Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (1/3)

Compte-rendu de la rencontre à Grenoble le 6 avril 2013
mercredi 14 août 2013
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°21bis « Islamismes, islamogauchisme, islamophobie », seconde partie : Islam, extrême-droite, totalitarisme, de la guerre à la domination

Elle est en vente pour 3 € dans nos librairies. Les achats permettent notre auto-financement et constitue un soutien aux librairies indépendantes (vous pouvez également nous aider à la diffusion).

Sommaire :

  • Avant-propos
  • Brève histoire de l’islamisme (Exposé) - ci-dessous...
  • L’État islamique (Recension)
  • Islamisme, totalitarisme, impérialisme (Analyse)

Les vendredi 5 et samedi 6 avril 2013, la librairie Antigone de Grenoble a invité le collectif Lieux Communs à venir animer deux soirées publiques.

La soirée était annoncée sur le site de la librairie Antigone ainsi que sur le site Alpes Solidaires.

La première soirée était consacrée à la question de la démocratie directe, sur le thème « Projet, principes, adversaires », à l’occasion de la sortie imminente d’une brochure du collectif sur la question [1]. La seconde soirée avait pour thème « Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme », qui semble bien être devenu la nouvelle question russe, celle qui clive profondément les groupes militants, révèle leurs présupposés et axiomes premiers, et dont découlent plus ou moins implicitement leurs positions politiques.

Les textes ci-dessous sont la transcription des diverses interventions (exposés, débats) de cette seconde soirée, qui se compose d’une présentation de la librairie Antigone et du collectif Lieux Communs, d’un premier exposé « Brève histoire de l’islamisme » (première partie, ci-dessous), d’un second sur Les racines de l’islamo-gauchisme (deuxième partie), puis d’un débat (troisième partie) avec et entre les personnes présentes ce soir-là, soit une trentaine de participants.

Les exposés qui constituent l’essentiel de la première partie et la totalité de la deuxième ont été repris en brochure.


Bibliographie minimale proposée à la librairie / bibliothèque Antigone et présentée à la vente à cette occasion :

  • Traité des trois imposteurs - Moïse, Jésus, Mahomet, Payot 2001
  • Hamadi Redissi, L’exception islamique, Seuil 2004
  • David Cosandey, Le secret de l’Occident — Vers une théorie générale du progrès scientifique, Champs essais 2007
  • Hamid Zanaz, L’impasse islamique, Éditions Libertaires 2010
  • Frédéric Encel, Géopolitique de l’apocalypse — Les démocraties à l’épreuve de l’islamisme, Flammarion 2002
  • Abdelmalek Sayad, La double absence — Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil 1999
  • Bernard Lewis, Que s’est-il passé ? — L’Islam, l’Occident et la modernité, Gallimard 2002
  • Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’Islam, Seuil 2001
  • Yves Lacoste, La question post-coloniale : une étude géopolitique, Fayard 2010
  • Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldûn et les sept vies de l’Islam, Actes Sud 2006
  • Hugues Lagrange, Le déni des cultures, Seuil 2011

Présentation d’Antigone

Christel : Vous êtes dans la librairie-bibliothèque Antigone. C’est un projet collectif dans des locaux qui ont été achetés par un adhérent. Même si les murs sont à nous, le fonctionnement a quand même des charges assez lourdes, d’où le prix libre à l’entrée. Le bénéfice de la librairie permet de financer la bibliothèque et d’autres projets. Nous sommes une association autogérée (nous sommes plutôt anarchistes) qui s’appelle Antigone, parce qu’elle a été fondé par des filles et que nous voulions que rien que dans la dénomination on ne puisse pas oublier le féminin, parce qu’il y a 11 ans, dans le milieu militant, c’était très masculin, et ça l’est encore [2]. Et aussi parce qu’entre la raison du cœur et la raison d’État, pour nous, le choix est clair, on n’est pas vraiment du côté de l’État... Alors nous espérons ne pas être emmurés pour avoir voulu enterrer je ne sais qui, évidemment, mais la dimension radicale nous apparaît comme assez claire ici. Et nous sommes ouverts à toutes les bonnes volontés qui voudraient nous donner un coup de main ou participer un peu plus à ce qui se fait ici.

Ce soir nous accueillons pour le deuxième soir consécutif le collectif Lieux Communs, dont un certain nombre de personnes se sont déplacées pour nous rencontrer. Nous diffusons leurs brochures depuis pas mal de temps, et c’était l’occasion d’en discuter. C’est un groupe qui pose des problèmes politiques à plusieurs niveaux, et notamment théorique. Ce qu’ils produisent pose beaucoup de questions, donc pour nous c’était l’occasion d’en discuter de vive voix, et d’en faire bénéficier les gens que ça intéresse.

Hier, la soirée était consacrée à la démocratie directe, à l’occasion d’une brochure qu’ils vont sortir prochainement. Aujourd’hui, nous allons aborder un sujet très polémique, dont nous avons déjà beaucoup discuté avant la soirée. C’est un des rares sujets qui a créé de lourdes tensions et de graves ruptures dans le milieu d’extrême gauche et anarchiste, la question de l’identité et du rapport à la religion, auquel ils ont consacré une brochure. Donc une thématique qui divise beaucoup, et on est contents de discuter de choses qui fâchent, parce qu’en parler ensemble est encore le meilleur moyen de comprendre ce qui se passe.

La soirée va se dérouler en deux temps : une restitution de leur recherche et, après, un débat, où ce serait bien que la parole tourne, que ce ne soient pas toujours les mêmes qui parlent.

Présentation du collectif Lieux Communs

Majid : Merci beaucoup de cette introduction et de votre invitation. Quelques mots à mon tour pour présenter rapidement notre groupe. Notre collectif s’est véritablement formalisé il y a un peu plus de cinq ans à partir de rencontres autour de mouvements sociaux, de collectifs, d’associations toujours plus ou moins de tendances libertaires. Nous nous rendions compte que cette mouvance rencontrait beaucoup de difficultés, d’impasses, de récupérations, de questions énormes sans réponses, et que ce n’était pas du tout dû à un manque de volontarisme ou de mobilisation, ou à une convergence des luttes qui serait sans cesse reportée. Alors nous avons décidé de nous regrouper pour intervenir lors des temps chauds à partir de notre approche, mais surtout de reposer tout à plat, d’interroger les idées toutes faites, les slogans, les préjugés qui fourmillent dans ces milieux anars et gauchistes, donc de questionner nos pratiques à partir de la réalité, en voulant toujours une analyse du réel. Donc avoir un regard lucide, même sur des choses démoralisantes, pour essayer de comprendre comment agir, comment penser, comment comprendre les dynamiques sociales et les nôtres propres.

