A propos de l’islamisme...

vendredi 31 mai 2013
par  LieuxCommuns

Bref échange mail avec un proche sympathisant.

Salut,

Mes doutes sont toujours les mêmes que ceux que j’exprimais il y a quelque temps sur cette montée de l’islamisme radical, malgré ce qui se passe actuellement au Maghreb et au Moyen-Orient, et malgré la multiplication des barbus et des burquas dans certains quartiers (étonnant le nombre qu’on peut en voir passer en restant un après-midi sur une terrasse proche du métro Couronnes…) :

http://collectiflieuxcommuns.fr/spi...

Je trouve que Lieux Communs insiste bien trop sur ce problème et les dangers qu’il représente, même si je comprends pourquoi.

(OK, je connais l’histoire de Pierre et le loup… de David Vincent et les Envahisseurs… mais Castoriadis lui aussi pensait et prouvait que la Russie stalinienne voulait et allait dominer le monde au début des années 80…)

Je ne pense pas que l’islamisme radical est et doit être notre ennemi principal.

D’une part parce que les islamistes n’ont pas et auront de moins en moins les moyens de leur politique (les passages au pouvoir les discréditent rapidement, ce sont des bons libéraux économiquement et socialement), d’autre part parce que leur idéologie et leur vision du monde débiles et rétrogrades ne sont pas séduisantes pour des êtres « normalement constitués » (la grande majorité des consommateurs de la planète, ou de ceux qui veulent le devenir). C’est avant tout auprès de certains déshérités, désespérés, déboussolés de certains endroits de la planète qu’ils peuvent trouver et qu’ils trouvent une audience, des recrues, des troupes qui resteront minoritaires…

(On n’a toujours pas trouvé hélas la panacée pour lutter contre l’aliénation religieuse, mais de bonnes conditions de vie, l’alphabétisation des pauvres – des femmes ! - , l’ouverture au monde sont quand-même des bons outils pour cela. )

Faisons donc en sorte que ces damnés de la terre soient de moins en moins nombreux pour couper l’herbe sous les pieds des islamistes et des religieux en général. Continuons d’abord à lutter contre ce qui devrait rester notre ennemi principal, un système économique qui exproprie chaque jour des masses de gens partout sur la planète, qui les rendent inutiles au monde, qui les précipitent dans la misère (un peu de compassion que diable ! ce n’est pas jouer sur la « victimisation » que constater cela… Pour tous les SDF, pour tous les chômeurs, pour tous les crève-la faim, l’islamisme est évidemment le cadet des soucis. En appeler à la « responsabilité » de chacun dans ce qu’il vous advient, c’est en l’occurrence tenir un discours bien libéral, sans plus prendre en compte les causes et les réalités économiques et sociales. Hé ! Comment se reproduisent les élites économiques et politiques ?…)

Et là, je continue de penser que l’ « Occident » a quand-même sa part de responsabilité, même si évidemment ce sont toutes les oligarchies de la planète qui doivent être combattues. Castoriadis soulevait le problème en disant ceci dans un entretien avec Edgar Morin : « La décision de faire la guerre méprisait royalement les facteurs à long terme, à savoir le risque que se creuse davantage le gouffre culturel, social, politique et imaginaire existant entre les pays occidentaux et le monde arabe » :

http://collectiflieuxcommuns.fr/spi...

Et c’est bien sûr ce gouffre qui ne cesse de s’approfondir depuis 30 ans, conséquence malheureuse de « nos » menées économico-humanico-guerrières très profitables à certaines entreprises…

En espérant que les événement viennent me donner raison, et qu’ils vous donnent tort…

Cordialement.

Riton

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Salut Riton,

Quelques éléments de réponse à tes doutes, sans trop d’illusions puisqu’ils ne t’apprendront rien.

  • Je trouve que Lieux Communs insiste bien trop sur ce problème et les dangers qu’il représente, même si je comprends pourquoi.

(OK, je connais l’histoire de Pierre et le loup… de David Vincent et les Envahisseurs… mais C. Castoriadis lui aussi pensait et prouvait que la Russie stalinienne voulait et allait dominer le monde au début des années 80…)

Je ne pense pas que l’islamisme radical est et doit être notre ennemi principal.

