La catastrophe les yeux ouverts

Bertrand Méheust
mardi 26 juin 2012
par  LieuxCommuns

Ce texte constitue le troisième chapitre (pages 55 à 72) du livre Bertrand Méheust « La nostalgie de l’Occupation » paru en février 2012

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Le sous-titre de cet essai attire le regard : « Peut-on encore se rebeller contre les nouvelles formes d’asservissement ? ». La réponse de l’auteur à cette question est très pessimiste (un pessimisme teinté d’optimisme ; il sait qu’il y a eu dans l’histoire de l’humanité des bouleversements et des ruptures radicaux) et est menée de façon claire et méthodique.

Ses analyses rejoignent les questions que beacoup d’entre nous se posent depuis quelques années sur les causes de l’inertie et de la passivité contemporaine, sur la faiblesse des mouvements sociaux, leur manque de radicalité, notre sentiment d’impuissance devant les ravages écologiques et sociétaux du libéralisme. Il pointe les dégâts provoqués sur les consciences par la société de consommation et se rapproche par là des analyses de C. Castoriadis sur la « mutation anthropologique » qu’aurait induite celle-ci ; la création d’un nouveau type d’hommes en adéquation avec la société capitaliste. Certains ont encore du mal à accepter ce constat, et c’est effectivement difficile à accepter, cela est trop déprimant ou désespérant).

Il y a deux exergues en ouverture de cet essai :

  • « On devrait comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les vouloir changer. »

Scott Fitzgerald

  • « Une société qui se livre à la frénésie de la consommation se rend serve d’une fatalité plus trouble et plus terrible que celle qui pesait sur les époques de pénurie. »

Jean-Marie Domenach

Bertrand Méheust est collaborateur occasionnel de la revue Entropia où ce texte est paru précédemment (le n° 9 de l’automne 2010, pages 121 à 133). La version du livre est donc réactualisée

Voici un compte rendu de son livre précédent :

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Le diagnostic de la communauté scientifique (sur le réchauffement climatique et la catas­trophe écologique en cours) que j’ai résumé à grands traits est désormais disponible pour qui veut se documenter et se faire une opinion. Il circule dans une énorme masse de livres, d’ar­ticles et on peut bien entendu le trouver sur de nombreux sites Internet. En théorie, dans un monde où la science est censée jouer un rôle prépondérant, il devrait provoquer un choc sur les esprits, modifier l’opinion. Et pourtant, il n’a pas échappé au lecteur que les choses semblent continuer de fonctionner à peu près comme si de rien n’était. Il y a là quelque chose de stupéfiant, presque aussi inquiétant que la catastrophe annoncée. Que se passe-t-il donc ? A quoi sert le savoir ?

Jadis, les écologistes et les décroissants étaient renvoyés du côté des utopistes et des rê­veurs. Les hommes politiques, les décideurs et la majorité des intellectuels les traitaient avec condescendance, installés qu’ils étaient dans la raison et dans la réalité. Aujourd’hui, l’irrationnel a changé de camp. Par un significatif retournement, ce sont les thuriféraires du Progrès qui sont obligés de faire appel à des deus ex machina techniques ou à d’improbables muta­tions collectives pour soutenir leur croyance, tandis que les écologistes, de leur côté, peuvent aligner des chiffres implacables et prédire le plus probable, c’est-à-dire la catastrophe, sans avoir besoin de recourir à des inconnues. Mais les raisons que l’on oppose au système semblent impuissantes à en dévier le cours ; la machine s’est emballée et c’est désormais la déraison qui semble constituer son ressort essentiel.

