Des jeunes qui se demandent pourquoi ils sont nés en France

dimanche 21 avril 2013
par  LieuxCommuns

Extrait du livre de Yves Lacoste, « La question post-coloniale : une analyse géopolitique », Fayard 2010, pp. 84-93, partie éponyme.

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Ceux qui sont nés en France ont certes une carte d’identité française (privilège très envié par ceux qui ne l’ont pas), mais beaucoup ne se croient guère français et se demandent quelle est leur vraie identité. La plupart ne savent que quelques mots d’arabe et ne pratiquent guère les rites de l’islam, mais, on l’a vu, ils font tous le ramadan, car, après le jeûne, c’est une fête familiale. Ils sont rarement allés dans le pays de leurs grands-parents à l’occasion de vacances, mais s’ils y vont ils s’y sentent « dépaysés » et somme toute mal vus par ceux qui y sont restés. Avant la guerre civile, de jeunes Algériens de France, qui, du fait d’accords entre les gouvernements de Paris et d’Alger, avaient décidé d’aller faire leur service militaire en Algérie (car ils ne voulaient pas servir dans l’armée française), en sont reve­nus traumatisés.

Depuis quelques années se multiplient les propos publics qui non seulement dénoncent la France pour son prétendu colonia­lisme persistant, mais la traitent de façon parfois ordurière : il n’est que de prêter attention à ce que débitent nombre de chanteurs de rap. Certes, il y a eu la manifestation en 1998 d’une sorte d’unité nationale « black, blanc, beur » après la victoire de l’équipe de France à la Coupe du Monde de foot­ball et l’énorme popularité de Zidane, né à Marseille dans une famille algérienne. Depuis, beaucoup de « jeunes des ban­lieues » semblent avoir pris l’habitude de siffler La Marseillaise dans les stades : ce fut d’abord à l’occasion d’un match amical France-Algérie, mais cette pratique, qui scandalise nombre de Français, tend à se répéter même quand l’équipe d’Algérie n’est pas en jeu.

Tout cela n’existait pas avant que dans les « grands ensembles » se succèdent les émeutes des « jeunes » de la troi­sième génération issue de l’immigration. À la différence de leurs pères et plus encore de leurs grands-pères, ils ont écouté les professeurs au collège et au lycée faire des cours d’histoire sur le colonialisme et la traite des esclaves, la décolonisation et même la guerre d’Algérie, ce qui provoque évidemment des polémiques et des discussions après les cours. Arrivent aussi dans les centres culturels et aussi sur Internet le discours des « indigènes de la République ». Puisqu’on y affirme que la France est un État toujours colonialiste, ceux qui affrontent aujourd’hui de temps à autre sa police pensent qu’ils font comme leurs grands-parents qui ont lutté contre le colonialisme avant de venir en France...

Pourquoi les grands-pères sont-ils venus vivre en France ?

C’est une question que l’on ne pose guère aux spécialistes de l’immigration, et, de façon générale, les réponses seraient : le chômage, les désillusions... Si l’on pose précisément la question à des « jeunes » de banlieue à propos de leur propre grand-père, personne ne sait que dire, car la plupart des grands-pères n’ont rien dit (ou ne peuvent plus rien dire) et le fils n’en sait pas davantage. Ce que disent maintenant les « jeunes » pour expliquer leur naissance en France, c’est que leurs grands-parents y ont été amenés de force pour fournir une main-d’oeuvre bon marché. Mais cette explication ne s’accorde guère avec la persistance du chômage depuis plus de trente ans, et ces gens soi-disant amenés de force auraient pu ensuite repartir « au pays ».

Les « jeunes » d’origine africaine invoquent quant à eux la traite des esclaves. Cet argument est repris par d’autres dont les familles viennent des Antilles et qui répètent le discours de militants anticolonialistes pour qui les Antillais qui se trouvent en France ont aussi été « déportés » en métropole ; allusion au Bumidom (Bureau des migrations d’outre-mer) qui, dans les années 1950, par suite de la très forte croissance démo­graphique des DOM, a organisé la venue en métropole de Martiniquais et de Guadeloupéens, puis de Réunionnais. « Déportation » ? On leur réserva nombre d’emplois de fonc­ tionnaires dans diverses administrations (hôpitaux, PTT, police) en leur payant tous les deux ans ainsi qu’à leur famille le voyage en avion vers leur île natale.

