Le tsunami démographique (2/2)

jeudi 4 juin 2015
par  LieuxCommuns

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Quelques objections classiques

Revoilà les vieilles lunes réactionnaires du pasteur Malthus.

Réponse : il s’est trompé sur les délais, mais son diagnostic était fondamentalement correct. Il est vrai que l’élitisme qui sous-tend ses mobiles et ses solutions est repoussant. Aussi convient-il de se réclamer d’un néomalthusianisme totalement égalitariste qui ne se soucie pas du sort des riches, mais de celui de l’espèce. Cette doctrine fut d’ailleurs jugée très progressiste à la fin du ’axe siècle, quand la « grève des ventres » en France a réussi à faire baisser significativement la natalité au nom du refus - très féministe, pacifiste et humaniste - de produire de la chair à usine et à canon. Une grève qui fut déjà décriée à l’époque par les productivistes et cléricaux du pays, avec curieusement moins d’écho qu’aujourd’hui.

De quel droit se permettrait-on de vouloir limiter le nombre de mes enfants ?

Réponse : le libre choix procréatif des couples est considéré à ce jour comme une liberté fondamentale. Mais on ne peut plus désormais avoir le beurre (la liberté de procréer) et l’argent du beurre (ne pas se heurter aux limites). On ne peut pas non plus se défausser sur autrui du devoir de modérer les naissances. Le citoyen trouve légitime - c’est la rançon du nombre -qu’au nom de l’intérêt général, la démocratie puisse limiter certaines libertés : celle de conduire trop vite, sans permis, ou d’être armé dans l’espace public, pour ne pas mettre en danger autrui ; celle de fumer en lieu clos, pour respecter les poumons d’autrui ; celle de construire sans contraintes, pour ne pas enlaidir le paysage et mieux gérer l’espace, etc. La liberté de procréer peut-elle être à son tour légitimement restreinte au nom de l’intérêt vital de l’espèce, comme sur Tikopia ? Autrefois, sûrement pas : la terre était immense, et aucun préjudice collectif ne pouvait justifier une telle entrave. Aujourd’hui, en revanche, une telle décision est justifiée car la transgression des limites (climat, espace, ressources) menace notre civilisation d’un effondrement aux conséquences incalculables. L’idéal serait évidemment que chaque couple comprenne et admette, comme sur Tikopia, que la société considère l’option « famille nombreuse » comme un choix foncièrement inamical à son égard. Au plan moral, brider l’abus procréatif (au-delà de deux enfants) n’a rien de choquant. Après tout, quand les places assises d’un théâtre sont toutes occupées, le directeur de la salle pourrait continuer à faire entrer des spectateurs au nom de leur « droit inaliénable » à assister eux aussi au spectacle (et de sa propre envie de vendre des billets). Ce n’est pas ce qui se pratique : la sécurité et le confort des clients déjà installés - des concepts volontiers occultés au niveau planétaire - ne l’autorisent pas. Il est vrai que les désagréments de l’option « surpeuplons sans retenue » ne sont pas les mêmes. Dans un théâtre, ils sont immédiats et le remède coule de source. Sur une planète, percevoir le problème à temps (avant de sentir les limites) requiert un néocortex en bon état de marche et pas trop encombré de croyances révélées (croissez et multipliez, etc.). Cela dit, seule une décision démocratique dûment motivée dans le cadre de bases constitutionnelles solides peut justifier de telles atteintes. Et avant de vouloir pénaliser les familles nombreuses, il faut évidemment cesser de les encourager.

Les gens ne font pas le lien entre leur choix reproductif et le nombre d’humains sur terre.

Réponse : c’est vrai, la décision d’avoir un enfant est encore trop déconnectée du souci de l’avenir de la planète. Entre autres parce que la pensée dominante, qui invoque la croissance comme solution et non comme cause de la crise, ne fait a fortiori pas le lien terrifiant entre l’effondrement programmé des ressources et le nombre d’humains qu’elles permettent de nourrir. Ouvrir en grand le débat sur la capacité de charge de la planète ferait sans aucun doute davantage pour réduire les naissances que toutes les mesures incitatives ou coercitives du monde. Et la pleine perception de la descente aux enfers inscrite dans la natalité actuelle assagirait bien plus sûrement la pulsion procréatrice de nos contemporains que toutes les sommations d’élites avant tout soucieuses d’assurer la pérennité du système, et dont les mobiles seront dès lors toujours suspects aux yeux des masses.

