Cet âge d’or qui jamais n’exista (1/2)

lundi 14 avril 2014
par  LieuxCommuns

Texte extrait du livre de Diamond Jared, « Le troisième chimpanzé : Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain », Gallimard 2000, p 361 - 394, Introduction à la partie « L’inversion brutale de notre essor » et chapitre 17 « Cet âge d’or qui jamais n’exista ».

Notre espèce est désormais au pinacle de ses effectifs démographiques, de l’étendue de son aire de distribution géographique et de ses capacités d’action sur le monde. En outre, elle capte, aujourd’hui, la plus grande part du flux global d’énergie et de matière produit sur la planète. Tout cela marque un essor sans précédent. Or, tous ces acquis, nous sommes en train de les remettre en question bien plus rapidement que nous ne les avons obtenus. Nos capacités d’action sur le monde menacent notre existence même. Il se pourrait que nous nous exterminions nous-mêmes d’un seul coup, à moins que nous ne périssions lentement, en raison du réchauffement planétaire, de la pollution, de la destruction des milieux habitables, de l’augmentation du nombre d’habitants parallèlement à la diminution des ressources alimentaires et de la disparition des autres espèces qui sont à l’origine de ces dernières. Tous ces problèmes sont-ils réellement les nouveaux fruits de la révolution industrielle, comme on le suppose généralement ?
Une idée très répandue veut que les espèces dans l’état de nature vivent en équilibre les unes avec les autres et avec leur environnement. Les prédateurs n’exterminent pas leurs proies, ni les herbivores ne surpâturent leurs prairies. A ce compte, les êtres humains seraient les seuls qui ne suivraient pas cette loi. Si tel était le cas, nous ne saurions tirer aucune leçon de l’observation de la nature.
De fait, dans les conditions naturelles et sauf en de rares occasions, l’extinction des espèces n’est pas aussi rapide que celle à laquelle nous procédons à notre époque. Au nombre des circonstances rares, il y a, évidemment, l’épisode de mort en masse de très nombreuses espèces, à commencer par celle des dinosaures, advenue voilà quelque soixante-cinq millions d’années, suite très probablement à la collision de la Terre avec un astéroïde’. Puisque la multiplication des espèces est un processus très lent, leur extinction doit, dans les conditions normales, être très lente, sans quoi il n’existerait plus d’espèces depuis longtemps. En d’autres termes, les espèces vulnérables sont, toujours dans les conditions normales, rapidement éliminées, et les espèces que l’on voit persister dans la nature relèvent des espèces robustes.
En dépit de la généralité de cette conclusion, les exemples d’espèces qui en ont exterminé d’autres abondent, en sorte que nous pouvons tirer de pertinents enseignements. Ainsi, presque tous ces cas d’extinction ont résulté de la combinaison de deux circonstances. D’abord, les espèces exterminatrices venaient d’arriver dans des milieux où elles ne se rencontraient pas auparavant. Elles ont donc trouvé devant elles des proies qui ne les connaissaient pas. Le temps que l’équilibre écologique s’établisse, certaines de ces nouvelles proies ont été exterminées. Ensuite, les espèces responsables de ces exterminations appartenaient à la catégorie des prédateurs à large spectre : il s’agissait, autrement dit, d’animaux qui ne sont pas spécialisés dans la capture d’une seule et unique proie, mais peuvent faire leur miel de nombreuses proies différentes. Bien que les prédateurs de ce type puissent exterminer à un moment donné une espèce de proie particulière, ils parviennent à survivre en se rabattant sur d’autres espèces. _Des exterminations de ce genre se sont souvent produites lorsque l’homme a, intentionnellement ou accidentellement, transféré une espèce caractéristique d’une région donnée du globe dans une autre région. Au nombre des animaux qui en ont exterminé d’autres, on trouve le rat, la chèvre, le porc, les fourmis, et même les serpents. Ainsi, durant la Seconde Guerre mondiale, un serpent arboricole originaire de la région australienne a accidentellement été transporté sur des bateaux ou dans des avions et atteint par ce biais l’île de Guam, dans le Pacifique, qui jusque-là était dépourvue de serpents. Ce prédateur a exterminé, ou presque, la plupart des espèces d’oiseaux vivant dans les forêts de l’île de Guam, pour la simple raison que ces espèces n’avaient jamais eu jusqu’à aujourd’hui l’occasion de développer des comportements de défense contre les serpents [1]. Ayant éliminé pratiquement tous les oiseaux pouvant lui servir de proie, ce reptile ne s’est pas pour autant mis en danger, car il est capable de se nourrir de rats, souris, musaraignes et lézards. Comme autre exemple, on peut citer le chat et le renard qui ont été introduits par l’homme en Australie et se sont répandus en se nourrissant de petits rats et de marsupiaux indigènes à l’Australie, sans mettre en danger leur base alimentaire, dans la mesure où il leur reste en abondance des lapins et d’autres espèces comme sources possibles de nourriture.
L’espèce humaine est le parangon du prédateur à large spectre. Nous mangeons toutes sortes de choses, depuis les escargots et les algues jusqu’aux baleines, aux champignons et aux fraises. Nous pouvons surexploiter certaines espèces au point de provoquer leur extinction, puis tout simplement passer à une autre ressource alimentaire. C’est pourquoi des vagues d’extinction ont toujours suivi la pénétration de l’homme dans chaque région qu’il n’occupait pas jusque-là. Le dodo, dont le nom est devenu synonyme d’extinction, vivait autrefois sur l’île Maurice, dont les populations naturelles ont été gravement touchées à la suite de la découverte de l’île en 1507 : la moitié des espèces d’oiseaux vivant sur la terre ferme ou sur les eaux douces s’y sont éteintes. Le dodo, en particulier, était un gros oiseau incapable de voler que les marins affamés pouvaient facilement capturer. De nombreuses espèces d’oiseaux des îles Hawaï sont, de même, mortes en masse, après que ces îles eurent été découvertes par les navigateurs polynésiens il y a quinze cents ans ; ce fut également le cas des espèces de grands mammifères d’Amérique, après que les ancêtres des Amérindiens eurent pénétré sur ce continent il y a onze mille ans. Par ailleurs, dans des régions occupées par l’homme depuis longtemps, des vagues d’extinction ont accompagné certains grands progrès effectués dans la technologie de la chasse. Par exemple, les populations sauvages de l’oryx d’Arabie, une magnifique antilope du Proche-Orient, ont survécu à un million d’années de chasse par les hominidés, mais ont succombé définitivement à la suite de l’apparition des fusils à grande portée en 1972.
On peut trouver de nombreux précédents animaux à notre propension à exterminer les espèces dont nous nous nourrissons, tout en continuant à subsister grâce au changement de proies. Mais y a-t-il des antécédents à un cas de figure différent : une population animale qui détruit totalement sa base de subsistance, se condamnant ainsi elle-même à l’extinction ? Un événement de ce genre n’est pas fréquent, car les effectifs des populations animales sont régulés par de nombreux facteurs qui tendent automatiquement à diminuer la natalité et à augmenter la mortalité lorsque les animaux deviennent trop nombreux par rapport à leurs ressources alimentaires (et vice versa lorsqu’ils sont clairsemés). Par exemple, la mortalité due à des phénomènes externes, comme les prédateurs, les maladies, les parasites ou la famine, tend à augmenter lorsque les populations atteignent une haute densité. Celle-ci modifie aussi le comportement des animaux, de telle sorte qu’ils pratiquent l’infanticide, retardent le moment de la reproduction et deviennent plus agressifs. Ces réponses comportementales, associées aux facteurs externes mentionnés, conduisent donc généralement à réduire la population d’une espèce animale donnée, diminuant ainsi la pression sur ses ressources alimentaires avant qu’elles ne soient épuisées.
