première d’être la première inquiétude de l’humanité vivante.

Comme conséquence, dans les grandes puissances, n’existe plus cette culture de l’enseignement et de l’art au sein d’une atmosphère libre des problèmes que compte une journée, mais l’élevage d’analystes sociaux, de spécialistes des masses, d’experts efficaces et d’ingénieurs. N’existe plus le grand poète ou le grand architecte qui récolte les principaux honneurs de la société, mais le mécanicien socialement utile, l’organisateur ou ce qui a justement été appelé l’ingénieur des relations humaines.

C’est vrai, des artistes et des écrivains peuvent encore partager les applaudissements des masses, mais seulement s’ils produisent des choses d’une importance sociale. S’ils échouent à le faire, s’ils ne peuvent être interprétés excepté selon les termes antiques de l’accomplissement individuel, ils sont considérés comme des parasites imprudents. Un chanteur peut encore être apprécié, mais seulement s’il produit la pâmoison des foules. Son art, quel qu’il soit, relève manifestement d’une importance sociale, influençant autant qu’il peut une telle quantité de personnes. Mais les principaux honneurs seront réservés à ceux qui acquitteront eux-même la principale tâche d’une société vaste, qui est  : rester matériellement en vie. Ce n’est pas injustifié, parce que c’est une tâche qui, comme le dit Aristote, est comparable dans une vaste puissance au travail de ’tenir ensemble l’univers’. Avec notre dépendance à l’existence massive pour la survie individuelle, chaque occupation, éliminant une multitude d’éléments, ne devient importante que pour un seul, tandis qu’en même temps, la qualité cesse d’être un critère de valeur. Un directeur de service public, dont la tâche peut être considérée comme avilissante dans un petit état, émerge pourtant comme un leader social dans une large unité. Un propriétaire de bétail, si le nombre de son cheptel excède 500, cesse d’être un paysan et atteint le prestige de la royauté. Un gardien de toilettes, comme cela a déjà été signalé, s’habille avec une queue de pie, loue une loge à l’opéra, et assume le titre d’Excellence si le nombre de sièges de toilettes qu’il a de maintenir en condition hygiénique atteint le million. Même les escrocs, s’ils trichent un nombre de fois impressionnant, sont traités avec un respect stupéfiant, ce qui amène Saint Augustin à penser que celui qui désapprouve la grandeur est un saint, lui qui raconte dans la Cité de Dieu (Livre IV, Chapitre IV) la charmante histoire qui suit :

«  ... Élégant et excellent fut cette réponse du pirate au grand Macédonien Alexandre, qui l’avait capturé  : le roi lui demanda comment se faisait-il qu’il moleste ainsi les mers, il répliqua avec un esprit libre «  Pourquoi molestez-vous le monde entier  ? Parce que moi, je fais cela seulement avec un petit bateau, je suis appelé un voleur  ; vous qui faites cela avec un grand bateau, vous êtes appelé un empereur. »

Dans une société moderne tant absorbée par la tâche de faire survivre physiquement les conditions follement entassées qu’elle a crée, il n’est pas surprenant que l’on considère les réussites dans le champs des sciences sociales, de la technologie, de l’hygiène, et tant d’autres, comme le dernier accomplissement de la civilisation [1].

Mais la civilisation n’a rien à voir avec ça. Les métros, les chaudières et les salles de bain sont tous essentiels et utiles pour le confort matériel et la vitalité collective, mais ils ne sont pas des monuments de ce que nous appelons la culture. La Culture est le portrait d’un ange ou d’un gamin de rue qu’un moderne a été autorisé à peindre en raison seulement d’un grave problème social à l’esprit mais qu’un vrai artiste peint pour lui-même. La Culture se trouve dans les cathédrales et dans les nobles flèches dont la seule raison d’existence est d’être belles. Socialement, elles sont complètement inutiles. Quelqu’un ne peut pas utiliser leur sol comme un garage, leurs pièces en hauteur balayées par les vents comme des bureaux, leurs bizarres gargouilles comme des fontaine d’eau glacée. Ainsi elles ne peuvent plus être construites, car n’y a- t-il plus personne qui ne puisse trouver le temps et le loisir de créer quelque chose dont la seule valeur est le plaisir qu’il peut apporter aux yeux judicieux de son créateur ou de son Dieu  ? Les quelques monuments que la société de masse peut encore sponsoriser – et même si ce n’est pas pour la gloire de Dieu mais sa propre glorification, de sorte que les monuments qu’elle érige à ceux qui sont morts pour que la communauté puisse vivre, et qui sont symbolisés non par le fils d’une mère au cœur brisé comme on pourrait s’y attendre mais par un soldat inconnu durement dépersonnalisé – doit être utilitaire par nature. Ainsi, au lieu des fontaines baroques gaspillant une eau précieuse, ou des statues gaspillant des métaux précieux, nous construisons maintenant des hôpitaux mémoriaux, des parcs mémoriaux, et des halls de communauté mémoriaux. Tout, tout doit être subordonné aux besoins sociaux. Culturellement, vivre sur une vaste échelle est devenu stérile. Ce que les nations populeuses du monde possèdent encore en véritable civilisation n’est pas leur propre création mais l’héritage d’un passé qui leur a apporté les choses essentielles pour la création artistique  : temps de la méditation, lenteur de la paix, et par dessus tout, une libération d’un service social abrutissant. Arnold J. Toynbee, dans son A Study of History, a indiqué cette connexion vitale entre laproductivité culturelle et l’assistance exigeant des tâches sociales en traçant le développement de la grandeur intellectuelle non par la participation interne mais par le retrait de la vie sociale. Il trouve ceci pour illustrer l’argument :

