Notes sur l’organisation des collectifs démocratiques (4/4)

vendredi 21 novembre 2014
par  LieuxCommuns

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3 — Les nouvelles tâches (impossibles) de l’organisation

L’évolution des sociétés occidentales depuis une soixantaine d’années a toutefois profondément changé la donne et rend sujet à caution tout ce qui précède, sinon la totalité de notre propos. Car aux exigences propres à un travail politique qui tirerait bilan du XXe siècle s’ajoutent aujourd’hui les difficultés posées par l’effritement de nos sociétés, qui se traduisent très concrètement par des problèmes inouïs jusqu’alors jamais posés à un collectif politique.

La désocialisation générale

La solitude, ou plutôt l’isolement profond consubstantiel aux modes de vie occidentaux contemporains, donne au facteur socialisant de tout collectif une dimension démesurée : lorsque l’organisation politique devient le lieu de socialisation principal des individus, la dissidence équivaut à une quasi-mort sociale. A cet égard, l’exemple du PCF d’après-guerre est un cas d’école : parti de masse, il prenait en charge via ses structures (syndicales, culturelles, sportives, etc.) tous les aspects de la vie de ses militants et des habitants des municipalités qu’il administrait. Ce scénario est depuis rejoué — à plus petite échelle — par toutes les organisations gauchistes, tandis qu’on assiste aujourd’hui à un renforcement mutuel de ces mécanismes internes de conformisme souriant et de l’atomisation sociale qui ne cesse de s’étendre depuis un demi-siècle. On ne s’engage plus pour une cause, on s’intègre dans une vie collective dont l’objectif politique tend à ne devenir qu’un prétexte à la recherche d’une « communauté bienveillante ». Dans une société tout entière en voie d’infantilisation, phénomène rebaptisé « difficulté du vivre ensemble » par toutes les institutions affectées, de l’école à l’entreprise et de l’hôpital aux municipalités, l’organisation politique se voit elle aussi sommée, au nom de ses principes mêmes, d’accepter en son sein des individus dont la seule quête est celle d’un peu de chaleur humaine. Plus grave : ce qui fait défaut aujourd’hui, ce sont les règles mêmes de la vie collective, ce mélange profane de politesse, de don, de mesure et de courage, ces petits riens sans lesquels toute relation est impossible et dont l’évaporation en zones occidentalisées est cause de malentendus en série mais aussi d’extrêmes difficultés à s’orienter dans l’existence, dans l’engagement et dans la pensée même. C’est la non-acquisition, ou l’acquisition fort tardive, laborieuse et précaire de cette common decency qui rend très problématique toute démarche authentiquement politique, précisément sous-tendue par ce substrat pré-politique qui la rend possible [1] — que l’on a pu regrouper sous le terme de camaraderie.

La désorientation existentielle

Directement relié au phénomène précédent, celui de la désorientation existentielle n’en est pas moins patent. C’est l’insignifiance au niveau individuel et, pour ce qui nous intéresse, la désagrégation de la perspective de transformation sociale, qui n’oriente plus les attitudes, ne fait plus sens dans une existence. Certes, le mouvement révolutionnaire a toujours eu son lot de beaux parleurs, d’indécis, d’aventuriers, de profiteurs, d’arrivistes ou de gredins, mais ces tendances étaient contrebalancées par un engagement, même passif, du plus grand nombre, et qui n’était pas cérébral [2]. Avec un horizon politique qui s’estompe dans le brouillard du relativisme généralisé, l’individu ne va plus chercher chez les militants que des marchepieds : qui de l’inspiration pour une carrière universitaire, qui un espace pour épancher son pathos psychosexuel, qui quelques avantages auprès des services sociaux, qui un prétoire pour être enfin écouté, qui une famille de substitution, qui un laissez-passer pour sa conscience exigeante, etc. On nous trouvera durs ou hautains : c’est ne pas voir la spirale d’auto-apitoiement dans laquelle sont prises les populations occidentales (ou occidentalisées) repues et insatisfaites, jouissant de droits et de libertés que d’autres ont conquis de leurs taudis, pendant que l’autre moitié du monde crève littéralement de ne pas y accéder. Soit la démocratie directe est le régime d’un peuple responsable de lui-même, et en ce cas il y a à parler à des adultes capables de voir la réalité en face, soit il n’y a que démagogie sans fin. Mais reste-t-il de la place pour une organisation politique qui tiendrait ce discours — ou pour ce discours, tout simplement ?

