Élections françaises 2012 : L’oligarchie à visage humain

Impasses technocratiques, illusions populistes, émeutes nihilistes, mouvements sociaux
vendredi 29 juin 2012
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°20, « Démocratie directe : Principes, enjeux, perspectives - Première partie : Contre l’oligarchie, ses fondements politiques, sociaux et idéologiques ».

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Sommaire de la brochure n°20 :

  • Élections 2012 : l’oligarchie change de visage. Ci-dessous

Sa sortie a fait l’objet d’une réunion publique en juin 2013, dont le compte-rendu est en ligne.


Ce tract a également donné lieu à une réunion publique dont le compte-rendu est en ligne.

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Élections 2012 : L’oligarchie à visage humain

Les élections françaises de 2012 ont évidemment moins été une victoire du clan « de gauche » qu’un refus du clan « de droite ». Sarkozy n’a tenu ses promesses ni sur le pouvoir d’achat ni sur la sécurité (la crainte d’émeutes comme en 2005 est toujours là), et il a ridiculisé tous les symboles de la République. Le seul enjeu de ces élec­tions a donc été « n’importe qui plutôt que la mafia Sarkozy » : ce « n’importe qui », ça a été Hollande et sa clique, devenu en quelques mois le candidat improbable d’une irréelle restauration du républicanisme et de la social­-démocratie.

Soutenue par ses électeurs, l’oligarchie change de visage...

Ainsi va l’oligarchie depuis trente ans : lorsqu’une de ses têtes se discrédite, l’autre prend la relève. Et la popu­lation se prête à cette mascarade. On s’auto­-intoxique le temps d’une campagne et on finit tou­jours par voir des éléphants roses là où il n’y a que de gris technocrates. Mais il en va des élections comme des cuites : Elles ne sont qu’une brève échappatoire à une réalité qu’au fond, tout le monde a bien saisie. Les crises vont s’aggraver, et le clan en exercice, quel qu’il soit, n’y pourra rien, même avec toutes les ins­tances républicaines dans sa poche.

Tout le problème est là. Nous assistons à l’accéléra­tion et à l’accumulation des crises : économique et écolo­gique, politique et sociale, culturelle et anthropolo­gique… Cette situation, inédite, nécessiterait de rompre avec les façons de penser qui prévalent de­puis de nom­breuses décennies. Mais elle n’entraîne aucun sur­saut sa­lutaire de notre part. Au contraire, plus la crise s’aggrave, plus nous nous raccrochons à nos réflexes de déresponsa­bilisation, de délégation du pouvoir, de fuite, de repli der­rière les murs en car­ton de nos vies privées. Nous ne pourrons pas conti­nuer ainsi bien longtemps. Nous de­vons rompre avec ces réflexes. Mais quand ? Et pour al­ler vers quoi ?

La dé­bâcle programmée de « la Gauche » : Les impasses des politiques gestionnaires

Les nouveaux gouvernements seront impuissants, parce que leurs approches technocratiques ne leur donneront au­cune prise sur un réel qui se dérobe et se précipite. La « Gauche » n’en finit pas de pourrir par tous ses membres : elle n’a pas seulement abandonné l’idée d’un autre projet de société, ou même d’assurer une égalisation des condi­tions socio­-économiques, elle est même incapable de gé­rer la situa­tion dans ses as­pects les plus prosaïquement matériels. Tenter de ré­soudre la « crise économique » ac­tuelle exige­rait de s’attaquer aux prédations permanentes auxquelles se livre l’oligarchie mondiale : on ne voit pas comment, ni surtout pourquoi, ceux qui en profitent s’emploie­raient à seulement réduire pillage et racket. Et il n’est que trop clair que le redémarrage de la croissance a pour corol­laire sans cesse redécouvert la destruction de la bio­sphère et l’épuisement des matières pre­mières. Sans même parler de l’intensification de l’exploitation écono­mique – principe dont s’est totale­ment accommodée ce qu’on ose encore appeler la « Gauche ». Quant aux tenta­tives actuelles de réorientation énergétique, elles ne peuvent que conduire à une inévitable baisse de la consommation globale et mondiale : ces perspectives sont, pour l’heure, inacceptables par les populations, qui n’accordent de légitimité à l’oligarchie que tant que celle-ci leur garanti une hausse continue de leur niveau de vie. A mesure que ce contrat tacite part en lambeaux, les gou­vernements gestionnaires successifs sont condamnés au discrédit au profit d’autres forces, revendi­quant un chan­gement radical. C’est là qu’entrent en scène les courants populistes, qui flattent les aspirations les plus infantiles de chacun sous prétexte d’exprimer le point de vue popu­laire.

L’éternel retour de la démagogie gauchiste

A gauche, ce courant reparaît régulièrement sous la forme d’un messianisme pseudo-marxiste qui re­prend les promesses sociales-démocrates : la conser­vation des ac­quis sociaux sous l’égide de l’Etat-Pro­vidence et la per­manence d’un accès pour tous à la société de consomma­tion. Les avatars de ce prophé­tisme ont été Mitterrand, puis Ju­quin en 1988, LO et la LCR en 1995-2002-2007. Môs­sieu Mé­lenchon est le dernier symp­tôme en date de ces reprises de plus en plus irréelles des vieilles rengaines gauchistes, dont l’apologie de la Production, de la Tech­nique et de la Consomma­tion n’a plus aucun lien ni avec la philoso­phie de Marx, ni avec une quelconque perspec­tive sou­haitable. Cette mouvance propage l’idée fausse qu’il est possible de renouer, et pour toujours, avec la prospé­rité des Trente Glorieuses, mais sans remarquer, semble-t-il, la dispari­tion des ressources naturelles. De même, il pro­met de maintenir intactes les avan­cées sociales, mais sans avoir l’air de voir que les luttes soci­ales collectives dont elles sont issues ont été remplacées par des lobbies syndicaux et corpora­tistes. Et enfin, il éri­ge les « masses opprimées » en Victimes Absolues, les dis­pensant ainsi de s’interro­ger sur leur responsabilité en tant que consomma­teurs, leur adhésion au système de valeurs des couches dominantes, et leur aspiration, non au chan­ge­ment social, mais à l’ascension hiérarchique. Sa rhéto­rique est donc celle du bouc émis­saire (« Qu’ils s’en ail­lent tous ! »), commune aux courants démago­giques ana­logues d’Amérique latine (Chavisme) et de Grèce (Siriza). La dé­signation d’une minorité comme totale­ment respon­sable de tous nos maux est un terrain fort glissant.

