L’autogestion de la mystification

C. Castoriadis : extraits de “Illusion et vérité politiques"
jeudi 5 février 2015
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G. Fargette, Le Crépuscule du XXe siècle, n°27-28, avril 2014, paru sous le titre « C. Castoriadis : extraits de “Illusion et vérité politiques » avec l’introduction suivante :

Les deux pages de citation qui suivent, rédigées en 1978-1979, n’ont été publiées que récemment (C. Castoriadis, Quelle démocratie ?, tome 2, pp 25-39, éd. du Sandre). Elles étaient destinées à faire partie d’un ouvrage “Illusion et vérités politiques", qui aurait constitué la seconde partie de “Devant la Guerre”, et porté sur le régime des sociétés occidentales. Elles réunissent une série de remarques implacables sur les techniques du mensonge politique moderne, qui ont particulièrement cours dans cette Gauche fondamentale dont les défauts transcendent les divisions partisanes. On ne peut que constater aujourd’hui à quel point ce substrat mensonger a survécu à l’Union soviétique et à son immense cortège de falsifications. Cette Gauche fondamentale persiste à escamoter le moindre bilan. Ses discours de façade se tortillent dans un monde qui lui échappe, mais sa méthode du mensonge industriel survit, imperturbablement, se perfectionne et constitue aujourd’hui la référence de tous les appareils de pouvoir contemporains, notamment de cette pieuvre médiatico-politique qui prend aujourd’hui de plus en plus l’ascendant sur les squelettes résiduels des partis politiques. Malgré leurs 35 années d’ancienneté, la pertinence des remarques reproduites ci-dessous est remarquable.

(...) ce que l’on appelle aujourd’hui la Gauche est, extérieurement, l’héritier de mouvements et de courants qui s’étaient voulus, et avaient effectivement été jusqu’à un certain point, les protagonistes de la clarification, de la dénonciation des mensonges du pouvoir, du dévoilement des mystifications, de la lutte pour la vérité sociale et politique. Au départ, la Gauche a dénoncé, démystifié, éclairé. Au bout de sa carrière, elle est devenue, dans tous les pays, arracheur de dents politique.

Mais, dira-t-on, et la Droite, ne ment-elle pas ? Oh que si. Mais la Droite ment simplement au premier degré. Ses mensonges, presque toujours des secrets de Polichinelle, sont sans intérêt : ils sont, pour ainsi dire anecdotiques. Quel intérêt véritable de savoir si c’est le député X ou le ministre Y qui a reçu tel pot-de-vin pour telle affaire, ou qui est de mèche avec le groupe industriel Z — puisque de toute façon tout le monde sait ou soupçonne comment se font les affaires ? Elle a, du reste, commencé sa carrière historique avec une franchise remarquable, proclamant ouvertement qu’en somme les pauvres devaient rester à leur place dans un ordre social fondé sur la volonté divine ou la nature des choses. Elle a continué en disant clairement, pendant longtemps, qu’elle ne voulait pas de la réduction de la journée du travail, de l’élévation des salaires, des allocations de chômage ou de l’engagement de l’État concernant le plein-emploi. La Droite a organisé, et continue d’organiser, la tromperie sur les faits — et sur les arguments : elle a effectivement construit (ses “idéologues” ont construit) à partir d’un certain moment, d’immenses échafaudages de justification et de “rationalisation” de l’état de choses existant, qui comporteraient, bien évidemment, aussi bien des embellissements de la réalité et des silences calculés que des extrapolations, des prolongements illusoires (ou pas tellement illusoires : cela dépend du niveau de profondeur de la critique) de certaines tendances réelles : le “progrès”, en somme. Pas tellement illusoires : car du “progrès” conçu comme le conçoivent, identiquement, la Droite et la Gauche, il y en a eu abondamment depuis 1848. Mais la Droite ne ment pas sur ses objectifs : la conservation et l’aménagement du régime existant. Et qui dit conservation, dans les conditions de l’univers capitaliste, dit : aménagement, transformation, réforme perpétuelle. La conservation stricto sensu, le maintien des choses rigoureusement en l’état où elles sont, est évidemment, depuis longtemps, la forme la plus pure de l’utopie. Aussi bien la Droite est-elle nécessairement réformiste. Même lorsqu’ils continuent — rarement — à s’intituler conservateurs, ses partis ne le sont pas, plus exactement ils ne le sont que dans la mesure où, aujourd’hui, conserver implique de réformer constamment.

