1968 : Face aux chars russes, le peuple tchécoslovaque (2/2)

jeudi 13 décembre 2012
par  LieuxCommuns

Article de Christian BRUNIER paru sous le titre « L’imagination au pouvoir (autopsie d’une résistance) - Tchécoslovaquie 1968 » dans la revue Alternatives Non-Violentes N° 33 (A.N.V., Craintilleux, 42210 Montrond), repris dans « Résistances civiles, les leçons de l’histoire », Dossier de Non-violence Actualité, 1983.

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3 - NON-COOPERATION

Quand les Russes sont arri­vés à Prague, ils ont essayé d’arrêter les dirigeants princi­paux pour pouvoir ensuite créer un nouveau gouvernement. Or l’arrestation des dirigeants n’a pas désorganisé le gouverne­ment légal ni le Parti. Les colla­borateurs qui devaient former ce nouveau gouvernement étaient trop peu nombreux et trop impopulaires pour pouvoir agir. Une partie du gouverne­ment légal fonctionne donc malgré l’occupation. Le parle­ment siège en permanence, les députés couchent par terre dans le bâtiment même, de telle sorte qu’il y ait toujours assez de députés pour que les déci­sions prises soient valables.

Le ministre de l’Intérieur, Pavel, que l’on a cru enfui à l’étranger et qu’un collabo, Sal­govic, a remplacé, fait des apparitions soudaines à la radio et dit que son ministère fonc­tionne normalement. L’appareil est resté intact.

Les envahisseurs voulaient empêcher qu’ait lieu le 14e congrès du Parti prévu normale­ment pour le début de septem­bre. Ce Congrès devait rendre irréversible l’évolution de la démocratisation pour un « socialisme à visage humain ». Tout de suite après l’invasion, le 22 août, ce 14e congrès se réunit. Les délégués, après un voyage discret par des che­mins détournés, arrivent, habil­lés en ouvriers, au lieu de réu­nion : une usine de la banlieue de Prague. C’est la première fois dans l’Histoire que le con­grès d’un parti ouvrier a lieu dans une usine. Le congrès débuta alors que les Russes étaient aux portes de l’usine, avec leurs chars, sans savoir ce qui s’y passait ; il était protégé par des milices ouvrières en armes. La milice de cette usine, Auto-Praha, était justement celle qui, selon les dires de Mos­cou, s’était montrée si inquiète de la ligne politique suivie par Dubcek et les autres dirigeants progressistes ! Après une con­damnation de l’intervention, le congrès encourage à la résistance, comme le montrent ces textes publiés dans Rude pravo : « Notre parti s’est engagé en janvier dans la voie de la renais­sance du socialisme. Il a déployé d’une manière plus active ses principes démocrati­ques et humanistes, en harmo­nie avec son évolution. Il croyait que seraient respectés les principes de la souveraineté et de la non-intervention et que toutes les questions litigieuses seraient réglées uniquement par des négociations. La direction de notre parti s’est inspirée de ce principe dans toute les négociations bilatérales et mul­tilatérales d’après janvier. Cette politique contenue dans le pro­gramme d’action du C.C. du PCT et sa réalisation graduelle ont acquis à notre parti une autorité et un appui sans précé­dent. Assurer et accélérer cette voie devaient être l’objet des débats du 14e congrès extraordinaire, dont les prépa­ratifs étaient en voie d’achève­ment. A la veille de ce congrès, les troupes d’URSS, de Polo­gne, d’Allemagne de l’Est, de Bulgarie, de Hongrie, ont occupé par la force notre terri­toire, sans aucun motif et sans l’assentiment du Gouverne­ment légitime et du parti, con­tre la volonté de notre peuple : elles ont causé une désorgani­sation dans le pays et ont empêché de poursuivre la voie que nous avions choisie. Nous nous trouvons devant l’amère vérité que les troupes de pays que nous étions habitués à accueillir comme des amis, se comportent comme des occu­pants. Défendons le visage humain du socialisme. C’est notre devoir international ». « Nous nous adressons de nou­veau à vous, en tant qu’orga­nisme constitutionnel de notre République, pour vous deman­der de manifester encore, dans cette situation tendue, votre sagesse, votre calme et votre fierté nationale, qui ne doivent pas s’exprimer par des manifes­tations publiques ni des mee­tings, ni des actes irréfléchis. N’aidez pas les soldats étran­gers, ne les voyez pas, ignorez-les !