’... Dans les vies des mystiques, des saints, des hommes d’état, des soldats, des historiens et des poètes, aussi bien que dans les histoires des nations, des états et des églises. Walter Bagehot exprima la certitude que nous cherchons à établir lorsqu’il écrit  : « Toutes les grandes nations ont été préparées en privé et en secret. Elles ont été composées loin de toute distraction. » [2]

En d’autres mots, tout ce qui est grand dans les grandes nations n’est pas le produit de leur période de pouvoir qui la garde occupée en occupant le premier plan de la scène de l’histoire, mais de la période où elles étaient insignifiantes et petites. Aucun pays puissant, en étant lui-même la principale distraction, ne pourrait bien sûr, être demeuré loin de ’toute distraction’ ou avoir développé n’importe quel génie ’en privé et en secret’. Toynbee mentionne comme exemples de sa théorie des hommes tels que Saint Paul, Saint Benoît, Saint Grégoire le Grand, Boudha, Mahomet, Machiavel, Dante et il pense pouvoir ajouter pratiquement n’importe quel grand artiste de Gauguin à Shaw. La tour d’ivoire , de laquelle notre époque veut sortir n’importe quel artiste pour qu’il puisse gagner sa vie en faisant face aux problèmes du jour et en contribuant aux efforts collectifs de guerre et de paix ou de n’importe quoi d’autre, n’est rien d’autre que le repli dans lequel les véritables monuments de civilisation ont été crées en défiance de la clameur des masses.

3. La Variété de l’Expérience Humaine

Il y a une troisième raison à l’intense productivité culturelle du petit, et à la stérilité intellectuelle du vaste état. C’est la plus importante raison de toutes. Des sociétés peuvent avoir des mécènes comme chefs d’état. Mais même ainsi, elles peuvent faire petit sans artiste. Et elles peuvent pourvoir les aménagements pour le loisir et la méditation. Mais encore, celles-ci ne pourraient produire seules l’impulsion créative. Ce qui est nécessaire en plus est l’opportunité pour des individus créatifs d’apprendre le vrai sans lequel aucun art, ni littérature, ni philosophie ne peut être développée. Mais pour apprendre le vrai dans un monde qui est aussi varié que le nôtre et qui se manifeste lui-même dans de telles innombrables formes, incidents et relations, un individu créatif doit être capable de participer à une grande variété d’expériences personnelles. Non dans un grand nombre, mais dans une grande variété. Et c’est infiniment plus facile dans un petit état que dans une large unité.

Dans un vaste état, nous sommes forcés de vivre dans des compartiments étroitement spécialisés, depuis que des sociétés populeuses ne rendent pas seulement la spécialisation sur large échelle possible mais nécessaire [3].

Comme conséquence, notre expérience de vie est confinée à un étroit segment dont nous ne franchissons presque jamais les bordures, mais à l’intérieur duquel nous devenons de grands experts de la raison simple. Brisés sur les couleurs variées du spectre, nous commençons à voir la vie comme tout rouge, tout bleu ou tout vert, tandis qu’elle apparaît dans sa vraie couleur, blanche, seulement pour ceux qui se trouvent sur les hautes tours de contrôle du gouvernement et qui sont seuls dans la position de voir tourner actuellement la roue de la société. Mais ils sont si occupés dans leur tâche de coordination qu’ils ne peuvent pas nous communiquer les faits qu’ils perçoivent. Ce qui reste de nous est condamné à n’être que des habitants du segment, aveuglés et aveugles, nous mouvant sur des particules mouvantes que nous considérons sans mouvement et connaissant la vis qui nous façonne mais non l’engin dont elle fait partie.