Si l’on veut être plus explicite et spécifique, l’on remarquera que la Droite a été contaminée par la Gauche — après la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est que depuis lors qu’elle n’ose plus se présenter pour ce qu’elle est, et que presque personne ne se dit plus “de droite”. Depuis une trentaine d’années, la Droite rénovée et “sociale” a elle aussi appris le maniement des nouveaux instruments démagogiques. Mais là encore, elle ment moins, si l’on peut dire. Car, d’une part, elle ne présente pas les réformes qu’elle promet comme devant conduire à une changement radical de la condition humaine. Et, d’autre part, elle accomplit effectivement, la plupart du temps, des réformes. Plus même : souvent, elle commence par affirmer que telle disposition serait irréalisable ou ruineuse — et finit par l’appliquer elle-même quelque temps après.

(...)

Différences analogues au niveau de la population divisée. Les partisans de la droite n’ont guère d’illusions ; s’ils en ont, c’est gratuitement et à tort, car ils n’ont aucun besoin d’avoir des illusions. Il leur suffit d’ajouter, à la description la plus exacte de l’état de choses existant, le jugement : c’est le seul possible, ou : c’est le moins mauvais possible. Jugement que l’on ne pourrait pas qualifier de faux : sa seule réfutation véritable serait l’instauration d’un autre état de choses dont ils admettraient, après expérience, qu’il est préférable. Sur ce terrain, l’électeur le plus humble de MM. Giscard et Chirac peut se retrouver, plein d’orgueil, en compagnie de M. Raymond Aron ou des “nouveaux philosophes”. Lui montrerait-on que ses chefs politiques mentent et trichent ? Il pourrait répondre — et là encore, il se retrouverait dans la compagnie d’une pléiade de grands penseurs de la chose politique — qu’une société ne peut pas exister sans une quantité de mensonge vital, que les démocraties occidentales minimisent cette quantité, que leur organisation comprend les correctifs indispensables, les checks and balances — les butées et les contrepoids — qui empêchent le mensonge d’aller trop loin. (...)

Mais les partis de Gauche ne peuvent exister un instant sans prétendre qu’ils sont et qu’ils veulent autre chose que ce qu’ils sont et qu’ils veulent, sans raccommoder constamment les mailles qui filent entre leurs fictions et la réalité, sans sécréter continuellement du fil de fiction additionnel. Et personne ne peut être partisan de la Gauche sans avoir dans la tête à la fois une nébuleuse d’illusions et un appareil indescriptible de fabrication de simulacres. Car ici aussi, comme dans tous les secteurs de la société moderne, existe la même contradiction fondamentale. Les partis de Gauche voudraient leurs partisans enthousiastes et passifs dans l’abrutissement — autant que patrons et managers voudraient l’ouvrier enthousiaste et passif à l’égard des instructions de production. Mais, de même que l’industrie moderne ne pourrait fonctionner une heure si les ouvriers s’appliquaient vraiment à faire tout ce qu’ils sont censés faire et rien que cela, les partis de Gauche s’effondreraient rapidement si leurs partisans étaient complètement passifs dans la réception de l’abrutissement. Pour que l’illusion moderne de la Gauche marche, il faut que le partisan de la Gauche coopère activement à sa propre mystification, y mette du sien, pallie les contradictions flagrantes et les stupidités manifestes de la propagande des partis, s’invente des raisons et des rationalisations, bref : participe. Dans un domaine du moins, on aurait tort d’accuser les partis de Gauche d’être hypocrites lorsqu’ils parlent d’autogestion : ils font ce qu’ils peuvent pour encourager l’autogestion de la mystification, l’auto-mystification de leurs partisans. Impossible, en effet, pour ceux-ci d’être simplement nourris par les mensonges de leurs Partis à l’état cru ; il faut encore qu’ils les métabolisent, il faut aussi et surtout qu’ils transforment périodiquement leurs propres organes de métabolisation, car la nature de la matière première change. On doit constater que, malgré leur étonnante inventivité et créativité, ils auraient difficilement pu, au-delà d’un certain point, continuer de remplir cette tâche surhumaine sans le secours vital d’une foule d’enzymes d’une grande variété occupant les sites successifs de la chaîne métabolique qui va du cerveau des Partis au cerveau des électeurs : les Intellectuels de Gauche, grands, moins grands et tout petits.