Néanmoins, certaines populations animales se sont elles-mêmes condamnées à l’extinction en détruisant totalement leurs ressources. Vingt-neuf rennes ont été introduits en 1944 sur l’île de Saint Matthew dans la mer de Béring. Ils s’y sont multipliés jusqu’à ce qu’en 1963 leurs descendants atteignent le nombre de six mille. Mais ces animaux se nourrissent de lichens à croissante lente. Sur l’île de Saint Matthew, la population de ce végétal n’a pas eu la possibilité de se régénérer, à la suite du broutage par le renne, car il était impossible à ce dernier de migrer. Lorsque survint en 1963-1964 un hiver particulièrement rude, tous les animaux moururent, à l’exception de quarante et une femelles et d’un mâle stérile : cette population était donc condamnée à s’éteindre à plus ou moins brève échéance, sur cette île jonchée de squelettes. Un exemple similaire s’est produit avec l’introduction du lapin dans l’île de Lisianski, à l’ouest de Hawaï, dans la première décennie de ce siècle. En moins de dix ans, ces rongeurs se sont condamnés à l’extinction, dans la mesure où ils ont consommé toutes les plantes de l’île, à l’exception de deux pieds de volubilis et d’une planche de pieds de tabac.
Ces exemples de suicide écologique, ainsi que d’autres similaires, ont donc porté sur des populations qui ont soudainement été libérées des facteurs habituels régulant leurs effectifs. Les lapins et les rennes sont normalement la proie de prédateurs, et, de plus, les rennes se servent sur les continents de la migration comme d’un régulateur qui les fait quitter une région, de sorte que celle-ci peut régénérer sa végétation. Mais les îles de Saint Matthew et de Lisianski n’avaient pas de prédateurs, et la migration y était impossible, de sorte que les rennes, de même que les lapins, se nourrirent et se reproduisirent sans que rien ne vienne les freiner. Or, à l’évidence, l’espèce humaine entière s’est, elle aussi, récemment affranchie des anciens facteurs limitant ses effectifs.
Nous ne sommes plus soumis aux prédateurs depuis longtemps ; la médecine du xxe siècle a considérablement réduit la mortalité due aux maladies infectieuses ; et certaines des pratiques majeures de limitation de la démographie, comme l’infanticide, la guerre chronique et l’abstinence sexuelle, sont devenues socialement inacceptables. La population humaine mondiale double maintenant à peu près tous les trente-cinq ans. Certes, cela ne représente pas une vitesse d’accroissement démographique aussi élevée que celle du renne à Saint Matthew. L’île Terre est plus grande que l’île de la mer de Béring, et certaines de nos ressources sont plus renouvelables que les lichens (mais ce n’est pas le cas de toutes, comme le pétrole notamment). Toutefois, l’enseignement fourni par le cas du renne à Saint Matthew reste à prendre en considération : aucune population ne peut croître indéfiniment.
Les problèmes écologiques que nous affrontons actuellement ont des précurseurs connus chez les animaux. À l’instar de nombreux prédateurs à large spectre, nous exterminons certaines des espèces que nous prenons comme proies lorsque nous colonisons un nouveau milieu ou acquérons de nouvelles capacités de destruction. Et, à l’instar de certaines populations animales qui ont soudainement échappé aux anciens freins pesant sur leur essor démographique, nous risquons de nous auto-détruire en sapant la base de nos ressources. Que penser de la théorie selon laquelle nous étions dans un état d’équilibre écologique relatif avant la révolution industrielle, date à laquelle nous aurions entrepris d’exterminer les espèces autour de nous et de surexploiter notre environnement ?
C’est donc à ce mythe d’un âge d’or de l’espèce, au cours duquel l’homme aurait été un bon sauvage, obéissant à une éthique de la conservation de la nature et vivant en harmonie avec elle, que seront consacrés les derniers chapitres de notre ouvrage. Car des extinctions de masse ont accompagné chaque grande étape d’extension de l’aire de distribution occupée par l’homme au cours des dix mille dernières années et peut-être depuis beaucoup plus longtemps. Notre responsabilité directe dans ces extinctions est bien établie pour les épisodes d’expansion les plus récents et pour lesquels les preuves sont encore fraîches : l’expansion des Européens sur tout le globe depuis 1492 et la colonisation, un peu plus ancienne, des îles du Pacifique par les Polynésiens, ainsi que celle de Madagascar par les Malgaches. Les expansions bien plus anciennes, représentées par la pénétration de l’homme en Australie et en Amérique, ont été également accompagnées par des extinctions de masse, bien que les preuves de la responsabilité de l’espèce se soient, du fait de leur ancienneté, effacées en partie, ce qui rend plus délicates les conclusions à en tirer. Surtout, rien ne vient prouver qu’il y ait eu jamais une éthique « écologiste » originelle : s’il est vrai qu’aucune population humaine de grande dimension ne s’est jamais condamnée à l’extinction en épuisant ses ressources, certaines populations isolées sur de petites îles ont eu ce comportement. Et, en ce qui concerne les populations de grandes dimensions, beaucoup d’entre elles ont détruit les bases écologiques de leurs ressources au point de provoquer un désastre économique. Les exemples les plus clairs sont fournis par la civilisation de l’île de Pâques et celle des Indiens Anasazi d’Amérique du Nord. Mais ce sont aussi des facteurs écologiques qui ont précipité les grands changements survenus dans l’Antiquité, comme les effondrements successifs du Moyen-Orient, de la Grèce et de Rome. La destruction de son milieu par l’espèce humaine, à ses propres dépens, loin d’être un phénomène récent, est depuis longtemps un facteur fondamental de son histoire.
L’exemple le plus éclairant est sans conteste l’extinction massive la plus importante, la plus dramatique aussi mais la plus controversée également, advenue en plein âge d’or supposé, il y a environ onze mille ans : la disparition de la plupart des grands mammifères d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud. Datant de la même époque, apparaissent les premières traces incontestables de l’occupation par l’homme des deux Amériques, en l’occurrence les ancêtres des Amérindiens. Ce fut le plus grand épisode d’expansion géographique réalisé par l’espèce humaine depuis qu’ Homo erectus est sorti de l’Afrique pour aller coloniser l’Europe et l’Asie il y a un million d’années. La coïncidence temporelle entre l’apparition des premiers Américains et la disparition des grands mammifères sur la totalité des Amériques, l’absence d’extinctions de masse ailleurs dans le monde à la même époque et l’existence de preuves indiquant que certains de ces animaux à présent éteints ont réellement été chassés ont conduit d’aucuns à formuler l’hypothèse de la « guerre éclair du Nouveau Monde ». Selon cette interprétation, à mesure que les premiers chasseurs humains en Amérique se sont multipliés et répandus du Canada jusqu’à la Patagonie, ils ont rencontré de grands mammifères qui n’avaient jamais vu d’hommes auparavant, et ils les ont exterminés au cours de leur progression. L’hypothèse n’a cessé de faire l’objet d’une vive controverse.
Pour conclure, nous tenterons de chiffrer approximativement le nombre d’espèces que nous avons déjà poussées à l’extinction. Nous commencerons par les chiffres les plus incontestables : ceux concernant les espèces dont l’extinction s’est produite dans les temps modernes et est bien attestée, de sorte que des recherches intensives et prolongées n’ont pu effectivement déceler aucun survivant. Puis, nous envisagerons des chiffres moins bien établis. Ils sont de trois types : ceux concernant les espèces modernes dont on n’a pas vu de spécimens vivants depuis un certain temps et qui se sont éteintes avant que personne n’y ait fait attention, ceux concernant les espèces modernes qui n’ont pas encore été « découvertes » et nommées, ceux concernant les espèces que l’homme a exterminées avant l’essor de la science moderne. Sur la base de ces données, nous essaierons de comprendre les principaux mécanismes par lesquels nous exterminons les espèces animales et d’évaluer le nombre que nous exterminerons vraisemblablement encore d’ici que les jeunes générations actuelles atteignent le terme de leur vie, si l’espèce persiste dans ses comportements.

