Présentation du collectif Lieux Communs sur Radio Libertaire (2/2)

mardi 24 décembre 2013
par  LieuxCommuns

Voir la première partie

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Sur la dynamique du collectif

Aurore [qui vient d’arriver dans le studio] : Alors, vous dites qu’il n’y a pas de porte-parole, pas de représentant, que vous êtes dans un système de démocratie directe : Combien êtes-vous ? Et par exemple, ces papiers que j’ai sous les yeux, là, qui sont fort intéressants, sur l’éducation, sur la question de « Donner sa voix ou prendre la parole », qui les rédige ?

Pierre : Alors donc ça, c’est Aurore, qui vient de nous rejoindre, c’est un autre paradoxe... On a déjà répondu à la question, en fait, au tout début de l’interview...

Aurore  : D’accord. Mais donc je veux bien quand même la réponse pour pouvoir suivre correctement. Qui les rédige, et qui fait la synthèse de toutes ces idées ? Est-ce qu’il y a un petit groupe ? Combien êtes-vous, en fait, tout simplement, déjà ?

Quentin : Très bonne question. Combien sommes-nous ? On fonctionne de fait en cercles concentriques, et pour les plus impliqués, on est six ou sept. Autour, il y a une dizaine de personnes qui sont attentives à notre travail, qui nous aident de temps en temps, qui participent plus ou moins, qui envoient des textes, qui contribuent à enrichir le site. Et plus large encore, on va dire qu’on a une centaine de personnes, de gens que l’on connaît plus ou moins et qui sont un peu moins impliqués.
Et pour l’élaboration des textes, on fonctionne d’une manière assez collégiale. Mais c’est bizarre, parce que justement, on fonctionne non pas en synthèse, comme tu dis, mais en initiation. C’est-à-dire que c’est l’initiateur qui écrit son texte, et c’est vraiment le groupe qui fait la synthèse. Or, jusqu’ici, on n’a eu aucune vraie divergence de fond – on avait prévu le cas où ça se poserait, en pensant que ça allait se manifester beaucoup plus : Ça n’a pas été encore le cas. La solution qu’on avait avancée était que s’il y avait vraiment un désaccord sur un texte, étant donné que l’initiateur du texte en restait l’auteur exclusif et qu’il en était responsable, on faisait deux textes.

Aurore  : C’est donc un groupe affinitaire construit plus ou moins sur des évidences politiques…

Quentin : C’est un collectif affinitaire mais pas affectif, c’est-à-dire qu’il y a des affinités intellectuelles.

Aurore  : Oui, j’ai utilisé le terme, effectivement. Est-ce que tu as la sensation qu’il y a quand même des possibilités de contradictions et de débats profonds dans ce climat-là ?

Quentin : Je pense que des possibilités, oui, elles y sont, mais on n’y est pas encore. Pourquoi ? Parce qu’on se construit à partir d’une dissidence vis-à-vis de tout ce qui existe, de fait. Ce n’est pas une dissidence recherchée, narcissique, etc. : on ne s’est plus retrouvés dans le milieu anarchiste, situationniste, autonome, à Lutte Ouvrière (mon Dieu, hé oui, ça a existé, ce n’est pas mon cas, je me défends). En ce sens-là, on a l’impression d’ouvrir des voies, et donc on a beaucoup plus de convergences entre nous que de divergences et on n’en est pas arrivés à ce point où on pourra diverger. Mais c’est tout à fait possible, parce qu’on est amenés à travailler notamment sur la deuxième brochure sur la démocratie directe, où là on va attaquer à des questions de fond, et il est tout à fait possible qu’il y ait des divergences, donc plusieurs textes qui refléteront les différents points de vue à l’intérieur du collectif.
Juste une dernière chose : sur le site, il y a donc nos textes, nos tracts,nos brochures, nos analyses, etc. Et il y a une majorité, je crois, de textes qui ne sont pas de nous, mais qu’on a ramenés, qu’on a numérisés, qu’on a pris dans telle ou telle revue ou livre, qui ne sont pas en contradiction franche avec nos idées, mais qui amènent à certains moments des éléments et des nuances importantes sur tel ou tel point. Donc le site ne présente pas non plus une ligne politique unidirectionnelle.