Le trait dominant de notre époque, c’est l’impuissance de la connaissance et même son apparente inutilité. Jamais l’humanité ne s’est dirigée vers une catastrophe d’une telle ampleur et jamais elle n’a disposé de tant d’informations sur ce qui se trame. Dans le passé, les hommes ont toujours creusé leur tombe sans le savoir. Dans le domaine écologique, l’échelle des phénomènes ne leur permettait pas de se faire la moindre représentation de la portée de leurs actes à long terme ; c’est ainsi que les pasteurs nomades ont désertifié le Sahara. Avant les grandes ruptures historiques, la Révolution française, la Révolution industrielle, la Révolu­tion russe, la montée du nazisme, les deux guerres mondiales, personne ne pouvait douter de ce qui allait se passer ; l’événement a dépassé les prévisions des plus pessimistes. Mais, désor­mais, nous n’avons plus l’excuse de l’ignorance. Pris en tenailles entre ces précédents histo­riques et les projections de tendance, nous sommes submergés par les informations. Or, pour l’instant, cette connaissance ne semble pas servir à grand-chose. Dans une certaine mesure, elle contribue même à nous paralyser. Comme dans un cauchemar, nous avons les yeux grands ouverts et nous voyons arriver la catastrophe sans pouvoir réagir.

(…)

Pourquoi la connaissance est-elle en train de devenir inutile ? Pour répondre à cette ques­tion, il faudrait convoquer et commenter les unes après les autres toutes les spécificités de notre société. Voici un aperçu condensé (forcément incomplet et schématique) des raisons que l’on peut mettre en avant pour expliquer cette impuissance de la connaissance.

Notre démocratie n’est pas (ou, si l’on préfère, n’est plus, ou n’a jamais été) une vraie dé­mocratie. Le fait que nous puissions élire nos représentants n’affecte que la surface des choses et ne concerne pas les structures profondes de la décision, qui restent entre les mains des oli­garchies financières et technologiques. Les choix politiques fondamentaux échappent à la col­lectivité. Ce constat est évident et banal, beaucoup de gens le partagent aujourd’hui, mais la machine continue sur sa lancée.

Les grands médias sont presque tous entre les mains des puissances financières et des lob­bies. Bientôt ils seront tous captifs. Ce monopole permet d’écraser l’information sur un thème spécifique et d’anesthésier l’opinion pendant un temps suffisant pour réussir telle ou telle opé­ration. D’autre part la saturation même de l’information tend à la vulgariser, à la déprécier, à la transformer, elle aussi, en marchandise, bref à lui faire perdre son pouvoir mobilisateur.

Les oligarchies qui décident pour nous interprètent les données de la science à travers le prisme de leurs intérêts et, quand ces données ne vont pas dans le sens qui leur convient, elles les modifient en faisant intervenir leurs propres experts. Voir, par exemple, Monsanto, les la­boratoires Servier et l’industrie pharmaceutique, le lobby nucléaire français ou japonais, etc.

L’énergie qu’il faudrait déployer pour dévier de sa route le système mondialisé est colos­sale ; et cette prise de conscience est évidemment démobilisatrice. S’il est vrai que nous en­trons dans la « sixième extinction », comme la chute brutale de la biodiversité conduit à le penser ; s’il est probable qu’une société, une fois ses choix fondamentaux installés dans la du­rée, cherche toujours à persévérer dans son être ; s’il est exact que la nôtre glisse inexorable­ment vers la saturation de la biosphère : si tous ces diagnostics sont fondés, alors les projec­tions concernant notre avenir probable peuvent conduire au découragement plus qu’à la ré­volte. La connaissance (relativement récente) de la longue durée est à double tranchant. Elle permet certes de dégager les cycles dans lesquels s’insère la vie humaine et de mettre en évi­dence des moments brefs mais créateurs (comme la Révolution française ou la Révolution in­dustrielle), où l’invention et l’action peuvent se déployer. Mais elle montre aussi qu’une fois certains grands choix opérés, les processus déclenchés par l’agir humain tendent à échapper à tout contrôle. C’est déjà évident à court terme, pour les événements politiques et militaires. Et cela l’est encore davantage pour la longue durée, car l’irréversibilité du processus tend à s’ac­croître dans le monde moderne, au point de rendre obsolètes de vénérables schémas de pen­sée. Ainsi, nous ne parviendrons sans doute pas à enrayer la chute de la biodiversité, à sauver les espèces animales menacées. C’est là un constat particulièrement déprimant, insupportable même pour certaines personnes. Il faut donc résister à la tentation de proclamer, avec Léo Fer­ré : « Il n’y a plus rien et ce rien, je vous le laisse, mettez-vous-en jusque-là. » Il faut surmon­ter ce dégoût pour continuer de penser et d’agir.