Les tendances de fonds des populismes néo-réactionnaires

Bien entendu, le climat de crise a toujours été favo­rable aux extrêmes droites : c’est la pente naturelle de toutes les sociétés actuelles, des Etats-Unis au Maghreb, de l’Afrique noire à la Russie. En France le populisme na­tionaliste incarné par le FN est en crois­sance continue depuis les années 1980. Il a connu l’éclipse récente de­puis la reprise de ses idées par M. Sarkozy, qui les a dif­fusées dans la société entière. L’actuel retour de bâton n’en est qu’une conséquence logique, prélude à la nais­sance de nouveaux courants « présentables », expurgés des vieilles références en­combrantes, et autour desquels pourra se recomposer l’actuelle droite classique et répu­blicaine. Le schéma doctrinaire tourne autour d’un tradi­tionalisme d’autant plus fantasmatique qu’il s’accom­pagne d’un assentiment contrarié vis-à-vis d’un capita­lisme mon­dial qui ne peut bénéficier qu’aux puissants. Ces méca­nismes contradictoires de légitimation de fait de l’oligar­chie et de crispations face aux déstructurations sociales, ne peuvent que conduire à la naissance de véri­tables ex­trêmes droites, comme il en existe déjà dans cer­tains pays, combinant squadrisme, intégrismes para-reli­gieux, et doctrines authentiquement racistes.

Ces deux tendances et leurs interconnexions croissantes sont des canaux du ressentiment, de la frustra­tion et du manque : elle ne mènent qu’à la méca­nique auto-entrete­nue de la confusion et du chaos.

Nous n’avons à choisir aucun camp existant

L’avenir reste à écrire

La crise s’aggravant, de nombreux et profonds mou­vements sociaux sont à prévoir, dont les « indi­gnés » ne sont qu’un léger avant-goût. Ces mouve­ments seront de plus en plus l’objet de récupérations, comme c’est le cas actuellement en Grèce. Sous Hollande, ces mouvements ne pourront constituer un débouché électoral (la gauche est déjà au pouvoir) et n’auront donc pas le soutien des cen­trales syndicales. Ils risquent donc de se traduire par des émeutes auto-destruc­trices, comme en Angleterre pendant l’été 2011. Mais nous pouvons aussi – et c’est là notre unique chance – inventer des formes nouvelles de contesta­tion comme cela a pu être fait dans l’histoire, et semble renaître aujourd’hui.

Des expériences passées, et du meilleur des mouve­ments actuels, il est possible de tracer quelques perspect­ives.

  • Ne compter que sur nos propres forces. Il n’y a rien à at­tendre des (ir)responsables politiques ou des prétendus experts, quels que soient les clans auxquels ils appar­tiennent, et pas plus des multiples appareils partisans, syndi­caux ou as­sociatifs qui servent de re­lais et de vivier à l’oli­garchie, en maintenant l’apathie et le suivisme dans la popu­lation. De la même ma­nière, les en­nemis des mouve­ments autonomes doivent être identifiés, qu’il s’agisse des micro­-bureaucraties parasitaires qui tente­ront de contrôler toute ini­tiative po­pulaire, des bandes assimil­ées au « lumpen prolta­riat » qui n’y cherchent que rapine, ou des va­riétés infinies de démagogues et autres manipula­teurs que l’époque produit en série.
  • S’auto-organiser dans la du­rée. Nous pouvons nous organiser sur une base égalitaire, démocratique et responsable afin que nos discus­sions, nos luttes et nos moyens de subsis­tance nous appartiennent. Qu’il s’agisse d’assemblées, de comités, de coordinations, de collectifs, d’asso­ciations, de réseaux d’échanges et de partages, de mutuelles ou de coopé­ratives, le prin­cipe est autant de réin­venter des formes sociales, poli­tiques et culturelles émancipa­trices que de dessiner la possibilité concrète d’une autre organisation de la société. Celle-ci ne tombera pas du ciel et implique de rompre avec l’arrivisme, le cynisme et l’atten­tisme profondé­ment ancrés en cha­cun d’entre nous.
  • Se défier des discours prêt-à­-penser. La situa­tion est absolument inédite : on ne peut y plaquer aucun schéma préconçus. Il n’existe pas de Solution ca­chée qu’il suffirait d’appliquer. La multiplicité des pro­blèmes, leur ampleur et leur interdé­pendance exigent la création de nou­velles positions politiques et un ef­fort de pensée et de lucidité aussi douloureux soit-il. La révolte ne sera jamais la fin des problèmes, mais plutôt celle des illusions. Ainsi, une contes­tation radicale de la situation ne peut que combattre l’oligar­chie, en tant que domi­nation, mais aussi en tant qu’aspi­ration à un mode de vie qui rend la société invivable et la planète inhabi­table.

L’austérité qui s’impose ne peut être combattue effi­cacement en réclamant un retour à une so­ciété où la fausse abon­dance se paye d’exploitation et d’inéga­lité : nous voulons un monde d’égalité, de res­ponsabilité et de so­briété, qui ne peut exister que par une gestion radicalem­ent démocratique de la vie col­lective et de l’accès aux res­sources naturelles et aux ri­chesses so­ciales. Cette idée de base peut servir à nous reconnaître et à nous rassembler pour agir.

Le vampirisme oligarchique face à une société exsangue se traduit de plusieurs manières, complémentaires : frag­mentation so­ciale (Brésil), confusionnisme bénéficiant à l’extrême droite (Maghreb), autoritarisme (Russie), etc. Mais on peut tenter d’instaurer un système politique fondé sur l’égalité réelle et la démocratie directe pour af­fronter la situa­tion. Cela ne pourra se faire qu’en retrouvant des réflexes de solidarité fondamentale, en ré­inventant une émancipation à la fois individuelle et collective, et, avant toute chose, en renouant avec une vo­lonté lucide de regarder les réalités en face. C’est ce sens que nous voulons faire vivre dans les mouvements qui naissent partout dans le monde.