La dislocation politique

Dernier aspect, justement, la dislocation politique et idéologique globale, ce démembrement qui plonge ses principales racines dans l’énorme mystification « communiste » et qui s’accélère sous nos yeux. Ce n’est plus seulement que le mot de révolution politique n’ait plus aucun sens sensé : ce sont les repères politiques républicains, socio-démocrates, conservateurs ou « capitalistes » qui volent en éclats. On pourrait se féliciter de cet avachissement final des vieilles lunes idéologiques mais c’est plutôt à leur vigueur hybride et leur renouvellement bariolé que l’on assiste, dans une joyeuse amnésie. Les appareils politiques sont à l’affût des spasmes d’une opinion elle-même déboussolée par quarante ans de gestion à court terme qu’aucun renouveau des luttes sociales n’est venu contrebalancer. L’éclatement et la confusion idéologiques sont tels, à « gauche » comme à « droite », qu’il est devenu impossible de rassembler un camp politique autour d’un corpus cohérent qui rende compte de la réalité. Les mots eux-mêmes doivent être longuement discutés pour recouvrir, éventuellement, un sens commun, sans cesse menacé. Envisager seulement de se former une opinion sur quelques sujets épuise déjà les réserves de patience et de réflexion de nos contemporains. Mais c’est surtout l’argumentation rationnelle qui est délaissée au profit des traits d’esprit et des lubies passagères. La simple recherche d’une vérité commune, même éphémère et transitoire, est vue comme une prétention totalitaire. De ce magma, il est plus difficile que jamais de prévoir les mouvements qui émergeront face aux chocs de la réalité, entre alliances improbables, retournements tactiques et dynamiques de fond. Dans ce contexte mouvant qui ressemble plus à une gérance « à l’orientale » qu’à ce que la modernité avait institué, l’échec d’une organisation politique ne signifie pas son fourvoiement, et ses éventuels succès devraient être appréhendés avec la plus grande circonspection.

Troisième partie

Ce qu’il est possible de faire,

ce qu’il sera (peut-être) possible de faire

Pour nous, et pour ceux qui partagent ces visées, l’engagement serait le même au sein de la société totalement immobile de la Byzance du Ve siècle ou au milieu des interminables guerres féodales. Mais les affects jusqu’ici attachés aux mouvements révolutionnaires ne sont plus de mise : ce que requiert aujourd’hui un courant ayant comme perspective finale l’autotransformation radicale de la société fait pâle figure à côté des frissons de l’émeutier, de l’emportement du tribun ou du panache du penseur. Il est question aujourd’hui de minutie, de recul, de sang-froid et, peut-être surtout, de patience. Depuis longtemps, nous avons dû faire le deuil de voir de nos yeux l’instauration d’une société autonome : il nous faut sans doute également faire celui d’un véritable courant qui porterait un tel projet. Peut-être celui-ci reviendra-t-il à la vie prochainement, nous n’en savons rien. Puissions-nous au moins contribuer à maintenir, ténu, ce fil invisible qui nous relie à ce trésor perdu des révolutions que d’autres, peut-être, renoueront à leur façon.

1 — En période froide

Essayons de ramasser en quelques lignes les points évoqués précédemment, ou qui en découlent logiquement, et qui ont trait aux tâches d’un collectif politique, qu’il soit de type intellectuel, militant, expérimental ou plus probablement hybride, lors des périodes historiques de reflux, de latence.

S’associer

Quelle que soit l’activité première d’un collectif, il nous semble que la forme associative (déclarée ou non, peu importe), avec son esprit hérité du mouvement ouvrier et anarchiste, soit aujourd’hui la moins stérile, comparativement à celles du réseau, du groupuscule ou du groupe affinitaire. Se regrouper librement autour d’un projet concret permet de mesurer précisément si le travail collectif assure bien cet effet démultiplicateur de l’effort individuel, et d’y ramener sans cesse les égarements narcissiques et les vertiges nombrilistes. Cette forme semble également la plus propice à une approche désidéologisée de la politique : loin des certitudes tranchantes de l’avant-garde, les positions affirmées peuvent légitimement s’enraciner dans le désir des participants, et plus aisément s’exposer au doute provoqué par la libre discussion et l’expérience. Naturellement poreuse au monde social, l’association semble le lieu approprié pour repenser l’activité politique sur les décombres du XXe siècle. Enfin, structure à la fois circonscrite et ouverte, elle peut plus aisément s’offrir à l’analyse interne, fonctionner sur la base d’assemblées démocratiques et élaborer une loi collective. Cette dernière ne peut être appliquée avec discernement que si elle est scrupuleusement respectée et si, en premier lieu, le principe princeps « on fait ce qu’on dit, on dit ce qu’on fait » vaut, et vaut pour tous.