Depuis, nous avons affiné nos idées. Nous pensons qu’il y a une crise profonde, bien plus profonde qu’un simple manque de redistribution des richesses, mais plutôt une crise de sens de l’existence, une crise culturelle dans la société. Donc nous critiquons l’organisation capitaliste et ses conséquences écologiques, bien entendu, mais aussi toute sa dimension culturelle, notamment la société de consommation. Pour nous, elle est créatrice d’apathie politique, de perte de sens, d’isolement des individus plongés dans le seul but de consommer pour consommer. Pour nous, il est clair que nous allons droit dans le mur. Alors dans cette démarche, on retrouve beaucoup d’auteurs, et particulièrement Cornelius Castoriadis. Nous nous retrouvons dans le projet d’autonomie tel qu’il le décrit, et qui implique la démocratie directe, mais nous avons aussi d’autres auteurs de référence, comme Hannah Arendt, ou Christopher Lasch, par exemple. En fait, nous recherchons un éclectisme, mais qui soit cohérent.

La démocratie directe nous permet d’articuler trois critiques de la société actuelle. D’abord elle pose que chacun, par sa participation libre au pouvoir, peut vivre la liberté et l’égalité pour tous, afin que chacun soit partie prenante de l’orientation de la société. Ensuite, nous sommes pour l’égalité des revenus, qui n’est pas tellement une mesure économique mais culturelle, qui permettrait de saper l’obsession de l’accumulation et de la puissance. Et enfin, nous posons la redéfinition collective des besoins, qui aborde la question écologique sous l’angle de la rareté des ressources terrestres.

En termes d’activité, nous avons pas mal participé à des mouvements sociaux, notamment le mouvement contre la réforme des retraites de 2010, auquel nous avons consacré une brochure. Puis, en 2011, nous avons suivi le soulèvement tunisien, puisque nous avons des camarades là-bas. Nous sommes allés les voir peu après pour enquêter sur la situation, l’enthousiasme du peuple et les dynamiques plus ou moins réjouissantes qui traversaient la société, et notamment islamiste. Là aussi, nous avons fait deux brochures. Nous nous sommes ensuite beaucoup intéressés aux mouvements en Grèce au printemps 2011, avec des camarades de là-bas aussi, et là également, nous avons sorti deux brochures sur le sujet. Notre dernière brochure porte sur la question de l’identité et la question des extrêmes droites et notamment religieuse, comme l’islamisme. Et en ce moment, nous sommes en train de faire une petite série de trois brochures sur la démocratie directe, à propos de laquelle nous sommes intervenus hier.

Ce soir, nous allons traiter précisément de la question de l’islamisme, donc plutôt en lien avec notre dernière brochure « Malaises dans l’identité », et c’est un sujet effectivement très clivant, très polémique. Pour nous, c’est une nécessité de le penser, parce qu’il va falloir composer avec à l’avenir et que, surtout, dénier cette réalité ne peut qu’aggraver les problèmes. Nous pensons qu’il faut absolument poser lucidement ces questions, les penser de manière nuancée, en prenant un recul historique.

Nous allons commencer par deux exposés : un sur les racines historiques de l’islamisme et l’utilisation du terme d’islamophobie, et le second sur ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme. Et après, ce sera le débat, où nous invitons chacun à intervenir autant pour poser des questions que pour tenter d’y répondre, parce que nous ne sommes pas des spécialistes.

Un dernier mot à ce propos, d’ailleurs : nous ne sommes pas des spécialistes, mais nous prétendons parler de ce que nous connaissons, de différentes manières. D’abord parce que certains d’entre nous sont originaires de pays du Maghreb, nous y avons plus ou moins grandi et nous gardons des liens fort avec ces cultures, les gens qui y vivent, et les milieux immigrés, ici en France, parce que c’est aussi là qu’on vit. Ensuite parce que, justement, nous vivons presque tous, membre du collectif ou sympathisants, dans des quartiers populaires, en banlieue, où ces questions de religions se posent très concrètement, mêlées à d’autres aussi, mais dont beaucoup de gens parlent sans rien y connaître que des livres ou des on-dit. Et puis, il y a la Tunisie, que certains parmi nous connaissaient depuis longtemps, et comme on a beaucoup suivi l’évolution du pays depuis le soulèvement d’il y a deux ans, en parallèle avec les copains là-bas qui vivent ça de très près, ça nous donne un observatoire assez édifiant de ce qui se passe dans le monde arabo-musulman. Tout ça pour dire que ce sont pour nous des questions très concrètes, très vivantes, qu’on vit tous les jours, et pas du tout des questions abstraites ou exotiques comme c’est le cas pour quantité de pseudo-militants qui en parlent mais ne côtoient pas du tout ces milieux. Tout ça pour dire que nous ne faisons pas des discours de salons mais un travail que nous avons très à cœur. Voilà. Donc on va commencer par un exposé sur l’islamisme.

***

Premier exposé : Brève histoire de l’islamisme


Sofia : Je me présente : je suis sympathisante du groupe Lieux Communs. Sympathisante, ça veut dire que je ne suis pas membre de ce groupe, je ne participe pas à tous leurs travaux, mais j’interviens ponctuellement sur des questions qui m’intéressent et me préoccupent. J’ai par exemple participé aux deux brochures sur la Tunisie après avoir voyagé avec ce groupe là-bas pour prendre le pouls de la Tunisie post-soulèvement, participer à ce qui se faisait avec des camarades tunisiens investis dans ce soulèvement et mener des entretiens sociologiques dans le milieu militant et éducatif. Mais ce pays est également le pays d’où sont originaires mes parents, et que je connais donc plutôt bien. J’ai également travaillé avec Lieux Communs sur la brochure « Malaises dans l’identité » en participant à la rédaction d’un article sur la question de l’islamisme, mais plutôt de l’intérieur, du point de vue du silence et de la gêne des immigrés maghrébins en France face à cette montée de l’extrême droite religieuse...

Je m’excuse d’avance de mes hésitations, je ne suis plus très habituée à faire des exposés, je suis plus à l’aise à l’écrit, et absolument pas devant une audience. Alors pourquoi je me fais violence comme ça ce soir ? C’est parce que je m’inquiète fortement de la transformation d’un pays que je connais bien et dans lequel je me rends depuis mon plus jeune âge, la Tunisie, et que je vois se transformer de façon vertigineuse, ravagé par une extrême droite religieuse musulmane violente et déterminée, mais aussi par la transformation ici en France des banlieues populaires dans lesquelles je vis et travaille, qui sont, d’une façon plus insidieuse mais néanmoins effective, l’enjeu d’une occupation de l’espace et des esprits par ces mêmes forces extrémistes.