Juin 2012 - Collectif Lieux Communs - www.magmaweb.fr – lieuxcommuns gmx.fr


Commentaires

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Élections françaises 2012 : L’oligarchie à visage humain
lundi 29 octobre 2012 à 11h16 - par  Bibi Kob

Pour ce qu’il en est de la volonté de promouvoir une société de sobriété collective et solidaire, il est nécessaire de faire la part des choses entre le consumérisme ostentatoire d’objets dont la pérennité et l’obsolescence sont calculées, promu par les élites au pouvoir et leurs courtisans ou mandataires du techno-grâtin scientifique et industriel à leur solde, d’une part ; et d’autre part, les individus des classes moyennes et populaires sursocialisés dans leur consumérisme individualiste négatif de masse devant les marchandises des services et des gadgets. En effet, la sobriété promue par la bourgeoisie est en direction des classes populaires et moyennes mais n’est pas considérée comme obligatoire pour elle. De ce fait, il existe au niveau des oligarchies de gauche et de droite une injonction économique aux entreprises publiques et privées de produire dans l’objectif d’une croissance financière et économique dont les fins sont l’épuisement des ressources naturelles, la conversion du capitalisme technocratique centralisé en un capitalisme vert décentralisé aux niveaux des moyens technologiques de pollution/dépollution mais tout aussi centralisé au niveau des commandes et des décisions des actionnaires et de leur profit. Cette dépossession pourrait susciter un programme collectif décroissant démocratique mais celui-ci se heurte : d’une part, à la misère réelle d’une majorité de peuples dans ce monde globalisé qui souhaite ou croit souhaiter parvenir à un niveau de consommation tel que le montre la publicité et le marketing occidental ; d’autre part, cet objectif décroissant est parcellaire car il ne tient absolument pas compte ; s’il est mis en application par quelques énergumènes mystiques « objecteurs de croissance » occidentaux, des inégalités profondes dont souffrent les populations défavorisées. Ces inégalités se résument par un non accès à un travail honorable ou respecté dans les conditions de castes actuelles, un non partage et une non rotation des taches et des différences de rémunérations trop importantes pour envisager une quelconque justice. S’il est nécessaire d’être exemplaire au niveau de son empreinte écologique et dans sa défiance vis-à-vis du travail aliéné, du chômage subi et des loisirs kitch ; toutefois, chacun, en général se compromet, plus ou moins, pour gagner sa croûte et les voies de la solidarité réelle et du désir de fraternité se trouvent confrontées à la charité publique qui prend les déguisement d’une aide financière minimum et d’un contrôle des états ou des bureaucraties charitables dirigées par les « ONG ». La sobriété est déjà vécue de manière involontaire par de nombreuses personnes avec une sous information et une non prévention des risques sanitaires/alimentaires et des risques collectifs afférents au consumérisme de la mode technologique actuelle se substituant par les gadgets à la construction de liens sociaux respectant une commune décence ordinaire. Commune décence ordinaire qui a pu être vécu jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle numérique et qui était bâtie sur une méfiance des hiérarchies, un sens du juste et l’injuste et des solidarités spontanées de voisinage et de générations. A cela vient se greffer des phénomènes d’ordre psychologique individuel et des constructions psychologiques collectives. Ces phénomènes, loin d’être combattus et expliqués par les élites universitaires postmodernes stupides, tendent à être justifiés et promus dans le sens d’une régression narcissique et perverse de l’humain qui en devient une marionnette inhumaine ; se jouant de ses fantasmes qu’il croit réalisables et sans limites. Ainsi à ce jeu, l’humain serait une supposée machine désirante perverse et nomade. Cependant : « au jeu du désir les dés sont pipés et les cartes sont truquées ». Et l’inconscient revient au galop réglé ces désordres, épaulés par les fourches caudines de l’emploi et la carotte et le bâton des lois, par une mise au pas normalisatrice conformiste ou les accentué par un débordement dans la maladie mentale et psychique ; rarement par un sursaut créatif, sain et équilibré, mélancolique au sens de la nostalgie romantique et de la critique sociale, et une révolte contre l’ordre établi et ses marchandises. Certains naïfs confondent le fétichisme de la marchandise de l’Homme moderne avec le culte du veau d’or de Moïse et en viennent à attribuer à nos contemporains une religion de la consommation sans limites et dans la quête d’un absolu mercantile consumériste. C’en est oublié le fait que les religions bâtissent leur absolu dans l’au-delà de la vie et craignent avec culpabilité la dépense ostentatoire et y préfèrent avec fatalisme le constat des différences de classes sociales et l’état de fait des inégalités terrestres en se référant à un dogme et des livres sacrés révélés. Ce n’est pas relié les êtres avec une nouvelle religion anti-capitaliste ou critiqué une fausse pseudo religion de la consommation qui abolira les oligarchies et les inégalités sociales, économiques politiques mais une analyse-critique de l’illusion de « l’état de bien-être » produit par la consommation et sa reproduction chez tout un chacun et collectivement. Pour ce qu’il en est de la réunion, je pense que certains garçons avaient un côté débraillés ou débraguettés qui m’a gêné et a clos le réel débat et amené les enjeux sur un côté sombre de la verbalisation jouissive de la libido (« gloire à la perversité, c’est un projet bandant qu’il nous faut. Oh ! Oh ! Oh ! Et voilà l’île au trésor mes petits gars et gentes dames ????????« ) ; au lieu de voir le côté lumineux de la rationalité partagée des analyses politiques, économiques et culturelles et d’en faire une critique qui puisse développer chez chacun des engagements minimaux positifs et heureux même s’ils seraient besogneux au sens d’un travail honorable ou d’un loisir studieux. Il y a de la quête d’absolu dans la sobriété, la recherche de plaisirs partagés et frugaux, d’amour tendre charnel courtois, de travail bien fait, bien dit, bien pensé, qui sont à retrouver... »La réunion pouvait être sympa et constructive dans une proposition de démarche (s), de regard(s), voire une éventuelle présentation de projets ... une mise en place de mouvement .... Ce n’est pas gagné !!!!" Car à avoir, tout le temps, la face rigolote du sérieux d’une réunion, instituée comme expérience de « démocratie », tous débats ou toutes discussions deviennent des occupations pour combler sa solitude et des loisirs kitch comme les autres loisirs en toc. A vouloir critiquer le progrès, sans remettre en question l’état de la société marchande du progrès et l’utilisation intempestive des gadgets technologiques qui auraient supposément libéré les êtres du contrôle, de la soumission et de l’exploitation par l’autonomie commerciale de la valeur d’échange, de la distraction et de la concurrence. Nous en venons à discourir en l’air ; ainsi des utopies littéraires, comme : « Les nouvelles de Nulle part » de Williams Morris en deviennent des romans à consommer, à numériser et à oublier dans les rayons de la mode tribale néo libertaire ; au lieu d’être un classique de la subversion à partager et à expliquer.

Bibi Kob, Paris, le 26/10/2012

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Élections françaises 2012 : L’oligarchie à visage humain
vendredi 5 octobre 2012 à 12h18 - par  Bibi Kob

Comment les uns et les autres nous débattons-nous avec la novlangue française et les classiques de la subversion ?