En Chine, les autorités ne se bornent pas à inciter : leur façon d’appliquer le « dogme de l’enfant unique » est résolument coercitive.

Réponse : répétons donc que dans ce domaine sensible, une mesure n’est acceptable que si elle est démocratique. De même, il est impensable d’interdire à quiconque de procréer : nous serions là dans l’eugénisme le plus répugnant. Seules les familles nombreuses contribuent au surpeuplement, ce sont donc elles qu’il faut dissuader. Pour autant, toute démocratie doit sanctionner avec mesure, ce que la Chine n’a pas su faire. Mais reconnaissons tout de même qu’à ce jour sa politique, aussi blâmable soit-elle, a évité à l’humanité la bagatelle de 400 millions de bouches supplémentaires à nourrir [1].

Le nombre d’enfants d’un couple relève de son choix intime. Une société qui tenterait d’agir sur ce choix renierait tout humanisme et verserait dans le totalitarisme.

Réponse : lorsque l’État encourage fiscalement la natalité, il tente d’infléchir le libre choix des couples. Serait-il donc « inhumain » et « totalitaire » ? Plus sérieusement, l’humanisme veut que chacun soit fondé à prélever les ressources qui lui sont nécessaires, pour autant qu’il n’obère pas la capacité d’autrui à en faire autant. Or c’est par définition ce qui risque d’arriver - sans autre issue de secours humaniste que le suicide de masse - si la capacité de charge de la planète vient à être dépassée. Elle l’est d’ailleurs déjà - même si ça se voit encore peu -, comme en témoigne l’empreinte écologique moyenne de l’humanité qui atteint aujourd’hui 1,5 planète [2]. Face à ce péril, l’humanisme n’a d’autre moyen d’action que la prévention !

L’empreinte moyenne de l’humanité atteint 1,5 planète, dites-vous. Quelle importance, puisque tout fonctionne à peu près comme avant ?

Réponse : une petite métaphore illustrera le problème. Si vous placez en banque un gros héritage (ici la planète), vous pouvez adopter un train de vie qui se borne à consommer les intérêts du placement (les renouvelables). Mais vous pouvez aussi choisir de mener la grande vie en prélevant une part du capital chaque mois (en consommant du « fossile » pour un total de 1,5 planète). Le problème est qu’avec ce choix, non seulement le capital s’amenuise, mais les intérêts qu’il produit aussi, et de plus en plus vite à mesure qu’il vous faudra accroître la ponction de capital pour maintenir votre train de vie. Ce système fonctionne néanmoins fort bien jusqu’à épuisement de votre avoir bancaire. Et là, patatras, vous vous retrouvez du jour au lendemain tout nu, sans capital ni intérêts. Certes, vous pouvez rétorquer que si ce choix vous permet de tenir jusqu’à la fin de vos jours, vous n’avez pas à vous soucier de léguer un capital de vie à vos descendants. Si vous pensez cela, votre cas est désespéré et ce livre ne s’adresse pas à vous. Mais ne vous illusionnez pas : à moins d’être très âgé, vous aussi vivrez le clash. Et comme tout le monde, sans Samu qui puisse nous tirer d’affaire...

Vous postulez que c’est la disponibilité en énergie qui fixe le niveau supportable de population humaine, et je n’en crois rien.

Réponse : sur quelle base rationnelle se fonde votre conviction ? Sans revenir sur l’argumentaire développé au chapitre i, la figure 16 illustre à quel point la courbe de la population humaine « colle » depuis 2 000 ans à celle de sa consommation d’énergie. On peut certes comprendre que celle-ci croisse avec la population. Encore faut-il que l’intendance suive, or nous savons que c’en sera fini très bientôt. Croire que la courbe démographique (en bleu) pourra alors se mettre à diverger totalement de celle (en rouge) de l’énergie [pétrole] revient à exclure toute causalité thermodynamique entre énergie et nutrition/ en vérité, tout porte à penser qu’aussi horrible qu’en soit l’augure, nous ne serons jamais neuf milliards sur terre. Beaucoup d’auteurs expriment la même angoisse. Je cite Yves Cochet [3] : « J’écris une dernière phrase d’une main tremblante : le déclin démographique proche sera catastrophique au-delà de ce que nous pouvons imaginer. Dire que la population du monde va perdre 3 milliards d’habitants en 30 ans n’est pas un froid constat de prévisionniste statisticien. La perspective est humainement insupportable. Hélas, elle est devant nous. »

Mais d’où sort cette conviction atroce que sans énergies fossiles, la planète ne pourrait pas nourrir plus d’un milliard d’humains ?