Ne faites rien qui puisse con­duire à des heurts, conflits inu­tiles ou à des pertes irrépara­bles en vies humaines ou en valeurs qui sont propriétés nationales. Jeunes amis ! Notre arme n’est pas la provocation. C’est l’arme de ceux qui aime­raient légaliser l’occupation de notre pays, et justifier ainsi des interventions brutales. Vous savez déjà que le désir unanime de tous les délégués à ce Congrès est identique au vôtre : le départ des troupes d’occupation de notre pays, la libération de vos représentants, le rétablissement de la souve­raineté de notre république.

Nous avons un besoin urgent de votre aide : c’est pourquoi nous vous adressons cet appel, afin de mener jusqu’au bout cette lutte victorieuse ».

D’autres appels à la non-coopération, à la désobéis­sance civile sont lancés par les journaux, la radio et la télévi­sion :

« Nous avons décidé de servir fidèlement, jusqu’à l’extrême limite du possible, notre peuple et ses idéaux progressistes de démocratie et de socialisme.

Nous ne connaissons que les représentants de notre pouvoir d’Etat, que nous avons élus ces derniers mois et qui n’ont pas trahi en ce moment. Chaque traître perd le droit de parler au nom de notre nation. Nous sommes résolus à refuser l’obéissance à ces traîtres. S’ils cherchaient à intervenir dans notre travail, nous cesserions de travailler ».(...) « Conservez le calme et la raison : ne vous lais­sez pas provoquer et ne donnez jamais aux troupes d’occupa­tion la possibilité de prendre le prétexte d’une provocation pour tuer nos gens.

Rappelez-vous : nous n’aide­rons pas les occupants, ni leurs valeurs ; nous ne savons rien, nous ne connaissons rien, nous n’exécutons aucun de leurs ordres ». (Le collectif de la rédaction de Zemedelske noviny, 22 août 1968).

Et le journal Mlada Fronta du même jour lance un avertissement sous le titre :

« NE CROYEZ PAS LES TRAITRES ! ».

« Dans les heures qui vien­nent, les occupants essaieront sans doute de former, en s’appuyant sur des traîtres tchèques et slovaques, un nou­vau gouvernement, une nou­velle direction du parti commu­niste et d’autres organismes.

Refusez-les, ne collaborez pas avec eux ! Ce sont des tra­fiquants de nos nations qui depuis longtemps préparaient en secret, avec les occupants, notre malheur et notre honte aujourd’hui.

Tout Tchèque et Slovaque honnête restera fidèle à sa nation, aux idéaux de liberté et de démocratie. Il ne se salira pas les mains par une répu­gnante collaboration avec les occupants, les assassins de nos concitoyens, les ennemis de notre liberté.

Des jours durs et terribles nous attendent. Mais quoi que puissent faire les occupants, ils ne détruiront pas la liberté dans nos coeurs. Jamais nous n’y renoncerons. Nous lutterons pour elle — comme dans le passé — dans toutes les condi­tions de travail, légal et illégal. Personne, en ces heures d’épreuves, ne doit se vendre à nos ennemis ».

Ces appels à la non-collaboration, à l’obstruction sans armes, à la désobéissance vont être entendus partout : l’imagination aidant, ce sont des centaines de petits actes de résistance qui vont éclore à travers le pays. On n’a que l’embarras du choix pour en donner des exemples :

Pour dérouter les colonnes de chars avançant dans le pays, les Tchécoslovaques ont eu l’idée de peindre tous les pan­neaux indicateurs. tous indi­quaient la direction de Moscou ou de l’Oural. Comprenant ce qui se passait, les soldats d’une colonne polonaise grattèrent la peinture pour pouvoir lire les bonnes directions et continuer leur route. Les Tchécoslova­ques eurent alors l’idée de ren­forcer le stratagème : ils démontèrent les panneaux, les recouvrirent d’une légère cou­che de peinture facile à enlever et les remirent en place en les inversant. Les Polonais, après avoir gratté la peinture, suivi­rent les directions indiquées et finirent après maintes péripé­ties, par se retrouver... à la frontière de leur propre pays !

Pour bloquer le travail des services secrets soviétiques, ainsi que celui des traîtres, les Tchécoslovaques retirent le nom des rues, et comme mar­ que de soutien à Dubcek et à Svoboda, on rebaptise toutes les rues : « rue Dubcek », « place Svoboda »... Prague et d’autres villes deviennent un vrai laby­rinthe.