Nous sommes ainsi confrontés à une offensive islamiste depuis plusieurs décennies, offensive d’un extrémisme religieux comme en a connu l’Occident à travers son histoire, dans des phases de déploiement de l’intégrisme catholique. On peut par exemple citer l’épisode de l’Inquisition ou celui de la Saint-Barthélémy ou encore celui des Croisades, menées d’abord contre les hérétiques... Dans ce même Occident il y a eu des mouvements de lutte, qui se sont franchement opposés à tout ce qui était de l’ordre de la domination, de l’Église sur la société, d’un roi sur ses sujets, d’un patron sur ses ouvriers ou encore des hommes sur les femmes, etc. C’est dans la continuité de ces luttes que s’inscrit ma démarche. Je ne vais que rappeler des évidences, des truismes, des platitudes, mais ça manque tellement dès qu’on aborde cette thématique qu’il nous semble qu’il faille sans cesse poser des bases, des banalités qui forment une table de discussion sans laquelle il est impossible de discuter un peu rationnellement. Bref, je m’excuse d’avance, ça ne va être que des lieux communs, mais ça tombe bien, c’est le nom du collectif, au moins on ne vous aura pas menti sur la marchandise...

I - Alors l’islamisme c’est quoi ?

Alors l’islamisme c’est quoi ? Je l’ai dit : une extrême droite religieuse.

Quels sont les critères qui permettent de le qualifier d’extrême droite religieuse ? Le premier critère, ça va être le refus total de la démocratie, en particulier en prétendant régir la société à partir de lois religieuses, donc non discutables : c’est l’application de la Charia comme base législative du fonctionnement de la société. Ensuite, l’islamisme, c’est aussi la volonté d’un retour à un temps originel de pureté, période inaugurale, mythifiée, des temps primordiaux de l’Islam vue comme un moment de pureté et de fusion des musulmans dégagés de toute scission ou conflit — ce qui historiquement est loin d’être le cas, puisque les 4 premiers califats, qu’ont en tête les islamistes comme temps d’harmonie, sont ponctués de guerres civiles et fratricides, d’assassinats politiques, etc. Une extrême droite, aussi, dans le sens où cette idéologie islamiste veut maintenir une hiérarchie sociale stricte, dans la famille, dans la société, en politique. Pour ne citer qu’un exemple, c’est l’inégalité totale entre hommes et femmes, vues comme inférieures, qui en soi est aussi un autre critère d’une idéologie d’extrême droite, mais on pourrait aussi parler de l’inégalité économique, verrouillée par l’éternelle charité envers le pauvre, la Zakat. Dans le même ordre d’idées, on y retrouve aussi la passion du bouc émissaire : inutile de s’étendre sur le rôle d’exutoire des Dhimmis, des populations dominées, comme l’étaient les Juifs en Europe au Moyen Âge, ou justement sur la figure du Juif dans l’imaginaire arabo-musulman, ou encore celle du Copte, du mécréant, de l’infidèle, etc. Évidemment, comme cela regroupe les trois quarts de l’humanité, cela implique des visées expansionnistes et impériales.

Donc régime foncièrement autoritaire et figé, d’abord, mythe d’un retour à une pureté originelle, projet d’une société strictement hiérarchisée et profondément inégalitaire, désignation de boucs émissaires enfin, on pourrait aussi rajouter volonté d’extension territoriale : tout cela dessine avec précision une mouvance d’extrême droite stricto sensu — d’obédience religieuse qui plus est.

Offensives islamistes

L’islamisme n’est malheureusement pas qu’une théorie politique, c’est une réalité politique, des régimes sous la domination desquels vivent des peuples entiers, et aujourd’hui dans de plus en plus de pays. Pendant qu’ici on tergiverse tranquillement sur est-ce que c’est bien ou est-ce que c’est mal de s’attaquer à l’emprise grandissante de la religion musulmane sur une partie de la population en France — voire même on feint d’ignorer le phénomène —, des dizaines de millions de gens vivent sous l’oppression quotidienne de cette même religion avec son cortège de ravages et de vies gâchées ou d’affrontements meurtriers. On pense immédiatement à l’Arabie saoudite wahhabite, qui a fait de l’intégrisme religieux son idéologie officielle dans les années 30 — grâce à cette manne qu’est la découverte et l’exploitation intensive du pétrole sur son sol dans ces mêmes années, qui offre au pays une rente à vie. Jusque-là, l’intégrisme religieux, le littéralisme, le fait de prendre les écrits sacrés au pied de la lettre, ce n’étaient que des théories, pas mises en pratique comme on le verra tout à l’heure — issues de la région du Golfe, mais qui aujourd’hui s’étendent au Mali en passant par l’Indonésie, l’Afghanistan, l’Iran, la Somalie, la Malaisie ou encore la Tunisie, la Libye ou l’Égypte. Cette offensive islamiste gagne du terrain au fil des années ; elle gagne du terrain géographiquement et mentalement, je dirais ; le quartier où je vis ne fait certainement pas exception en France et plus largement en Europe où on a affaire à l’offensive d’une « contre-culture » islamiste, qui prétend là encore régir la façon dont on peut se comporter dans le quartier comme dans sa maison, ce qu’il est de bon ton de faire ou pas, ce qu’on aurait le droit de manger, de dire, de ne pas dire, qui il faut fréquenter, ce qu’il faut penser ou pas, le tout selon des critères religieux.

Je vais ici volontairement faire l’impasse sur le rôle indéniable des puissances occidentales dans cette affaire d’expansion contemporaine de l’islamisme, aspect de la question déjà plus ou moins bien dénoncé et analysé ailleurs ; ce qui m’intéresse ici, c’est pourquoi ça prend, pourquoi les peuples directement confrontés à ce raz-de-marée intégriste se trouvent dans des difficultés énormes pour y opposer quelque chose qui fasse force, qui fasse le poids — ceci avec tout le respect que j’ai pour les mouvements actuels qui tentent de faire barrage à cette extrême droite religieuse, je pense notamment aux femmes et autres forces laïques en Tunisie ou en Égypte qui se battent physiquement, au corps à corps avec ces gens, régulièrement. Donc, ça ne m’intéresse pas de me pencher sur les grandes puissances qui mènent leurs petits jeux géopolitiques : les oligarques font leur boulot, ils dominent, ils placent leurs pions en fonction de leurs intérêts, etc. Tout ça relève de l’évidence. La question c’est de sortir de ce merdier, donc ce qui m’intéresse ici, c’est l’histoire faite par les peuples, le fait qu’à certains moments historiques ils se laissent faire et qu’à d’autres ils se révoltent contre les projets que les puissants ont pour eux. Cette approche pose la question de ce que nous, en tant qu’individus et membres de nos sociétés, on peut faire contre ces idéologies de domination, qu’elles soient islamiques ou autres. Je me place donc dans une perspective, comme je l’ai dit, de lutte contre tous types de dominations, qu’elles soient religieuse — quand bien même exotique — ou étatique, économique ou encore masculine, etc. Je pense qu’on en reparlera dans le débat.