Il n’a jamais été question de faire de l’islamisme radical notre ennemi principal. A regarder nos tracts, nos textes, nos brochures, nos réunions publiques, etc. ce n’est pas le cas. Fais un tour sur le site et compare les occurrences des mots-clés comme « capitalisme » ou « oligarchie » ou encore « gauchisme »... Et encore, ayant des copains en Tunisie, c’est, pour eux, leur ennemi physique principal... (mais tant qu’on est pas là-bas, hein...).

C’est donc un bien mauvais procès.

Par contre, et là nous sommes en défaut, ils s’agit d’une dynamique mondiale absolument majeure, contrairement à ce que tu affirmes et passer à côté est une énormité, ne serait-ce que pour comprendre ce qui se joue dans une partie de la jeunesse de nos banlieues.

(Quant à l’URSS, je ne suis pas sûr que ce soit par altruisme qu’elle ait épargné l’Europe...)

  • D’une part parce que les islamistes n’ont pas et auront de moins en moins les moyens de leur politique (les passages au pouvoir les discréditent rapidement, ce sont des bons libéraux économiquement et socialement),

Si tu parles des partis ou des personnes, je te l’accorde à condition de ne pas regarder l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar & Cie.

Si tu parles de courants, c’est autre chose, puisque ce n’est jamais Dieu qui est en défaut, ce sont ses représentants (comme dirait Malcom X, « Après ma mort, mettez ce que j’ai fait de bien sur le compte de Dieu, ce que j’ai mal fait, sur le mien »). Il existera toujours des mouvements plus radicaux pour prendre la relève, surtout s’il n’y a aucune autre force politique crédible pour faire pièce.

Et si tu parles d’idéologie, là c’est encore autre chose : depuis 30 ans que l’islamisme ravage une bonne partie du monde, on ne peut pas dire qu’il se discrédite rapidement, au contraire même - le 11 septembre le prouve.

Autrement dit je pense qu’il ne faut pas concevoir l’islam radical comme un régime, une forme de gouvernement ou même une doctrine réfutable : c’est un recours infini face à la désespérance, éventuellement nihiliste et suicidaire, qui peut se poursuivre indépendamment des possibilités de réussite, ou même de survie, puisque l’au-delà est assuré, comme pour les martyrs.

  • d’autre part parce que leur idéologie et leur vision du monde débiles et rétrogrades ne sont pas séduisantes pour des êtres « normalement constitués » (la grande majorité des consommateurs de la planète, ou de ceux qui veulent le devenir).

Là je crois que tu touche une chose vraie : l’occidental de base est incapable de comprendre le cadre mental qui est celui du monde musulman. La sécularisation est telle ici que le chantage à la foi, à la pureté, au sacerdoce jusqu’au sacrifice paraît inimaginable. D’où l’hypothèse de situations extraordinaires qui pousseraient les gens à cet endoctrinement, qui est pourtant là dès la naissance.

Dans la culture arabo-musulmane, les choses sont très différentes : Dieu est partout et constitutif des personnalités. Devant l’université de la Manouba de Tunis, une prof de lettre, militante laïque, se fait alpaguer par un salafiste qui lui demande si elle croit en Dieu : elle ne peut que lui répondre « Bien sûr que je suis musulmane, grâce à Dieu » - s’ensuit, inévitablement, une discussion théologique sur les sourates... C’est fini : de la religion, tu ne sortiras point.

C’est un peu comme le qualificatif de « modérantiste » chez les totos : une fois admis un certain nombre de postulats, soit tu vas jusqu’au bout, soit tu as peur et tu fermes ta gueule devant ceux qui osent et sont cohérents - tu peux aussi sortir de la secte, si tu le peux.

Plus généralement, il faut essayer de transposer ce que tu comprend des montées des fascismes européens.

  • C’est avant tout auprès de certains déshérités, désespérés, déboussolés de certains endroits de la planète qu’ils peuvent trouver et qu’ils trouvent une audience, des recrues, des troupes qui resteront minoritaires…

Ils trouveront un boulevard partout où le ressentiment se focalise sur certaines idées. Celui-ci peut surgir en milieu très aisé, ou dans les bidonville, auprès de gens très éduqués ou d’analphabètes, en plein centre de la société de consommation comme ai milieu du sahel, etc. Ils sont et resteront minoritaires, comme ils le sont depuis trente ans, exerçant une pression considérable sur les populations musulmanes au vu de leurs moyens dérisoires, conquérant des pays importants comme l’Egypte ou l’Irak. Espérons qu’ils ne soient pas tentés par des attaques nucléaires (par exemple sur des centrales) ou bactériologiques, et qu’ils ne mettent pas les feux aux poudres, entre Israël et ses voisins, entre le Pakistan et l’Inde, entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, en Egypte, etc..