Le problème des causes de l’immigration post-coloniale se pose en de tout autres termes quant à ses débuts pour les Algé­riens venus en France peu après l’indépendance de l’Algérie, au lendemain d’une terrible guerre. Pourquoi ce choix, alors que nombre d’entre eux venaient de combattre courageusement l’armée française ? Nous sommes là au point de départ du paradoxe de l’immigration post-coloniale en France, car ces Algériens ont ensuite été suivis par beaucoup d’autres, puis par des Marocains et des Tunisiens... Il ne suffit pas de savoir comment ces combattants algériens ont pu rester en France en profitant des lois d’amnistie. Il faut surtout savoir pourquoi ils ont quitté l’Algérie alors qu’ils venaient de jouer un grand rôle dans sa libération.

Déni du passé colonial ou déni des causes de l’exode post-colonial ?

Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, quand ils affirment l’existence d’une « fracture coloniale » entre les Français, expliquent celle-ci par le fait qu’en France on pratique de mul­tiples façons le « déni » du passé colonial : on évite d’en parler. Pourtant, dans la masse des écrits qui stigmatisent la colonisa­tion, ces deux historiens ne sont pas les seuls. Il est vrai qu’ils soulignent ses effets en France, et non pas surtout outre-mer.

Animé d’une préoccupation assez différente, l’un des anima­teurs de l’appel des indigènes de la République, Nicolas Qualander, déclare à Jérémy Robine : « Le but de l’Appel des indigènes se décline sur trois ou quatre plans : le premier c’est la question de la mémoire, le problème du passé qui ne passe pas. » Il ne croit pas si bien dire, car le « problème » n’est pas seulement « la reconnaissance des crimes coloniaux vis-à-vis de toutes les populations issues de l’immigration ». Cela est certes nécessaire non pas globalement et de façon métaphysique, mais pour analyser de façon précise l’histoire de chacun de ces crimes, et surtout en termes géopolitiques, puisqu’il s’est agi de rivalités de pouvoirs.

D’un point de vue géopolitique, la « question de la mémoire », c’est d’abord de comprendre pourquoi ces Algé­riens patriotes et courageux ont quitté leur pays au lende­main de l’indépendance, pour venir dans celui de leurs oppresseurs. Comment expliquer ce paradoxe géopolitique qui fait que les enfants de combattants algériens ont ensuite eu la même nationalité que les colonialistes les plus acharnés au maintien de l’Algérie française et qu’ils parlent désormais la même langue ?

Tout à leur démonstration de la « fracture coloniale », Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire estiment que le passé colonial fait l’objet d’un véritable « déni ». Ils pensent que ce serait par honte que les citoyens français évitent de par­ler du colonialisme et de ses horreurs. Le Livre noir du colonia­lisme est pourtant un succès de librairie et les ouvrages de gauche et d’extrême gauche qui stigmatisent la colonisation sont de plus en plus nombreux. En fait, les Français ne s’étaient plus occupés de la question coloniale dès qu’ils en avaient été débar­rassés avec l’indépendance de l’Algérie. Ils s’en soucient de nou­veau, mais de façon interne, à cause des émeutes de certaines banlieues.

Il en serait allé tout autrement si s’était développé en France un mouvement (comme ce fut le cas en Italie de l’irrédentisme après la Première Guerre mondiale) réclamant « l’Algérie française », malgré les accords officiels, comme ce fut le cas pour l’Alsace-Lorraine durant quarante ans après son annexion par l’Allemagne.