Je vais commencer par vous décrire — sans rentrer dans les détails — l’évolution historique des courants islamistes vus comme un fait intrinsèque au monde arabo-musulman, et finirai par lister rapidement les méthodes des islamistes et les critères qui permettent de repérer une société en voie d’islamisation radicale.

Je vais essayer d’aller vite pour qu’on ait le temps de débattre...

II - Un fait intrinsèque au monde arabo-musulman

La thèse que je vais développer est que l’extrémisme religieux naît et se réactive à chaque menace de dislocation de l’identité musulmane orthodoxe. Cela se vérifie et se discute historiquement, et je vais brièvement le montrer en parlant des racines de l’extrémisme musulman.

Les islamistes d’aujourd’hui puisent leurs programmes et leurs idées principalement dans le corpus de trois ou quatre théologiens ; l’un du IXe siècle : Ibn Hanbal, l’autre du XIIIe siècle, Ibn Taymiyya. Plus près de nous, c’est Abd El Wahhab pour la fin du XVIIIe siècle, qui donnera le wahhabisme, puis, contemporain des totalitarismes russes et allemands dont il s’est inspiré, c’est Al Banna, le fondateur des Frères musulmans, organisation internationale qui a par exemple la mainmise sur les institutions musulmanes françaises — chacun de ces théologiens simplifiant un peu plus la complexité des travaux de leurs prédécesseurs tout en radicalisant la doctrine.

Ibn Hanbal, quelque deux cents ans après la mort de Mahomet, est le premier théologien à prôner un retour au mode de vie des « salafs » — c’est ainsi que sont qualifiés les « anciens » des temps primordiaux de l’Islam. A cette époque, l’orthodoxie musulmane est alors directement menacée par un courant théologico-religieux ultra-rationaliste, fondé sur l’interrogation et l’interprétation des textes religieux et de tout le corpus hellénique : les Mutazilites. Le calife en personne, Al Mamun, épouse les idées de ce courant qu’il place sous sa protection. En face, les littéralistes, ceux qui, à l’instar de Ibn Hanbal, prônent une application à la lettre du message coranique et de la tradition, « la Sunna », et qui refusent toute interprétation rationaliste ou philosophique des textes, sont alors pourchassés, emprisonnés, torturés, exécutés pour la plupart par le pouvoir califal. Mouvement bref, les Mutazilites seront, moins de trois générations plus tard, à leur tour pourchassés et exterminés par le pouvoir redevenu orthodoxe, sous le califat d’Al Mutawakil, descendant d’Al Mamum, qui tient à l’écart du pouvoir les théologiens excessivement littéralistes dont les écoles sont de nouveau tolérées.

Un autre théologien émerge à la fin du XIIIe siècle, c’est Ibn Taymyya, disciple d’Hanbal dont il radicalise la pensée. Lui aussi émerge à un moment critique pour le monde arabo-musulman : à peine sorti de la dernière croisade, le monde arabe est confronté à l’offensive mongole avec notamment le sac de Bagdad... Parmi l’impressionnante somme des écrits de ce théologien, c’est son manifeste de cent pages : « La politique au nom de la Loi divine pour établir le bon ordre dans les affaires du berger et du troupeau » qui est depuis le début du XXe siècle diffusé de façon exponentielle dans les pays arabes, et fréquemment republié dans des éditions populaires, lu et cité par les islamistes de tous bords (il a pendant longtemps circulé sous le manteau dans les prisons de Ben Ali ou de Moubarak). Que nous dit en substance ce Manifeste à l’adresse du prince ? Que les deux fonctions exclusives du prince sont de veiller à l’application des châtiments corporels édictés par la Charia à l’intérieur de son territoire et de combattre et de soumettre les « infidèles » partout ailleurs ; c’est de là que les islamistes tirent tous leurs programmes politiques : application totale de la Charia et Djihad. C’est également cet ancêtre du wahhabisme qu’est Ibn Taymiyya qui prononce la première fatwa contre l’usage religieux de l’image, l’associant à de l’idolâtrie.

L’islamisme radical, qui reste plus ou moins à l’état de théorie, va alors trouver les conditions de sa réalisation politique avec l’utilisation du pétrole par l’Occident et le pouvoir que cette découverte donne à la tribu des Séoud, adepte du wahhabisme. Les Séoud sont depuis le milieu du XVIIIe siècle animés par un projet de sécession vis-à-vis du califat ottoman qui régente une bonne partie de l’ancien empire arabo-musulman. Mais pour mener à bien leur projet, il leur manque un idéologue qu’ils vont trouver dans la figure d’un théologien : Ibn ’Abd Al Wahhab. Celui-ci a fait des études à La Mecque et revient dans sa tribu avec la ferme volonté d’y imposer un islam littéraliste. Il se place donc dans la droite ligne de ses prédécesseurs, en insistant tout particulièrement sur l’interdiction du culte des saints (qu’il théorise dans son livre « L’unité de Dieu contre le culte des saints et le chiisme »). Mais ses positions extrémistes sont rejetées par les siens et il trouve alors refuge chez une tribu voisine à une trentaine de kilomètres. Ce sont bien sûr les Séoud, avec lesquels il signe un pacte en 1744, rejoignant ainsi la dissidence anticalifale. Alors, du milieu du XVIIIe siècle jusqu’à la proclamation du royaume saoudien en 1932, les Séoud mènent plusieurs batailles pour étendre leur projet à toute la péninsule arabique, avec le soutien tardif des Anglais qui sont eux aussi contre l’empire ottoman. Mais c’est surtout le pacte « protection contre pétrole » qu’ils signent avec Roosevelt en 1945 qui installe et affermit le pouvoir des Séoud durablement, c’est-à-dire jusqu’à aujourd’hui, le nom du pays portant le nom de la famille régnante.