Les menaces qui s’accumulent sur la biosphère sont encore trop décalées de notre expé­rience quotidienne pour inciter à l’action immédiate et aux sacrifices qu’elle implique. Pour l’instant, le risque de saturation est encore en partie virtuel et nous n’allons pas renoncer à notre mode de vie pour des courbes et des projections ; cela attendra bien demain. Les dégâts causés dans l’opinion publique par la manipulation avérée d’Allègre montrent la fragilité des convictions écologiques et leur réversibilité (Voir sur ce thème, Sylvestre Huet, L’imposteur, c’est lui, Paris, Stock, 2010. Les erreurs, les demi-vérités, les courbes truquées et les men­songes délibérés de l’ex-ministre sont démontés de façon implacable. Allègre est pris la main dans le sac. Mais on voit aussi dans ce livre pourquoi l’opinion publique est si vulnérable à ce genre de manipulation.). Les thuriféraires du progrès fou, les partisans d’Allègre et de ses ou­trances ont la partie belle avec cet argument. Comment peut-on se mobiliser contre une me­nace encore partiellement virtuelle et diffuse, dont les effets apparents ne sont pas encore trop visibles, qui n’existe encore pour une part que dans des projections de tendances, quand par ailleurs l’idéologie dominante ne produit plus de valeurs « enveloppantes » au nom desquelles nous pourrions anticiper ce risque, et s’acharne même, par médias interposés, contre les der­niers foyers de culture ? Comment réagir contre un asservissement progressif qui assure mé­thodiquement ses prises en se parant des valeurs de la tolérance et de la démocratie ?

Nous savons désormais que lorsque l’on dérègle une société par une action violente ou simplement brusquée, le pire se produit régulièrement. Les effets pervers sont redoutables et l’enfer régulièrement pavé de bonnes intentions. Ainsi, en Russie, le passage par le système soviétique semble avoir eu pour principal résultat d’accélérer l’installation d’un capitalisme mafieux. Les tragédies du XXè siècle nous ont guéris des espoirs révolutionnaires et des illu­sions de la rupture. Ce genre de constat incline peu à l’action, d’autant qu’il peut être tiré dans des directions radicalement opposées, ce qui ajoute encore à la confusion. Le plus souvent, il est invoqué par les hommes politiques et les intellectuels médiatiques pour justifier le système en place ou, du moins, pour soutenir l’argument que « nous n’avons pas le choix », que la seule voie désormais praticable est celle des réformes et de l’ajustement au marché. Mais on peut aussi l’examiner, comme j’essaie de le faire ici, tout en m’inscrivant dans le projet de la décroissance, afin de recenser aussi froidement que possible les obstacles que ce projet rencontrera. Quoi qu’il en soit, qu’on la fasse jouer pour disculper le système, pour l’accepter faute de mieux ou, au contraire, pour l’accabler, l’expérience historique, dans tous les cas de figure, tend à rendre problématique l’idée d’une rupture rapide avec le capitalisme.

Pourtant – et c’est là une des autres sources du désarroi contemporain -, si l’histoire et la sociologie tendent à nous dissuader de tenter une rupture, les sciences de la nature, de leur côté, nous font savoir à mots couverts qu’il n’y a plus guère d’autre choix. Traduit en clair, leur message revient à dire qu’il faudrait opérer en quelques décennies une décélération et un changement de trajectoire radical. Or inverser en si peu de temps une tendance planétaire, cela ne revient-il pas à prôner une rupture en comparaison de laquelle les révolutions du passé ap­paraîtront comme de timides réformes ? Le diagnostic des sciences de la nature aboutit donc à prôner, au moins de façon implicite, un type d’action collectif que l’expérience historique juge impossible ou hautement risqué dans un délai aussi bref.