Blanchard et Bancel ont raison de dire qu’on a longtemps négligé en France l’histoire coloniale lorsqu’elle ne pouvait plus être traitée en termes de fierté patriotique. Mais, depuis quelques années, se multiplient les ouvrages qui traitent de la colonisaton le plus souvent sous forme d’anthologies de récits d’abomiations coloniales ou de dictionnaires pour en rappeler les pratiques, les difficultés ou les grands noms. Il ne s’agit guère d’analyses de l’évolution des rapports de force géopoli­tiques depuis le déroulement des conquêtes jusqu’aux situa­tions post-coloniales. Aujourd’hui, le besoin d’expliquer les contradictions de la situation post-coloniale oblige à se soucier de façon précise des guerres d’indépendance et, bien plus en amont, du déroulement des conquêtes en tenant compte de la complexité des rapports géopolitiques.

Pourquoi des patriotes algériens sont-ils venus vivre en France dès 1963 ?

Revenons-en à la venue paradoxale en France dès 1963 d’un certain nombre de ceux qui avaient le plus combattu pour l’indépendance de leur patrie. La plupart d’entre eux n’ont guère parlé ni surtout expliqué les raisons de l’exil vers la puis­sance adverse. Leurs amis français — car ils en avaient — n’ont alors pas trop cherché, semble-t-il, à faire connaître ce qui se passait en Algérie, par crainte, dans une conjoncture encore incertaine, d’affaiblir un mouvement national qu’ils s’étaient évertués à présenter comme unanime. Par la suite, ils firent part de certains témoignages fort désagréables pour le gouver­nement algérien, mais le gouvernement français, comme la gauche française, ne tenait pas à mettre en cause le nouveau pouvoir algérien, pour éviter qu’il ne dénonce — comme il en faisait périodiquement la menace — les innombrables crimes de guerre de l’armée française.

C’était l’époque où Le Monde, journal qui le premier avait dénoncé en 1957 des tortures systématiques pratiquées par l’armée française en Algérie (notamment pendant « la bataille d’Alger »), était amicalement nommé par les Algérois le Mond­jahid, pour laisser entendre que le journal parisien avait pour les affaires d’Algérie le ton du Moudjahid, l’organe du parti unique algérien.

La guerre d’Algérie fut en vérité une affaire compliquée des deux côtés, et il est nécessaire d’en tenir compte pour mieux comprendre l’actuelle question post-coloniale en France. Plutôt que de procéder dès maintenant à une analyse géopolitique plus détaillée des causes de la guerre d’Algérie et de son dérou­lement, il paraît utile de présenter brièvement les deux raisons majeures pour lesquelles, d’une part, des Algériens patriotes qui étaient en France durant cette guerre ne sont pas rentrés en Algérie après l’indépendance et, d’autre part, pourquoi des Algériens qui venaient de combattre les troupes françaises sont venus en France dès 1963.

La rivalité mortelle du FLN et du MNA

Avant le déclenchement de l’insurrection du ter novembre 1954, le mouvement nationaliste algérien s’est scindé en deux, moins pour des raisons idéologiques que pour des rivalités personnelles entre les jeunes chefs du Front de libération nationale (FLN) et le vieux leader Messali Hadj. Celui-ci avait créé en 1928 en France (avec un journal, L’Étoile nord-africaine) parmi les travailleurs émigrés, en majorité des Kabyles, un mouve­ment, le Parti du peuple algérien (PPA), qui fut tardivement dénommé Mouvement national algérien (MNA). Celui-ci fut victime tant en France parmi les immigrés qu’en Algérie (et notamment en Kabylie) d’une lutte acharnée menée par le FLN (voir le livre très remarquable et extrêmement bien documenté de Gilbert Meynier L’Histoire intérieure du FLN 195411962, 2002). Durant la Seconde Guerre mondiale, la Résistance en France a connu les mêmes rivalités entre les Francs-tireirs et partisans communistes et l’Armée secrète gaulliste, dirigée par des hommes de droite, mais le conflit fut évité. Ce ne fut hélas pas le cas en Algérie, bien que les divergences idéologiques y aient été bien moindres. En 1962, les partisans du MNA qui étaient encore en France, c’est-à-dire ceux qui avaient échappé aux tueurs du FLN, ne voulurent pas rentrer en Algérie où ils seraient tombés sous la coupe du même FLN. Les partisans du MNA qui se trouvaient encore en Algérie cherchèrent à partir pour la France et à fuir le FLN triomphant.