L’auto-dénonciation de la Gauche

Le phénomène est d’autant plus frappant que le partisan de la Gauche n’a besoin d’aucune source hétérodoxe pour s’apercevoir que ses chefs lui mentent constamment : il lui suffirait de les croire vraiment pour qu’il lui devienne impossible de les croire. Plus généralement, que la Gauche passe sa vie à mentir, et ses partisans la leur à se persuader qu’ils ne sont pas cocus ou qu’ils ne le seront plus à partir de demain, n’a besoin d’aucune démonstration se référant à autre chose que le discours même de la Gauche, d’aucune considération externe, d’aucune confrontation avec la réalité impliquant interprétation de celle- ci. La Gauche elle-même le dit : il suffit de mettre ensemble ce qu’elle dit aujourd’hui et ce qu’elle disait hier, ce qu’elle dit ici et ce qu’elle dit là-bas, ce qu’elle dit à tel propos et ce qu’elle dit à tel autre propos. Si la Gauche dit vrai, alors la Gauche ment. Elle se dénonce constamment elle-même.

(...) toute la Gauche occidentale ment - qui a toujours présenté aussi bien la Russie que la Chine comme des pays socialistes, et continue de le faire [en 1978, NdCrépuscule]

(...) aussi bien l’amnésie systématique (la scotomisation sélective du passé) que le refus de regrouper les phénomènes pour en éclairer la signification (l’isolation) jouent un rôle décisif parmi les mécanismes de l’illusion de la Gauche.(...).

En dénonçant le “stalinisme”, les néo-staliniens se dénoncent eux-mêmes, et plusieurs fois plutôt qu’une. Une première fois, comme ayant été les agents et les instruments, pendant des lustres, de la propagation de la plus monstrueuse mystification de l’histoire. Une deuxième fois, pour autant qu’ils ne font, et ne peuvent faire, aucune analyse et aucune critique de leur propre rôle ; ils n’offrent que “l’excuse” d’avoir été “trompés” — excuse encore plus accablante, car la conséquence immédiate en est qu’une “direction de la classe ouvrière” qui a pu être “trompée” pendant si longtemps et sur un tel sujet, et présenter l’assassinat en masse comme le socialisme, est disqualifiée à jamais. Une troisième fois, par ce qu’ils disent et ne disent pas, maintenant, sur ce qu’est maintenant la Russie, par le brouillard qu’ils essaient de maintenir sur la question de la nature du régime social de ce pays qu’ils continuent en fait de présenter comme “socialiste” tout en promettant que leur “socialisme” serait différent.

De même, les socialistes français laissent entendre aujourd’hui qu’ils se désolidarisent du passé de la SFIO sans s’en être jamais expliqués, ni désigner ce qui, hors leur bonne volonté, les empêcherait d’en reproduire, en la modernisant, l’histoire.

(...)

L’intellectuel est, lui aussi, un individu dans la cité. Pas plus — et pas moins. Il se trouve aussi qu’il a un métier, qui est plus ou moins qu’un métier. Il se veut, il s’est voulu souvent (surtout en France) sauveur de l’humanité — ce qu’il n’est pas (...). Or il se veut maintenant tout à fait irresponsable — et il entend par là exactement ceci : le droit de proclamer, chaque matin, sur le ton le plus terroriste, la vérité définitive et sans appel — quitte à en proclamer une autre et la contraire le lendemain, quitte à traiter de terroriste qui ose lui demander quel rapport il y a entre ces successives vérités absolues.

Être intellectuel est aussi un métier — et ce métier comme tout autre a ses règles, son honneur et son éthique ou déontologie. Ces règles, cet honneur, cette éthique, l’intellectuel lui-même les exige lorsqu’il a recours aux autres corps de métier. (...)

La démocratie n’est possible que dans un certain milieu social immatériel — et du reste, effectivement, indéfinissable, —, un milieu de responsabilité et de vérité. La vérité est l’affaire de tous. Mais la formation des individus, dans une société moderne, leur paideia, se fait aussi et surtout à travers les écrits et les discours des “intellectuels”. Leur responsabilité est d’autant plus lourde que, précisément, il n’y a pas de “règles de l’art” établies, comme il y en a, à chaque étape de son évolution, pour la médecine (...). C’est (...) précisément parce qu’il n’y a pas de règles de l’art de penser établies et que, trivialités mises à part, il ne peut pas y en avoir, parce que la vraie pensée est créatrice ; c’est précisément pour cela qu’à la fois les quelques règles minimales d’honnêteté professionnelle sont ici à respecter encore plus scrupuleusement qu’ailleurs, et surtout que le seul lest possible, c’est l’auto-contrôle le plus sévère, le travail interne, l’exigence propre de la pensée de se rapporter aussi bien à ce qu’elle peut savoir des faits que surtout à elle-même. (...) Seul moyen : contrôler, autant que faire se peut, son passage d’une conviction à une autre.