Le wahhabisme est alors imposé à tout le territoire par cette tribu dominante. C’est la première fois que ces théories extrémistes littéralistes deviennent l’idéologie officielle d’un pouvoir ; car si ces idées extrémistes ont su, pour une part, séduire le peuple en recherche de simplifications, elles n’avaient jamais été véritablement adoptées par les despotes. Les califes et les princes n’avaient jamais réellement mis en pratique une telle lecture excessive, intégriste et simplificatrice de la loi coranique — ce qui fait dire à certains intellectuels arabes contemporains, et à raison, qu’il valait finalement mieux être femme, chrétien, juif voir même apostat en terre d’Islam au Moyen Âge qu’aujourd’hui, sans parler de la situation des Coptes ou des homosexuels, ou encore des libertaires ou des ouvriers, dans l’Égypte ou l’Iran d’aujourd’hui par exemple.

On voit donc bien qu’il y a activation et réactivation de l’idéologie islamiste radicale à chaque fois qu’il y a menace pour l’orthodoxie religieuse sur le territoire arabo-musulman, qu’il s’agisse d’une menace interne, comme le mouvement rationaliste des Mutazilites, ou d’une menace externe avec l’invasion mongole du XIIIe siècle ou encore les progrès de l’Occident perçus comme tels dès le XVIIIe siècle.

Autre moment où l’identité musulmane orthodoxe se sent menacée, la période de la pénétration des puissances européennes sur son territoire. C’est Bonaparte qui ouvre le bal, avec son expédition en Égypte à l’aube du XIXe siècle, véritable traumatisme pour le monde arabo-musulman qui prend alors conscience de son extraordinaire retard tant en matière scientifique, technique,militaire, économique que politique. Là encore on voit se former des écoles littéralistes en réaction à cette pénétration à la fois d’une domination occidentale et, dans le même mouvement, d’idées émancipatrices européennes héritées des Lumières et de la Révolution française... Pénétration qui va se poursuivre jusqu’au XXe siècle avec la constitution de colonies et de protectorats par les forces européennes ; c’est, pour ne citer que ces territoires-là, l’arrivée des Anglais en Égypte, qui passe sous mandat britannique, ou de l’Algérie qui devient colonie française à partir de 1830.

Face à cette domination et à cette puissance occidentale en plein essor, le monde arabo-musulman s’interroge et va chercher à expliquer les raisons de son retard. On va avoir au sein du monde arabe essentiellement deux réactions qui se baseront sur deux interprétations différentes de ce fait. La première sera la tentative d’imitation et d’adoption du modèle occidental : en gros, la domination de l’Occident s’explique par la mise en place par celui-ci d’un système profondément moderne. Cette option-là va donner le Kémalisme en Turquie ou encore un peu plus tard le Bourguibisme en Tunisie. Ce programme de modernisation des sociétés arabes va être imposé par les dirigeants à leurs peuples pour une grande part très attachés à la religion musulmane orthodoxe mais plus ou moins convaincus des bienfaits de ces orientations modernistes et progressistes ; on est dans la tradition du despotisme arabe, on a le pouvoir, on a un projet, on l’impose à tous sans discussion, c’est un peu l’équivalent des « despotes éclairés » du siècle des Lumières en Europe. Mais bien que modernes, les réformes engagées par ces dirigeants n’excluront jamais totalement la référence religieuse du cadre législatif : la Charia, la loi divine, sert toujours de matrice du droit, comme en Europe le droit romain, mais dont une quantité plus ou moins grande de parties sont amendées, modifiées, abandonnées, etc.

La seconde réaction, face à la puissance et au progrès des Occidentaux, va être la réactivation du projet islamiste radical, avec par exemple la naissance au cours des années 20 en Égypte du mouvement des Frères musulmans — dont le fondateur Al Banna n’est autre que le grand-père maternel de Tariq Ramadan —, c’est-à-dire très curieusement au moment même où l’Angleterre se retire et lève son mandat... Pour ces islamistes, en gros, la réussite de l’Occident s’explique par le fait que ces sociétés se sont débarrassées de l’Église et ont mis à l’écart le christianisme, qui n’est pas la bonne religion, qui est une religion néfaste pour le progrès. Le retard des musulmans, quant à lui, ne s’explique pas par le fait qu’ils ont renoncé à l’islam puisque ce n’est pas le cas et que c’est la bonne religion mais tout au contraire parce qu’ils l’ont dévoyé, qu’ils se sont écartés de l’islam des premiers temps… Pour être de nouveau dominantes et puissantes, les sociétés arabes doivent donc renouer avec ce fameux islam des origines, qui leur permettra de ne plus être dominées par les puissances occidentales ; c’est à ce moment que les islamistes ajoutent une dimension anti-occidentale à leur idéologie, nourrie par le fort ressentiment des Arabes vis-à-vis des forces européennes et américaines qui les dominent désormais pour une grande part. Le cas de l’Iran est très clair : la domination américaine du pays est contestée par un recours à la religiosité, et la révolution islamique de 1979 y met brutalement fin.

On voit que cette idée d’une réactivation de l’islamisme à chaque fois qu’il y a menace sur l’orthodoxie est intéressante, mais elle doit aussi être approfondie. Le cas de l’Iran me semble indiscutable, mais il faut aussi noter que ses racines, et les racines de tous les mouvements actuels, c’est un réveil islamiste qui a cours durant le XXe siècle : les Frères musulmans, le premier mouvement intégriste d’ampleur de l’ère moderne, c’est les années 20, c’est-à-dire la toute fin de la domination britannique qui a quand même duré un siècle. C’est la même chose dans beaucoup d’autres pays : les extrémistes se réveillent au moment même où ils accèdent à l’indépendance, et pas du tout avant, donc au moment où l’image de l’orthodoxie vacille.

Dernier moment, plus proche de nous, de réactivation de l’islamisme radical et extrémiste, l’échec des décolonisations ; autrement dit l’incapacité des jeunes nations arabes, enfin libérées du colonisateur, à s’instituer de façon responsable et autonome, contrairement aux pays asiatiques, par exemple. Le cas le plus catastrophique étant à mes yeux l’Algérie, où l’on voit très vite se mettre en place à la tête du pouvoir une cleptocratie constituée de généraux qui pillent les richesses du pays pour leur propre compte. Là encore on est dans la tradition du despotisme arabe, mais dans sa version la plus prédatrice, nihiliste ; en gros, on a le pouvoir, on ne va pas le partager, et encore moins partager les richesses de ce pays (qui est riche, c’est là encore la rente gazière ou pétrolière) ou le construire et le développer collectivement, contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer. La meilleure preuve de cet échec total, c’est l’immigration algérienne vers le pays colonisateur. Là encore, donc, on a résurgence de l’islamisme radical face non pas à une menace externe mais face à une difficulté énorme à s’autogouverner, à affronter la modernité et le changement de culture que cela exige. Le paroxysme dans la réactivation du projet islamiste en Algérie étant la barbarie qui règne pendant la guerre civile des années 90. Le FIS (Front islamique du Salut) s’appuie alors sur un mouvement islamiste qui lui préexiste et qui sourd déjà depuis la fin des années 60, notamment du fait de l’échec du panarabisme et de la gauche arabe. Ces échecs-là sont fondamentaux : d’abord parce qu’ils montrent que l’islamisme croît sur les décombres des politiques que le tiers-monde s’était données, mais aussi parce qu’ils renvoient au naufrage des politiques socialistes de tout le XXe siècle et, au-delà, au délabrement du projet d’émancipation occidental lui-même, qu’il prétendait radicaliser.