A première vue, ces données sont contradictoires et, pourtant, elles convergent pour poin­ter l’impasse dans laquelle nous sommes engagés. Il est vrai à la fois et que les sociétés di­gèrent mal les changements brusques d’orientation et que la saturation de la biosphère va suivre sa course inexorable si nous n’opérons pas une modification rapide et profonde de l’agir humain. C’est tragique, mais c’est ainsi. Comme je l’ai pointé, c’est pour masquer cette situation que les spécialistes de la communication multiplient les oxymores, dont la proliféra­tion devient parfois comique. C’est ainsi que Christine Lagarde a proposé la « rilance », monstre né de l’accouplement improbable de la rigueur et de la relance, et que l’on vient d’in­venter une nouvelle entité prometteuse, la « consommation collaboratrice ». Les sociologues démasquent en ricanant ces trouvailles sémantiques, mais ces dénonciations sont à peu près aussi efficaces qu’une piqure de moustique sur le cuir d’un éléphant et il n’est même pas sûr qu’elles soient parvenues jusqu’aux oreilles des publicistes qui, de toute façon, ne vivent pas dans le même monde.

7. Le type d’être humain façonné par la société occidentale contemporaine rend problé­matique tout engagement supposant une projection dans la durée. On assiste en effet à l’appa­rition d’un homme nouveau, enfermé dans la perspective de l’ego, indifférent aux enjeux col­lectifs, incapable de se projeter dans le temps, vivant sous la stimulation et la perfusion constantes d’un flux de désirs et de pensées parasitaires. C’est sur les épaules de cet homme-là que repose la tâche la plus lourde que l’humanité a jamais eu à mener. Et cet homme-là, c’est vous, c’est moi, c’est « nous ». (J’en profite pour m’expliquer sur le sens de ce « nous » auquel j’ai souvent recours dans ce texte. On me demandera à qui renvoie ce « nous » en me faisant remarquer, à juste titre, que tout le monde ne se retrouve pas forcément dans ce collec­tif. Je répondrai que c’est la part de chaque individu conquise par le système, la part de renon­cement et de servilité que tout le monde doit concéder, y compris, évidemment, l’auteur de ces lignes.)

On ne peut pas réfléchir à ce qu’il faudrait faire ans tenir compte de ce paramètre essen­tiel : comme l’écrivent Paul Ariès et Serge Latouche à la suite de Castoriadis, il faut commen­cer par « décoloniser l’imaginaire ». Ou, plutôt, il faudrait. Car comment faire ? La seule so­lution qui semble pour le moment praticable est individuelle : c’est celle du sage stoïcien en­fermé dans sa tour d’ivoire et se consacrant, de l’aube au crépuscule, à « filtrer » les immon­dices de la société contemporaine. Une telle posture, convenons-en, à sa grandeur, mais elle n’est guère propice à l’action collective, laquelle est pourtant seule porteuse de la vraie solu­tion.

8. L’impuissance de la connaissance à déboucher sur une action collective à la hauteur des enjeux provient aussi, paradoxalement, de sa puissance même, qui conduit nos élites à croire, illusion fatale, que tous les problèmes environnementaux engendrés par la technique trouveront nécessairement leur solution dans une technique et une connaissance supérieures.