Réponse : c’est un ordre de grandeur inscrit dans les projections énergétiques. Sa fourchette des possibles dépend principalement du degré de dégradation de la biosphère, du climat, de nos exigences en consommation, du niveau moyen de solidarité et de notre capacité collective à gérer la transition. Si l’objectif pouvait être de faire accéder toute l’humanité au standard de vie de l’Européen moyen [4], même ce milliard d’humains serait intenable dans l’ère post-fossile [5]. Il faut bien comprendre en effet qu’à long terme, la production agricole ne pourra plus s’appuyer que sur le flux disponible de ressources renouvelables. Or ce flux, une fois poussé à son optimum durable, ne dépend que de paramètres physiques de la biosphère comme le climat, les concentrations de minerais et la quantité d’énergie solaire collectable. Humanisme, solidarité, féminisme et écologisme, aussi poussés soient-ils, seront donc inopérants sur l’amplitude à terme de la décrue du potentiel alimentaire. Ils peuvent en revanche étaler cette décrue dans le temps, en assurant la préemption absolue de l’activité agricole sur le reliquat d’or noir et sur la main d’œuvre, tout en généralisant un niveau inédit de partage planétaire des ressources et de rationalisation de l’alimentation (frugale, bio, locale, saisonnière, végétale). Ce qui suppose la survie des démocraties et la requalification de la production agricole en service prioritaire excluant toute accumulation de profits. Le tout, bien sûr, en proscrivant les guerres, dont l’inhumanité n’aura échappé à personne. Vous aurez compris que seule une gestion solidaire et optimale de cette période de transition peut nous laisser le répit qui autoriserait un reflux à visage humain. Il n’empêche qu’à terme, quand ne subsistera plus aucun artifice technique pour produire la nourriture, la population devra s’être stabilisée à un niveau soutenable ad vitam ceternam : quelque part autour d’un milliard si elle a choisi la sobriété, ou quelques centaines de millions si elle veut pouvoir prolonger (tant qu’il restera assez de métaux) des standards de vie « modernes » à partir des seules EnR (hydraulique, éolien, etc.).

Les gens vivront de plus en plus vieux, c’est inéluctable.

Réponse : rien n’est moins sûr [6] ! Le discours actuel sur le prolongement des gains d’espérance de vie est aberrant. Il revient à extrapoler à la fin de ce siècle l’évolution de la durée de vie moyenne de gens nés majoritairement avant 1930 et constatée aujourd’hui au moment de leur décès. Et ce, alors que s’annonce un acmé de civilisation comme jamais l’humanité n’en a connu. Déjà, la durée de vie en France ne progresse plus que d’un mois et demi par an (et non plus d’un trimestre). Aux USA - ce phare de la modernité - la tendance vient même de s’inverser : la durée de vie y a baissé de plus d’un mois en 2010 par rapport à 2009, du fait d’une dégradation générale de l’état de santé de la population, et bien que la mortalité infantile soit restée au plus bas [7]. La perte de 10 ans de durée de vie pour les hommes russes après la chute du mur est une pâle préfiguration de ce qui risque d’arriver demain. N’oublions pas non plus que la pollution chimique globale a épargné l’enfance des gens qui sont en âge de mourir aujourd’hui, et que la dégradation de la biosphère a des effets sanitaires cumulatifs dont le pire est donc certainement devant nous (cancers, maladies dégénératives, etc.).

Mais qui paierait nos retraites s’il y avait moins d’enfants ?

Réponse : les systèmes de retraite sont bien plus menacés par la déplétion en énergie que par le déséquilibre des classes d’âge ! Et puis, si la préservation des retraites exigeait à tout jamais une forte natalité, l’humanité, qui ne peut pas croître indéfiniment, serait dans l’obligation d’abolir les systèmes de retraites lorsque la population se stabilisera à neuf milliards (scénario de référence). À moins d’euthanasier les vieux ou de régler la question par une « bonne guerre » mondiale, solutions qui pour l’heure ne conviennent qu’à très peu de monde... Dès lors, pourquoi ne pas affronter le problème dès aujourd’hui en organisant un partage des richesses entre actifs et non-actifs qui ne repose pas sur la fuite en avant ?