CHAPITRE 17 : Cet âge d’or qui jamais n’exista

Chaque parcelle de la terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte est sacré dans le souvenir et l’expérience de mon peuple [...] L’homme blanc [...] est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère mais son ennemi [...] Continuez à souiller votre couche et, une nuit, vous vous asphyxierez dans vos propres déchets.
Extraits d’une lettre adressée en 1855 au président des États-Unis, Franklin Pierce, par le chef Seattle, de la tribu amérindienne des Duwamish.

Les écologistes, horrifiés par les méfaits que les sociétés industrielles infligent au monde, se réfèrent souvent au passé comme à l’âge d’or. Lorsque les Européens ont commencé à coloniser l’Amérique, l’air et les rivières étàient purs, les paysages étaient verdoyants, les Grandes Plaines fourmillaient de bisons. Aujourd’hui, nous respirons un air pollué, redoutons que notre eau de boisson ne soit contaminée par des composés chimiques toxiques, couvrons les paysages d’autoroutes et ne rencontrons que rarement de grands animaux sauvages. Le pire est sûrement à venir. Lorsque mes jeunes enfants atteindront l’âge de la retraite, la moitié des espèces peuplant le monde auront disparu, l’air sera chargé de radioactivité et les mers seront polluées par le pétrole.
Sans aucun doute, deux raisons évidentes expliquent en grande partie ce grandissant gâchis : d’une part, la technologie moderne, par sa puissance, est susceptible de provoquer de plus grands dégâts que les haches de pierre de jadis ; d’autre part, la population humaine mondiale est bien plus nombreuse qu’elle ne l’a jamais été. Mais il se pourrait qu’un troisième facteur ait également joué : les hommes n’envisagent plus aujourd’hui de la même façon qu’autrefois leur rapport à l’environnement. En effet, contrairement aux habitants actuels des villes, certains peuples préindustriels au moins (comme les Duwamish) dépendaient de leur environnement immédiat et le révéraient. On dispose de nombreux témoignages sur la façon dont ces peuples se comportaient, ou se comportent encore pour certains, en praticiens effectifs de la conservation des espèces. Un Néo-Guinéen m’expliquait ainsi les pratiques de sa tribu : « Traditionnellement, lorsqu’un chasseur tue un jour un pigeon en un lieu situé dans une direction donnée par rapport au village, il attendra une semaine avant de chasser de nouveau des pigeons, et alors, il se dirigera, pour ce faire, dans une direction opposée. » Nous commençons seulement à réaliser à quel point sont complexes les pratiques des peuples prétendument primitifs dans le domaine de la conservation des espèces et des milieux naturels. À titre de contre-exemple, rappelons que des experts occidentaux, pourtant bien intentionnés, ont, ces dernières décennies, transformé en déserts de vastes territoires en Afrique, dans les régions mêmes où des peuples pasteurs avaient prospéré pendant des millénaires, en effectuant régulièrement des migrations annuelles de façon que les prairies ne soient jamais surpâturées.
Cette conception nostalgique d’un âge d’or, partagée jusqu’à récemment par la plupart de mes collègues écologistes et moi-même, puise à n’en pas douter au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau et de la décadence de l’état de nature qu’il y décrit [2]. Lorsque les explorateurs européens du XVIIIe siècle rencontrèrent des peuples préindustriels tels que les Polynésiens et les Indiens d’Amérique, les descriptions qu’ils en firent donnèrent naissance dans les salons européens au mythe du « bon sauvage » qui continuait à vivre à l’âge d’or et ne connaissait pas ces péchés de la civilisation qu’étaient l’intolérance religieuse, la tyrannie politique et l’inégalité sociale’ [3].
L’Antiquité grecque ou romaine, souvent encore tenue pour un âge d’or de la civilisation occidentale, se considérait elle-même comme l’aboutissement d’une décadence d’un âge d’or antérieur. Qui ne se souvient de ces vers d’Ovide : « Aurea prima sala est aetas, quae vindice nullo... » (« L’âge d’or fut semé le premier, qui, sans répression, sans lois, pratiquait de lui-même la bonne foi et la vertu [4] »). Depuis lors, selon le poète, ne régnaient plus que perfidie et guerre de tous contre tous. Je ne doute pas que les hommes du XXIIe siècle, s’il en vit encore sur cette planète qui alors baignera de radioactivité, décriront avec nostalgie notre époque, tant elle leur semblera harmonieuse par comparaison avec la leur.
Au regard de cette idée très répandue d’un âge d’or, certaines découvertes récentes en archéologie et en paléontologie ont constitué de véritables surprises. Il est clair, à présent, que les sociétés préindustrielles ont exterminé des espèces, détruit des biotopes et sapé les bases de leur propre existence au long de milliers d’années. Certains des exemples les mieux établis concernent les Polynésiens et les Amérindiens, ces peuples les plus souvent cités comme des parangons de l’écologie. Il va sans dire que cette nouvelle vision est vivement contestée, non seulement dans les cercles académiques, mais aussi à Hawaï, en Nouvelle-Zélande et dans les autres aires où vivent d’importantes minorités polynésiennes ou amérindiennes. Comment en effet penser ensemble toutes les preuves attestant par ailleurs que les peuples préindustriels modernes s’attachent réellement à préserver les espèces et les milieux naturels ?