Toutes ces raisons de différer l’action confluent dans ce que j’ai appelé la pression de confort, qui me paraît être la cause fondamentale de notre paralysie. J’entends par là, au-delà de l’acception évidente et minimale de ce terme, l’ensemble des contraintes qu’exerce sur nous le système des objets, des processus, des représentations et des besoins artificiels avec lequel nous vivons en symbiose ; elles sont comme nos « appartenances », au sens que Lévy-Bruhl donnait à ce terme : le réseau de l’électricité, Internet, le flux tendu, le temps comprimé, les images du moi, etc. Nous sommes maintenant intégrés dans ce réseau et nous ne pouvons plus vivre sans lui. Ainsi, le TGV, en raccourcissant le temps de transport entre les grandes villes, engendre une nouvelle façon de vivre et de gérer les activités et les rapports sociaux, sur laquelle toute la société finit par s’aligner. Il semble illusoire de demander à des gens vi­vant en symbiose avec ce système de ralentir à tous les sens du terme, matériellement et psy­chiquement, de se déconnecter ne serait-ce que quelques jours. Dans mon enfance on partait un mois en Bretagne pour de vraies vacances dans le but avoué de se couper de tout. Aujour­d’hui, on saucissonne le temps, on achète un « produit », on part une semaine en Thaïlande et, même au fond de la jungle, on veut pouvoir rester relié et consulter ses courriels. Ce sont des vacances sans vacance. Le mal a progressé. Se débrancher de la mégamachine est désormais perçu par la plupart des gens comme une sorte de mort sociale (c’est ce retrait héroïque que, chaque mois, le journal La Décroissance récompense par une sorte de brevet de sainteté dans sa rubrique de la « simplicité volontaire ». Bien que lecteur fidèle et parfois admiratif de ce journal et même contributeur occasionnel, j’ai des doutes sur l’efficacité de cette rubrique. L’héroïsme sacrificiel n’étant plus une valeur qui a tellement cours, il est à craindre que ce modèle de sainteté ne repousse plus de gens qu’il n’en attire. Mais, après tout, il peut se faire que je me trompe et qu’un jour la contagion se mette à fonctionner dans ce sens). De ce fait, la pression de confort limite et limitera de plus en plus nos capacités d’action politique. Elle émoussera de plus en plus notre capacité de nous mobiliser pour des causes collectives, de nous mettre en risque et de nous projeter dans la durée. Quand le roi Louis XV disait « Après moi le déluge », il parlait encore en son nom ; mais la formule, conjuguée à la première per­sonne du pluriel, est devenue aujourd’hui la maxime de l’inaction collective. Toute tentative de rupture, tout retour en arrière, tout pas de côté impliquant un ralentissement semblent im­possibles ou problématiques, s’ils ne sont pas imposés par des contraintes extérieures. L’homme contemporain ne se débranchera pas de lui-même. Il sera peut-être (momentané­ment ou définitivement) débranché par les circonstances, par la saturation du système écono­mique, ou par des catastrophes. Ainsi, les Japonais, quelques heures après le tsunami, ont été contraints de faire ce qu’en France on continue de nous dépeindre comme impossible : ils ont arrêté 40 de leurs 55 réacteurs… et la vie a continué.

Les deux objectifs qu’il faudrait tenir simultanément – décrocher du productivisme et em­pêcher le néocapitalisme triomphant de raboter tous les acquis sociaux – peuvent travailler l’un contre l’autre, voire même apparaître comme contradictoires. Les Comoriens de Mayotte ne sauraient pas faire la différence entre le niveau de vie de Liliane Bettencourt et celui de son jardinier : les deux ont des papiers en règle, l’eau au robinet, des sanitaires, de l’argent en banque, une voiture, une carte de crédit, la télé, ils peuvent prendre l’avion, compter sur une médecine efficace, sur un système de retraite, etc., toutes choses qui leur sont inaccessibles. Vues depuis l’enfer des Comores, les revendications des travailleurs européens les plus dému­nis apparaissent comme des revendications de riches. Comment concilier la misère des riches et la misère des pauvres ? Encore une contradiction susceptible de paralyser l’action, surtout lorsqu’on sait qu’elle ne manque pas d’être exploitée par les prêcheurs de rigueur pour mieux raboter les acquis sociaux.

