Y a-t-il une vie après le libéralisme ?

 2008

Entretien avec Aude Lancelin (nouvel Observateur) à l’occasion de la sortie de « L’Empire du moindre mal », Climats, 212 p.

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Le Nouvel Observateur. - II n’y a pas de parti unique en France, mais il y a déjà une « alternance unique », écrivez-vous. La gauche, autant que la droite, repose sur une pensée libérale, selon vous, en passe de détruire l’idée que quiconque peut se faire d’un monde vivable. Si solution il devait y avoir, elle ne pourrait tenir que dans une « rupture » avec l’idéologie de la croissance... Que répondez-vous à ceux qui discréditent d’emblée ce genre de perspective en agitant le spectre des idéologies meurtrières du XVIe siècle ?

Jean-Claude Michéa. - Le projet libéral, comme forme la plus cohérente de l’idéal moderne, est né de la nécessité de trouver une issue politique aux effroyables guerres civiles de religion qui ont dévasté l’Europe du XVIe et du XVIIe siècle. D’où la méfiance bien compréhensible des libéraux envers toutes les « idéologies du Bien », de même que leur désir de croire en une société axiologiquement neutre, gouvernée par les seuls mécanismes impersonnels du Droit et du Marché. Le problème, c’est qu’en décidant d’évacuer ainsi toute référence à des valeurs morales partagées on élimine aussi ce qu’Orwell appelait la common decency, c’est-à- dire ces vertus humaines élémentaires que sont, par exemple, la loyauté, l’honnêteté, la bienveillance ou la générosité.

Or ces vertus, qui s’enracinent depuis des millénaires dans ce que Mauss nommait la logique du don, ne sauraient être confondues avec les constructions métaphysiques des fanatiques du « Bien ». La preuve, c’est que c’est au nom de telles idéologies que les entreprises totalitaires du XXe siècle ont pu entreprendre de détruire méthodiquement les normes les plus essentielles de la common decency. Si on ne présuppose pas la validité de ces dernières, je ne vois pas au nom de quoi on pourrait dénoncer le caractère inhumain des régimes nazi ou stalinien.

N. O. - Une société qui s’interdit de promouvoir des valeurs communes en brandissant l’épouvantail de « l’ordre moral » se condamne à une régularisation massive de tous les comportements imaginables et finalement à l’autodestruction. Mais vous n’ignorez pas qu’une éthique ne se « décrète » pas... Alors comment agir quand la « machine à faire des dieux » est grippée ?

J.-C. Michéa. - Je dirais qu’il s’agit de construire progressivement un « contexte » politique, social et culturel qui favorise indirectement les dispositions à l’égalité, l’entraide et l’amitié plutôt qu’à l’égoïsme ou à la guerre de tous contre tous. Cela n’a rien d’utopique. Qu’est-ce qui favorise, dans nos sociétés libérales, les progrès de l’égoïsme ou du désir de « réussir » au détriment de ses semblables ? C’est bien tout le contexte mis en place par la civilisation juridico-marchande, à travers son urbanisme, son organisation du travail, ses structures éducatives, sa propagande publicitaire ou son industrie de l’« information » et du divertissement. Ce que j’appelle « contexte » est assez proche de ce que Debord désignait, dès 1957, comme la « construction de situations ».

N. O. - A la suite d’Orwell, il y a chez vous l’idée que les couches populaires sont dépositaires a un code moral qui résiste encore aux ravages de l’idéologie libérale et permet le vivre ensemble... Cette affirmation optimiste, dernier cran d’arrêt de « l’humanisme » avant le terminus nihiliste, résiste-t-elle à l’observation ?

J.-C. Michéa. - Je poserais le problème à l’envers. Plus on s’élève dans la hiérarchie sociale, plus la pratique des vertus humaines élémentaires devient difficile voire impossible. Comme le dit l’adage américain : « Si vous vivez à Washington et que vous cherchez un ami fidèle, adoptez un chien. » En revanche, dans les milieux populaires, dont l’idéal politique est d’abord négatif (« ne pas être opprimé », notait Machiavel), les dispositions à l’entraide sont encore massivement répandues, pour le plus grand désarroi, d’ailleurs, de cette gauche contemporaine fascinée par toutes les formes de transgression.

Certes, avec la destruction planifiée du cadre urbain et rural, et la précarisation de la vie professionnelle, ces valeurs de solidarité sont en recul constant. Mais toute observation sérieuse montre qu’il reste encore de la marge et un grand potentiel de résistance politique à la « libéralisation » intégrale de la vie humaine. A votre avis, pourquoi les banques ont-elles pris l’habitude de changer régulièrement le conseiller personnel de leurs clients ? Parce qu’elles savent qu’un simple employé, avec le temps, risquerait de s’atta cher a eux et de se comporter non plus comme un « commercial » qui doit à tout prix placer ses produits, mais comme un être humain. C’est là, en somme, un hommage du vice libéral à la vertu des gens ordinaires.

N. O. - Et d’autre part, est-il si certain que la société fonctionne aujourd’hui sur le mode du chacun pour soi ? N’est-ce pas une idéologie de surface qui ne correspond pas aux comportements concrets ? Les montages normatifs sont certes différents de ceux des années 1950, notamment au niveau des modèles familiaux, mais on peut penser qu’ils engendrent aussi des solidarités...