Mais pourquoi ne pas attendre de « buter sur les limites », comme vous dites ? On pourrait ainsi se borner aux mesures qui s’imposent vraiment...

Réponse : les populations du Sud soumises aux pénuries de bois, d’eau et d’aliments, butent déjà sur les limites, mis à part une frange minoritaire de privilégiés. Et si nous bénéficions d’un répit dans le Nord, c’est bel et bien - et entre autres -parce que nous pillons le Sud (minerais, énergie, terres arables, aliments pour bétail...). Mais tout répit a une fin, et le propre des crises de ressources est qu’une fois leurs effets ressentis par tout un chacun, il est trop tard pour espérer les résoudre en douceur. Quand la faim s’est installée chez les Pascuans, la dévastation de leur île était trop avancée pour pouvoir enrayer l’écroulement de son potentiel de ressources sans chute de population. La dénatalité ne réduit les ponctions qu’après plusieurs décennies, au cours desquelles la dégringolade des ressources s’emballe. Lorsque la faim vous fait consommer toutes vos réserves de plantes comestibles, vous savez que vous vous privez de leurs semences, et donc d’avenir. Les régulations usuelles dans ces situations s’imposent alors à tous (famines, guerres, suicides, pandémies...), l’épilogue étant le « chacun pour soi » qui achève de ravager ce qui reste d’écosystème.

Il y a bian assez de catastrophe tueuses dans le monde pour ne pas y ajouter des réductions de natalité.

Réponse : La baisse de natalité ne « tue » personne ! Et les régulations naturelles n’ont qu’un effet minime sur notre nombre. Homo sapiens n’a heureusement plus de prédateurs, et sauf exception (Malaria, Sida,...), les pandémies infectieuses restent à peu près circonscrites. D’où d’ailleurs l’accroissement naturel de la population, qui de 2-3 millions par an au XVIIe siècle est passée à 50 million en 1950 et 80 millions en 2010. les décès dus aux catastrophes telles que le tsunami de 2004 au large de Sumatra (220 000 morts) ou le tremblement de terre haïtien de 2010 (240 000 morts) furent effacés (si l’on ose dire !) en un seul jour d’accroissement démographique, et les 60 millions de morts de la seconde guerre mondiale en moins de 15 mois. Plus significatif en revanche fut l’impact du mildiou de la pomme de terre dans les années 1845-1848. Aidé par l’attitude des colons britanniques, il fit mourir de faim un million et demi d’Irlandais (le tiers de la population) et émigrer un autre million, laissant le pays exsangue. Cet épisode tragique rappelle à qui l’aurait oublié que même dans l’Europe préindustrielle, une population peut s’effondrer par famine [8]. Et que si cette dernière prenait une ampleur planétaire, nul ne pourrait y remédier par une aide humanitaire extérieure ou un exode salvateur...

« Je ne suis pas nataliste, mais réaliste ! Je ne crois simplement pas qu’il soit possible d’amener les gens à décider d’avoir moins d’enfants. »

Réponse : pour être fixés sur ce point, encore faut-il essayer ! Pour l’heure, ce ne sont pas les familles les plus responsables, mais les plus nombreuses qui sont au tableau d’honneur de la République, et ce, indépendamment de leur capacité à assurer l’avenir de leurs enfants. Encore aujourd’hui, les Français sont exhortés à faire plus de deux enfants par des primes à la naissance et par une forte progressivité des allocations familiales et des parts fiscales [9]. Un peu partout sur terre, le discours ambiant se félicite de chaque embellie du taux de natalité, comme si le monde était gravement sous-peuplé. Alors que face au risque de saturer l’unique planète dont nous disposons, nous devrions au contraire encourager la décrue du nombre, et à tout le moins s’interdire de stimuler financièrement la natalité !

Sauf que la natalité défaille dans presque toute l’Europe. À ce train-là, l’humanité disparaîtra en moins d’un millénaire.