Au lien de faire l’expérience de beaucoup de choses différentes au sein de limites que l’on peut surveiller, comme le faisaient nos enviables ancêtres, nous expérimentons seulement une chose sur un plan colossal. Mais de cela, nous en faisons l’expérience un nombre incalculable de fois. Maintenant des mécaniciens rencontrent seulement des mécaniciens, des docteurs des docteurs, des artistes commerciaux des artistes commerciaux, des travailleurs du vêtement des travailleurs du vêtement, des journalistes des journalistes. En fournissant une moyen de vivre à l’intérieur des limites des petites sous-nationalités homogènes fonctionnalisées, nos syndicats modernes et nos organisations professionnelles sont eux-même fiers que leur membres puissent actuellement disposer de tout le loisir de l’éducation, de l’hospitalisation, des vacances, d’enterrement sans avoir à mettre le pied hors de l’abri douillet de leur organisation. Il est considéré comme snob, indécent ou traître de mélanger avec quelqu’un n’importe quoi d’autre. Si un historien connaît un psychanalyste, il est considéré comme quelqu’un de lunatique. Si un homme d’affaires connaît un sculpteur, il est suspecté d’être un pervers sexuel. Si un ingénieur connaît un philosophe, il est suspecté d’être un espion. Si un économiste fait une déclaration sur une question qui, par définition, appartient au champs de la science politique, il est considéré comme un imposteur. Un de mes propres étudiants m’a accusé de fraude en classe ouverte lorsque je me suis aventuré à corriger une déclaration venant de lui concernant un fait de la vie politique anglaise. Il rejeta ma correction en statuant sévèrement qu’un économiste ne pouvait pas dans la mesure du possible avoir un connaissance faisant autorité dans un champ extérieur au sien. S’il revendique néanmoins cette autorité, il serait soit un génie, soit un imposteur, suggérant fortement qu’il me considérait comme ce dernier. Et il avait raison, bien sûr. Même en tant qu’économiste, je suis en fraude. Le seul champ dans lequel je sais réellement quelque chose concerne la documentation des unions douanières internationales. Là-dessus, je sais tout, et, aussi dénué de sens que ce soit, je suis probablement la principale autorité mondiale. Dans toute autre discipline, je dois faire confiance à ce que d’autres spécialistes ont apporté.

Parce que la vie moderne rend techniquement impossible de participer à des expériences multiples, n’importe quoi écrit au sein des États massifs déments n’est pas conçu de la vie, mais de l’ étude coordonnée de la vie. Le monde ne croise plus le sentier d’un auteur. Il doit sortir de son chemin et découvrir cela indirectement, laborieusement à partir des encyclopédies et des monographies, ou provenant des écrits d’autres étudiants travaillant durs. S’il en a les moyens, il prend une équipe de chercheurs qui se charge de l’enseignement et de l’expérimentation pour lui sans savoir le but de tout leur travail, tandis qu’il ne fait rien lui-même sinon agir comme un ordinateur mécanique de personnages qui sont nourris au sein du système et dont les résultats sont une surprise aussi bien pour lui que pour n’importe qui [4].

Aucun individu seul, excepté celui qui est bien sûr un super génie, n’a l’opportunité de faire l’expérience de la multitude des problèmes sociaux et humains que constitue la vie. Mais tandis que la culture est le produit de la perception individuelle de toute la portée de l’existence, le vaste état qui prive l’individu créatif de sa richesse et de ses dimensions en faveur de la communauté mécaniquement efficiente mais intellectuellement stérile, ne pourra jamais être le sol convenable sur lequel la civilisation peut fleurir.

Le grand avantage du petit État, c’est qu’une fois qu’il a ’atteint une population suffisante pour une belle vie dans la communauté politique’, il n’offre pas seulement les avantages d’un degré raisonnable de civilisation mais aussi la possibilité à tout le monde de faire l’expérience de tout, simplement en regardant par la fenêtre. Il n’y a aucune passion ou problème inquiétant le cœur de l’homme ou la paix d’un vaste empire qui n’existe aussi dans un petit pays. Mais contrairement au large empire, où leur signification se trouve cachée sous le poids de répétitions innombrables et dans une multitude de royaumes spécialement décousus, ils se déroulent eux-mêmes sans l’intermédiaire des analystes et des experts devant les yeux de tout le monde, et avec une clarté de contour et de raison tels qu’ils ne peuvent être perçu n’importe où. Un petit état a les mêmes problèmes gouvernementaux que la plus monumentale puissance sur terre, de même qu’un petit cercle a le même nombre de degrés qu’un très grand. Mais ce qui, en dernier lieu, ne peut être discerné par une armée de statisticiens et d’interprètes spécialisés, pourrait être perçu par n’importe quel paisible promeneur de l’ancienne Athènes. Comme conséquence, si nous voulons réellement aller au fond des choses, même aujourd’hui, nous n’avons pas d’autres recours après avoir essayé Harvard et Oxford que de prendre de leurs étagères poussiéreuses Platon et Aristote. Ainsi le pire d’Harvard et d’Oxford se trouve largement dans le fait qu’ils conservent sur leurs étagères les grands hommes des petits états.