« Dès jeudi soir nous avons vu bien des noms de rues indéchif­frables et blanchis à la chaux, de même que les plaques indi­catrices et le plan des villes. Vendredi après-midi, des tracts ont été répandus à travers tout Prague, engageant les gens à arracher les plaques portant les noms des rues ou au moins à les rendre indéchiffrables. Il en est de même pour les noms des bureaux et usines importants. La réaction a été immédiate. Avec la vitesse de l’éclair, les rues de Prague perdent leur nom ! » (Prace, 23 août 1968). Les seules directions indi­quées sont : « Moscou : 1.800 km », « Oural : 2.400 km », « Kiev » ; les lacs s’appellent « lac Baïkal »... De plus, dans les immeubles, beaucoup de gens enlèvent leurs noms de leur por­tes et s’appellent Dubcek ou Svoboda.

Le 26 août 1968, l’édition spéciale de Verceni Praha, dif­fusée à plusieurs milliers d’exemplaires, publie les « dix commandements » de la non-collaboration totale :

1 - Je ne sais pas. 2 - Je ne connais pas. 3 - Je ne dirai pas. 4 - Je n’ai pas. 5 - Je ne sais pas faire. 6 - Je ne donnerai pas. 7 - Je ne peux pas. 8 - Je ne vendrai pas. 9 - Je ne montrerai pas. 10 - Je ne ferai pas.

La grève générale par son ampleur et son incidence éco­nomique vient au premier plan d’une stratégie de non-coopération. A Prague, ainsi que dans de nombreuses autres villes, elle fut déclenchée le pre­mier jour de l’occupation (se doublant d’une opération « ville morte ») et dura d’abord 5 minu­tes, ensuite une demi-heure, puis une heure...

Le Rude Pravo décrivit fidèle­ment l’impact impressionnant de ces premières grèves en pays communistes :

« Du musée national, un rang de jeunes gens descend la place Wenceslas. Ils se tiennent par la main et crient « évacuez les rues ». Derrière eux, la vaste superficie de la place est com­plètement vide. Les sirènes et les klaxons commencent à se faire entendre. Les soldats dans les tanks regardent. Ils ne savent pas ce qui se passe. Ils observent les édifices, ils sur­veillent les fenêtres. Certains tanks ferment leur tourelle. Les mitrailleuses et les canons com­mencent à tourner à la recher­che d’une cible. Mais il n’y a personne sur qui tirer, personne ne provoque. La population, toute la nation, est entrée dans la grève générale proclamée par notre Parti Communiste ».

La place Wenceslas est sou­dainement déserte, seule la brise soulève la poussière, les papiers et les affiches. Il ne reste que les tanks et les sol­dats. Personne autour d’eux, aucun civil. C’est par cette dis­cipline que la population mani­feste son calme, sa solidarité et en même temps la résolution avec laquelle elle veut exprimer son entier soutien à Svoboda et à Dubcek.

A 13 heures, la place com­mence de nouveau à se remplir. Tout le monde applaudit au cri de « Dubcek, Svoboda ». Depuis Mustek, monte la masse de ceux qui ont mani­festé avec discipline. La grève générale a montré ce que pen­sent les jeunes et les adultes, les hommes et les femmes : « Nous sommes avec Svoboda et Dubcek, nous soutenons la nouvelle direction du PCT » (23.8.1968).

Les grèves servent aussi à bloquer l’occupant, comme celle des cheminots : « Au dépôt ferroviaire de Prague-Varsovie, règne un silence insolite. Entou­rés de locomotives, les chemi­nots discutent de leur résolu­tion. Evidemment, ils sont con­tre l’occupation, ils soutiennent uniquement nos représentants légaux, ils reconnaissent pleine­ment le Comité central élu au 14e congrès du parti, mais ils savent également que les citoyens attendent davantage d’eux. Nous n’autorisons jamais que les chemins de fer servent à renforcer l’occupation ! Même si nous y sommes contraints. Chacun de nous connaît bien des procédés pour paralyser les transports. Nous ne transporterons jamais d’uni­tés d’occupation, à moins qu’elles ne regagnent leur pays et que nous en recevions l’ordre de personnes en qui nous avons pleinement confiance. Mais nous ne transporterons rien non plus qui puisse porter atteinte à la République, des munitions ou autres chargements de ce genre ; tous sont tenus de s’assurer de ce que contiennent les wagons. On parle d’un train transportant des stations de brouillage : elles ne passeront pas...