En effet, dans les milieux militants, chacun, au nom d’une pureté et une dureté d’engagements, portera l’anathème sur la faute de style linguistique privilégiée par le milieu : à qui aura subodoré une allusion de critiquer la personnalité caractérielle patriarcale autoritaire produite par notre éducation par la famille et l’état, et notre soumission involontaire aux marchandises et à leur reproduction, défendue dans le discours magistral public ou les jugements et les colères « ad hominem » de quelques uns forts en gueule. L’affirmation de gestionnaire de sa propre survie et de sa solitude est une caractéristique de notre dépendance aux « drogues dures légales » vendues sur le marché. Qu’il soit du travail avec les contrats précaires et le chômage subi ; ou qu’il soit en magasin ou en affichage avec les réclames, les portatifs, la télé, les voitures, l’essence…. Gérer sa vie au lieu de vivre sa vie et faire une analyse critique de cette même vie est devenu l’objet de notre non-retour introspectif et de notre impossibilité individuelle de dépasser le système technicien et le capitalisme. Bien sûr, il est à espérer que collectivement nous trouvions des formes de résistances construites collectivement émancipatrices. Mais cette espérance est conditionnée par une forme religieuse d’optimisme de façade. C’est une tartufferie à laquelle nous devons nous dérober sans participer à la promotion catastrophiste et à la gestion durable de l’administration du désastre. Révolution intérieure, autolimitation de nos fantasmes, appelés désirs par les intellectuels et journalistes post-modernes, et projet collectif de fraternité émancipatrice. Tels sont les dilemmes à mener de front, tout en essayant de gagner son pain honnêtement et côtoyer/rencontrer/aimer quelques uns plus que d’autres. Comment lancer une mode « Beatles » ou de contre culture vis-à-vis de l’ordre établi contemporain qui ajoute à la critique sociale, le goût partagé collectivement de la contestation et de la subversion tempérées ? Le mouvement ouvrier du 19e siècle avait des gestes collectifs d’éducation populaire dans l’atelier, sur le chantier ou la carrière à partir de débats autour d’un livre, lu par tous, afin de permettre une promotion intellectuelle individuelle et une conscience collective. Cela se déroulait sous le joug de la répression et dans des sociétés dites secrètes, d’une dizaine de personnes. Comment renouer au bureau, à la fabrique ou dans son quartier avec cette éducation populaire non-directive, non magistrale, promue et conduite et temporisée par un médiateur/moteur ? L’envie de s’instruire est souvent utilitaire et les loisirs en toc ne permettent guère d’échanger sur des classiques de la subversion afin d’entamer des démarches émancipatrices collectives. Il existe des conférences économiques ou des cafés philo mais ce n’est pas cela qu’il faut viser car souvent ce type de débats passent à côté d’une remise en question d’une part des certitudes de chacun et d’autre part reproduise le rapport maître/élève, dominants/dominés.

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Élections françaises 2012 : L’oligarchie à visage humain
jeudi 9 août 2012 à 15h17 - par  Riton les manivelles

Extraits de “Revolution in the Head », Ian Mc Donald, 1994 :

“…La vraie révolution des années soixante - plus puissante et décisive pour la société occidentale que n’importe lequel de ses sous-produits - fut une révolution des sentiments et de la manière de voir : une révolution dans la tête. Elle n’épargna que peu de gens, et sous son influence le monde changea plus radicalement qu’il n’aurait jamais pu le faire grâce à un simple changement de régime politique. Ce fut une révolution intérieure chez les gens du commun ; une révolution dont le manifeste le plus vivant qu’on puisse lire - avec ses vices et ses vertus, ses pertes et ses gains, ses confusions et ses lucidités - se trouve dans les enregistrements des Beatles. En effet, le « conflit des générations » qui s’ouvrit dans les années cinquante ne se limita pas à n’être qu’une querelle entre un ensemble particulier de parents et d’enfants : ce fut une coupure historique entre un mode de vie et un autre. Après les années soixante, on ne fit plus guère référence au conflit des générations, car peu de gens avaient encore conscience de son existence ; il aurait paru plus sensé, à l’époque, de considérer que la plaie s’était miraculeusement refermée et guérie. En réalité, un nouveau mode de vie avait si persuasivement et complètement remplacé le précédent que la majorité de la population franchit la distance qui les séparait sans véritablement s’en apercevoir (un peu comme lorsque, vers la même époque, la Grande-Bretagne passa du système monétaire impérial au système décimal). Les années soixante, années de transition, furent celles du passage d’une société faiblement soudée par une foi en déclin à une masse de groupes et d’individus en désocialisation rapide, n’ayant plus guère en commun qu’un souci de satisfaction immédiate ; d’un système rassurant fondé sur le consensus, la hiérarchie et les valeurs établies, à une ère marquée par la démultiplication des points de vue et par une jalouse égalisation des normes ; d’un monde naïf, fait de patientes attentes et de progrès mesurables, à une bourdonnante simultanéité d’informations morcelées et de politiques à court terme ; d’un formalisme moral vide et frustrant à un sensationnalisme constamment décevant. Ce que le dramaturge Alun Owen (qui fut aussi le scénariste du film [des Beatles] A hard day’s night) appelait aigrement « le droit divin de l’Establishment » fut définitivement aboli pendant cette décennie : si l’Establishment en tant que tel survécut, sa pompeuse et complaisante illusion d’immunité prit fin. Trente ans plus tard, la culture politique conservatrice de l’Occident, démocratisée par le bas et mise à mal par des médias malveillants, est divisée par les factions, gangrenée par la corruption. Mais, ironiquement, le socialisme - religion laïque de l’humanisme - apparaît tout aussi obsolète face au chaos multifocal de l’égoïsme moderne. En vérité, les années soixante ont inauguré un âge post-religieux, où ni Jésus ni Marx n’intéressent une société fonctionnant désormais essentiellement en-deçà du niveau de la pensée rationnelle, dans la dimension émotionnelle physique des appétits personnels et de l’insécurité privée… »