Pourtant, il n’y avait aucun surhomme. Le secret de leur sagesse était qu’ils vivaient dans une petite société qui exposait tous les secrets de la vie aux les yeux de chacun. Ils voyaient chaque problème non comme une part géante d’un tableau infini, mais comme une fraction de l’image composite à laquelle elle appartenait. Des philosophes, et aussi des poètes et des artistes, étaient par nature des génies universels parce qu’ils voyaient la totalité de la vie dans sa richesse, sa variété et son harmonie entières sans avoir à relier d’information de seconde main ou de recourir à des efforts surhumains. Sans s’écarter de leur voie, ou de faire un métier de cela, ils pouvaient assister au cours d’une journée à de la jalousie, à un meurtre, à un enlèvement, à de la magnanimité et au bonheur suprême. Leur vie était une participation constante aux passions humaines et politiques. Elle ne se déroulait pas au cours de modernes rapports incestueux à une dimension avec des individus ne tenant compte que de leurs propres intérêts, mais dans un contact quotidien avec tout le monde, allant des jeunes paysannes aux maîtres. Comme conséquence, ils pouvaient écrire de façon aussi compétente sur les subtilités des doctrines politiques, que sur la nature de l’univers ou les tribulations de l’amour. Et les personnages qu’ils créaient en marbre ou en vers n’étaient pas des porteurs synthétiques de problèmes de masse, mais des être humains aussi complets, aussi vrais et terre à terre que leur véracité indépassable pouvait encore captiver notre imagination.

4.Le témoignage de l’Histoire

C’est pour ces trois raisons que la majorité écrasante des créateurs de notre civilisation étaient des fils et des filles de petits États.

Et c’est pour les mêmes raisons que chaque fois que de productives régions de petits États furent unifiées et moulées dans le formidable cadre de grands pouvoirs, elles cessèrent d’être des centres de culture.

L’Histoire présente une irrésistible chaîne d’évidence à ce sujet. Tous les grands empires de l’Antiquité, en incluant le célèbre Empire romain, n’ont pas créé une fraction de culture au cours des centaines d’années de leur existence en comparaison avec ce que les minuscules cités-états grecques, toujours en train de se quereller, ont produit en quelques décennies. Ayant duré si longtemps, ils purent bien sûr produire quelques grands esprits et des imitateurs impressionnants, mais leur principale réalisation fut technique et sociale, non culturelle. Ils eurent des administrateurs, des stratèges, des constructeurs de route, et des gens amassant des pierres dans des structures géantes dont les formes peuvent être dessinées par n’importe quel enfant de deux ans jouant dans le sable. Ils eurent de grands juristes et des maîtres de gouvernement, mais les Huns les avaient aussi. Dès que la véritable culture était concernée, ils obtinrent ce qu’ils purent des Grecs, des Juifs ou d’autres membres de petites, désunies et querelleuses tribus qu’ils achetaient sur les marchés d’esclaves comme des biens meubles et qui leur faisaient des leçons et les dominaient, tout barbares qu’ils étaient. Soulignant la connexion entre la productivité culturelle et la petitesse de l’unité sociale, Kathleen Freeman écrit dans son livre sur les Cités-états grecques [5] :

’L’existence de ces centaines de petites unités... semble absurde économiquement aujourd’hui... Mais certaines des ces petites unités ont créé les prémisses de mouvements qui ont transformé le monde et qui ont finalement donné à l’homme sa présente maîtrise sur la Nature... Ce fut la petite unité, la cité indépendante grecque, où chacun connaissait celui qui arrivait, qui produisit des géants intellectuels tels que Thucydide et Aristophane, Héraclite et Parménide. Si ces conditions n’étaient pas en partie responsables, comment expliquer que la philosophie, la science, la pensée politique et le meilleur de la littérature, tout périt avec la chute du système de cité-état en 322 avant J-C, nous laissant avec les œuvres intéressantes mais moins profondes et moins originales d’hommes tels que Épicure et Ménandre  ? Il y eut seulement un poète majeur après 322  : Théocrite de Cos, un génie lyrique de premier rang, qui pourtant (à la différence de Sappho) écrivit autant que s’il avait été de second rang, quand il se pliait aux exigences des mécènes possibles tels que les maîtres d’Alexandrie et de Syracuse. La nation moderne qui a replacé la polis comme unité de gouvernement est un millier de fois moins créative sur le plan intellectuel en proportion de sa taille et de ses ressources  ; même en construction et en arts et métiers elle reste derrière en goûts, et relativement en productivité.’ [6]