A 13 heures exactement, les mécaniciens-chefs montent sur leurs machines et les siffle­ments annoncent la fin de la grève pour aujourd’hui. Les usi­nes répondent, la voix des sirènes mugit dans toute la ville » (Prace, 23.8.1968).

La résolution des cheminots tchécoslovaques ne tardera pas à avoir l’occasion de se mani­fester. Ils appliqueront la tacti­que du travail sans collabora­tion et de l’obstruction pour empêcher la livraison du maté­riel de brouillage à Prague. L’aventure de ce train est racontée dans A mains nues (pp. 170-171) :

« C’est un véritable appel au secours que la radio tchécoslo­vaque légale lança dans les pre­mières heures de l’après-midi du 23 août. Un train est entré en territoire tchécoslovaque, en passant par Oderberg. Il trans­porte des postes de brouillage à destination de Prague. Il se trouve pour l’instant à Prerau. Empêchez-le d’atteindre Pra­gue. Empêchez-le d’avancer par tous les moyens ! Cheminots, mettez les signaux d’arrêt, établissez de faux aiguillages, bloquez les voies ! Il y va de l’existence de la radio tchécoslovaque libre et légale ! ».

Les vendredi, samedi et dimanche, les nouvelles du train avaient priorité sur toutes les autres informations. Le dimanche, on sut qu’il arriverait trop tard à destination. Le spea­ker prenait plaisir à dire : « Au cours des dernières vingt-quatre heures, le train de postes de brouillage a parcouru vingt-quatre kilomètres — le train a dépassé Olomouc ; le train est sur une voie de garage à Mâhrish-Trübau. A Pardubice, la signalisation est apparem­ment détériorée, tous les signaux d’arrêt sont mis, le train ne peut pas continuer —Information en provenance de Prelouc : panne de courant imprévue, vraisemblablement due à un court-circuit ». Les Russes demandèrent à Pardu­bice qu’on leur envoie une loco­motive à vapeur ; elle arriva huit heures plus tard, juste au moment où le courant revenait dans les fils électriques.

Le lundi matin, le train s’était considérablement rapproché de Prague : il se trouvait à Kolin, à soixante-quatre kilomètres de la capitale.

Il fallut alors vérifier les freins. Des cheminots tchèques furent chargés de ce travail, naturelle­ment sous la surveillance des soldats russes. Ils frappèrent les roues avec un lourd marteau de fer et passèrent sous les wagons. Un tuyau de raccorde­ment de freinage était légère­ment défectueux : on le répara.

Enfin, tout fut prêt. Le signal passa au vert et le train s’ébranla ou plutôt... la locomo­tive et les trois premiers wagons. Les trois derniers res­tèrent en gare de triage de Kolin. Les soldats qui étaient dans le train le remarquèrent immédiatement. Ils sautèrent des wagons et tirèrent des coups de feu en l’air. Mais la locomotive avait disparu. On en fit venir une deuxième qui, cette fois, arriva tout de suite. On l’attacha aux trois wagons, la deuxième partie du train se mit en mouvement. Or per­sonne n’avait changé les aiguillages. La nouvelle locomotive et les trois wagons ne continuè­rent pas tout droit dans la direc­tion de Bôhmisch-Brod et de Prague, mais ils obliquèrent à droite, juste derrière la gare, pour se retrouver sur la petite ligne de Nymburk. A Lysa sur l’Elbe, cette partie du train fut arrêtée par les Russes. On finit par découvrir l’autre à Celako­vice, à environ quinze kilomè­tres plus au sud, mais sur une ligne différente. C’est alors que le lundi après-midi des hélicop­tères lourds soviétiques arrivè­rent à Lysa sur l’Elbe pour se charger de la cargaison et pour l’emmener à son lieu de desti­nation, c’est-à-dire à Pilsen, où fonctionnait l’émetteur le plus puissant. Mais si cette opéra­tion se déroula normalement, on ne put se servir des appareils de brouillage parce qu’ils n’étaient pas complets. Il y en avait toujours une partie sur la contre-voie de Celakovice ».

