Pour le décryptage de la crise financière

mercredi 26 décembre 2012
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G.Fargette « Le crépuscule du XXe siècle », n°22, décembre 2010

Deux types d’analyse ont tenté d’anticiper cette crise et s’efforcent de mener un suivi commenté des événements courants. On peut les examiner en consultant les sites du blog de Paul Jorion, et du GEAB (“Global Europe Anticipation Bulletin"). Ces deux types d’analyse convergent quant au pessimisme qu’inspire la situation, mais elles se distinguent par des avis tranchés et opposés sur plusieurs points. Cette confrontation des divergences permet d’utiles réflexions sur cette situation.

P. Jorion, anthropologue de formation, et collaborateur occasionnel du MAUSS (mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales), présente la particularité d’avoir exercé une profession financière aux États-Unis. C’est grâce à cette expérience de l’intérieur, en somme, qu’il a vu venir le désastre des subprimes, et le dérèglement des circuits financiers.

Il a montré que la crise financière en cours est bien une immense opération de cavalerie, et sa connaissance des secteurs financiers américains lui a permis de constater que les responsables de la finance ont si peu confiance dans la situation qu’ils ont au fond joué un “sauve-qui peut” à partir de l’automne 2008 en emportant la caisse.

Il demeure que ses analyses sont grevées par un substrat qui évoque le défaut intellectuel typique consistant à voir dans l’ensemble des mécanismes capitalistes un “système” (c’est-à-dire quelque chose qui s’apparente sans le dire à la catégorie juridique de personne morale ou de sujet collectif). Pour lui, les ressorts du système sont irrémédiablement atteints, et il ne fait que se survivre, mais il refuse d’associer cette lucidité à des mécanismes politico-sociaux concrets (que le terme d’oligarchie aide tant à identifier). P. Jorion refuse explicitement de passer par ce type d’analyse tant il craint qu’elle permette un dédouanement du “système capitaliste”. Son projet de “constitution économique” pour le monde, projet qui fait son originalité actuelle, semble avancer encore plus lentement que les “réformes” de la sphère financière. Une tel projet implique que P. Jorion, contrairement aux marxistes, ne croie pas que l’effondrement du “système capitaliste” soit susceptible de faire automatiquement place à de nouveaux mécanismes échappant aux inconvénients précédents. Mais il semble méconnaître que l’établissement d’une “constitution économique” pour le monde suppose réglé le problème des échelles de souveraineté tant au niveau national qu’au niveau international. Problème éminemment politique s’il en est. Depuis 2009, ses prévisions s’essoufflent (au printemps 2010, il voyait l’effondrement de l’euro sous trois mois, etc.).

Son blog demeure fécond grâce aux descriptions d’un autre intervenant, un journaliste économique, François Leclerc. Les descriptions courantes de ce dernier permettent de suivre les péripéties actuelles de la quincaillerie financière et de mettre en perspective les déclarations officielles, presque toutes faussées par des intentions manipulatrices plus ou moins claires, en général destinées à sauver la mise aux financiers.

Le GEAB est d’une autre nature. Dirigé par Franck Bianchieri, un économiste passé par le sérail des dirigeants de l’Union européenne, qui exerce la fonction de ministre des Finances de Monaco (ce qui assez curieux et pittoresque), ce GEAB s’efforcerait de définir des projections pertinentes sur la situation polico-économique internationale, tout en s’affirmant capable de conseiller les investisseurs à la recherche de placements financiers plus sûrs.

On trouve là aussi, la prédiction du désastre financier qui approchait dans les années 2006-2007, avec une relative précision quant aux délais. Et la conviction que l’affaire est d’une gravité exceptionnelle par ses implications. Depuis, F. Bianchieri a mieux vu que Paul Jorion la capacité de réaction de l’Union européenne (il en connaît sans doute beaucoup mieux les rouages et les ressorts), mais diverses prédictions immédiates se sont avérées fausses (l’État français ne s’est pas trouvé en posture de cessation de paiement à l’automne 2008, l’effondrement du dollar annoncé pour fin 2008, puis pour 2009, n’a pas eu lieu, la “bataille de la banque d’Angleterre” prédite pour l’été 2010 ne s’est pas produite, l’effondrement fiscal des États-Unis prévu pour la fin 2010 est également pour le moins en retard, etc.). Il sous-estime visiblement les capacités qu’ont les anglo- saxons de faire face à l’adversité et à inventer des remèdes ad hoc, même provisoires. Il annonce désormais que le moment crucial serait l’automne 2011.

Dans les deux cas, les ressorts de la progression des “pays émergents” sont assez peu étudiés, bien que le GEAB considère que les relances volontaristes en Chine soient vouées à un échec assez rapide. F. Bianchieri semble convaincu que les mécanismes économiques capitalistes survivront, même sous des formes métamorphosées, et que le chaos plus ou moins régulé survivra dans une nouvelle configuration (avec panier de monnaies internationales, etc.). Aucun des deux sites ne prend en compte de façon sérieuse les limites écologiques qui vont de plus en plus surdéterminer la situation. C’est que là, il faut sortir de l’univers économiste, et de la routine des théories héritées.

Paris, le 30 décembre 2010


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