« … Loin d’avoir surgi comme un éclair dans un ciel serein - ce que de nombreux conservateurs aiment aujourd’hui à croire -, la transition de masse du sacré au profane qui eut lieu dans les années soixante correspondit à un point culminant dans le développement historique de la science. Au cours des derniers siècles, le ciment chrétien qui avait autrefois unifié la société occidentale fut progressivement affaibli par les chocs successifs des découvertes scientifiques (la plus catastrophique étant la prise de conscience du fait que non seulement la Terre n’était pas le centre de la création et existait depuis plus de quelques millénaires, mais que l’humanité descendait physiquement des singes). Au début du XXe siècle, les retombées technologiques de l’esprit scientifique eurent un impact social de plus en plus fort. Durant la guerre de 1914-1918, l’ordre ancien fut presque anéanti par l’invention dévastatrice de la guerre mécanisée, et il ne survécut au désenchantement des années vingt que parce que le goût (très années soixante) de la nouveauté, de la promiscuité et des drogues resta trop confiné à une caste privilégiée pour menacer véritablement les équilibres sociaux. Dans les années soixante, en revanche, l’abondance, socialement libératrice, de l’après-guerre conspira avec un ensemble d’innovations techniques dont la puissance conjointe était irrésistible : télévision, communications par satellite, moyens de transport privés à bas prix, musique amplifiée, contraception chimique, LSD et bombe atomique. Pour les gens ordinaires - les véritables agents du changement des années soixante -, ces facteurs engendrèrent un irrépressible sentiment d’urgence combiné, de façon grisante, avec des possibilités de liberté individuelle sans précédent. Abandonnant l’univers chrétien du plaisir différé au profit d’une laïcité assoiffée de commodités technologiques, ils échangèrent sans états d’âme une unité sociale hiérarchisée où chacun « connaissait sa place » contre les rétributions individualisées d’une méritocratie moderne. »

« La déstabilisante évolution sociale et psychologique qui a eu lieu depuis les années soixante est principalement due au fait que l’abondance et la technologie sont parvenues à réaliser les désirs des gens ordinaires. Les courants contre culturels habituellement tenus pour responsables de cette évolution furent, en réalité, une résistance à un processus endémique de désintégration plongeant ses racines dans le matérialisme scientifique. Loin d’ajouter à cette fragmentation, ils avaient tenté de la remplacer par un nouvel ordre social fondé, ou bien sur « l’amour et la paix », ou bien sur une version européenne vaguement anarchisante du maoïsme révolutionnaire. Quand les ténors de la droite s’en prennent aux années soixante, ils attribuent la paternité d’un processus de très grande ampleur aux forces mêmes qui avaient réagi le plus fortement contre lui. La contre-culture fut moins un agent du chaos qu’un commentaire marginal, une tentative fugace de proposer une alternative à une civilisation sur le déclin. Ironiquement, les critiques les plus impitoyables des années soixante sont ceux qui en ont le plus directement bénéficié : les voix politiques de l’individualisme matérialiste. Leur récente contribution au processus de démolition sociale inauguré vers 1963 - un darwinisme économique drapé dans des préjugés sociaux et culturels contradictoires - n’a pas arrangé les choses, et pourtant, même la « nouvelle droite » ne peut être tenue pour responsable de la techno-décadence multifocale et fragmentée dans laquelle le Premier Monde s’enfonce comme dans des sables mouvants au milieu des bourdonnements, des clignotements et des pulsations de son appareillage micro-électronique. Dans les années quatre-vingt-dix, la tendance est à la réprobation des autres pour nos propres fautes ; mais même si nous assumions la responsabilité d’avoir ignoré nos limites et d’avoir détruit nos propres normes au cours des trente dernières années, il est difficile d’imaginer ce qui pourrait bien, en dehors d’un régime fasciste ou d’un Second Avènement, recoller les morceaux de Humpty. Les années soixante nous apparaissent comme un âge d’or parce que, comparées à notre époque, c’en était un. Au cœur de cette décennie, la révolte contre-culturelle contre l’égoïsme économique - et en particulier la compréhension, peu à la mode aujourd’hui, qu’eurent les hippies du fait que nous ne pouvons changer le monde qu’en nous changeant nous-mêmes - apparaît rétrospectivement comme le dernier soupir de l’âme occidentale. Désormais radicalement désunis, nous vivons sous la domination de gadgets dont nous sommes dépendants, notre raison d’être et notre sentiment de la communauté sont irréparablement brisés. Les résidus qui subsistent du noyau autrefois stable de notre foi religieuse ne sont pas, quant à eux, très édifiants. Tant que les drogues dures resteront illégales, l’ancien monde gardera encore un peu de sa mainmise morale sur nous ; mais lorsqu’elles auront été légalisées, comme les diktats du pragmatisme vulgaire le prédisent, les derniers liens seront coupés avec notre précédent mode de vie, loin, très loin de nous, de l’autre côté de l’abîme baigné de soleil des années soixante - où, grâce à la technologie scientifique, les Beatles font encore entendre leurs chansons enthousiastes, poignantes, optimistes et invitant à l’amour. »

http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

Élections françaises 2012 : L’oligarchie à visage humain
mercredi 8 août 2012 à 10h48

Salut, Lieux communs,

À propos de ce tract, je suis (évidemment) d’accord avec votre critique de la machinerie électorale et des organisations qui se donnent pour une « alternative ». En revanche, je ne partage pas vos positions sur quelques points de fond.