Faire trace

Sans doute est-ce là la première des tâches : faire en sorte que notre activité, si maigre soit-elle, laisse une trace pour que ceux qui le voudront en tirent ultérieurement profit. Ce que les marxistes ont cru mouvement irrépressible de l’histoire, essence du prolétariat, ce n’était « que » l’expérience transmise par le peuple au cours des deux siècles où il a été l’acteur principal de la vie politique, transmission de bouche à oreille, de génération en génération, de milieux en milieux, de région à région, une assimilation des vécus des pères et des mères, une cumulation des héritages, une confrontation, un recoupement, des bilans. Quel contraste avec les cinquante dernières années où l’on dirait un fait exprès que, dans leurs pratiques militantes, les enfants répètent les erreurs de leurs parents, pourtant certains de faire table rase, puis se résignent — un nombre croissant commençant d’ailleurs par la fin. Une organisation politique ne peut faire et dire que pour ceux qui veulent, et peuvent encore, entendre et voir, mais aussi pour ceux qui viendront, peut-être, plus tard.

Élaborer un projet de société

De l’autre côté, le lien avec l’histoire passée est à la fois nécessaire et délicat : sa connaissance enferme souvent dans ses schémas tandis que son ignorance, quelquefois volontairement entretenue, destine à sa répétition. Il y a pourtant à revivre avec cet héritage, non par passéisme ou par érudition, mais parce qu’il n’y a que de là que le désir d’émancipation peut rencontrer ses réalisations passées, ses victoires éclatantes comme ses échecs patents. Ce recul doit permettre de rattacher les activités politiques collectives à un projet de société cohérent, dont la discussion est une dimension essentielle au sens donné aux actes et aux mots. C’est ce projet qui peut aimanter la vie collective et s’en nourrir en retour, permettant l’orientation minimale, la lucidité et l’affirmation de valeurs et de principes discriminants quant à ce qui doit être fait et dit et ce qui ne doit, ne peut pas l’être ; ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Ce projet, en dernière analyse, est l’identité politique du collectif [3], qui doit être explicitée, revue, corrigée, étendue au plus grand nombre, et doit servir de critère dernier quant à l’analyse générale de la société et de ses évolutions.

Analyser la réalité

Loin des grilles de lecture gauchistes, anarchistes ou postmodernes qui figent la réalité sociale dans des catégories établies une fois pour toutes, il y aurait à interroger à nouveaux frais les phénomènes sociaux en utilisant différentes échelles de temps et d’espace : décortiquer les processus en cours, les retournements d’opinions, les courants profonds, les épiphénomènes comme les constantes. L’exercice est périlleux mais indispensable : il ne s’agit pas de faire de la sociologie de salon, mais d’appréhender et d’interpréter le réel, aussi dérangeant soit-il, pour comprendre le sens de la marche du monde comme le sens de l’activité propre au collectif. Trois points nous semblent particulièrement importants : en premier lieu, bien entendu, l’attention portée aux nouvelles formes politiques qui émergeraient éventuellement en étant porteuses de la reprise, sans doute timide et hétéroclite, du projet d’autonomie. Le deuxième point en découle : c’est l’identification des faux-semblants, des mouvements corporatistes et lobbyistes, des pseudo-subversions, des courants démagogiques et mystificateurs, des manipulations et des récupérations. Enfin, d’une manière plus générale, la critique sans relâche des idéologies, du principe même de l’idéologie, de la fabrication et du recyclage des mythes qui font obstacle à l’émancipaion individuelle, groupale et collective. C’est la description méthodique des erreurs, des errances, des échecs, comme de la dégénérescence ou de la récupération.

Accompagner les luttes et expériences existantes

Mais l’activité politique n’a de sens qu’en étant reliée directement aux expériences de terrain qui dépassent le cercle du collectif : c’est là que peut se former un milieu qui reprenne et développe une véritable culture démocratique, une autoformation des uns par les autres au sein d’une contre-société qui sache ne pas se refermer sur elle-même. Suivre, encourager, aider, participer et, lorsque c’est possible, provoquer des initiatives non affiliées dont les objectifs sont partagés, participe du travail à effectuer si cela ne se limite pas à une aide humanitaire acéphale : il y a au contraire à y intervenir, c’est-à-dire à en faire des lieux d’élaborations communes par la confrontation des expériences, des pratiques, des conceptions, des projets.