De la même façon, l’Angleterre produisit une série brillante de noms éternels, mais quand  ? Quand elle était si petite et si insignifiante qu’elle rencontrait d’énormes difficultés à remporter quelques batailles contre les Irlandais et les Écossais. C’est vrai, elle remporta une victoire historique contre l’Espagne, mais la grandeur de cette victoire, comme dans le cas des guerres entre l’ancienne Grèce et la Perse, réside précisément dans le fait qu’elle fut remportée non par un grand pouvoir mais par un des États les plus mineurs de l’Europe sur la principale puissance d’alors. Mais ce fut durant cette période d’insignifiance querelleuse et avec une population d’environ quatre millions d’habitants qu’elle produisit la part principale de sa grande contribution à notre civilisation
— Shakespeare, Marlowe, Ben Jonson, Lodge et bien d’autres qui demeurent inégalés dans l’univers de la littérature. Lorsqu’elle se mit à grandir plus puissamment, ses talents furent divertis vers les champs de la guerre, de l’administration, de la colonisation et de l’économie. Si elle continua à fournir des noms exceptionnels dans l’art et la littérature, ce fut parce que des petits groupes ont survécu avec ténacité à l’intérieur de son empire expansionniste. Ce n’est pas une coïncidence si beaucoup des contributeurs les plus éminents et les plus fertiles de la littérature anglaise moderne, Shaw, Joyce, Yeats ou Wilde, furent Irlandais, membre d’une des nations les plus petites du monde. Mais deux pays seuls ne peuvent que mieux illustrer la productivité culturelle de petites unités, et la stérilité de larges, l’Italie et l’Allemagne. Les deux ont dans des temps relativement récents éprouvé la transformation d’une organisation en petits états à des empires puissamment unifiés. Jusqu’à 1870, les deux étaient divisés en d’innombrables petites principautés, duchés, républiques et royaumes. Puis, sous les applaudissements du monde, et avec sa terreur conséquente, ils furent unifiés en pays riches, gros et pacifiés. Bien que les deux guerres mondiales aient quelque peu abattu l’enthousiasme de nos intellectuels au regard de l’unité de l’Allemagne, ils sont encore prêt à entrer en transe lorsqu’ils ils entendent le nom de l’unificateur et Bismarck italien, Garibaldi.

Aussi longtemps que les Italiens et les Allemands furent organisés, ou désorganisés, dans de petits états d’opéra-comiques, ils ne donnèrent pas seulement au monde les plus grands maîtres de l’opéra comique, mais, comme en Angleterre durant sa période d’insignifiance politique élisabéthaine, une série sans égale de poètes lyriques, d’auteurs, de philosophes, de peintres, d’architectes et de compositeurs. Le désordre des états que furent Naples, la Sicile, Florence, Venise, Gênes, Ferrare, Milan produisit Dante, Michel-Ange, Raphaël, Titien, Tasse, et des centaines d’autres dont même le dernier semble exceptionnellement plus grand que le plus grand artiste d’Italie, quel qu’il soit. Le désordre des États que furent la Bavière, le Bade, Francfort, la Hesse, la Saxe, Nuremberg produisit Goethe, Heine, Wagner, Kant, Dürer, Holbein, Beethoven, Bach et encore des centaines dont même le dernier connu semble dépasser le plus grand artiste de l’Allemagne unifiée, quel qu’il puisse être [7]

Certains, comme Richard Strauss ont atteint un rang éminent dans l’Allemagne moderne, mais leur origine provient du particularisme qui continua d’exister en Allemagne et en Italie tout comme en France et en Angleterre même après leur union et qui est responsable de quelques derniers traînards créatifs. C’est ce que les petits états réactionnaires d’Italie et d’Allemagne ont donné au monde – cités merveilleuses, cathédrales, opéras, artistes, princes, les uns éclairés, les autres mauvais, les uns maniaques, les autres géniaux, tous robustes, et aucun trop nuisible. Que nous ont donné les mêmes régions en tant que grandes puissances impressionnantes  ? En tant qu’empires unifiés, l’Italie et l’Allemagne ont toutes deux continué de se vanter des monuments d’une grande civilisation présents sur leur sol. Mais aucun d’eux ne les produisit. Ce qu’ils ont produit fut une série de dirigeants et généraux sans imagination, des Hitler et des Mussolini. Eux aussi eurent des ambitions artistiques et voulurent embellir leur capitale, mais au lieu de centaines de capitales, il n’y en eurent que deux, Rome et Berlin, et au lieu de centaines d’artistes, il n’y en eut que deux, Hitler et Mussolini. Et leur premier souci ne fut pas la création d’art mais la construction du piédestal sur lequel ils pouvaient eux-même reposer. Ce piédestal fut la guerre.

À partir du moment où la petite lutte entre états a cessé parmi les principautés et républiques allemandes et italiennes, elles commencèrent à cultiver des ambitions impériales. La gloire physique et militaire étant à portée de main, elles oublièrent leurs grands intellectuels et artistes, et commencèrent à rougir d’excitation lorsque quelque conquérant était ressorti de leur histoire passée pour des raisons d’imitation. Ils commencèrent à négliger Goethe en faveur d’Arminius, un général teutonique qui battit les Romains. Ils commencèrent à oublier Dante en faveur de César, un reporter de guerre romain qui battit les Teutons, les Celtes, et les Britons. Ayant le choix entre une grande tradition de culture et une grande tradition d’agressivité, ils choisirent, comme n’importe quelle grande puissance le ferait, la dernière solution. L’Italie et l’Allemagne des poètes, des peintres, des penseurs, des amants et des chevaliers se transforma en fabriques de boxeurs, de lutteurs, d’ingénieurs, de coureurs, d’aviateurs, de footballeurs, de constructeurs de route, de généraux, de deshydrateurs de marais. Au lieu de défenseurs contrariés de petites souverainetés, ils devinrent de virils violeurs et agresseurs d’abord des pays autour d’eux et ensuite du monde entier.