  • Vous caractérisez le capitalisme contemporain comme essentiellement prédateur, vivant du pillage de ressources préexistantes, stérile (dans le texte en question vous n’y faites qu’une brève allusion, mais c’est une idée que vous avez développée ailleurs). Bien sûr qu’il est prédateur, comme tous les systèmes de pouvoir qui sont apparus avec l’époque moderne. Mais il n’est pas que prédateur. Il continue à s’inventer et à transformer le monde. La diffusion d’Internet est une novation sans doute aussi importante que celle de l’automobile ou du transport aérien. Les trente ou quarante dernières années ont vu les modes de fonctionnement – de domination – profondément remaniés. Il poursuit dans le droit fil de ce qu’a été la « création social-historique » du capitalisme depuis l’origine. Evidemment, il ne crée pas de rapport, de tissu social : il se nourrit du tissu social préexistant ou de celui qu’il suscite contre lui ou encore de celui qu’il sécrète (la bureaucratie, par exemple) pour pallier les conséquences dangereuses pour lui-même de son nihilisme radical, celui qu’engendre le règne généralisé de l’ « équivalent général » et du rapport marchand, qui, soumis absolument à la loi de l’offre et de la demande, est la négation d’un rapport social.
  • La critique de la consommation, tarte à la crème dont se goberge la critique tant radicale qu’humaniste depuis cinquante ans. Evidemment que cette consommation compulsive et maniaque est une aliénation… Mais je crois qu’il est vain de la dénoncer comme telle. Car elle est surtout – à mon sens – le révélateur de l’intense misère sociale, le substitut dérisoire et profondément frustrant d’un lien social. Comme, du reste, les prétendus « réseaux sociaux » (mais cela mériterait une analyse documentée et réfléchie, que, pour ma part, je serais bien incapable d’entreprendre. On ne sort pas de ce labyrinthe de glaces par une « prise de conscience » de son absurdité, mais par la reconstitution d’un lien social, c’est-à-dire, vraisemblablement, par la lutte collective. A moins qu’on ne cultive le fantasme d’une « marge » où l’on pourrait « refaire société ».
  • Cela m’amène à une autre point sur lequel je ne suis pas d’accord avec vous. Vous dites qu’on ne peut pas imputer la responsabilité de la situation actuelle à un groupe particulier. Donc, c’est tout la société qui est responsable du désastre parce qu’elle ne veut pas changer (aliénation à la consommation, individualisme, privatisation…). Quand je dis que le capitalisme détruit le tissu social, je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de société capitaliste. Je crois qu’il y là un dispositif de domination, donc qu’il y a des dominants et des dominés. Du côté des dominants, je pense qu’on peut parler d’une classe, évidemment ni homogène ni fermée, mais clairement identifiable par ses fonctions et ses pouvoirs – donc par sa responsabilité primordiale dans le désastre. Du côté des dominés, il ne s’agit manifestement plus d’un prolétariat au sens marxiste (déjà chez Marx c’était pour une large part une projection déduite de l’avenir que sa théorie prescrivait au capitalisme). Il ne s’agit pas non plus, me semble-t-il, d’une, ni même d’un empilage de classes. Mais plutôt d’une condition partagée sur certains points essentiels. De toutes façons, ce ne serait pas une activité stérile pour « nous » que d’essayer d’y voir plus clair, dans cette situation.
  • Ce dernier point implique, à mon sens, qu’une politique « radicale », « révolutionnaire » ou tout simplement « de lutte » prenne clairement le parti des dominés et que ses tenants se rangent parmi eux et non pas dans une extériorité que légitimerait l’exigence de « lucidité ». Je fais ici allusion à un reproche que, moi qui vous connais, je vous ferai avec des réserves et des nuances, mais qui pour bien des gens de ma connaissance signifie un rejet pur et simple.

Déjà, dans la dernière période de S ou B, la dissolution du modèle « dirigeants / exécutants » en un continuum formant un « système » pratiquement sans acteurs ou sujets, agencé à l’aide de « significations imaginaires sociales », le clivage pertinent s’établissant entre ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le système, avait signé notre incapacité à « inventer » une nouvelle politique révolutionnaire et nous avait projeté dans des limbes – d’où 68 nous a fait retomber, stupéfaits. Ironie de l’affaire, nous nous retrouvions là dans une posture pas très différente de celle des hypermarxistes, métaphysiciens du Capital (une amie italienne : « Agnelli est tout autant que toi ou moi l’esclave du Capital »).

Voilà quelques éléments de discussion, extrêmement schématiques, mais que nous aurons peut-être l’occasion de reprendre – et sans doute bien d’autres.

Amitiés,

Daniel Bl.

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jeudi 9 août 2012 à 15h12 - par  Riton les manivelles