Pour arrêter de glisser sur notre pente biocidaire, pour prendre les mesures qui s’im­posent, il faudrait pouvoir nous mettre en risque. Or, ce risque, nous sommes pour le moment (et sans doute pour longtemps encore) incapables de le prendre, à la fois parce que la menace est d’une nature et d’une ampleur inédites, difficiles à saisir et à conceptualiser, et parce que, pour la combattre, il faudrait modifier en profondeur notre mode de vie présent, ce qui est pré­cisément, la pression de confort aidant, la solution la plus malaisée à mettre en œuvre. Car on change plus facilement d’idées philosophiques que d’habitudes, les fumeurs en savent quelque chose. L’expérience historique nous montre que les peuples ne se révoltent que quand ils n’ont plus grand-chose à perdre, qu’ils ne se battent et n’acceptent de mourir que lorsqu’ils n’ont plus le choix. Ainsi les Russes se sont dressés contre les armées d’Hitler, au prix de pertes colossales, que l’on arrive encore difficilement à chiffrer – entre 21 et 25 millions des morts – parce qu’ils ont vite compris qu’ils avaient affaire à un adversaire déterminé à les ré­duire en esclavage, voire même à les exterminer. Et ils sont parvenus à endiguer puis à re­pousser victorieusement l’invasion allemande parce qu’ils se trouvaient dans une phase histo­rique hybride où une technologie militaire et une industrie déjà puissantes cohabitaient encore avec un intense sentiment collectif. Les nazis ont cru pouvoir les écraser en trois mois avec leur technologie et leur Blitzkrieg parce qu’ils les méprisaient et les tenaient pour un peuple frustre et arriéré. Erreur fatale : c’est justement parce que les Russes ignoraient encore la pres­sion de confort (tout en possédant déjà une technologie militaire suffisamment avancée, sinon toute résistance aurait été impossible) qu’ils ont pu s’opposer à une invasion d’une brutalité sans précédents historiques. La Russie était encore trop arriérée pour que la Blitzkrieg fonc­tionne correctement. Couverte de routes bitumées comme la France, elle aurait sans doute été foudroyée avant l’hiver, selon les prévisions d’Hitler et son état-major. Sans les Russes pour amortir l’essentiel du choc, la guerre aurait duré beaucoup plus longtemps et aurait peut-être même tourné de manière différente. Les Russes ont sauvé l’Occident parce qu’ils ne fonction­naient pas encore selon les normes occidentales. Leur Grande Guerre patriotique fut, comme la guerre de 14-18, mais avec d’autres enjeux, une guerre industrielle, menée pour l’essentiel par des paysans.

En d’autres termes, pour endiguer, la domination planétaire du néocapitalisme et du pro­ductivisme, il faudrait que cette menace soit perçue comme mettant en jeu, ici et maintenant, notre existence même. Or, comme on l’a vu, il est difficile de mettre en balance un péril im­médiat engageant un diagnostic collectif vital et une menace virtuellement colossale, mais en­core en partie diffuse et différée. Le bon sens se révolte contre cette assimilation, qui paraît même scandaleuse et qui l’est d’une certaine manière. Il est difficile de mettre dans le même camp Monsanto et la SS mais, pourtant, si le « monde selon Monsanto » s’installe, ce sera pour l’humanité un servage inédit et sans retour. Et Monsanto a infiniment plus de chances de mener au bout son entreprise que la SS avec ses divisions blindées et ses massacres collectifs. Ce qui se prépare pour l’humanité est sans précédent ; nous n’arrivons pas encore à le penser et l’accepter. Nous avons toutes les connaissances, mais elles restent abstraites, la menace n’arrive pas encore à prendre corps.

C’est la raison pour laquelle, selon toute vraisemblance, nous ne prendrons pas le risque d’une rupture. Nous avons encore trop à perdre pour nous lancer dans une aventure qui a toutes les chances de mal tourner. Personne n’est prêt et ne sera prêt avant longtemps à se sa­crifier pour la planète, comme les Russes le firent par millions pour leur patrie. L’esprit de Munich est toujours là, modernisé : « Encore un petit moment, Monsieur le banquier. » Quand, après la crise grecque du printemps 2011, les dirigeants européens ont sorti de leur chapeau des sommes colossales pour sauver le système européen, les dents ont certes grincé, mais n’est-ce pas finalement un lâche sentiment de soulagement qui a prévalu, même chez ceux, et ils sont légion, qui détestent le système néolibéral ? Allons, avouons-le ! Ouf, ce n’est pas encore pour cette fois, les vacances en Thaïlande ne sont pas compromises pour l’été prochain… Cette propension inavouable (inavouable chez ceux qui se disent de gauche, ou qui affichent une sensibilité écologiste) à maintenir les choses en l’état aussi longtemps que possible se retrouve jusque dans les analyses les moins suspectes de pactiser avec le capitalisme financier et l’idéologie néolibérale. Les économistes d’ATTAC évaluent a cent milliards d’euros les sommes qui pourraient être tirées des niches fiscales et des transactions financières pour alimenter les retraites et les dépenses publiques. Ils ont raison, évidemment, de réclamer une juste répartition des efforts. Mais, si l’on va au fond des choses, n’est-ce pas encore avouer implicitement que la justice sociale ne peut exister sans la croissance ? N’est-ce pas rêver d’entraver le monstre pour mieux pouvoir le saigner ? De vivre sur la bête ? (Pour Serge Latouche, les économistes d’ATTAC s’attaquent aux symptômes plus qu’aux causes et ne vont pas jusqu’au bout de leurs analyses – Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale, 2010 -)