J.-C. Michéa. - C’est ce que j’essaie de dire ! Une communauté humaine ne peut tenir au quotidien que si elle puise dans ce que Castoriadis appelait des « gisements culturels » étrangers à la logique libérale, comme par exemple un minimum de dispositions culturelles à la confiance, à la générosité, au sens du bien commun. Le problème, c’est que la société juridico-marchande ne peut se développer sans assécher progressivement ces gisements, de la même manière que la Croissance économique illimitée implique parallèlement la pollution et l’épuisement des ressources naturelles de la planète. Je suis en revanche beaucoup plus sceptique quant à ces solidarités qu’engendreraient les « nouveaux modèles familiaux ».

Si l’existence familiale des nouvelles générations doit essentiellement se dérouler entre le réfrigérateur en accès libre, la télévision, le téléphone portable, le MP3, l’ordinateur et la console de jeux, je doute que cette nouvelle forme de socialisation soit très favorable au développement du type humain requis par une société socialiste, c’est-à-dire par une société dans laquelle chacun pourrait vivre d’une activité ayant un sens humain. Je ne me place pas à un point de vue intemporel sur le mode de la déploration, mais à un point de vue politique.

La seule question qui doit se poser est de savoir s’il s’agit d’éduquer une génération de consommateurs égocentrés en symbiose parfaite avec la logique libérale ou, à l’inverse, une génération capable de résister radicalement à cette logique et de reprendre à son compte, sous les formes qui seront les siennes, l’idéal d’une société réellement humaine. Je comprends que les sociologues officiels - dont le système choisit de médiatiser les analyses - privilégient la première option et y voient un progrès civilisationnel incomparable. Ils ne vont pas mordre la main qui les nourrit.

N. O. - On a parfois le sentiment que votre vision d’une déshumanisation générale s’applique avant tout au bobo procédurier, à la bonne conscience « politiquement correct » en acier trempé, et qui fonctionne en fait comme un implacable tortionnaire capitaliste sans même s’en rendre compte... Un type humain existant, mais plutôt rare, non ?

J.-C. Michéa. - Je suis bien d’accord. Les types humains que la société moderne propose en modèle, à travers tout son dispositif tentaculaire d’imposition culturelle, sont ceux qui correspondent aux façons d’être et aux intérêts des classes dominantes, concept aussi présent dans la réalité qu’il est absent de l’univers intellectuel moderne. Le problème, c’est que la société du spectacle tend à fonctionner selon le paradoxe d’Andersen. Chacun, dans les classes populaires, voit bien que le roi est nu, mais tout est fait, consciemment ou non, pour que chacun soit conduit à croire qu’il est le seul à le voir. Redonner au Peuple sa dignité de sujet politique suppose donc qu’on sache démonter cette fantasmagorie toute-puissante, mise en scène par les classes dominantes et leur domesticité intellectuelle. Les gens ordinaires, comme les appelle Orwell, pourront alors se réapproprier collectivement leur vérité et agir en conséquence.

N. O. - Dans son « Abécédaire », Deleuze, que vous ne ménagez pas, faisait de la différence entre la gauche et la droite une « affaire de perception ». La gauche se caractériserait ainsi par la sensibilité immédiate au lointain, au tiers- monde notamment, la droite se portant plus spontanément sur le souci du proche, la famille, la patrie... Citant Rousseau, vous invitez à se méfier des cosmopolites « qui vont chercher au lointain des devoirs qu’ils dédaignent d’accomplir autour d’eux ». Est-ce à dire qu’à vos yeux la tartuferie est inscrite dans le génome même de la gauche moderne ?

J.-C. Michéa. - Il me semble qu’il n’y a guère de sens à opposer ainsi une prétendue sensibilité immédiate au lointain et le souci des proches. Le véritable cosmopolitisme ne s’est jamais fondé sur la négation ou le mépris de ce qui existe ici et maintenant. Il part, au contraire, de notre capacité à radicaliser ce sens des autres qui prend nécessairement naissance dans les relations vécues en face-à- face. Comme le soulignait l’écrivain portugais Miguel Torga, « l’universel, c’est le local moins les murs ». A l’image de Rousseau, j’avoue donc ne pas beaucoup croire à l’authenticité morale de ces nobles engagements militants, qui se révèlent à l’expérience parfaitement compatibles avec le mépris le plus tranquille de ceux qui nous entourent. C’est d’abord dans la manière dont nous traitons nos proches que nos dispositions proclamées à l’humanité peuvent réellement se vérifier.

Lisez l’émouvante autobiographie de Reymond Tonneau, l’ultime survivant du massacre du Vercors. Vous y verrez que le sens de l’universel s’y construit toujours à partir d’une fidélité profonde à ses enracinements particuliers et aux vertus humaines de base. C’est toute la différence entre un résistant et un terroriste. Si on se coupe de cette source indispensable, on se condamne à entrer, qu’on le veuille ou non, dans l’univers glauque des idéologies morales et du « politiquement correct ».


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