Daniel, j’ai l’impression qu’il y a un malentendu dans cette discussion sur la « société de consommation ». Quand je dis, quand nous disons, qu’il y a adhésion des gens à la société de consommation, ce n’est pas un jugement de valeur dévalorisant sur nos contemporains que nous portons, c’est un constat que nous faisons, constat dans lequel, bien évidemment, nous nous incluons, « les gens », c’est moi, c’est toi, c’est eux, c’est nous , nous n’avons pas la prétention de nous prétendre meilleurs que notre époque, nous sommes, nous aussi, les produits de celle-ci. Nous ne disons pas plus (moi en tout cas…) que les gens sont aliénés parce qu’ils consomment compulsivement de la bouffe, des fringues, des spectacles, des produits culturels, des vacances, des voyages, etc. Au nom de quoi pourrions-nous nous permettre de dire cela ? Un point de vue supérieur ? Une supériorité morale ? Une compréhension du monde plus lucide que la moyenne ? Une intelligence omnisciente ? Une théorie sociale, politique, une religion à imposer ? Socialisme ou Barbarie ? Arrêtons de parler d’aliénation à tout propos, c’est une facilité qu’utilisent les milieux « radicaux » ou « révolutionnaires » depuis d’innombrables décennies pour expliquer pourquoi les gens ne se révoltent pas, pourquoi ils ne font pas la révolution, alors que tout devrait les inciter à cela dans le monde tel qu’il est… C’est une façon aussi de dire « nous » nous sommes supérieurs, nous réfléchissons à ces choses, nous ne sommes donc plus aliénés (c’est bien sûr toujours les autres qui sont aliénés, jamais ceux qui emploient le concept d’aliénation…). Et c’est surtout dénier toute liberté et toute responsabilité à ceux qui sont « dominés », les traiter comme des mineurs dénués de conscience (il y a évidemment des « dominants » qui en profitent et des « dominés » qui en bavent dans notre monde, mais il y a aussi des salauds, des profiteurs, des parasites, des ennemis de la liberté, de l’égalité, de la justice parmi ceux-ci… Chacun nait avec la capacité d’avoir un jugement moral, est doté d’un libre arbitre, a la possibilité de faire des choix en arrivant à l’âge adulte…) Il y a adhésion des gens - adhésion profonde ! – à notre société (moderne, occidentale) parce qu’elle apporte (qu’elle apportait ?), grâce aux découvertes de la science et aux révolutions de la technique, le confort, le bien-être, mais aussi la sécurité et des libertés individuelle grâce à des siècles de luttes sociales, à la grande majorité des populations des pays « riches », et même à ceux qui y sont « pauvres » (du pain, des jeux… et l’habeas corpus). Ceux qui en sont exclus, ici et là-bas, ne demandent qu’une chose, c’est de pouvoir y être inclus. Encore une fois ce n’est pas un jugement de valeur, cela n’a rien de trivial. Il est tout à fait naturel et normal, bien d’accord avec toi là-dessus, de vouloir ou d’avoir un toit confortable, l’eau courante, l’eau chaude, le tout-à-l’égout, du chauffage quand il fait froid et la climatisation quand il fait trop chaud (ça il va falloir s’y habituer…). Tout autant de manger à sa faim, et pas seulement des céréales…, d’avoir une voiture pour aller au travail ou pour partir en vacances/week-ends, de vouloir voyager partout sur la planète à moindre coût, de consommer des spectacles et des produits culturels, etc.… Il faut se souvenir de ce qu’étaient les conditions de vie misérables des paysans jusqu’à la Troisième République dans certaines régions de la France et aujourd’hui encore dans les sociétés traditionnelles (lire « La Fin des Terroirs » d’Eugen Weber entre autres), et celles révoltantes des ouvriers, et du peuple en général, après la Révolution Industrielle en Europe et aux Etats-Unis (relire Villermé, Engels , Dickens, Hugo , Zola, Flora Tristan, Emma Goldman, Jack London , Orwell , Carlo Levi, E.P. Thompson, etc., etc…) pour comprendre cet attachement à ce confort et ce bien-être (on précisait « bourgeois » à une époque). Ne pas oublier non plus les impressions sur la mentalité populaire qu’ont entrainées les destructions de la Seconde Guerre mondiale et la crise du logement d’une dizaine d’années qui a suivi. Les ouvriers, les franges les plus conscientes en tout cas, toujours minoritaires hélas, se sont battus pour le socialisme bien sûr, pour un monde de justice et d’égalité, mais aussi, et avant tout pour la grande majorité, pour des conditions de vie meilleures. Ils ont fini par obtenir une amélioration de leur sort en Occident, mais ça a fini aussi par entraîner l’évanescence de leur conscience de classe à la longue, c’est le propre de la recherche du confort et du bien-être individuel de séparer et d’atomiser les gens… Le problème, c’est que ce mode de vie, si séduisant et si persuasif, multiplié par quelques milliards d’individus provoque , on s’en est aperçu depuis une quarantaine d’années, des conséquences désastreuses, et sur les mentalités et sur la planète, je ne vais pas te faire le topo détaillé là-dessus, tu le connais aussi bien que moi (il faut de l’énergie, et beaucoup, pour faire tourner ce système et pour répondre aux attentes des populations atomisées et consommatrices, d’où accumulation monstrueuse de CO2 dans l’atmosphère, d’où dérèglements climatiques, sécheresses désastreuses, inondations et tempêtes meurtrières, d’où manque d’eau, famine et misères, guerres, etc…). Que l’oligarchie, les industriels, les aménageurs, les décideurs, les capitalistes soient les plus gros pollueurs, gaspilleurs, destructeurs, pas de doute là-dessus, mais nous ne pouvons pas affirmer tranquillement que nous-mêmes, les « exploités », les « dominés » soyons totalement innocents des ravages provoqués sur notre environnement. Il y a une « complicité » de notre part, si on veut ce mode de vie, la voiture individuelle, les voyages, les conforts, on a et on aura aussi ces destructions… Il faudrait évidemment recréer des liens sociaux, pour lutter contre ce monde catastrophique, ces rapports capitalistes qui effectivement dissolvent partout les communautés, les sociétés, les cultures, uniformisent la planète. Mais je suis dubitatif (par expérience !) sur le fait que les gens seraient « frustrés » par le manque ou l’absence de ceux-ci (à moins que l’on considère qu’il y ait une « essence » de l’homme, animal social, ou que l’on détient un étalon de la bonne vie, c’est donc un jugement de valeur, et là-dessus chacun a son opinion...). La plupart des gens ont encore des « liens sociaux », la famille, les amis, les collègues, les amours éphémères, et ils s’en contentent grandement en général. La vie en en société, en communauté, ils cherchent , dans leur grande majorité en Occident en tout cas, à y échapper parce que les rapports à la longue avec ceux que l’on n’a pas choisis sont vécus comme contraignants, emmerdants, frustrants, etc. (le fameux rêve de l’ile déserte – où on se fait chier comme un rat mort en général – ou de la vie entre-soi avec quelques copains avec qui l’on partage des affinités dans un squat ou une communauté rurale dont on a pu constater l’échec des années 70) . La conquête de l’intimité, de la possibilité d’échapper aux sociétés de reproduction, à l’emprise de la collectivité sur la façon de mener sa vie, est une des grandes victoires des luttes des individus en Occident (cf.les analyses de Louis Dumont sur l’individualisme), et les gens tiennent à ces libertés individuelles comme à la prunelle de leurs yeux (qui se traduit par « Je fais ce que je veux ! Personne n’a le droit de me dicter ma conduite. »). C’est aussi cet « individualisme » (ce conformisme généralisé), qui explique l’atomisation de nos sociétés, et évidemment le paradoxe, c’est que les gens souffrent de solitude qui est le produit de cet individualisme auquel on tient tant… Voilà aussi pourquoi les militants, les « révolutionnaires », ceux qui veulent changer la vie dans un sens « socialiste » (et pas seulement Lieux Communs) ont tant de mal à faire passer leurs idées dans l’opinion publique, à se faire entendre autour d’eux (nous sommes vus comme des dinosaures rescapés du passé…). Voici des extraits de deux interventions, parmi beaucoup d’autres, d’un camarade d’origine grecque dont j’ai oublié le nom (mais je l’ai sur le bout de la langue) qui indiquent qu’il avait bien conscience de ces problèmes sur lesquels je suis encore plus pessimiste que lui (Il y voit un processus de fabrication, j’y vois une adhésion en toute connaissance de cause (« La catastrophe ? Et alors ? ») :