La question de l’anarchisme

Monique : Mais j’aimerais bien te demander, sans du tout que tu prennes ça pour une question agressive, vraiment pas…

Quentin : Je vais essayer (rires). C’est mal parti, je me sens déjà agressé...

Monique : Non, non, ce n’est pas ça. Tu disais que vous ne vous étiez pas retrouvés dans le milieu anarchiste, et là, tu sais très bien que tu es reçu sur Radio Libertaire, la radio de la Fédération Anarchiste. Donc, bon, en toute camaraderie, je te demande un peu à m’expliquer ?

Quentin : Alors là, ce sont essentiellement des questions sur le fond... Comment te présenter les choses ?

Aurore : Peut-être que toi, ça n’est pas forcément ton cas. Tu disais que c’était une histoire de mécontentement individuel qui se retrouve collectivement. Je ne sais pas si toi, individuellement, tu t’es retrouvé toi-même à fréquenter des milieux anarchistes et à ne pas t’y retrouver. C’est juste pour t’éviter la position inconfortable de devoir parler au nom des autres.

Monique : Surtout que je ne veux absolument pas te mettre en position inconfortable, hein. Que ce soit très clair.

Quentin (riant) : Non, je suis très bien, là...

Monique : C’est de la curiosité intellectuelle. Vraiment.

Quentin : Non, moi, je peux en parler, parce que j’ai effectivement côtoyé quelques milieux anars dans mon parcours protéiforme. Ceux qui seraient plus aptes à en parler, ce sont évidemment les copains grecs, qui ont vécu en Grèce (puisqu’ils viennent en partie d’Athènes) dans des milieux anars qui sont, comme vous le savez, assez importants, notamment le quartier d’Exarchia. Ce qu’on a trouvé essentiellement insuffisant dans le milieu anarchiste, c’était l’approfondissement de la question de la théorie, et particulièrement des apports multiples, assez importants, qu’il a pu y avoir à partir on va dire des années 50, en ce qui concerne l’ethnologie, la psychanalyse, l’histoire même du XXe siècle... On a une convergence de fait qui est très importante, mais il y a une insatisfaction quant à – si je veux caricaturer, ne te sens pas agressée (rires) – à trouver dans Proudhon l’alpha et l’oméga de la théorie politique.

Monique : Ah ouais, alors là, je crois qu’il y a très longtemps que tu n’as pas discuté avec des anarchistes militants et organisés. On n’a absolument pas le culte de la personnalité, que ce soit vis-à-vis de Proudhon, de Bakounine, de Kropotkine ou de n’importe qui. On pense par nous-mêmes (rire). Bon, on ne va pas rentrer dans ce débat-là. Tu parlais de compagnons grecs. J’espère que tu as eu l’occasion de rencontrer les compagnons grecs, Mimi et Vangelis, qui sont justement de passage en France, qui sont là sur le salon du livre à Merlieu, qui font une tournée en France en ce moment, et qui vont retourner en Grèce. Si tu as l’occasion de les rencontrer, vraiment, ils sont très chouettes et font des passages à Paris. Alors La seule date dont je suis absolument certaine, parce que j’y serai, c’est l’émission Trou noir sur Radio Libertaire lundi de 16h à 18h. Là, ils seront en direct sur Radio Libertaire. Le même jour, ils sont le soir – vers 19h, je crois – à la CNT. Ce soir, ils font une présentation à Lille avant de venir à Paris demain. Après, je ne sais plus, mais ça a déjà été annoncé plusieurs fois, et ça se retrouve facilement sur internet..

La situation en Grèce

Quentin : Sur la Grèce – je peux en profiter – on a deux copains grecs qui se sont beaucoup investis dans le mouvement du printemps 2011, qui s’est appelé le Mouvement des Places, où suite aux mesures d’austérité, il y a eu de grandes manifestations relayées relativement par les média. Mais surtout – et ça, très peu de gens en ont parlé – des rassemblements sur les places des grandes villes du pays, notamment à Athènes, où les gens se sont organisés en assemblées générales, avec des initiatives extrêmement intéressantes où ils ont réussi à réinventer des dispositifs de distribution de la parole, notamment en tirage au sort, et des moyens de contrer les partis et groupuscules politiques qui tentaient de noyauter ces assemblées. Le mouvement a duré un mois et demi, les copains étaient sur place , on a fait deux brochures assez importantes là-dessus [1]. ça vaudrait très certainement le coup d’une émission assez intéressante...
De ce que j’ai entendu moi du mouvement anarchiste grec – je ne parle pas de ceux que vous avez invités, que je ne connais pas – il y avait un côté extrêmement démagogique, y compris vis-à-vis du mouvement anarchiste grec, qui est depuis vingt ans une sorte d’énorme folklore local, qui n’a aucune prise sur la population. Tous les anarchistes français lorgnent sur eux en les voyant se castagner contre leurs CRS…