C’est là le métier de l’intellectuel — et c’est ce qui se perd aujourd’hui à vitesse effrayante, avec la complicité des médias, avec la disparition de la critique, avec la disparition d’un milieu social qui soit à l’affût d’autre chose que du dernier vent de la mode, avec la prolifération de la publication qui annule en fait l’écriture. C’est là aussi sa responsabilité historique et sociale — car l’irresponsabilité, c’est le terreau et le fourrier du totalitarisme.

(suit un développement sur la transformation qualitative du mensonge en politique, caractéristique de l’époque “contemporaine”, depuis 1914 jusqu’à aujourd’hui, Le Crépuscule)


Commentaires

L’autogestion de la mystification
vendredi 30 septembre 2016 à 12h50

En complément, et en écho à ce texte, on pourra lire « Le naufrage de la gauche » de Jacques Ellul, écrit en 1975, dont voici quelques extraits :

« La gauche est devenue aussi mensongère et hypocrite que la bourgeoisie parce qu’elle continue à proclamer sa vertu, la défense des pauvres. Elle continue à s’affirmer comme le représentant des classes misérables. Mais elle ment. Elle défend et soutient exclusivement ce qui peut la servir, ceux qui sont utilisables soit pour sa propagande, soit pour l’action directe. Elle utilise les pauvres exactement comme le capitalisme. Elle les exploite. Elle les fait marcher sans leur dévoiler ses vrais objectifs. Elle leur ment jour après jour. » « On n’avait pas en 1936 ou en 1945 le droit de dire que le communisme stalinien était une dictature sanguinaire et que les camps de concentration y étaient équivalents à ceux du nazisme. On n’a pas le droit aujourd’hui de dire que la Chine est une dictature de fer et que les camps de concentration y sont florissants. Chutt… cela servirait les ennemis de la révolution. La gauche est engagée jusqu’au cou dans le mensonge. Elle ne représente en rien les pauvres. Elle ne les défend en rien. Elle a substitué pour eux, à l’illusion religieuse du paradis céleste à venir, l’illusion politique du paradis terrestre à venir. La gauche est l’exact équivalent de l’Église bourgeoise du XIXe siècle, à l’égard des pauvres. Elle en présente les mêmes caractères et mérite le même mépris. Parmi les pauvres, exactement comme pour les bourgeois chrétiens du XIXe siècle, il y a les bons pauvres, ceux qui marchent dans la combine, ceux qui sont les bons moutons de la révolution, ceux dont la situation peut être exploitée comme facteur de propagande. Et puis les mauvais pauvres, ceux qui refusent, dans un régime communiste, de se trouver bien ceux qui se révoltent à tort et à travers simplement parce qu’ils sont malheureux et sans tenir compte des plans de la révolution mondiale, ceux qui représentent des valeurs et une culture traditionnelles. Tous ceux-là il faut simplement les réprimer, les refouler. » « Il est vrai que la gauche ne prétend plus le moins du monde être révolutionnaire. Elle a enterré la révolution, et s’apprête paisiblement à occuper le pouvoir pour continuer. Mais il faut aller plus loin. Non seulement elle n’est plus révolutionnaire, mais elle occupe maintenant un rôle tout à fait précis : sa fonction dans la société moderne est de bloquer la révolution. La gauche, des radicaux jusqu’au PC, PSU compris, a reçu délégation tacite du corps social entier pour que la révolution ne puisse pas avoir lieu. Les meilleurs gardiens de l’establishment ce sont les partis de gauche et les syndicats. Pensez donc, si ces partis arrivent au pouvoir ce ne peut être que grâce au jeu des institutions mêmes ! Comment ne les garderait-on pas avec le plus grand soin ? Bien entendu, je ne dis pas qu’il y a une connivence explicite, et une formulation claire de ce rôle. Les bourgeois font toujours semblant d’avoir très peur du PC. Mais combien il est rassurant, ce brave PC ! Il ne fait plus peur à personne, et la bourgeoisie sait très bien que l’on pourra dorénavant s’entendre avec lui. Il faut seulement avoir l’air d’avoir peur pour que l’idée de son opposition et de sa révolution soit «  crédible  », c’est-à-dire pour que les forces de révolte qui existent dans la société puissent être fixées, catalysées, bloquées sur le PC et de ce fait ne s’exercent pas en tant que forces de révolte, ailleurs, sur un autre point et de façon incontrôlable. La gauche est le grand paratonnerre anti-révolutionnaire. »