« … Il n’y a pas de besoins naturels. Toute société crée un ensemble de besoins pour ses membres et leur apprend que la vie ne vaut la peine d’être vécue, et même ne peut être matériellement vécue que si ces besoins-là sont « satisfaits » tant bien que mal. Quelle est la spécificité du capitalisme à cet égard ? En premier lieu, c’est que le capitalisme n’a pu surgir, se maintenir, se développer, se stabiliser (malgré et avec les intenses luttes ouvrières qui ont déchiré son histoire) qu’en mettant au centre de tout les besoins « économiques ». Un musulman, ou un hindou, mettra de côté de l’argent toute sa vie durant, pour faire le pèlerinage de La Mecque ou de tel temple ; c’est là pour lui un « besoin ». Cela n’en est pas un pour un individu fabriqué par la culture capitaliste : ce pèlerinage, c’est une superstition ou une lubie. Mais pour ce même individu, ce n’est pas superstition ou lubie, mais « besoin » absolu, que d’avoir une voiture ou de changer de voiture tous les trois ans, ou d’avoir une télévision-couleur dès que cette télévision existe. En deuxième lieu, donc, le capitalisme réussit à créer une humanité pour laquelle, plus ou moins et tant bien que mal, ces « besoins » sont à peu près tout ce qui compte dans la vie. Et, en troisième lieu - et c’est un des points qui nous séparent radicalement d’une vue comme celle que Marx pouvait avoir de la société capitaliste -, ces besoins qu’il crée, le capitalisme, tant bien que mal et la plupart du temps, il les satisfait. Comme on dirait en anglais : He promises the goods, and he delivers the goods. La camelote, elle est là, les magasins en regorgent - et vous n’avez qu’à travailler pour pouvoir en acheter. Vous n’avez qu’à être sages et à travailler, vous gagnerez plus, vous grimperez, vous en achèterez plus, et voilà. Et l’expérience historique est là pour montrer qu’à quelques exceptions près, ça marche : ça marche, ça produit, ça travaille, ça achète, ça consomme et ça remarche. A cette étape de la discussion, la question n’est pas de savoir si nous « critiquons » cet ensemble de besoins d’un point de vue personnel, de goût, humain, philosophique, biologique, médical ou ce que vous voudrez. La question porte sur les faits, sur lesquels il ne faut pas nourrir d’illusions. Brièvement parlant, cette société marche parce que les gens tiennent à avoir une voiture et qu’ils peuvent, en général, l’avoir, et qu’ils peuvent acheter de l’essence pour cette voiture. C’est pourquoi il faut comprendre qu’une des choses qui pourraient mettre par terre le système social en Occident ce n’est pas la « paupérisation », absolue ou relative, mais, par exemple, le fait que les gouvernements ne puissent plus fournir aux automobilistes de l’essence. Il faut bien réaliser ce que cela signifie. Lorsque nous parlons du problème de l’énergie, du nucléaire, etc., c’est en fait tout le fonctionnement politique et social qui est impliqué, et tout le mode de vie contemporain. Il en est ainsi à la fois « objectivement » et du point de vue des gens, et à cet égard nos critiques de l’abrutissement consommationniste comptent peu. On peut facilement illustrer la situation, moyennant les futurs - et déjà présents et passés - discours électoraux du citoyen Marchais, expliquant : primo, si vous n’avez plus d’essence pour rouler, c’est la faute des trusts, des multinationales et du gouvernement qui fait leur jeu ; et, secundo, si le Parti communiste vient au pouvoir, il vous donnera de l’essence parce qu’il ne se soumettra plus aux multinationales mais aussi parce que notre grande alliée, amie du peuple français et grand producteur de pétrole, l’Union soviétique, nous en fournira (peu importe si les choses commencent à aller très mal là-bas également, à cet égard aussi). On voit là un scénario possible ; comme aussi il existe un scénario possible du côté apparemment opposé - je dis bien apparemment -, c’est-à-dire du côté d’une démagogie néofasciste, qui pourrait se développer à partir de la crise de l’énergie et de ses retombées de toutes sortes. La crise de l’énergie n’a de sens comme crise, et n’est crise, que par rapport au modèle présent de société. C’est cette société-ci qui a besoin, chaque année, de 10 % de pétrole ou d’énergie de plus pour pouvoir continuer à tourner. Cela veut dire que la crise de l’énergie est, en un sens, crise de cette société. Ainsi, elle contient en germe - c’est là une question à laquelle c’est beaucoup plus à vous qu’à moi de répondre - la mise en cause par les gens de l’ensemble du système ; mais peut-être contient-elle aussi en germe la possibilité que les gens suivent au plan politique les courants les plus aberrants, les plus monstrueux. Car, telle qu’elle est, cette société ne pourrait probablement pas continuer si on ne lui assurait pas ce ronron de la consommation croissante. Elle pourrait se remettre en cause, en disant : ce que l’on est en train de faire est complètement fou, la façon selon laquelle on vit est absurde. Mais elle pourrait aussi s’agripper au mode de vie actuel, en se disant : tel parti a la solution, ou : il n’y a qu’à mettre à la porte les juifs, les Arabes, ou je ne sais pas qui, pour résoudre nos problèmes. Telle est la question qui se pose, et que je vous pose, actuellement : où en est la crise du mode de vie capitaliste pour les gens ? Et que pourrait être une activité politique lucide qui accélère la prise de conscience de l’absurdité du système et aide les gens à dégager les critiques du système qui, certainement, se forment déjà à droite et à gauche ?... » ( http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph... )

« … De toute façon il y a un irréductible désir. Si vous prenez les sociétés archaïques ou les sociétés traditionnelles, il n’y a pas un irréductible désir, un désir tel qu’il est transformé par la socialisation. Ces sociétés sont des sociétés de répétition. On dit par exemple : « Tu prendras une femme dans tel clan ou dans telle famille. Tu auras une femme dans ta vie. Si tu en as deux, ou deux hommes, ce sera en cachette, ce sera une transgression. Tu auras un statut social, ce sera ça et pas autre chose. » Or, aujourd’hui, il y a une libération dans tous les sens du terme par rapport aux contraintes de la socialisation des individus. On est entré dans une époque d’illimitation dans tous les domaines, et c’est en cela que nous avons le désir d’infini. Cette libération est en un sens une grande conquête. Il n’est pas question de revenir aux sociétés de répétition. Mais il faut aussi - et c’est un très grand thème - apprendre à s’autolimiter, individuellement et collectivement. La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. Et une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer. Nous vivons sur cette planète que nous sommes en train de détruire, et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense à la mer Egée, je pense aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin d’Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu’on est en train de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, libérés d’un travail stupide, productif, répétitif, etc. Or cela est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est celui de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote - une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre -, c’est cela qu’il faut détruire. Le système s’appuie sur cet imaginaire- là. La liberté, c’est très difficile. Parce qu’il est très facile de se laisser aller. L’homme est un animal paresseux. Il y a une phrase merveilleuse de Thucydide : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Et Périclès dit aux Athéniens : « Si vous voulez être libres, il faut travailler. » Vous ne pouvez pas vous reposer. Vous ne pouvez pas vous asseoir devant la télé. Vous n’êtes pas libres quand vous êtes devant la télé. Vous croyez être libres en zappant comme un imbécile, vous n’êtes pas libres, c’est une fausse liberté. La liberté, c’est l’activité. Et la liberté, c’est une activité qui en même temps s’autolimite, c’est- à-dire sait qu’elle peut tout faire mais qu’elle ne doit pas tout faire. C’est cela le grand problème de la démocratie et de l’individualisme. » ( http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph... )

Cordialement. Henri

http://www.editions-allia.com/fr/bi...

http://www.editions-allia.com/fr/bi...

http://www.editions-allia.com/files...

Problème technique : les envois des « lettres d’information » (dernières publications et revues de presse) sont provisoirement impossibles. Toutes nos équipes sont à pied d’œuvre...