Et nous, à notre époque, si impressionnée par la gloire de la masse, de l’unité et du pouvoir, nous adorons simplement cela. Avant que nos intellectuels aient qualifié les dictateurs de criminels, meurtriers et maniaques, ils les qualifiaient de génies. C’est seulement lorsque ce dernier commença à jouer avec leurs propres gorges qu’ils durent revoir leurs estimations. Alors ils commencèrent à vilipender les dictateurs. Mais en aucun cas ils ne révisèrent leur abjecte soumission générale au pouvoir qu’ils continuèrent de glorifier. N’étant pas décemment capables d’adorer Hitler et Mussolini tandis que les dictateurs remportaient d’énormes victoires sur nous, l’affection qu’ils portaient aux conquérants contemporains, ils la portèrent vers leurs prédécesseurs. Ce qu’ils loueraient moins maintenant en Hitler, ils le loueraient complètement en Napoléon—car il voulait unifier l’Europe. À ce jour, ils rechignent à réaliser que toute notre dégradation comme individu est dûe à l’unification sociale au delà les limites requises pour une vie agréable.

5.Romains ou Florentins

J’ai choisi non sans raison la comparaison entre l’Allemagne et l’Italie, et montré l’identité de développement entre les deux, du raffinement culturel à l’agressivité barbare, des concepteurs de cathédrales aux bâtisseurs d’empire, de la grandeur intellectuelle combinée avec la faiblesse politique à la grandeur politique combinée avec le mongolisme intellectuel. La raison à cela est que presque tous les auteurs continuent d’établir des différences entre les caractères et la productivité culturelle des Allemands et des Italiens comme si une nation avait des talents spéciaux et l’autre pas.

En apparence, les deux sont supposées s’être pareillement comportées de manière abominable sous leur dictature respective. Mais, il a été dit, que les Italiens n’ont pas réellement voulu cela. À l’opposé des Allemands, ils sont artistiques, sanguins, joyeux, et absolument pas militaristes ou impérialistes. Mais cet adorable peuple, pour lequel nos commentateurs entichés attribuent une telle appréciation collective sur toute chose artistique, a comme groupe aussi peu attentionné à son héritage culturel, laissé beaucoup de son ancienne gloire architecturale tomber en poussière. Ce qui fut sauvé de nos yeux émerveillés fut sorti de l’oubli par des professeurs anglais et prussiens, non par l’artistique peuple italien qui utilisait les pierres des temples romains pour construire des maisons et, lorsqu’ils réalisèrent qu’ils pouvaient en tirer de l’argent, vendirent tout ce qu’ils purent en pièces et statuettes à des étrangers avides. Ce que tout Médicis aurait voulu garder avec jalousie, les Garibaldi le donnèrent en faisant du profit. Et comme pour leur antimilitarisme et leur anti- impérialisme, leur entière traîtrise politique était due au fait qu’on ne leur avait pas donné assez de colonies après la Première Guerre mondiale. Et bien que difficilement battus durant la Seconde Guerre Mondiale, ils recommencèrent à insister pour récupérer leurs colonies.

Même à partir de leur émergence comme grande puissance en 1871, les Italiens comme peuple ne voulurent plus être connus comme artistes mais comme maîtres, non comme des poules mouillées pacifiques mais comme conquérants, non comme des Florentins mais comme des Romains. Le pouvoir les a transformés en Prussiens comme il le fut pour les Prussiens, et la marche au pas de l’oie, que Mussolini a introduit de façon appropriée dans son armée, ne fut en aucun cas étrangère à la mentalité italienne après 1871, tout comme la douceur, le talent artistique, l’élégance et la délicatesse n’étaient en aucun cas absents des Allemands avant cette date quand une large part d’entre eux vivaient encore dans un mélange de petits états. La culture n’est pas le produit de peuples mais d’individus, et, comme nous l’avons vu, des individus créatifs ne peuvent pas fleurir dans l’atmosphère consommante des grandes puissances. Cela ne fait aucune différence que le peuple concerné soit allemand, français, italien ou anglais. Partout où le processus d’union en vient à sa conclusion logique, sa fertilité culturelle se flétrit. Aussi longtemps que la démocratie, avec son système de divisions, de factions, de balances de petits groupes, existe, ou aussi longtemps que le processus de consolidation interne n’a pas atteint sa fin, même des puissances en apparence grandes peuvent bénéficier des derniers reflets de vitalité intellectuelle sans cependant, être responsables de cela. La grande puissance et la démocratie, comme le précédent chapitre l’a montré, sont mutuellement exclusifs dans la longue course, depuis que la grandeur dans sa dernière forme ne peut pas être maintenue excepté par une organisation totalitaire.