C’est cette praxis, dialectique profonde de la théorie et de la pratique, qui permet de lutter contre les phénomènes de clôture que rencontre inévitablement tout collectif, en provoquant cette agitation permanente qui lie idées et actions.

Provoquer la naissance d’autres collectifs

Ces trois derniers points sont intimement liés en principe, comme ils l’ont été réellement dans l’histoire lors des périodes de bouillonnement politique. Mais cela ne se fera pas au moyen du fantasme de l’unité spontanée ou sous la férule d’un Parti unificateur et recruteur : il doit être possible de travailler à l’émergence de collectifs autonomes avec lesquels entrer en correspondance, en dialogue, en coopération et en concurrence. La forme démocratique est celle de la pluralité et l’intelligence collective émerge de la multiplicité. Mais la collaboration possible entre groupes n’est pas un appel à la complaisance ou à la fausse naïveté : ici encore doivent prévaloir le partage d’un projet, l’exigence de pensée et la lucidité pratique.

2 — En période chaude

En période de grande agitation sociale [4], l’essentiel de l’activité politique décrite peut s’organiser selon trois moments, qui synthétisent l’expérience historique de luttes pour la démocratie directe. Chacun vise la reconstitution d’une société par sa base.

a) Stimuler les rassemblements

Il s’agit, partout, d’encourager la discussion tous azimuts, de provoquer des rassemblements, la formation de lieux de délibération collective permanente. Les enjeux sont évidents : d’abord et avant tout reconstituer une socialité qui donne à l’individu le courage de s’affirmer en tant que tel et de faire sien le sentiment de l’intérêt général ; ensuite recréer un corps politique, c’est-à-dire faire advenir une collectivité capable d’élaborer, de confronter et d’évaluer ses opinions et ses mises en actes indépendamment des circuits médiatiques ; enfin poser les bases stables d’un nouveau régime, étant entendu que la disparition de ces dispositifs de délibération d’un peuple signe ipso facto la fin du projet de souveraineté populaire.

De manière complémentaire, il y a à combattre l’influence des rumeurs, des idéologies et des discours creux, à entraver la formation des rassemblements corporatistes, l’influence des lobbies et des mafias, à empêcher l’instauration de communautarismes ethnico-religieux.

b) Tendre à l’autogestion

Les collectifs populaires partout constitués doivent pouvoir prendre en main l’organisation matérielle de leur quotidien indépendamment de tout pouvoir central. Progressivement et autant que possible, la gestion du ravitaillement de tous, de la sécurité des biens et des personnes, de l’information, de l’énergie, du logement ou du travail peuvent relever, de fait, de la souveraineté des assemblées locales. Il y a donc à accompagner le redémarrage de la vie économique et politique, ou plutôt sa réinvention, par une ré-institution au plus près des gens, faisant valoir partout l’intérêt commun contre toute tentative de constitutions de microféodalités incontrôlées. Le travail de coordination à tous les niveaux est donc primordial.

c) Faire accoucher d’institutions

Ce que vise un collectif pour la démocratie directe c’est l’instauration d’un régime constitué de pouvoirs légitimes et contrôlés sur une base à la fois locale et professionnelle : les Communes peuvent en devenir l’échelle légitime, s’associant en Fédérations. Les assemblées souveraines en représentent le socle, regroupant toutes les personnes concernées et formant des organes de lutte comme des lieux d’exercice du pouvoir. C’est donc tout particulièrement en leur sein que doit s’instaurer un pouvoir populaire d’information, de délibération et de décision par l’instauration de procédures spécifiques : mandats impératifs, rotation des tâches, tirage au sort, reddition des comptes, etc.