Lorsque les colons britanniques commencèrent à s’établir en Nouvelle-Zélande dans les années 1800, ils constatèrent qu’il n’existait sur cette île aucun mammifère, à l’exception des chauves-souris. Ce n’était pas surprenant : la Nouvelle-Zélande est située trop loin de tout continent pour avoir pu être atteinte par les mammifères qui ne volaient pas. Cependant, sous le soc de leurs charrues, ils découvrirent bientôt des os et des coquilles ayant appartenu à de gros oiseaux dont l’espèce était à présent éteinte, mais dont les Maoris — les Polynésiens qui avaient antérieurement colonisé la Nouvelle-Zélande — se souvenaient et appelaient du nom de « moas ». Sur la base des squelettes, dont certains étaient à l’évidence récents et présentaient encore des plumes et des fragments de peau, nous avons à présent une idée assez précise de l’apparence qu’ont eue les moas : c’étaient des oiseaux semblables à des autruches, qui ont compté une douzaine d’espèces, dont les dimensions allaient d’espèces jugées « petites », ne mesurant que quatre-vingt-dix centimètres de haut et pesant vingt kilos, jusqu’aux géantes, mesurant trois mètres de haut et pesant deux cent cinquante kilos. D’après le contenu des gésiers que l’on a retrouvés, on sait qu’ils se nourrissaient de jeunes pousses et de feuilles de dizaines d’espèces de plantes. Il s’agissait donc d’herbivores. Ils ont été, en Nouvelle-Zélande, les équivalents des grands mammifères herbivores vivant sur les continents, tels que les cervidés et les antilopes.
S’il est vrai que les moas sont les plus célèbres des oiseaux aujourd’hui éteints de Nouvelle-Zélande, on a décrit, sur la base de leurs squelettes fossiles, beaucoup d’autres espèces qui vivaient autrefois sur cette île. Au total, vingt-huit espèces d’oiseaux y ont disparu avant que les Européens n’arrivent. Un petit nombre d’entre elles étaient, à l’instar des moas, de grande taille et incapables de voler : c’était notamment le cas d’un canard géant, d’une foulque géante et d’une énorme oie. Ces oiseaux incapables de voler avaient évidemment eu pour ancêtres des oiseaux normaux qui avaient atteint la Nouvelle-Zélande à tire-d’aile : ceux-ci avaient ensuite évolué en perdant leurs énormes muscles alaires, puisqu’ils n’étaient plus nécessaires sur une île dépourvue de prédateurs mammaliens. Par ailleurs, d’autres espèces d’oiseaux éteintes — un pélican, un cygne, un corbeau géant et un aigle colossal — avaient été parfaitement capables de voler.
Pesant jusqu’à quinze kilos, l’aigle avait été, de loin, le plus gros et le plus puissant oiseau de proie du monde, à son époque. A côté de lui, le plus grand des rapaces existant actuellement, l’aigle harpie, un rapace d’Amérique tropicale, ferait figure d’oisillon. Il semble que l’aigle de Nouvelle-Zélande fût le seul prédateur capable d’attaquer des moas adultes. Bien que certains de ces derniers eussent été près de vingt fois plus lourds que le rapace, celui-ci arrivait à les tuer en tirant parti de l’anatomie bipède de ces oiseaux : il fondait sur eux en visant d’abord le niveau des pattes, afin de les handicaper, puis les attaquait à la tête et au cou, qui était long, et finalement passait plusieurs jours à dépecer leur carcasse, exactement comme les lions pren nent leur temps pour manger une girafe. La stratégie qu’appliquait le prédateur des moas explique sans doute qu’on a trouvé nombre de leurs squelettes dépourvus de tête.