6. L’État universel – Symbole et cause du déclin culturel

Toynbee, dans son A study of History, qui est une étude sur la croissance et le déclin des civilisations, a fait le portrait d’une relation similaire entre l’unification politique et la décadence intellectuelle. Il fait référence à ce ’phénomène’ qui est que la dernière phase, celle de chaque civilisation, est caractérisée par ’sa nécessaire unification politique dans un état universel’ . [8] Il entend par cela ce que j’entends par grande puissance, un état comprenant tous les membres d’une civilisation spécifique, non toutes les nations de la terre. Mais il néglige la plus importante connexion causale lorsqu’il considère l’état universel simplement comme un symptôme, ’un phénomène’, une ’marque du déclin’, plus que la cause et la ratification de l’effondrement culturel. À part cela, son analyse pénètre le centre du problème lorsqu’il écrit :

’Pour un étudiant occidental, l’exemple classique est l’Empire romain dans lequel la société hellénique fut forcée de se réunir dans le dernier chapitre de son histoire. Si nous jetons un coup d’œil sur chacune des civilisations vivantes, autre que la nôtre, nous notons que le

principal corps de la Chrétienté Orthodoxe a déjà existé à travers un état universel dans l’Empire Ottoman  ; que la Chrétienté en Russie entra dans l’état universel vers la fin du XVe siècle, après l’unification politique de la Moscovie et de Novgorod  ; et que la Civilisation Hindoue a eu son état universel dans l’Empire Monghol et dans son successeur, le Raj britannique  ; le principal corps de la civilisation Extrême-Orientale dans l’Empire Mongol et sa résurrection aux mains des Mandchous  ; et l’émanation japonaise de la civilisation Extreme-Orientale sous la forme du Shogunate de Tokugawa. Tout comme pour la Société islamique, nous pouvons peut-être discerner une prémonition idéologique d’un état universel dans le Mouvement Pan-Islamique.’ [9]

Pour échapper au ’feu lent et régulier d’un état universel dans lequel nous aurions été en temps voulu réduit en poussière et en cendres’ [10] , Toynbee suggère l’établissement, non d’un arrangement unitaire embrassant tout, ’mais une forme d’ordre mondial, semblable peut-être à l’Homonoia ou la Concorde prêchée en vain par certains hommes d’états helléniques et philosophes’. [11] Mais il y a une seule façon d’établir une telle Homonoia ou harmonie, c’est de restaurer le monde de petits États à partir duquel notre civilisation occidentale individualiste est issue, et sans lequel elle ne peut continuer. Avec un vaste pouvoir, le développement nous conduit inévitablement vers l’âge du contrôle, de la tyrannie et du collectivisme. En prenant la cause pour un symptôme, Toynbee n’a pas tout à fait atteint cette conclusion que sa propre monumentale argumentation semble forcer le lecteur. C’est pourquoi il termine son travail sur une note d’optimisme non-justifié mais caractéristique de la modernité. Il pense ’qu’il n’y a aucune loi de déterminisme historique’ qui ne contraindrait le monde occidental à prendre la même route de destruction qui n’ait pas déjà été prise par n’importe quelle autre civilisation, la route d’un état universel occidental, ou d’un empire, ce qui serait le meilleur nom pour le désigner. Il échoue à voir que ce développement est devenu inévitable à partir du moment où les états se sont développés au delà de la taille optimale d’Aristote dans des complexes de grande puissance. À partir de là dans une croissance plus en avant qui a signifié une ruine plus proche. Aujourd’hui, poussé par les Nations-Unies et leur agence culturelle l’UNESCO, l’état universel occidental s’est avancé loin au delà de la mince silhouette d’une ’prémonition idéologique’  ; en fait, nos hommes d’état semblent n’avoir rien d’autre à l’esprit excepté notre unification qui préservera notre existence mais qui condamne notre civilisation.

La taille sociale apparaît donc une fois donc à la racine des choses, du bien aussi bien que du mal  ; de la productivité culturelle et de la sagesse humaine, si elle est limitée, de l’ignorance spécialisée et de l’excellence sans importance dans l’utilitarisme social si elle est trop grosse. Et encore, tandis que des facteurs historiques et économiques tels que les grands leaders, les traditions nationales, ou le mode de production expliquent beaucoup, la théorie de la taille semble expliquer plus.


[1« Pour cette raison, écrit Ortega y Gasset, comme Spengler l’a très bien observé, il était nécessaire, seulement de nos jours, de construire des immeubles énormes. L’époque des masses est l’époque du colossal. Nous vivons maintenant sous le brutal empire des masses. » (Op. Cit., p. 13.)

[2Arnold J. Toynbee, A Study of History, version abrégée. New York : Oxford University Press, 1947, p. 224

[3Cela ne signifie pas que la spécialisation en tant que telle n’est pas désirable. Au contraire, la raison de chaque communauté, comme indiqué dans le précédent chapitre est de l’encourager. Mais lorsqu’elle commence à effacer la diversité de l’homme qu’elle cultive, à un moindre degré de perfection, son avantage se transforme en ruine. Cela se produit avec une spécialisation excessive sur large échelle rendue possible dans de vastes états.