L’HUMOUR DESARME

Comme on peut déjà le remarquer, une des armes les plus employées par les Tchè­ques est l’humour. Il fournit la clef d’un déverrouillage idéolo­gique : reprenant les thèmes éculés de la propagande stali­nienne, il les retourne contre eux-mêmes. Nouvelle arme dans l’arsenal des moyens de résistance populaire, cet humour suggère la vérité plus qu’il ne la montre ; il sert à une véritable éducation politique de la population dans sa lutte con­tre l’envahisseur.

Cet humour trouve une source populaire dans le héros national qu’est devenu le « brave soldat Chveik ». C’est le héros d’un roman écrit juste après la première guerre mon­diale par Jaroslav Hasek, roman qui a connu un très grand suc­cès populaire. Chveik est un homme du peuple, toujours opprimé, balloté de droite et de gauche sans jamais se révolter ouvertement : il se contente, pour survivre et se tirer de tou­tes les situations, de pousser à l’extrême sa naïveté, sa bêtise et sa maladresse. Proclamant avec complaisance qu’il a été « réformé pour idiotie », c’est lui qui ridiculise ses adversaires. Le contexte historique du roman a probablement contri­bué aussi à sa réactualisation en 1968, puisqu’il s’agit, là aussi, d’une domination étran­gère exécrée, celle de l’empire austro-hongrois d’avant 1914...

L’humour « à la Chveik » fleu­rit donc à la fois dans les actions et les textes de la résis­tance. Ainsi ce savoureux entretien de Chveik avec sa logeuse, Mme Müller, publié le 27 août dans le style même du roman de Hasek : « La technique, voyez-vous mame Müller, eh bien, c’est une sacrée bénédiction pour l’humanité », déclara Joseph Chveik sans cesser de se mas­ser les pieds. « Regardez, vous avez la radio. Aujourd’hui, toute la journée j’ai traversé Prague de long en large, et maintenant, j’ouvre radio Vltava. Je constate que mes randonnées ont été tout à fait inutiles, étant donné que. j’avais oublié l’essentiel. Ben oui, c’est seulement à radio Vltava que j’ai entendu, sur la base d’infor­mations dignes de foi, venant tout droit de Moscou, que — et je cite textuellement, mame Müller : « on voit fréquemment chez nous les soldats et offi­ciers des troupes alliées discu­ter amicalement avec la popula­tion, répondre à de nombreuses questions, aider à bien com­prendre la situation politique et éclairer les nobles objectifs qu’accomplissent les troupes ». C’est comme ça qu’ils l’ont dit, mame Müller. Et je vous dirai que si j’avais pas les mains plei­nes de pommade pour les pieds, je m’en essuyerais les yeux remplis de larmes, car leur langage m’a ému ».

« Ils ont aussi annoncé, dit Mme Müller en hochant la tête d’approbation, qu’au ministère de M. Boruvka, on a découvert un entrepôt secret d’armes ! ». « Vous voyez bien, mame Müller, ça confirme ce que je vous ai dit. On a beau faire, des informations clairvoyantes, c’est le bien le plus précieux de chacun. De cet entrepôt au ministère de l’Agriculture, les journaux de Moscou ont déjà parlé samedi, et vous voyez bien que les héroïques unités d’occupation l’ont découvert dimanche. Ils n’ont fait que confirmer ce que disait la Pravda de Moscou, à vrai dire. J’ai connu un concierge, Vane­cek, à Nuslich, qui s’occupait de tous les locataires de sa mai­son. Quelque part, il a entendu dire que tous les intellectuels ont la gueule de travers. Eh bien, une nuit, il a guetté le chef d’un magasin et quand il est revenu à la maison, il a affirmé que c’était vrai : lui aussi avait la gueule de travers. De plus, il lui manque deux dents ».

  • « Oui, et Hàjek, du ministère des Affaires, il est de nouveau en fuite, figurez-vous, mon bon monsieur », murmura Mme Mül­ler. « Oui, oui, mame Müller », déclara Joseph Chveik, qui un instant leva ses yeux sérieux sur la ménagère pour se consa­crer ensuite au massage de sa seconde jambe. « Ce monsieur Hàjek a un talent fou, comme on le voit clairement. Figurez-vous mame Müller, qu’il était déjà en fuite près de la mer en Yougoslavie, quelques jours avant que les troupes alliées décident soudainement d’écra­ser la contre-révolution chez nous, comme si elles voulaient l’enfoncer en terre. Et en plus de cela, monsieur Hàjek s’enfuit encore de l’autre côté de l’Océan, à l’Organisation des Nations Unies, ce qui pour un ministre des Affaires Etrangè­res est vraiment le comble ».