L’extinction n’a pas concerné que les grands oiseaux. Les paléontologistes ont également découvert en Nouvelle-Zélande les os de petits animaux, de la taille de souris et de rats. Ces espèces avaient vécu sur le sol, où elles avaient couru ou rampé ; elles comptaient au moins trois sortes de passereaux ne volant pas très bien, plusieurs types de grenouilles, des escargots géants, de nombreux insectes ressemblant à des sauterelles de grande taille — deux fois plus lourds qu’une souris — et d’étranges chauves-souris qui repliaient leurs ailes pour se mettre à courir. Certaines de ces espèces de petits animaux étaient à jamais éteintes lorsque les Européens sont arrivés. D’autres survivaient encore sur de petites îles non loin des rivages de la Nouvelle-Zélande, mais leurs ossements fossiles montrent qu’elles avaient été autrefois abondantes sur l’île principale. Toutes ces espèces désormais éteintes avaient été façonnées par un processus évolutif qui s’était déroulé dans l’isolement en Nouvelle-Zélande. Collectivement, elles avaient joué sur cette île un rôle équivalant à celui des mammifères continentaux qui n’ont jamais pu atteindre l’île : les moas avaient tenu la place des cervidés ; les oies et les foulques ne volant pas, celle des lapins ; les gros insectes, les petits passereaux et les chauves-souris, celle des souris et les aigles colossaux, celle des félins.
Les fossiles et les données biochimiques indiquent que les moas ont vécu en Nouvelle-Zélande pendant des millions d’années. Quand et comment, après une durée de vie aussi longue, leur espèce s’est-elle finalement éteinte ? Bien d’autres espèces que les moas, fort différentes les unes des autres — des sauterelles, des aigles, des canards, etc. —, ont également disparu. La question est de savoir si toutes ces étranges espèces étaient encore vivantes lorsque les ancêtres des Maoris sont arrivés vers 1000 ap. J.-C.
À l’époque où j’ai visité la Nouvelle-Zélande pour la première fois en 1966, l’opinion généralement admise était que les moas avaient été victimes d’un changement de climat et que ceux qui existaient encore au moment de l’arrivée des Maoris étaient en voie d’extinction. Les Néo-Zélandais considéraient alors comme vérité indiscutable que les Maoris s’étaient toujours appliqués à préserver les espèces et qu’ils n’avaient donc pas exterminé les moas. D’ailleurs, disaient-ils, le mode de vie de ces premiers colons de la Nouvelle-Zélande avait été à l’image de celui des autres Polynésiens : ils avaient utilisé des outils de pierre et tiré leur subsistance principalement de l’agriculture et de la pêche.
Ils n’avaient jamais eu la capacité destructive des sociétés industrielles modernes. Au plus, pensait-on, les Maoris avaient peut-être donné le coup de grâce à des populations de moas déjà en voie d’extinction. Trois séries de découvertes ont ruiné cette interprétation.
La première : la plus grande partie de la Nouvelle-Zélande était couverte par des glaciers ou par la toundra au cours de la dernière période de l’ère glaciaire, qui s’est achevée il y a environ dix mille ans. Depuis lors, le climat de cette île est devenu bien plus chaud, et l’élévation de la température y a favorisé le développement de magnifiques forêts. Les derniers moas ne sont pas morts de faim (leur gésier regorgeait d’aliments), et ils jouissaient du meilleur climat qu’ils aient connu depuis des dizaines de milliers d’années.
La deuxième : la datation par le carbone 14 des ossements d’oiseaux trouvés dans des sites archéologiques bien datés prouve que toutes les espèces connues de moas étaient encore présentes en abondance lorsque les premiers Maoris ont débarqué. La même conclusion s’applique aux espèces d’oies, de canards, de cygnes, d’aigles, aujourd’hui connues seulement d’après leurs ossements fossiles. Les moas et la plupart des autres oiseaux se sont donc éteints en l’espace de quelques siècles. Si le pur hasard a présidé à l’extinction de dizaines d’espèces occupant la Nouvelle-Zélande depuis des millions d’années au moment précis de l’arrivée des êtres humains, la coïncidence serait proprement extraordinaire.
La troisième : on connaît plus d’une centaine de grands sites archéologiques (dont certains couvrant des dizaines d’hectares) où les Maoris ont découpé de très nombreux moas, les ont fait cuire dans des fours aménagés dans le sol et ont dispersé leurs ossements. Ils en ont mangé la viande, se sont servis de leur plumage comme parure, ont utilisé leurs os pour faire des hameçons ou des pendentifs et ont vidé leurs œufs pour en faire des récipients pouvant contenir de l’eau. Au cours du XIXe siècle, on a retiré de ces sites des charretées entières d’os de moas. On estime que le nombre des squelettes de moas abattus à la chasse par les Maoris se situe entre cent mille et cinq cent mille. Cela représente environ dix fois le nombre des moas ayant vraisemblablement vécu en même temps sur l’île de Nouvelle-Zélande. Les Maoris ont donc dû massacrer des moas pendant de nombreuses générations. Ils ont procédé à la fois par destruction directe — celle des œufs dans les nids — et probablement aussi par le défrichage de certaines des forêts dans lesquelles ils vivaient. Quiconque a randonné dans les montagnes accidentées de Nouvelle-Zélande aura tendance initialement à prendre cette assertion avec incrédulité. Pensez aux affiches du Parc national des Fjords [5], montrant des gorges aux pentes verticales de trois mille mètres de haut. De plus, cette région est très pluvieuse (10 000 mm d’eau y tombent en moyenne chaque année) et ses hivers sont froids. Même aujourd’hui, des chasseurs professionnels à plein temps armés de fusils à lunette, et opérant depuis des hélicoptères, n’arrivent pas à limiter la population des cervidés qui pullule dans ces montagnes. Comment les quelques milliers de Maoris qui vivaient sur l’île du Sud et sur l’île Stewart, armés seulement de haches de pierre et de massues, ne voyageant qu’à pied, ont-ils pu arriver à exterminer les moas par la chasse ?