Monique : Ah non, là, je crois que tu as une vision un peu caricaturale des anarchistes français. En tant que militante de la Fédération Anarchiste, ça me choque un tout petit peu, mais bon… (rire)

Quentin : C’est ce que moi, j’ai pas mal entendu, en tout cas du côté de la CNT, d’Alternative Libertaire ou de…

Monique : Non, non attends : Si tu parles de la CNT, tu ne parles pas des anarchistes en France !

Quentin : Eh ! Ils se réclament de l’anarchisme...

Monique (avec Pierre et Aurore ) : Ils se réclament du syndicalisme !

Quentin : Bon, je finis sur la Grèce. Nous, ce qu’on a vu dans ce mouvement-là, c’étaient des gens qui étaient acculés à la mobilisation par le pouvoir et la situation, qui réinventaient des prises de pouvoir et de parole populaires et spontanés, mais qui se confrontaient à la mentalité néo-grecque, qui est une mentalité empreinte en grande partie de corruption, de consumérisme, de clanisme, et qui freine extraordinairement la possibilité d’établir des liens horizontaux et de proposer une alternative au pouvoir contemporain. Ça, par exemple, c’est une question que l’on pose, que les copains grecs posent, et à laquelle on ne peut pas répondre : on peut simplement être plus ou moins optimiste. Il se trouve que cette mentalité-là, qu’on retrouve aussi en partie en Tunisie [2], et d’une façon moindre en France [Voir Notes sur le mouvement social d’octobre 2010, janvier 2012 ]], freine énormément tous ces mouvements qui tentent de dessiner un autre avenir que celui dessiné par l’oligarchie contemporaine.

Monique : Les Grecs ont quand même une chance extraordinaire que nous n’avons pas, c’est que l’exode rural est beaucoup plus récent, donc ils ont gardé un pied sur de la terre dans laquelle ils peuvent faire pousser des légumes, de la nourriture, et ça, c’est très important. Parce que c’est quand même ça qui va permettre de vivre et éventuellement de construire autre chose au-delà de tout ce qu’on peut penser des mentalités. Dans le concret, dans le quotidien, il s’agit de manger, tout de même, et là, ils ont une chance que nous, on a perdue parce que l’exode rural est beaucoup plus ancien.

Quentin : Tout à fait d’accord. Sauf qu’on a un camarade qui est fils de paysan, et que pour lui le retour à la terre veut dire aussi – et c’est ce qu’il voit dans sa campagne – le retour aux mentalités archaïques, c’est-à-dire le paternalisme, le sexisme, la corruption, etc. [3]

Monique : Bon alors là… On pourrait consacrer une émission entière à ça. Limiter la production alimentaire à du sexisme et à de l’archaïsme, ça ne va pas être possible, mais on en rediscutera une autre fois…

Pierre : Ce n’est pas exactement ce qu’il a dit.

Quentin : : Ce n’est pas du tout ce que j’ai dit. Je disais qu’il y a un retour à la tradition, et que la tradition grecque, elle n’est pas forcément en direction de l’émancipation.

Maïline : Ça fait partie en tout cas… C’est un élément à prendre en compte dans la complexité de…

Quentin : La paysannerie grecque, elle n’est pas forcément pour l’émancipation...

Monique : D’accord, excuse-moi, j’ai mal… Eh bien je crois qu’il va falloir qu’on prenne un rendez-vous pour faire une autre émission, parce que là, on n’a vraiment pas le temps de continuer, nous allons recevoir Lucio Ortega qui est rentré dans le studio. On va passer une petite pause musicale, je suis désolée de vous pousser dehors, mais alors les séquences en direct du Salon du Livre sont nécessairement courtes… Il y a du monde, et je suis désolée.

Quentin : Non, c’est la vie, c’était prévu depuis le début...

Maïline et Pierre : Au revoir, et merci beaucoup...

Quentin : Merci beaucoup



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