Cessons donc de nous raconter des histoires : nous opterons tant que cela demeurera pos­sible pour la voie des réformes, de l’ajustement. Nous laisserons faire aussi longtemps que possible (avec divers aménagements résultant de la fluctuation des rapports de force poli­tiques) la gouvernance que l’on dit rationnelle. Moyennant quoi, le marché continuera, en s’adaptant, d’augmenter son emprise sur notre existence.

A moins, bien sûr, que nous soyons contraints à l’action immédiate par l’effondrement du système économique. Mais, même si le capitalisme devait s’effondrer plus vite que prévu, il n’y aurait pas forcément de quoi pavoiser. Car un effondrement rapide, généralisé et irrémé­diable du capitalisme (analogue, à l’échelle mondiale, à ce que fut l’effondrement de l’URSS) entraînerait des troubles sociaux gigantesques, mais aussi laisserait à la dérive tous les sys­tèmes de contrôle qui maintiennent dans des limites acceptables (en Occident du moins, et à court terme) la pression exercée sur la biosphère ; l’eau deviendrait impropre à la consomma­tion ; faute de maintenance, le parc nucléaire deviendrait de plus en plus dangereux ; la méde­cine s’effondrerait ; bref, la vie deviendrait problématique. Et les peuples laissés pour compte, qui constituent encore la plus grande partie de l’humanité, seraient les premiers touchés. Nous avons conscience du danger extrême qu’entraînerait pour l’humanité un tel effondrement et cette conscience contribue elle aussi sans doute à encourager le statu quo. C’est là le signe le plus certain de l’aptitude du capitalisme à créer de l’irréversible que même ses adversaires les plus décidés ne peuvent plus sans frémir souhaiter son effondrement.

Enfin, pénétrant toutes les autres raisons qui viennent d’être exposées, il y a le déni col­lectif. Sur ce point Michel Onfray a beau s’agiter, Freud n’a pas écrit que des bêtises. L’idée que nous serions en train de creuser la tombe de l’espèce humaine est tellement insupportable qu’elle n’arrive pas à faire son chemin. Comme l’écrit superbement Jacques Généreux, au fond, nous ne croyons pas les scénarios catastrophes dont nous sommes abreuvés. « Si les Oc­cidentaux si friands de thrillers écologiques prenaient vraiment au sérieux les menaces mor­telles qu’on leur annonce au quotidien, ils seraient morts de trouille bien avant que ne s’abattent sur eux tous les désastres annoncés. Or, en réalité, c’est l’inverse qui risque de se produire : ils attendront peut-être l’avènement de véritables désastres avant d’en crever de peur. » (Jacques Généreux, La Grande Régression, 2010)

On comprend dans ces conditions comment la connaissance et l’inaction peuvent aller de pair aujourd’hui : c’est la même société qui produit en masse le savoir et les biens matériels. Les effets du savoir peuvent ainsi difficilement déboucher sur l’action, car ils sont contreba­lancés par la pression de confort et par l’inertie qu’elle entraîne. Jean-Marie Domenach avait compris tout cela, lui qui écrivait déjà, en 1967, ce jugement sans appel : « Une société orien­tée vers le confort individuel et non vers le dépassement de soi n’est pas disponible pour la vérité. » (Jean-Marie Domenach, Le Retour du tragique, 1967)


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