On peut, semble-t-il, repérer une différence cruciale entre les cervidés et les moas. Les premiers ont été soumis, pendant des dizaines de milliers de générations, à un mécanisme de sélection qui leur a conféré un comportement de fuite devant les chasseurs humains. En revanche, les moas n’avaient jamais vu d’hommes avant l’arrivée des Maoris. À l’instar des animaux naïfs que l’on peut voir aujourd’hui encore aux îles Galàpagos, les moas étaient probablement peu méfiants, de sorte que les chasseurs pouvaient s’approcher d’eux et les assommer à coups de massue. Par ailleurs, contrairement aux cervidés, les moas semblent avoir eu un taux de reproduction relativement bas, si bien qu’un petit nombre de chasseurs visitant une vallée une seule fois tous les deux ans étaient en mesure de tuer plus rapidement les animaux que ceux-ci ne pouvaient se reproduire. C’est précisément ce qui est en train de se passer de nos jours pour le plus gros mammifère indigène existant encore en Nouvelle-Guinée, un kangourou arboricole qui habite les montagnes Bewanis. Dans les régions fréquentées par les êtres humains, ces kangourous arboricoles sont nocturnes, incroyablement farouches et vivent dans les arbres. Ils sont donc beaucoup plus difficiles à chasser que ne devaient l’être les moas. En dépit de ce fait, et du nombre très restreint d’humains vivant dans ces montagnes, cette espèce de kangourou est désormais en voie d’extinction, alors même que les chasseurs ne visitent chaque vallée qu’une fois au cours de plusieurs années (simplement, les effets de la chasse sont cumulatifs). Dans la mesure où j’ai pu me rendre compte par moi-même comment a été scellé le destin de cette espèce animale, je n’ai pas de difficulté à comprendre ce qui a pu se passer pour les moas.
Or, ces derniers n’étaient pas les seules espèces encore en vie quand arrivèrent les Maoris ; de nombreuses autres espèces d’oiseaux de Nouvelle-Zélande, aujourd’hui éteintes, florissaient encore. La plupart d’entre elles n’existaient plus quelques siècles après le débarquement des Polynésiens. Les plus grandes —le cygne et le pélican, l’oie et la foulque qui ne volaient pas —étaient sûrement chassées pour leur chair. Par ailleurs, l’aigle géant a peut-être été exterminé par les Maoris parce qu’ils cherchaient à s’en défendre. Imaginez ce qui a pu se passer lorsque ce rapace, spécialisé dans l’attaque de proies bipèdes mesurant entre un mètre et trois mètres de haut, a aperçu pour la première fois des Maoris d’un mètre quatre-vingts. De nos jours, l’aigle de Mandchourie auquel on apprend à chasser pour le bénéfice de l’homme tue parfois son maître ; or, cet oiseau est un nain comparé à l’aigle géant de Nouvelle-Zélande, qui était donc préadapté à devenir un tueur d’hommes.
Ces mêmes deux raisons — l’autodéfense ou la chasse à des fins alimentaires — ne peuvent être invoquées pour expliquer la disparition rapide des sauterelles, des escargots, des passereaux et des chauves-souris, propres à la Nouvelle-Zélande. Par quel processus ces espèces ont-elles été exterminées, soit dans la totalité de leur aire de distribution, soit dans leur plus grande partie, les zones épargnées se limitant seulement à quelques îles éloignées ? On peut penser à la déforestation, mais ce n’est probablement qu’une partie de la réponse ; la raison principale est, en fait, cet autre chasseur que les Maoris ont amené avec eux, intentionnellement ou involontairement : le rat. Tout comme les moas qui avaient toujours vécu en Nouvelle-Zélande en l’absence d’êtres humains et s’étaient donc trouvés sans défense contre ces derniers, les petits animaux insulaires qui avaient vécu en l’absence de rats se sont trouvés sans défense contre ce rongeur. Il est de nos jours bien établi que l’espèce de rat qui a été propagée dans le monde entier par les Européens a joué un rôle majeur dans l’extermination, à notre époque, de nombreuses espèces d’oiseaux à Hawaï et dans d’autres îles océaniques sur lesquelles ce rongeur n’avait jusque-là jamais pénétré. Par exemple, lorsqu’il a atteint l’île de Big South Cape au large de la Nouvelle-Zélande en 1962, il a exterminé ou décimé la population de huit espèces d’oiseaux et une de chauves-souris. C’est pourquoi de nombreuses espèces de Nouvelle-Zélande ne se rencontrent plus que sur les îles où ne vivent pas de rats, car ce furent les seuls endroits où elles purent survivre lorsque les rongeurs qui accompagnaient les Maoris se répandirent sur toute l’étendue de l’île principale.
Ainsi, lorsque les Maoris débarquèrent, ils trouvèrent en Nouvelle-Zélande un ensemble de formes vivantes si étranges qu’elles auraient été dignes des légendes populaires sur les animaux fantastiques. En fait, le spectacle qu’ont découvert ces Polynésiens était proche de ce que l’on pourrait s’attendre à voir sur une autre planète où la vie serait apparue et aurait évolué indépendamment de la vie sur la Terre. Toutefois, en très peu de temps, une grande partie de cet écosystème a succombé à un holocauste biologique ; puis, une partie des espèces résiduelles ont à leur tour péri lors d’un second holocauste survenu avec l’arrivée des Européens. Le résultat final est que la Nouvelle-Zélande ne possède plus aujourd’hui que la moitié des espèces d’oiseaux existant à l’époque du débarquement des Maoris, et un grand nombre des espèces survivantes sont en danger d’extinction ou ne survivent plus que sur des îles presque dépourvues de mammifères — tels les rongeurs — susceptibles de détruire leurs nichées. Quelques siècles de chasse ont suffi à mettre fin à l’histoire évolutive des moas qui durait pourtant depuis des millions d’années.