En réponse aux allégations des soviétiques justifiant leur intervention par un appel de quelques ouvriers d’Auto-Praha (les auteurs de cet appel, dix ans après, ne se sont toujours pas signalés !) dénonçant l’exis­tence « d’éléments contre‑révolutionnaires armés », des humoristes tchécoslovaques se livrèrent à cet exercice de style d’une efficacité implacable : « Après avoir lu dans Rude Pravo la lettre des 99 kolkho­siens condamnant certains phé­nomènes qui se sont produits en URSS, nous sommes deve­nus tristes. C’est donc dans cette voie que se dirige l’évolu­tion chez nos meilleurs amis...

Sans parler de ce que nous avons ressenti quand nous nous sommes fait une image globale de la situation : l’article des 2.000 mots dans la Litera­tournïa Gazera, la tendance au relâchement quant aux frontiè­res avec la Finlande, et puis tous ces clubs engagés, par exemple le Dynamo.

Il nous a tout de suite paru évident que les impérialistes finlandais montraient leurs cor­nes et avaient l’intention d’arra­cher l’Union Soviétique au camp de la paix. Inutile de souli­gner la joie que nous ressentons devant les efforts infatigables de notre gouvernement pour consolider la situation chez nos voisins. A cette consolidation ont désiré aussi contribuer d’autres pays voisins, l’Afgha­nistan, l’Iran, la Turquie et la Roumanie, qui ont participé à la réunion consultative amicale tenu avec les représentants soviétiques.

Cependant, il était déjà trop tard.

La contre-révolution avait atteint une telle ampleur que nous nous sommes vus forcés d’intervenir et d’aider tout au moins les 99 kolkhosiens dont la lettre nous avait tellement bouleversés.

Nous sommes arrivés à Mos­cou et nous avons occupé la place Rouge. Nos tanks étaient braqués sur le Kremlin. C’est là que, jusqu’à récemment, sié­geait le camarade Brejnev, fati­gué par les nombreuses discus­sions qu’il avait eues aussi bien avec nous qu’avec les représentants de la contre-révolution. C’est un homme à double face. Il s’est laissé influencer par les forces étran­gères, mais pas par nous. Nous avons voulu le secourir, et c’est pourquoi nous l’avons enlevé et transporté dans un avion mili­taire depuis l’aéroport de Cheremetevo jusqu’à Prague. Des milliers de citoyens soviétiques nous entouraient, si heureux que ce fût justement nous qui soyons venus les libérer. Afin de mieux connaître nos inten­tions, ils nous posaient une série de questions habiles aux­quelles nous avons répondu avec simplicité, ce qui les a évi­demment satisfaits.

Par un après-midi pluvieux, nous avons également mitraillé le musée national russe, parce que précisément il renfermait divers souvenirs de la terreur tsariste.

En même temps, nous avons tiré sur quelques soi-disant ambulances. Car on sait bien que c’est sous le signe de la Croix-Rouge que se cache l’ennemi. Il y avait des blessés dans les voitures. Et qui les avait blessés ? Blessés par nous ; donc, c’étaient des contre-révolutionnaires. Nos hélicoptè­res se sont concentrés sur la recherche des émetteurs de la « radio libre », qui semait la con­fusion chez quelques auditeurs égarés. Pouvons-nous admet­tre que l’on diffuse sans cen­sure ? Et si l’on faisait passer des fautes de grammaire ?

Heureusement, nous avions emmené avec nous notre émet­teur Radio-Volga.

Dans un proche avenir, nous comptons instituer des cours populaires de langue tchèque, qui permettront aux Russes de suivre notre magazine en prépa­ration, le « Monde des Tchécos­lovaques ».

Nous sommes persuadés que les gens du monde entier seront soulagés, et que les impérialis­tes en seront fâchés ». (Mlady svet, journal de la jeunesse).

Voici encore quelques autres exemples de cet humour :

« Le directeur du service des passeports de Bratislava porte à la connaissance du public que ses bureaux délivrent comme en temps ordinaire des passe­ports et des visas, pour dépla­cements dus au service et pour voyages privés. Les citoyens peuvent s’adresser à ce service en toute confiance. Il leur per­mettra de franchir la frontière sans difficultés, en passant par la montagne ou par Devinska Nova Ves.