  • (On n’a toujours pas trouvé hélas la panacée pour lutter contre l’aliénation religieuse, mais de bonnes conditions de vie, l’alphabétisation des pauvres – des femmes ! - , l’ouverture au monde sont quand-même des bons outils pour cela. )

Je ne suis pas sûr que les luttes anti-religieuses du passé puissent être ramenées à de meilleures conditions de vie. Au contraire, depuis le XVe au moins, les curés et l’Église étaient, à raison, assimilés au pouvoir qui exploitait et spoliait sans vergogne. Et puis qui va alphabétiser les femmes en Arabie Saoudite, au Pakistan ou en Somalie ? Qui ?

  • Faisons donc en sorte que ces damnés de la terre soient de moins en moins nombreux pour couper l’herbe sous les pieds des islamistes et des religieux en général. Continuons d’abord à lutter contre ce qui devrait rester notre ennemi principal, un système économique qui exproprie chaque jour des masses de gens partout sur la planète, qui les rendent inutiles au monde, qui les précipitent dans la misère

Ce n’est pas la misère qui génère l’islamisme, c’est la désespérance, notamment celle qui sourd quand on grandit dans le consumérisme ou sa frustration. C’est différent. Baudrillard parlait dans les années 60-70 - et d’autres avec lui, Lapassade, Mendel, etc.. - de « révoltes nihilistes » nourries à l’ennui, la vacuité, l’insignifiance... Je crois qu’on y est.

Face à un monde qui n’a pas de sens, rien n’en a, ni la richesse, ni la pauvreté, ni la famille, ni l’absence de famille, etc. L’extrémisme en offre un, selon le cadre culturel dans lequel on baigne (Cf. les dérives gauchistes terroristes de la fin des années 70).

Et puis tu te contredis : admettons que la pauvreté matérielle engendre automatiquement l’islamisme. Si nous sommes d’accord pour dire que nous vivons le début de la fin de la consommation, et que nous ne pourrons rien faire avant longtemps pour réduire le nombre des « damnés de la terre », l’islamisme deviendra, pour le coup, une priorité.

  • (un peu de compassion que diable ! ce n’est pas jouer sur la « victimisation » que constater cela… Pour tous les SDF de la planète, pour tous les chômeurs, pour tous les crève-la faim, l’islamisme est évidemment le cadet des soucis. En appeler à la « responsabilité » de chacun dans ce qu’il vous advient, c’est en l’occurrence tenir un discours bien libéral, sans plus prendre en compte les causes et les réalités économiques et sociales. Hé ! Comment se reproduisent les élites économiques et politiques ?…)

Ce que tu dis n’est pas très clair.

Le discours victimaire est aujourd’hui revendiqué par tout le monde et permet de dire et de faire n’importe quoi (c’est même le fond de commerce des rappeurs). J’ai toujours vécu en banlieue parisienne : ce n’est pas la faim ou les haillons, mais bien la désorientation culturelle, le nihilisme consumériste et l’absence de perspectives qui poussent à faire des conneries. La situation n’est pas forcément facile - elle a été bien pire dans l’histoire et va le redevenir - la question est de savoir si on s’en sort en toute humanité ou dans le chaos généralisé. Ou alors on fait appel à l’État, qui est tapi au fond de la forêt de la « victimisation ». Donc, et ensuite, ce ne sont pas les SDF qui composent les cellules terroristes à travers les monde, loin s’en faut, et c’est effectivement le cadet de leur souci. Mais ce n’est pas dans la Charia, pas plus que chez le Pape, que tu trouvera de quoi nourrir ta soif de justice sociale. Au contraire : les religions ont toujours été (mis à part les mystiques qui ont mal fini) des garantes de la hiérarchie sociale et politique.

Quant à la reproduction des élites économiques et sociales, elle exige non seulement une masse de gens qui les reconnaissent comme telles mais aussi des prétendants afin de se renouveler et de se parer des meilleurs atours : On trouve des musulmans aujourd’hui à quasiment tous les postes, de prof à ministre, de star à PDG, d’artisan à fonctionnaire, de médecin à cadre, etc. Et je ne crois pas que la culture arabo-musulmane ait quelque chose contre la réussite sociale et l’enrichissement sur le dos d’autrui, bien au contraire. Lorsqu’elle à lieu chez les « Koufar », elle peut en plus facilement se retourner en tactique et donner lieu à toutes les dérives.