Car en ce qui concerne le XXIe siècle, il est clair que le déploiement du projet islamiste se fonde aussi sur le vide occidental, à savoir que l’islamisme donne un sens, une direction, un projet, des valeurs à des sociétés mondialisées qui en sont de plus en plus dépourvues ; il propose des lieux de socialisation, une camaraderie, une fraternité ,de la solidarité, etc. là où il n’y en a plus. Cela est très visible par exemple dans le quartier d’une banlieue rouge où je vis, où les espaces de socialisation manquent cruellement, ou sont moribonds, ou encore minés par la clique néo-stalinienne municipale. L’islamisme progresse là où il n’y a plus rien qui tient et où les institutions sociales sont en état de délabrement.

Alors l’islamisme contemporain est-il vraiment une réaction à une menace pour l’orthodoxie ? Oui, on a vu qu’historiquement, c’était le cas. Mais la chose se complique un peu pour la période moderne : ce n’est plus lorsque les territoires musulmans sont dominés que l’islamisme renaît, puisque ce n’était pas le cas pendant la colonisation ottomane ou occidentale, mais lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes, sans autres perspectives que de suivre la voie de l’occidentalisation, qui est en elle-même une menace pour la croyance. L’occidentalisation est une menace pour la religion de multiples manières : d’abord, en tant que système civilisationnel différent, un autre monothéisme, plus ancien, d’autres valeurs, d’autres modes de vie, etc. Ensuite, en tant que système en perpétuel changement, notamment à travers la dynamique capitaliste. Et il y a aussi, principalement, peut-être, tout le versant émancipateur de l’Occident, les luttes internes incessantes pour l’égalité des femmes, contre l’autoritarisme, contre l’exploitation, pour la rationalité, la science, et justement contre la religion, contre le principe religieux lui-même, contre la croyance obscurantiste et tout ce qui la permet. Et enfin, aujourd’hui, l’épuisement de cet Occident qui n’a plus aucun horizon à proposer que la destruction de la planète et la désagrégation de toutes les cultures, la société de consommation, etc. Et tout ça se voit très bien chez les immigrés arabes, donc des gens qui ont choisi librement de venir vivre en Occident, et non dans les pays qui ont acquis leur indépendance.

J’en reviens à ce que je disais au début ; justifier l’intégrisme par la domination occidentale est à relativiser grandement. C’est plutôt le fait que l’imaginaire musulman, le socle de la croyance en Dieu est menacé par une modernisation que les gens désirent, quoi qu’on entende par là, que ce soit la société de consommation, le capitalisme ou bien l’émancipation des femmes, des travailleurs, des jeunes, etc. Les sociétés arabes ne peuvent se moderniser qu’à travers une mise à distance radicale de la religion et cela est ressenti comme une menace profonde pour l’identité arabo-musulmane, puisque pour beaucoup de gens la religion constitue l’essentiel, sinon la seule dimension de leur culture, ce qui est pourtant objectivement faux : la gastronomie, la musique, le mode de vie, l’hédonisme, l’agriculture, les modes vestimentaires, etc. sont des éléments traditionnels qui ont une vie totalement déconnectée de la croyance. Même l’usage de la langue arabe, parlée par les juifs, les chrétiens, etc. Bon, et en même temps, simultanément, il y a cet épuisement de ce modèle occidental, de la modernité : alors on va quitter Dieu, d’accord, mais pour quoi ? Pour les rayons de Carrefour ou le gansta rap des gangs américains, etc. ? De ce point de vue, c’est vraiment une perte de sens totale, et on préfère se cramponner à l’orthodoxie : quitte à mourir ou à souffrir, au moins, on sait pour quoi, c’est du solide qui a traversé les âges... Il y a aussi cette rationalisation de l’effondrement contemporain.

En ce sens, l’extrémisme musulman est le symptôme d’une très grande difficulté de la culture arabo-musulmane à se réformer, à ouvrir de nouvelles perspectives et qui préfère finalement la voie de la régression, voire du suicide individuel et collectif, plutôt que celle du changement dans un contexte d’épuisement et de délabrement du modèle occidental mondialisé.

Cette réaction violente, cette extrême droite religieuse, progresse à travers la mise en œuvre d’une stratégie très clairement identifiable et répétitive depuis au moins trente ans maintenant... Les islamistes sont des militants, ils ont une cause et savent se battre physiquement, s’organiser et diffuser leur propagande... Nous allons rapidement voir les méthodes des islamistes et les signes qui marquent une société en voie d’islamisation radicale. Sans être exhaustive, voici quelques méthodes employées par les islamistes radicaux.

III - Les méthodes de l’offensive islamistes

Je vais avoir une approche un peu dégressive, vous comprendrez pourquoi.

Bien entendu, lorsqu’on parle d’islamistes, on parle d’attentats. Et c’est vrai que le terrorisme est une politique revendiquée, que ça touche des politiques, des militaires ou des civils. On peut dire que ça a commencé dès les années 40-50 en Égypte, avec les Frères musulmans, ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir, qui ont assassiné un Premier ministre à l’époque, et après, le président Sadate lui-même en 1981. Deux ans plus tôt, c’était la prise de la Mosquée de la Mecque . On ne va pas tout lister, ce serait long, mais ces deux événements, couplés à la prise de pouvoir de Khomeiny en Iran en 1979, c’est le basculement. A partir de là, ce mode opératoire va se généraliser. On vient de vivre l’assassinat en Tunisie de Chokri Belaïd, et c’est très loin d’être fini. La France n’est pas épargnée bien entendu, qui a été la cible des mollahs iraniens dans les années 80, puis du FIS algérien dans les années 90, et puis maintenant, c’est Al-Qaida, bien entendu, avec le paroxysme du 11 septembre aux USA, puis Madrid, Londres, etc. Le principe est celui du terrorisme classique, c’est l’instauration d’un climat de terreur, de peur, et ça inclut toute la nébuleuse des violences physiques, menaces, enlèvements contre rançon, exécution de « déviants » ou d’étrangers, etc. Il s’agit d’obliger la population, particulièrement immigrée, à prendre fait et cause pour ses militants en discréditant le pouvoir étatique.