Nous précisons à nos lec­teurs que, dans la loge du con­cierge, ils verront un étranger en uniforme. Qu’ils ne s’en occupent pas, car ce monsieur est de toute façon entré chez nous sans visa ».

Dans un restaurant, sur le menu : « Aujourd’hui, au lieu de « salade russe », « salade d’occu­pants ».

A Prague, les soldats, n’ayant pas été reçus en libéra­teurs comme on le leur avait dit, prennent peur et tirent sur le musée, que les Tchécoslova­ques s’empressent de couvrir de banderoles : « Exposition d’art soviétique ».

Petite annonce publiée dans un journal : « Le Cirque du Pacte de Varsovie : direction Brejnev. Numéros sensationnels ! Les clowns Ulbricht et Kadar, le dresseur Gomulka. Attention : il est interdit de donner à boire ou à manger aux animaux ou de les exciter ».

Les moyens utilisés par le peuple tchécoslovaque pour résister sans armes ont donc été très variés. Seuls quelques-uns d’entre eux ont pu être cités ici, et pas nécessairement les plus importants : il faudrait en effet pouvoir évaluer l’efficacité de chacun d’entre eux afin de ne pas en rester au simple récit des faits les plus sail­lants, les plus spectaculaires du les plus pittoresques. Malheu­reusement une telle analyse manque. Il faudrait aussi expli­quer pourquoi le peuple tché­coslovaque a fait preuve d’une telle unité dans la résistance, d’une telle imagination dans les moyens. A ce niveau, des fac­teurs proprement politiques devraient être évalués : l’inva­sion des Soviétiques survenait à un moment où le peuple commençait à devenir l’agent prin­cipal de son destin. La société qui naissait du Printemps de Prague donnait aux gens l’envie de la défendre. L’existence de cette nouvelle forme de « politi­sation » a été sans doute à l’ori­gine de la vitalité de la résis­tance. Resterait enfin à s’inter­roger sur le rôle de l’organisa­tion. Car, si la résistance a été spontanée, il est clair que beau­coup d’actions, à commencer par celles qui ont permis la poursuite des émissions radio, n’ont été possibles que grâce à une sérieuse coordination et répartition des tâches. Contrai­rement à ce qu’on laisse trop facilement entendre, la résis­tance sans armes n’est pas une simple juxtaposition d’initiati­ves individuelles spontanées. Son efficacité exige à la fois la coordination et la responsabilité personnelle des acteurs. L’exemple du train, cité plus haut, peut illustrer cette double exigence : il a fallu une informa­tion et une décision venues de Prague pour que tous les chemi­nots sachent que ce train-là, particulièrement, devait être retardé au maximum ; mais quant à la manière dont cela s’est fait, chaque cheminot, chaque groupe de cheminots le long du parcours était libre d’imaginer ce qui semblait le plus efficace en fonction de ses moyens...

Il y a donc encore bien du tra­vail à faire pour tirer de Prague 68 tous les enseignements intéressants quant aux possibi­lités et aux conditions d’effica­cité d’une défense populaire non-violente. L’ambition de ces quelques pages était seulement de rappeler que cette résistance a eu lieu, qu’elle a marché une semaine avec une efficacité étonnante et que même les sceptiques ne peuvent plus écarter d’un simple mot de mépris l’hypothèse d’une défense sans armes : qu’on y croie ou qu’on n’y croie pas, il faut l’étudier de près.

C.B.

Bibliographie

  • Erich BERTLEFF, A mains nues, Stock, 1969. Le témoignage très vivant d’un témoin qui écrit trois semaines après les évènements.
  • Michel TATU, L’hérésie impossible, Gras­set, 1968 : recueil des articles publiés dans Le Monde, pendant les événements.
  • Tchécoslovaquie 1968 : la cinquième des « Monographies de la Défense Civile » publiées par le M.I.R. en mars 1976. Articles de Adam Roberts, Anders Boserup et Andrew Wack.
  • Il semble que l’ouvrage le plus intéressant et le plus complet, à l’heure actuelle, concernant ces événements de 1968 et leur analyse soit celui d’un allemand, Vladimir HORSKY. Mal­heureusement ce livre n’est pas traduit

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