[4Une illustration caractéristique de ces nouvelles méthodes par lesquelles des auteurs modernes se mettent en tâche d’écrire un livre a été fournie par le compte-rendu suivant de Ramon Cuthrie, un ami et associé de Sinclair Lewis, décrivant les derniers efforts pour écrire un roman sur les problèmes du travail  :

’Ce fut en 1929 que Red [Sinclair Lewis] fit son premier essai pour écrire un roman sur le travail. Un grand nombre d’experts du travail, des économistes, etc. se trouvaient dans la résidence formant une équipe de consultants. L’un des experts était feu Ben Stolberg  ; j’ai oublié qui étaient les autres présents. Tout le monde excepté Red s’attelait au travail d’écriture du roman. Red lui-même semblait surtout dérouté et déconcerté par l’invasion. Il voulait faire la sieste, sortir pour marcher, lire des histoires policières, prendre des boissons calmement mais d’un air décidé, sortir les œuvres alimentaires pour ’’The Saturday Evening Post’’, tandis que le groupe des experts était assis dans un solennel conclave en train de concevoir le roman.’ (Ramon Cuthrie, ’The Labor Novel that Sinclair Lewis Never wrote’, New York Herald Tribune Book Review , 10 février 1952.

[5New York : W. W. Norton and Co., 1950, p. 270

[6Seton Lloyd, dans un article paru dans The Listener du 19 avril 1951, exprime un point de vue similaire lorsqu’il écrit  : ’ C’est alors ici, à l’intérieur de cette constellation sans nom de cités-états sur le continent à l’est de la mer Égée, avant même qu’Athènes ne soit devenue célèbre, que, pour la première fois et presque la dernière dans l’histoire, tous les grands problèmes semblent avoir été simultanément résolus. Pour une fois, une vie de groupe à l’échelle nationale devint possible, avec un panel complet de ces libertés auxquelles notre époque aspire avec un succès si limité. Pour citer le Dr. Keith Monsarrat, «  Il n’y avait pas seulement la paix entre les cités, mais les hommes des cités semblaient aussi avoir offert la paix à chacun des autres. Ils trouvaient loisirs à se préoccuper eux-mêmes de l’ornement de leur propre façon de vivre, et au cours de cela, ils éprouvaient des relations harmonieuses telles qu’aucun homme n’en avait jamais éprouvées auparavant.  » Il est étrange, dans ces circonstances, de réaliser qu’il n’y avait aucun sens de l’unité au sein ces états eux-mêmes. Le long des provinces côtières d’Asie Mineure, de la Cilicie à la Plaine de Troie, chaque vallée et chaque plateau abrité semble avoir été un état en miniature, contribuant à l’économie d’une seule grande cité. Et chaque état possédait un profond caractère individuel.’ Le seul commentaire à cela est que ce n’est pas du tout étrange ’qu’il n’y avait aucun sens de l’unité’. La raison de cette situation paradisiaque était qu’elle résidait dans une harmonie produite par des états, ni gros ni unifiés, parce qu’il n’étaient ni unis ni gros.

[7Comme Bertrand Russel l’a souligné  : ’Durant les époques où il y eut de grands poètes, il y eût aussi un grand nombre de petits poètes, et quand il y eut de grands peintres, il y eut un grand nombre de petits peintres. Les grands compositeurs allemands ont grandi dans un milieu où la musique était appréciée, et où nombre d’hommes d’un degré moindre trouvaient des opportunités. En ces temps, la poésie, la peinture et la musique étaient une part vitale de la vie quotidienne de l’homme ordinaire, comme seul le sport l’est aujourd’hui. Les grands prophètes étaient des hommes qui se distinguaient d’une foule de prophètes mineurs. L’infériorité de notre époque à cet égard est la conséquence inévitable du fait que la société est centralisée et organisée à un tel degré que l’initiative individuelle est réduite au minimum. Là où l’art a fleuri dans le passé, il a fleuri comme une habitude parmi les petites communautés qui avaient des rivales parmi leurs voisines, telles que les Cités-états grecques, les petites principautés de la Renaissance italienne, les Courts mineures des souverains allemands du dix-huitième siècle... Il y a quelque chose sur la rivalité locale qui est essentielle en de telles questions... Mais de tels patriotismes locaux ne peuvent facilement fleurir dans un monde d’empires... Dans ceux qui peuvent autrement avoir de louables intentions, l’effet de la centralisation est de les lancer dans la compétition avec un nombre trop important de rivaux, et dans la soumission à un standard de goût excessivement uniformisé. Si vous voulez être un peintre, vous ne vous contenterez pas de vous mesurer vous-même contre les hommes ayant des désirs similaires dans votre propre village  ; vous devrez vous rendre dans quelque école de peinture de la métropole où vous tirerez probablement la conclusion que vous êtes médiocres, et étant arrivé à cette conclusion vous devez... trouver un moyen pour gagner de l’argent ou pour boire... Dans l’Italie de la Renaissance, vous auriez pu espérer être le meilleur peintre de Sienne, et cette position aurait été bien suffisamment honorable.’ (Bertrand Russell, Authority and the Individual.)

[8Arnold J. Toynbee, op. Cit., p. 244

[9Ibid., p. 244

[10Ibid., p. 553

[11Ibid., p. 552


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