Réponse : bien avant de disparaître, et sauf tueries à grande échelle, la population aura des siècles devant elle pour réviser ses critères de natalité. Nul doute qu’à 200 millions (hypothèse d’école) sur une planète spacieuse et agréable à vivre, la pulsion reproductrice serait autrement plus ardente qu’à 9 milliards ! Nul doute aussi que le risque d’extinction pèse aujourd’hui de façon infiniment plus concrète et immédiate sur des millions d’espèces autres que la nôtre... Et que c’est de notre fait !...

C’est dans les pays pauvres que la natalité est excessive, pas en Europe où elle n’assure même pas le remplacement des générations.

Réponse : Ce n’est pas l’objectif du remplacement, mais celui de la décrue que l’urgence écologique met à l’ordre du jour. Et elle concerne tout le monde ! Les plus pauvres pour assurer leur socle alimentaire local dans un environnement préservé, et les riches parce que l’empreinte CO2, de chaque bébé né aux USA « pèse » 91 fois celle d’un bébé bangladais [10].

Mais un tel différentiel de natalité ne peut qu’exacerber l’émigration vers les pays riches, avec les crises de cohabitation qui en découlent.

Réponse : à qui la faute ? Qui réchauffe le climat commun ? Qui surexploite le sol, le sous-sol et les océans de toute la planète ? Qui a fait venir naguère de la main-d’œuvre immigrée quand ça arrangeait tout le monde ? Tout cela, il nous faut à présent l’assumer ! Si nous tenons à ce que les migrants puissent rester/retourner chez eux, une seule réponse juste et humaine est possible : accepter le partage planétaire et la frugalité comme sort commun de l’espèce. Le niveau actuel de nos aides n’est qu’une triste caricature de ce qu’il faudrait entreprendre en ce sens.

On ne peut rien contre le natalisme prôné par la plupart des religions.

Réponse : que ces religions invitent leurs ouailles à « croître et multiplier » est historiquement facile à comprendre, sinon à admettre : il s’agissait pour elles de prospérer plus vite que la concurrence. Mais leurs prescriptions datent d’une époque aux fondements totalement caducs. Bertrand de Jouvenel l’écrivait déjà, « nous n’habitons plus la même planète que nos aïeux : la leur était immense, la nôtre est petite ». Spolier ses propres enfants de leur avenir en s’accrochant à ces doctrines issues des tréfonds du passé trahit un manque avéré de rationalité et montrerait, s’il en était besoin, qu’à un certain niveau de détail, raison et croyance ne font pas bon ménage. Cela dit, nous n’avons pas le choix : il faut s’adresser à la raison, qui reste la seule voie démocratique praticable.

Un enfant sans fratrie n’est pas dans un bon environnement pour le sociabiliser et risque de devenir un enfant roi.

Réponse : aucune cellule familiale n’est condamnée à se fermer aux cellules voisines. Bien des solutions sont imaginables sur cette base — et pas seulement à charge des femmes — pour balayer cette objection.

Les mesures financières en faveur des familles nombreuses ne semblent pas avoir d’effet sur leur nombre d’enfants.

Réponse : si c’est vrai, on peut faire l’économie de ces mesures et rendre aux couples démographiquement responsables la part d’aide qui leur est volée. Et si c’est faux [11], le maintien de ces discriminations, en contribuant à maximiser la population (la faire croître, ou décroître moins vite), amplifie in fine la violence du choc à venir.

Vous voulez donc supprimer toute aide aux familles ?

Réponse : non ! Ce qui est en jeu n’est pas le volume global des aides destinées à faire face au coût des enfants dans le budget d’une famille. C’est l’énorme surprime donnée aux familles nombreuses, prélevée sur l’aide aux autres familles. La moindre des choses serait que les allocations soient les mêmes pour chaque enfant, or elles ne le sont pas. Ces aides ignorent le premier enfant, alors que c’est sans doute son arrivée qui génère le saut le plus significatif dans les dépenses du ménage (habits, chambre, chaussures, meubles, poussette, crèche, nounou...). La discrimination par les parts fiscales, parce qu’elle ne profite qu’à la moitié la plus aisée de la population, doit en revanche disparaître, quitte à transférer cette dotation sur le volume distribué équitablement en allocations familiales. Tout cela n’est bien entendu qu’un avis, à soumettre au débat démocratique.