Le conflit maquis de Kabylie / « armée de l’extérieur »

Le massif très peuplé de Grande Kabylie, relativement proche d’Alger, fut l’un des grands foyers des maquis du FLN (ceux de la Willaya III). En 1962, durant les négociations de paix, ils descendirent de leurs montagnes pour prendre le contrôle de la capitale, l’armée française restant alors dans ses casernes. Aux environs d’Alger, ces maquis kabyles furent repoussés vers leurs montagnes par une armée régulière algé­rienne fortement encadrée, venue du Maroc et de Tunisie. Dans ces deux pays devenus indépendants s’était en effet constituée, avec des Algériens venus de France et un armement fourni par les États arabes, une Armée de libération nationale (ALN) commandée par le colonel Boumediene. Cette armée s’était dotée d’une puissante « sécurité militaire » pour déjouer les agissements des services français, pourchasser le MNA et éliminer toute tendance déviationniste du parti. Tout le temps de la guerre d’Algérie, cette armée dite « des frontières » ou « de l’extérieur » ne combattit pratiquement pas, car les Fran­çais avaient construit sur les frontières deux longs « barrages » électrifiés qu’elle avait renoncé à franchir. Les autorités fran­çaises ayant levé ces deux barrages, l’ALN put marcher sur Alger et, à la veille du jour de l’indépendance, vaincre les maquis, qui se réfugièrent en Kabylie (voir Gilbert Meynier, op. cit.). Ils y fomentèrent un an plus tard une révolte qui fut écrasée par l’ALN. La presse française s’abstint de relater ces événements, dont elle ne mesurait guère la gravité.

Silence persistant sur les rivalités de pouvoir dans le mouvement national

À ce conflit qui sur le terrain inaugurait bien mal l’indépen­dance s’ajouta la rivalité qui s’était développée à Tunis entre le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) et l’état-major de l’ALN. Celui-ci joua fort habilement la carte des tout premiers leaders du FLN (et parmi eux Ben Bella) qui étaient retenus prisonniers par les Français depuis 1957. En 1965, trois ans après l’indépendance, le colonel Boume­diene, s’appuyant sur la puissante organisation de sa Sécurité militaire, renversa le président Ben Bella par un coup d’État militaire et le mit en prison, comme nombre de ses partisans. Ceux qui parvinrent à s’échapper se réfugièrent en France. Il en fut ainsi à plusieurs reprises, à chaque crise interne, du FLN contrôlé par la Sécurité militaire devenue la police politique du régime. Celui-ci se référait à un « socialisme algérien” sous la direction fictive du FLN (parti unique jusqu’en 1988), mais sous le contrôle de facto de l’état-major de l’armée, lequel se tenait à distance du « socialisme arabe » de Nasser tout comme de son projet de République arabe unie.

On comprend que toutes ces affaires aient été passées sous silence par le gouvernement français. Il en était informé par ses services, mais il voulait tourner la page et avoir les meilleures relations avec le pouvoir algérien quel qu’il soit. Discrétion comparable, à l’exception de Benjamin Stora, parmi intel­lectuels français qui avaient soutenu la lutte pour l’indépen­dance du peuple algérien et la cause du FLN, souvent en ignorant la gravité de son conflit avec le MNA.

La rivalité FLN/MNA et celle existant entre les chefs de l’armée et les maquis de Kabylie peuvent être considérées grosso modo comme les causes premières du paradoxe français concernant l’immigration post-coloniale, puisque contre toute attente ces conflits eurent pour effet, au lendemain de la guerre, de faire venir des Algériens qui n’auraient pas dû y venir (ou revenir) avant longtemps. Il n’est pas inutile de souli­gner que la plupart de ceux-ci étaient des Kabyles, population particulièrement touchée par les conséquences de la rivalité FLN/MNA et par l’opposition armée/maquis de la Willaya III. Or les Kabyles tiennent une place importante et singulière dans la question post-coloniale en France.

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