  • Et là, je continue de penser que l’ « Occident » a quand-même sa part de responsabilité, même si évidemment ce sont toutes les oligarchies de la planète qui doivent être combattues. Castoriadis soulevait le problème en disant ceci dans un entretien avec Edgar Morin : « La décision de faire la guerre méprisait royalement les facteurs à long terme, à savoir le risque que se creuse davantage le gouffre culturel, social, politique et imaginaire existant entre les pays occidentaux et le monde arabe » :

Personne parmi nous ne te dira que l’Occident n’a pas sa « part de responsabilité ». Ici encore, mauvais procès, comme si dénoncer l’islamisme nous rendait incapable de lucidité...

Nous revoilà en pleine guerre froide où, pris entre chaque camp, il fallait se justifier de ne pas appartenir à celui d’en face, en permanence, encore et encore ? Pénible.

  • Et c’est bien sûr ce gouffre qui ne cesse de s’approfondir depuis 30 ans, conséquence malheureuse de « nos » menées économico-humanico-guerrières très profitables à certaines entreprises…

Les valeurs ou principes au nom desquelles tu combat l’oligarchie devraient, normalement, te faire t’insurger contre tout ce que tu viens de défendre, tout ce que tu viens d’excuser, tout ce que tu efforces de faire paraître secondaire... Rien que le fait de « te » sentir responsable du comportement de « nos » dominants devrait t’amener à exiger la même chose de ceux qui se réclament de l’islam.

Parce que l’Occident règne (et encore), tu te tais sur le sort du Tibet ? Sur la Tchetchénie ? Sur les Nazis russes ou grecs ? Non. Alors pourquoi le faire sur les barbus qui peuplent nos rues et dont tu constates toi-même la multiplication ? Ils sont trop près ?

L’Occident n’est plus le seul en lice, et les puissances qui grandissent ne sont pas mieux intentionnées que lui, bien au contraire. Les dominations musulmanes sont impitoyables et ne le sont pas plus car limitées de multiples manières, mais certainement pas par bonté d’âme.

De façon générale, c’est un calcul à très courte vue que de reporter toute la misère du monde sur le possesseur actuel du pouvoir. Cette logique est celle des prétendants à ce même pouvoir, comme de ceux qui gagnent à jouer les éternels opposants.

  • En espérant que les événement viennent me donner raison, et qu’ils vous donnent tort…

C’est tout le mal qu’on souhaite au monde.

Si je peux me permettre, je vois mal dans tes arguments de quoi infléchir nos positions ni dans quelles directions.

Et généralement, j’ai l’impression de ne rien t’apprendre, de ne rien te faire comprendre sinon des choses que tu ne sais déjà, très largement et souvent bien mieux que moi, et je ne vois donc aucun argument qui puisse ébrécher ta logique, qui me semble sortir du domaine purement argumentatif. De toutes ces choses, nous avons déjà discuté maintes fois, mais je ne nous vois pas avancer d’un pouce, plutôt nous répéter, et je ne cerne pas les points qui nous départageraient. Pas plus, je ne peut en déduire ce que nous devrions faire, dire ou penser à partir de ce qui nous opposerait.

Devrait-on adopter un courageux silence sur l’islamisme d’une manière générale, même quand il nous touche directement, ou nos camarades ?

Devrait-on en parler de manière plus compatissante, se dire qu’après tout, ce sont des gens malheureux, comme les skinheads, et qu’il faut bien que jeunesse se passe - serrer les fesses en attendant, maudire les puissants cause de tous nos tourments et advienne que pourra ?

Devrait-on dissocier radicalement l’islam de l’islamisme et expliquer au monde que Torquemada n’a rien à voir avec le christianisme, Staline avec le communisme, Hitler avec le nationalisme, les idéologies consuméristes avec le quidam de base, ect. ?

Ou alors peut-être devrions-nous, plutôt, jouer les gentils anars, creuser les ornières traditionnelles, ouh les vilains capitalistes, bouh la bureaucratie, ho la la les fachos, tenir nos voisins de pallier pour des étrangers absolus auxquels on ne peut rien comprendre et rien demander, ne pas aller trop loin dans la compréhension de ce qui se joue dans le monde où nous vivons jusqu’au cou(p) ?

Bon vikende.

Amicalement...

P.


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