Pour obtenir une dénatalité suffisante, il faudrait des mesures bien plus radicales, comme la dégressivité des allocations familiales et leur suppression au-delà du deuxième enfant.

Réponse : au seul vu de l’ampleur de la menace (rappelez-vous : chaque année, 75 millions d’humains en moins pendant 80 ans), vous avez raison. Mais une telle mesure aurait bien peu de chances d’être adoptée aujourd’hui dans une démocratie, même si elle ne concernait que les enfants à venir. Les choses peuvent changer si la conscience des périls progresse. Espérons, donc...

La meilleure politique contraceptive, dans tous les pays du monde, c’est l’éducation, en particulier celle des femmes.

Réponse : de quelle éducation parlez-vous ? Celle dispensée par les missionnaires dans les ex-colonies ? Celle des imams dans les régimes islamiques ? Ou celle des grandes écoles en France qui ont produit des générations d’élites productivistes et natalistes pondeuses de mesures du même nom ? Selon ce qu’elle enseigne, l’éducation peut être la meilleure et la pire des choses. Celle « des lumières », qui a permis les grands progrès humains depuis deux siècles, allait de pair avec l’émancipation des femmes, particulièrement en Occident et en Asie où leur accès massif au travail salarié a fait bien plus pour réduire la natalité que tous les discours en ce sens (ou en sens contraire). Le problème est qu’aujourd’hui les « lumières » sont loin d’éclairer tous les recoins du monde, que l’éducation est porteuse de valeurs très diverses et qu’elle ne garantit nullement l’accès aux moyens contraceptifs. Proposer la seule éducation pour maîtriser la natalité n’est donc qu’une dérobade. Une politique mondiale instaurant l’accès facile et gratuit au planning familial serait bien plus efficace à court terme. Selon les Nations unies, si toutes les femmes avaient les moyens de maîtriser leur fécondité, le nombre des grossesses non désirées se réduirait chaque année de 52 millions sur la planète [12] (à comparer à l’accroissement annuel de 80 millions en 2010) !

La réponse au problème démographique est avant tout dans le niveau de vie et donc dans une juste répartition des ressources entre le Nord et le Sud.

Réponse : on a vu pourquoi l’équité d’accès aux ressources s’impose en effet pour empêcher la généralisation de l’apartheid planétaire. Quant à la référence au niveau de vie, elle fait allusion au concept de transition démographique qui constate que le développement socioéconomique est toujours passé par trois phases : une baisse de la mortalité suivie d’un rebond démographique, et bien plus tard d’une baisse corrective de la natalité. Ce constat est certes globalement avéré, mais il interfère aussi avec les traditions culturelles. Dans les pays riches du golfe Persique par exemple, la natalité est restée forte malgré le développement économique. Mais surtout, au plan mondial, l’amélioration attendue de la transition démographique mènerait, au mieux, à un pic de population vers 2050, sous forme d’une longue stabilisation suivie d’une lente décrue. Un tel reflux de la natalité serait beaucoup trop lointain, limité et hypothétique [13] pour pouvoir prévenir l’effondrement inscrit dans les grandes déplétions de ressources, qui sont beaucoup plus proches de nous.

Dans les pays pauvres, avoir beaucoup d’enfants est la seule façon d’assurer une prise en charge des vieux jours de leurs parents.

Réponse : une des grandes conquêtes de la solidarité dans nos pays est d’avoir mutualisé cet effort en instaurant l’assurance vieillesse et les retraites. Leur extension à toute l’humanité n’est pas évidente, mais elle constitue la meilleure réponse à ce problème. Dans la mesure, bien sûr, où le déclin énergétique la permettra, une restriction qui s’appliquera hélas à tout ce que nous ferons, désormais...

L’exemple de l’État indien du Kerala montre que même avec 819 habitants au kilomètre carré, une population peut avoir un bon indice de développement humain (IDH) et une faible empreinte individuelle.