Les collectifs en assemblée générale

Détaillons brièvement ici ce que pourrait être concrètement une relation possible entre des organisations politiques et le reste de la population en période chaude. Le problème principal peut se formuler ainsi : comment éviter l’imposition d’une doxa particulière par un groupe ou un autre ? Ou, à l’inverse, comment éviter l’illusion d’une autodissolution de tous les collectifs constitués dans le mouvement général ? La question a été posée lors du Mouvement des Places en Grèce [5], face aux groupuscules stalino-gauchistes qui voulaient faire accepter par l’assemblée la participation des porte-parole de leurs microbureaucraties. La seule réponse alors trouvée est que les assemblées sont des lieux d’élaboration commune dans lesquels chacun ne s’engage qu’à titre individuel, avec son expérience et ses convictions mais en aucun cas en tant que membre mandaté d’un groupe extérieur à l’assemblée. C’est ce type de posture qui permet à chacun de garder le contrôle sur l’organisation et la direction générale du mouvement. Cet exercice conjoint de la critique argumentative par l’assemblée d’un côté, par les collectifs politiques de l’autre, et les individus non affiliés permet de freiner la formation de discours clos sur eux-mêmes. Ce cas de praxis laisse entrevoir la position globale que peut prendre un collectif lors d’un mouvement de grande ampleur et, par ce biais, ce que pourrait être, dans une société fonctionnant en démocratie directe, la relation entre la collectivité politique et des groupes constitués en son sein, sans que ne resurgisse la formation de partis, c’est-à-dire d’organisations prétendant à la direction globale.

Des questions sans réponses

Ces quelques remarques rapides sur les tâches d’un collectif en période froide comme en période chaude ne sauraient être conclues sans évoquer ce qui pourrait être le critère ultime présidant à l’action comme à la réflexion, et permettant à quiconque de reconnaître une démarche authentiquement démocratique : nous voulons parler de l’habitude de poser des questions sans réponses. A rebours de tous les réflexes politiciens et démagogiques qui consistent à faire miroiter une Solution qui n’est qu’un appel masqué à la délégation de pouvoir sous forme de plébiscite, et au grand désespoir du quidam qui ne cherche plus aujourd’hui que l’embarras du choix, viser l’instauration d’un pouvoir populaire ne peut se faire qu’en formulant des interrogations ouvertes auxquelles seul le peuple peut apporter des réponses. Il ne s’agit pas de fausse modestie, de mauvaise maïeutique ou de procédé rhétorique mais de la réalité : la complexité des problèmes qui se posent à toute société impose qu’ils ne puissent être résolus, et non pas différés, que par l’association libre de toutes les volontés qui la constituent.

Voilà formulé le principe de base de la démocratie directe, et résumé le rôle fondamental d’une organisation politique cherchant son instauration : permettre à chacun de prendre ses responsabilités, c’est-à-dire rendre tangible l’accession de tous à la véritable liberté.

***

Ce texte lui-même est une longue interrogation sans réponse. Pendant des siècles, des gens se sont regroupés pour faire advenir des sociétés au sein desquelles l’individu serait un être capable de décider à égalité avec ses semblables. Cette époque se caractérisait par une délicate alchimie historique qui voyait des sociétés former spontanément des individus travaillant à sa radicale transformation sociale et politique comme à leur propre émancipation. Caractéristique occidentale fascinante que les marxistes ont déguisée en mécanique inéluctable du dépassement historique, mais que l’on sait maintenant reposer sur un substrat anthropologique précaire et aujourd’hui laminé. Car cette phase historique semble close, sans que rien de désirable ne semble lui succéder. Les relations entre la personnalité contemporaine, à la fois autocentrée et hyperconnectée (ou l’inverse), et la société, plus conformiste et fragmentée que jamais, sont telles que l’on est en droit de se demander si le temps des collectifs n’est pas révolu. Peut-être les secousses qui s’annoncent et qui mettront fin au monde tel qu’on le connaît, alors que l’on pensait l’histoire achevée, nous feront-elle retrouver, d’une manière ou d’une autre, les principes de l’action et de la pensée collective.

Collectif Lieux Communs
Décembre 2013 — avril 2014


[1Sur l’extrême difficulté du travail collectif pour ce nouveau type anthropologique, cf. R. Sennett « Le moi non coopératif. Psychologie du retrait » in Ensemble. Pour une éthique de la coopération, p. 235.

[2N’importe quelle lecture honnête du moindre soubresaut de ce siècle oublié qu’est le XIXe, par exemple, rend évident ce qui passe aujourd’hui pour une mythologie nostalgique — par exemple, sur les journées de février 1848, La première résurrection de la République, de H. Guillemin, Gallimard 1967. Sur le siècle précédent, cf. La foule dans la Révolution Française de George Rudé, 1959 (1982, Maspero).

[3Sur le sujet, cf. notre brochure Malaise dans l’identité..., op. cit.

[4Ces points seront repris essentiellement, mais sous un angle différent, à la fin du texte « Ce que pourrait être une société démocratique », brochure 20 ter.

[5Cf. « Récit d’un participant sur la place Syntagma » & « Les assemblées générales de Syntagma : Structure et fonctionnement » dans Le mouvement grec pour la démocratie directe, op. cit.


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