Parallèlement, bien sûr, il y a la formation, et notamment l’entraînement et la propagande sur des territoires successivement en guerre : on a beaucoup parlé de l’Afghanistan en guerre contre l’URSS dans les années 80, et du rôle des USA dans le développement des Moudjahidines, mais il semblerait que le premier véritable baptême du feu pour les islamistes ait été la troisième guerre indo-pakistanaise de 1971. Il y a ensuite l’Algérie évidemment, puis la guerre en Yougoslavie, puis en Tchétchénie, en Irak, etc., et aujourd’hui la Syrie, où d’ailleurs les djihadistes tunisiens se sont bien formés et rentrent maintenant au pays... Donc il y a un continuum réel, une formation permanente de milliers de combattants, de guerriers face auxquels les autres militants sont petits joueurs.

Ensuite, comme stratégie islamiste, il y aurait l’attaque et la destruction de tout ce qui peut rappeler l’histoire pour eux gênante de civilisations pré-islamiques. Par exemple, c’est connu, quelques mois avant le 11 septembre, les Talibans ont réduit en poussière des statues millénaires de Bouddha en Afghanistan. Et ils s’en prennent aussi à la diversité des pratiques religieuses en terre d’Islam : ils attaquent les confréries, détruisent des mausolées soufis ou hétérodoxes comme à Tombouctou, ou celui de Sidi Bou Saïd, calciné. Aujourd’hui en Arabie saoudite, dès que des vestiges archéologiques antiques sont découverts, ils sont aussitôt recouverts d’une chape de béton. Le seul et unique mausolée doit être celui de Mahomet à Médine — et encore, il est même contesté par les puristes.

Bien entendu, il s’agit dans le même temps de réduire les minorités locales, qui sont quasiment toutes antérieures historiquement, comme les juifs, les chrétiens, les bouddhistes, les animistes, les berbères, les coptes, etc. Depuis cinquante ans, il y a une fuite de toutes ces minorités hors des pays arabes, qui sont en train de s’homogénéiser petit à petit. Le cas de la Tunisie est très parlant : il y a quelques décennies, n’importe quel habitant d’une ville moyenne avait un voisin italien, un copain juif, un autre français. C’est fini, ça, sauf dans quelques petits milieux protégés. C’est quand même très très mauvais signe, sur le long terme, c’est une sorte de nettoyage silencieux par le vide, par la valise.

Et enfin, il y a les pressions permanentes visant à généraliser partout où il y a des musulmans le port du voile pour les femmes, systématiser la prière, etc., bref l’application de la Charia autant que possible, parallèlement à la mise en place de tout un tissu associatif islamique, comme les écoles coraniques, les associations d’entraide, etc. Et bien sûr, le financement et l’aide à la construction de mosquées partout dans le monde où il y a présence de musulmans. Là, on se trouve en terrain connu, c’est ce qu’on vit en France et en Europe, notamment dans des pays qui n’ont jamais eu aucun lien historique avec des contrées musulmanes, comme la Hollande ou la Suède. Tout cela se fait par la diffusion massive des propagandes médiatiques dans toutes les aires mondiales : l’utilisation de toutes les technologies occidentales — on est passé des cassettes audio de Khomeiny aux vidéos sur Internet — et bien entendu les télés satellitaires. Il y a multiplication des chaînes islamiques depuis le début des années 90 : Ikra TV, Al-Jazira, et, bonne nouvelle, on aura bientôt droit à Al Jazira en français ! Ça va être sympa, ça. C’est la diffusion de messages anti-occidentaux, en activant notamment le ressentiment chez les Arabes avec, entre autres, la manipulation de la cause palestinienne, des prêches radicaux et violents, comme ceux qu’on rencontre dans pas mal de mosquées même si c’est la plupart du temps à mots couverts.

Enfin, et c’est là-dessus que je vais finir, il y a une arme redoutable mise entre les mains des islamistes par l’Iran et l’Arabie saoudite, et que les gauchistes se plaisent à saisir également : c’est l’intouchabilité des musulmans à travers l’accusation d’islamophobie. Le terme est vieux mais son utilisation massive date du soulèvement iranien, où les mollahs s’en servaient pour terroriser les dissidents, qui étaient très nombreux, surtout les marxistes. Donc ce qualificatif vise simplement à rendre impossible toute critique ou même toute réserve quant à l’islam, ça mine toute dissidence, y compris et surtout chez les Arabes : c’est comme ça qu’on fait pression sur nos copains tunisiens, en les qualifiant d’« ennemis de l’islam ». Donc ça mine toutes les luttes, évidemment : on peut aussi parler de christianophobie, qui est réelle par exemple dans les prêches musulmans télévisés, et on pourrait l’utiliser en France, ce n’est pas très difficile, et avec ça, c’est le retour du crucifix dans les salles de classe. La Commune de Paris était très clairement chistianophobe... On pourrait aussi parler de marxophobie, de capitalistophobie ou de tout-ce-que-vous-voulez-phobie. Ça paraît extrêmement grossier, mais ça marche, chez les musulmans par un chantage aux racines, et chez les autres par un chantage au racisme. Ça permet de naturaliser la religion et de créer une impossibilité de dialogue tout en capitalisant sur la culpabilité occidentale. Le procédé est parfaitement odieux et totalement obscurantiste, mais ça marche.

Je vais conclure, parce que le temps file...