Le cas de la Nouvelle-Zélande n’est pas unique. Sur toutes les îles éloignées du Pacifique que les archéologues ont fouillées récemment, ils ont trouvé les os de nombreuses espèces d’oiseaux maintenant éteintes ; et ces restes figuraient systématiquement sur les sites fréquentés par les premiers colons, ce qui prouve que, là aussi, l’extinction des oiseaux et la colonisation humaine ont été liées d’une façon ou d’une autre. Sur toutes les îles principales de l’archipel d’Hawaï, Storrs Olson et Helen James, paléontologistes de la Smithsonian Institution, ont identifié des espèces d’oiseaux fossiles qui se sont éteintes au cours de la colonisation par les Polynésiens, laquelle a commencé vers 500 apr. J.-C. Il s’agit non seulement de petits drépaniidés, apparentés aux espèces encore présentes sur ces îles, mais aussi des espèces d’ibis et d’oies ne volant pas, d’apparence bizarre et non apparentées à aucune des espèces qui vivent aujourd’hui. Tout le monde sait que la colonisation européenne aux îles Hawaï a été suivie d’un grand nombre d’extinctions d’espèces d’oiseaux ; mais cette vague d’extinctions plus ancienne était restée ignorée avant que Storrs Olson et Helen James ne commencent leurs travaux en 1982. On peut, à présent, dire que le nombre connu des espèces d’oiseaux éteintes avant l’arrivée du capitaine Cook est d’au moins cinquante, ce qui est incroyablement élevé, puisque cela représente près du dixième du nombre des espèces d’oiseaux nichant sur le continent nord-américain.
Cela ne veut pas dire que toutes les espèces d’oiseaux hawaïennes ont été exterminées par le biais de la chasse. C’est probablement ce qui s’est passé pour les oies ne volant pas, à l’instar des moas, mais les petits passereaux ont plus probablement été éliminés par les rats arrivés avec les premiers Hawaïens, ou bien par les incendies de forêt allumés par ceux-ci pour défricher les terres en vue de l’agriculture. On a fait des découvertes similaires dans les sites archéologiques caractéristiques des premières occupations de nombreuses îles du Pacifique par les Polynésiens : autrement dit, on peut attribuer à ceux-ci la responsabilité directe ou indirecte de l’extinction de nombreuses espèces d’oiseaux à Tahiti, en Nouvelle-Calédonie, dans l’archipel Bismarck, sur les îles Marquises, Fidji, Tonga, Chatham, Cook et Salomon.
Un cas particulièrement énigmatique d’extinctions d’oiseaux provoquées par les Polynésiens s’est produit sur l’île de Henderson : celle-ci est de dimension très restreinte et éloignée de tout, puisque située à deux cents kilomètres de l’île de Pitcairn, elle-même célèbre pour son isolement dans le Pacifique, au point que les mutinés du Bounty y sont restés dix-huit ans à l’insu de tout le monde, jusqu’à ce que l’île soit redécouverte. L’île de Henderson est formée d’un récif corallien recouvert par la jungle ; son relief est tellement accidenté qu’elle ne convient absolument pas à l’agriculture. Elle est actuellement inhabitée, et ce depuis que les Européens la virent pour la première fois en 1606. On a souvent parlé d’elle comme de l’un des lieux les plus vierges du monde, n’ayant jamais été perturbé par l’homme.
Ce fut donc une grande surprise lorsque Storrs Olson et l’un de ses collègues paléontologistes, David Steadman, ont retrouvé les os de deux grandes espèces de pigeon, ceux d’une autre plus petite, ainsi que ceux de trois espèces d’oiseaux marins, toutes s’étant éteintes sur l’île de Henderson il y a environ cinq cents à huit cents ans. On avait déjà retrouvé ces mêmes six espèces (ou des espèces étroitement apparentées) dans des sites archéologiques situés sur plusieurs îles polynésiennes habitées, où l’on pouvait sans difficulté comprendre comment elles avaient été exterminées par des êtres humains. Le cas de Henderson posait cependant un problème : comment ces mêmes espèces avaient-elles pu également être exterminées sur une île qui n’était pas habitée par l’homme et semblait ne l’avoir jamais été ? Cette énigme a été résolue par la découverte, sur Henderson, de trois sites autrefois occupés par les Polynésiens, jonchés de centaines d’objets fabriqués, prouvant que cette île avait réellement été occupée par des êtres humains pendant plusieurs siècles. Dans ces mêmes sites, parallèlement aux os des six espèces d’oiseaux qui ont été exterminées sur Henderson, les paléontologistes ont également trouvé les os d’autres espèces d’oiseaux qui, elles, ont survécu jusqu’à aujourd’hui et ceux de nombreuses espèces de poissons.
Ainsi, les premiers colons polynésiens de l’île de Henderson se sont, à l’évidence, alimentés en chassant les pigeons et les oiseaux de mer, ainsi qu’en pratiquant la pêche, jusqu’à ce qu’ils aient décimé la population d’oiseaux. Leurs ressources en nourriture étant épuisées, ils sont sans doute morts de faim ou bien ont abandonné l’île. On trouve dans l’océan Pacifique au moins onze autres îles qui avaient posé elles aussi, jusqu’il y a peu, ce même genre d’énigme, dans la mesure où comme l’île de Henderson elles étaient inhabitées lorsqu’elles avaient été découvertes par les Européens. En réalité, on a découvert récemment qu’elles présentent des traces archéologiques d’une occupation par les Polynésiens dans des temps plus anciens. Certaines de ces îles ont été colonisées pendant des centaines d’années avant que les populations humaines qui les habitaient ne meurent ou n’émigrent. Elles ont toutes pour caractéristiques d’avoir une superficie réduite ou de ne pas bien se prêter à l’agriculture pour d’autres raisons, de sorte que les hommes qui les ont habitées ont été obligés de vivre sur les populations locales d’oiseaux ou d’autres animaux. Étant donné l’abondance des preuves indiquant que la faune sauvage de ces îles « énigmatiques », semblables à Henderson, a été surexploitée par leurs premiers occupants polynésiens, il est clair qu’elles représentent toutes des cimetières, puisque des populations humaines y ont ruiné leur propre base d’existence.