Réponse : c’est en effet un cas à méditer. Mais s’il était généralisable, toute l’Inde s’en inspirerait et elle ne le fait pas, entre autres parce qu’au Kerala, les conditions climatiques, sociologiques, historiques, pédologiques, etc., sont bien plus favorables. Il est par ailleurs fort douteux que les laudateurs occidentaux du modèle keralais soient prêts à accepter ce niveau de frugalité et d’entassement humain. Les bons taux d’alphabétisation du Kerala n’ont pas empêché sa population de croître de 9,4 % entre 1991 et 2001, ni d’émigrer en nombre vers les pays du Golfe. Un tel exode est-il soutenable ? Si les Keralais étaient moins nombreux, ils seraient évidemment plus à l’aise à tous égards dans leur propre pays, et leur empreinte carbone se réduirait sans nuire à leur « développement humain ». Mais surtout, que restera-t-il demain du modèle keralais en l’absence de pétrole ?

On ne pourra rien contre le natalisme tant que le moteur de la prospérité économique sera la fuite en avant par la croissance.

Réponse : c’est une évidence. Même avec 80 millions de consommateurs supplémentaires chaque année, le marché mondial n’arrive plus à absorber suffisamment de production pour satisfaire la boulimie des élites qui se trouvent réduites à des artifices financiers spoliateurs pour continuer à s’empiffrer. On imagine leur détresse dans un monde à un seul enfant par famille ! La conclusion évidente est qu’il faut changer de système au plus vite. Et accessoirement que l’antinatalisme est par essence foncièrement et très subversivement antilibéral...

Allez, avouez qu’au fond, vous n’aimez pas les enfants...

Réponse : joli paradoxe sur l’égoïsme. Qui aime le plus les animaux ? Celui qui tient à en avoir dans son appartement, ou celui qui refuse de les enfermer à vie et préfère aller les observer dans un milieu naturel préservé ? Qui aime le plus les enfants ? Celui qui veut en avoir beaucoup parce qu’au fond il n’aime vraiment que les siens, ou celui qui se préoccupe d’abord des conditions de vie que nous léguons à tous les enfants de la terre ? Le bon vieux précepte kantien trouve ici une application décisive : demande-toi toujours ce qui adviendrait si le monde entier agissait comme toi...


[120 heures de France 2, 3 janvier 2011.

[2WWF, « Rapport Planète vivante 2010. Biodiversité, biocapacité et développement », résumé disponible sur http://www.wwf.be/_media/WWF_LPR_20...

[3Cochet (Yves), Antimanuel d’écologie, Rosny-sous-bois, Bréal, 2009

[4Un objectif illusoire sans minerais métalliques.

[5J.Y. Cousteau avec Anne Sinclair : http://www.dailymotion.com/video/x5...

[6Lire sur ce point AUBERT (Claude), Espérance de vie, la fin des illusions, Mens, Terre vivante, 2006.

[8Les chiffres de ce paragraphe, tirés de l’INED, sont cités dans L’Enfermement planétaire, op. cit.

[9Comme par hasard, le fort « coup de pouce » apporté en sus des allocations familiales par la modulation des parts fiscales (une demi-part pour chacun des deux premiers enfants et une part entière par enfant à partir du troisième) n’est octroyé qu’aux familles de la moitié la plus riche de la population, celle qui paie des impôts directs. La discrimination par les parts fiscales n’est donc pas que nataliste : elle amplifie aussi les inégalités sociales.

[10« Nous serons 10 milliards d’êtres humains en 2100 », 8 mai 2011, http://ecologie.blog.lemonde.fr/201...

[11L’exception de la natalité française en Europe tend plutôt à accréditer cette hypothèse.

[12AUBIN (Jean), op. cit.

[13La transition démographique n’est censée faire son oeuvre que dans l’hypothèse où le développement basé sur la croissance économique actuelle se poursuivrait jusqu’en 2050, ce qui est hautement improbable sans pétrole.


Commentaires

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Une bouffée d’air frais
mercredi 1er juillet 2015 à 17h30 - par  Anne

Merci, chers messieurs, pour cette bouffée d’air frais dans les idées. C’est tellement évident que personne ne veut en parler. Que de personnes sont choquées quand on défend ces idées ! Surtout, d’ailleurs les tenants du néolibéralismes qui en profitent pour se porter en humistes pourfendeurs d’ennemis de la libeté.

L’émergence de la puissance économique chinoise s’est d’ailleurs faité également grâce au fait que l’enfant, n’ayant plus à partager l’héritage de ses parents, a pu plus de chance de participer au développement d’une classe moyenne.

Pour rappel, « une croissance infinie en milieu fini est le propre de la cellule cancéreuse ».