A l’heure ou une idéologie d’extrême droite religieuse façonne le paysage, ou plutôt je dirais le visage et la mentalité de bon nombre de nos concitoyens, où est la gauche dans le combat contre la barbarie religieuse et pour la laïcité en France ? Parce que ce sont très clairement nos ennemis politiques : les frontistes qui s’en occupent et qui font leurs choux gras de cette affaire, c’est du pain bénit pour eux ! La gauche est figée par cette activation de la culpabilité par le chantage à l’islamophobie. Elle abandonne ce qui fut son combat pendant des siècles : la lutte contre l’obscurantisme religieux et la lutte pour l’émancipation des peuples, la liberté, l’égalité pour tous et toutes. Alors pour contourner ça, il me semble que les immigrés arabes devraient se positionner clairement et notamment mener des actions publiques, des contre-offensives avec des militants de gauche à leurs côtés. Seulement voilà, les descendants de Maghrébins qui, comme moi, prétendent lutter contre cette extrême droite religieuse se trouvent dans une position délicate : à la fois dans la « douleur de la scission » d’avec leur communauté d’origine qui peut avoir pour conséquence la perte de la sécurité affective et économique qu’offre la famille, ce qui me paraît inévitable, mais surtout emmerdés par la gauche bien-pensante qui les renvoie de façon complètement raciste par une assignation identitaire à l’Arabe qui ne peut pas et ne doit pas critiquer, ni rompre avec la religion, la culture, la société dont il est issu. C’est l’Arabe « qui a beaucoup souffert » comme dit la chanson. Et tout ça alors même que cette société d’origine délire complètement et est en voie de fascisation flagrante. Ça, ça permet de comprendre la part grandissante de la bigoterie islamique dans nos vies et que très peu de Maghrébins en France se positionnent clairement et activement vis-à-vis de l’islamisme. C’est la crainte d’être renvoyé au statut de traîtres, d’islamophobes, etc., à la fois par sa communauté d’origine et — ce qui est quand même beaucoup plus problématique — par les militants gauchistes et une bonne partie de la gauche bien-pensante qui seraient plutôt censés soutenir dans cette démarche difficile d’autant plus qu’elle ne peut plus s’appuyer sur un mouvement général interne aux sociétés arabo-musulmanes ; démarche de critique interne et d’émancipation quasi impossible ici donc, parce qu’en partie handicapée par une large partie de cette gauche franco-française bien-pensante et culpabilisée. Il y a donc tout un tas de choses à remettre à plat de ce point de vue, et c’est justement le sujet de l’exposé suivant.

(... / ...)

Deuxième partie disponible ici



Commentaires

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Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (1/3)
dimanche 25 août 2013 à 22h52 - par  fred

Ok mais ce n’est pas la croyance en général ni celle en Allah en particulier qui est le problème, le problème s’appelle la domination. On s’en remet toujours à sa Majesté le Moindre Mal, délaissant toujours la princesse Mieux. Alors on en reprend une couche de ce qu’ils appellent « démocratie » pour sauver de la « dictature » des uns ou des autres. Mais tant qu’à épurer ici ou là, désigner des tyrans ici ou là, autant les désigner tous en même temps : ceux qui mettent en place le système techno-scientiste et les dictateurs religieux. Je ne vois pas de différence entre les dictateurs sionistes, mulsulmans, ou chrétiens, ni même se déclarant « athés » en croyant dans le transhumanisme, la technologie et la croissance.

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jeudi 29 août 2013 à 19h42 - par  Sofia

Étonnant commentaire de Fred qui semble vérifier parfaitement une des thèses du second exposé portant sur le discours islamo-gauchiste. Il précise justement qu’ « on peut très bien en critiquer superficiellement tels ou tels aspects [de l’Islam ou des civilisations non-occidentales], mais à condition de compenser immédiatement en précisant que tout cela vaut bien ce qui existe en Europe, aux USA ou ailleurs. » (https://collectiflieuxcommuns.fr/sp...)

En toute rigueur, puisqu’il s’agirait ici de « désigner en même temps » tous les aspects de la domination, il faudrait affirmer, à chaque fois que « le système techno-scientiste » est mis en cause, qu’il ne faut pas oublier non plus les Frères Musulmans, les Monarchies du Golfe et le Hezbollah... Ce qui, vous l’admettez, est fort rare et ne semble pas votre tasse de thé.

D’ailleurs, sur quoi repose une telle opposition ? Aucun régime islamique n’a jamais remis en cause la surenchère technologique, la croissance ou la société de consommation, et certainement pas celui de l’Iran ou de l’Arabie Saoudite, les plus anciens à ce jour. Si on peut avoir le système techno-scientiste sans les dictateurs religieux, l’inverse n’est absolument pas vrai - à moins de se représenter le fantasme musulman comme un retour aux dromadaires et aux khaïma, ce qu’il n’est manifestement pas.

Il est donc grand temps de cesser d’indifférencier les dictatures religieuses et les régimes qui n’en sont pas, particulièrement lorsqu’on jouit comme vous d’une quasi-totale liberté d’expression.

Le problème reste donc bien « la croyance en général » (en la technologie, Dieu ou les marchés) et celle « en Allah en particulier », ce qui, si vous comprenez bien nos propos, n’exclu en rien la dénonciation de la domination mais, bien au contraire, la complète.

On ne saurait ainsi mieux ravir la « princesse Mieux ».

Cordialement.

Sofia.

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Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (1/3)
dimanche 18 août 2013 à 19h59 - par  Ley

Encore une fois, tout comme le très important et excellent texte initial « Nous, immigrés... » (qui n’a, il me semble, pas eu l’audience qu’il méritait), cet exposé public est remarquable de courage, de clarté et de lucidité, quelles que soient les divergences mineures qu’on pourrait avoir ici ou là. Cette voix (et voie aussi) manque ; vous montrez qu’elle peut être articulée, fermement et clairement. Bravo et merci à vous, et à Sofia en particulier. On attend la suite de la transcription avec impatience. Il n’y a pas de destin barbare, continuez, continuons. Ley.

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Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (1/3)
dimanche 18 août 2013 à 14h05 - par  M’hamed alaoui Yazidi

Diagnostic d’un phénomène pathologique : les pratiques religieuses ... www.demainonline.com/.../diagnostic......‎ 24 janv. 2012 - Le phénomène se propage dans la société marocaine comme une traînée ... Autres formes d’expression de cette réislamisation pathologique, ...

NB : Pour élargir le débat sur cette thématique, je vous envoie cette étude que j’ai rédigée sur les pratiques religieuses au Maroc, pays dont je suis originaire.

Cordialement

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Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme (1/3)
dimanche 18 août 2013 à 13h35 - par  M’hamed alaoui Yazidi

L’approche historique est édifiante, mais que faire ? pour utiliser l’expression de Lénine.J’estime qu’il faudrait- pour dépasser, conjurer les clivages idéologico-religieux qui minent l’Islam de l’intérieur- une révolution culturelle , une relecture rationnelle et décomplexée du Coran.Mais est-ce possible ? La laicité est la voie idoine , salutaire pour s’affranchir des pesanteurs religieuses accumulées au fil du temps.Quel est le mode opératoire susceptible de réduire le fossé entre le sunnisme et le chiisme ? Quid des autres rites ; hanbalite, chaféite, malékite , etc .La réussite problématique, relative, du printemps arabe a révélé que l’Islam en tant que corpus de règles est un véritable frein à l’affranchissement du« citoyen » arabo-musulman. Les événements tragiques que connaît l’Egypte actuellement en est la désolante et fâcheuse preuve.Décidément, la religion est l’opium des peuples.