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Second partie diponible ici


[1Sur cet épisode, le lecteur pourra se référer à l’ouvrage de David M. Raup, De l’extinction des espèces. Sur les causes de la disparition des dinosaures et de quelques milliards d’autres, par Marcel Blanc, Paris, Galllimard, Nrf essais, 1993 (N.d.E.)

[2« Il y a, je le sens, un âge auquel l’homme individuel voudroit s’arrêter ; Tu chercheras l’âge auquel tu desirerois que ton Espece se fût arrêtée. Mécontent de ton état present, par des raisons qui annoncent à ta Postérité malheureuse de plus grands mécontentements encore, peut-être voudrois tu pouvoir rétrograder ; Et ce sentiment doit faire l’Éloge de tes premiers ayeux, la critique de tes contemporains, et l’effroi de ceux, qui auront le malheur de vivre après toi. » (Jean JacquesRousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, édition par Jean Starobinski, Paris, Gallimard, Folio essais, 1985, p. 63 (N.d.E.)

[3Le plus bel exemple en est donné en 1773 par Denis Diderot dans son dialogue philosophique Supplément au voyage de Bougainville, dans lequel le Tahitien Aotourou, amené à Paris par le navigateur, est tenu pour un homme « qui touche à l’origine du monde » alors que l’Européen « touche à sa vieillesse » (in Le Neveu de Rameau et autres dialogues philosophiques, Paris, Gallimard, Folio, 1972, p. 290). (N.d.E.)

[4Ovide, Les Métamorphoses, I, traduction par Georges Lafaye, Paris, Gallimard, Folio, 1992, p. 45. (N.d.T.)

[5La pointe sud de l’île du Sud de la Nouvelle-Zélande est découpée par de très nombreux fjords, et cette région a été érigée en Parc national néo-zélandais. (N.d.T.)


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