Réflexions sur les passions fanatiques, le statut du sujet et son évolution dans le monde contemporain

Michèle Ansart-Dourlen
samedi 31 mars 2012
par  LieuxCommuns

Michèle Ansart-Dourlen, « Réflexions sur les passions fanatiques, le statut du sujet et son évolution dans le monde contemporain », Les cahiers psychologie politique (En ligne), numéro 12, Janvier 2008.


Résumé

L’auteur réfléchit aux passions fanatiques, à leurs origines psychologiques, à leur dimension irrationnelle provoquant chez le sujet humain mystification et violence. Parmi les passions, il souligne la volonté d’intégrité, mais aussi le ressentiment issu de l’humiliation, la haine et le désir de vengeance. Ces passions semblent inoffensives dans les sociétés libérales et démocratiques, la mentalité collective tendant à être dominée par le scepticisme et le relativisme des valeurs. Néanmoins, l’auteur constate l’interaction entre la résurgence des passions fanatiques, -sous la forme du terrorisme, - et d’autre part la peur et la haine qu’elles provoquent dans les sociétés occidentales, pouvant générer la censure et l’intolérance.

Abstract

The author reflects about fanatical passions, about their psychological origins. Among these passions, he examines the passion of integrity, also, from the feeling of humiliation, the resentment, the hatred, and the desire for revenge. They seel harmless in liberal and democratic societies, where the subject is acting for one’s own interest, where scepticism and relativism are leading to take the place of collective values. Nevertheless, the author shows the reciprocal action beetween some new forms of fanatical action, -terrorism,- and in the other side the fear and hatred they are instigating in western societies, inducing intolerance and censorship.


Table des matières

Les origines psychologiques des passions fanatiques.

La passion de l’intégrité.

La résurgence des passions dans le monde contemporain.

L’individualisme contemporain et la crise du sentiment d’identité. Le scepticisme et la résurgence des croyances.


Deux formes de fanatisme sont à distinguer : un fanatisme d’Etat, imposé par des crises socio-politiques et culturelles,- et un fanatisme qu’on peut qualifier d’individualiste, correspondant à un certain type d’individu, mû par des croyances et de passions conduisant à l’excès, et à la violence. Cependant, selon ce second point de vue, un problème se pose : est-il possible d’établir une scission radicale entre un sujet violemment intolérant, prétendant être totalement unifié par ses croyances, -et un sujet pleinement rationnel, réfléchi, sensible à la complexité des situations et aux croyances divergentes d’autrui ? Les philosophes des Lumières l’ont affirmé : chacun étant par nature doué de raison, c’était en fonction de l’oppression politique, et surtout religieuse, que le sujet, mystifié par des illusions, pouvait devenir un fanatique, un individu enclin au « délire » entraîné par des croyances irrationnelles, origine de violence. L’irruption de régimes totalitaires fanatiques et terroristes a contribué à infirmer cette vision rationaliste du sujet. Ce n’est pas dire pour autant que les excès fanatiques soient isolables de leurs contextes politiques et historiques, - car à un type de société et de valeurs communes correspond un type d’homme plus au moins enclin à l’intolérance et à la volonté de dominer ; mais on doit aussi s’interroger sur les racines psychiques du fanatisme, sur des passions fondamentales latentes chez tout être humain.

Les origines psychologiques des passions fanatiques.

Alain, philosophe rationaliste, a montré justement que l’exercice de la pensée est porteur d’une violence, par le fait même qu’elle est volonté de convaincre. La croyance est inhérente à un exercice actif de la pensée, au jugement, d’autant plus que le doute est toujours latent. Le besoin de certitude, d’affirmer une vérité, est corrélatif de l’exigence d’une cohérence du sujet ; or, le fanatisme exprime la haine du doute, et « il est difficile de ne pas haïr le doute dans les autres et en soi-même » (1). En ce sens, « il y a une pointe de fanatisme sans lequel nos pensées périraient toutes » (2). Ainsi se manifestent, en même temps que le besoin du sujet d’affirmer sa singularité, un rejet de l’altérité qui est le symptôme de sa fermeture sur lui-même. De même, on ne peut ignorer, si l’on considère les conditions d’appartenance au collectif, « la quasi-nécessité de la clôture de l’institution sociale »(3) ;cette clôture, écrit Castoriadis, est exigée par « la quasi-nécessité pour l’institution de la société de se clore, de renforcer la position de ses propres lois, valeurs, règles, significations, comme uniques dans leur excellence, et les seules vraies, par l’affirmation que les lois, les croyances, les dieux, les normes, les coutumes des autres sont inférieurs, faux, mauvais,…et cela à son tour est en parfaite harmonie avec les besoins de l’organisation identificatoire de la psyché de l’individu » (4). Aussi, comme l’a souligné Freud, l’intolérance est-elle inévitable, et cela d’autant plus que les cultures sont plus proches : « Dans les aversions et répulsions qui se manifestent de façon apparente à l’égard des étrangers qui nous touchent de près, nous pouvons reconnaître l’ expression d’un amour de soi, d’un narcissisme, qui aspire à s’affirmer et se comporte comme si l‘existence d’un écart par rapport aux formations individuelles qu’il a développées entraînait une critique de ces dernières et une mise en demeure de les remanier »(5). D’où la haine suscitée par les menaces d’une perte d’identité lorsqu’il y a affrontement entre deux groupes, nations ou cultures. Lorsque c’est un narcissisme collectif, fondé sur une religion, ou/et un nationalisme, qui domine une collectivité et ses membres, l’autre n’est toléré qu’en tant que double du sujet individuel et collectif ; et c’est un idéal fusionnel qui est le fantasme pouvant unir les individus à un chef charismatique .Une figure du fanatisme apparaît alors, exigeant l’identification de chacun avec le chef, dont la puissance et le prestige compensent les carences du narcissisme individuel - le sentiment d’impuissance, lors de crises politiques, favorisant cette union. Ce processus est apparu essentiel dans l’adhésion de millions d’hommes aux idéologies et régimes totalitaires.

Est-il conjoncturel, provoqué par des déstabilisations explicables en termes uniquement socio-historiques ? Castoriadis souligne, en suivant les analyses freudiennes, que les pulsions primaires, présentes dès le début de la vie, - amour, haine, envie, tendance à dénier l’existence et les désirs de l’autre, - témoignent d’un égocentrisme insurmontable, et qui surgit avec la levée du refoulement, quand un Etat ou une secte l’autorisent. Cette violence latente est d’autant plus intense que l’être humain tolère difficilement le processus de socialisation, l’imposition d‘interdits qui rendent tolérable la vie en commun. Il évoque la monade psychique originaire comme révélatrice d’un noyau de « folie » dans tout sujet humain (6). Et Freud, déjà, dans les Considérations sur la guerre et la mort, réfléchissant au caractère « barbare » de la guerre de 1914, constatait que l’encouragement des Etats en guerre à une brutalité sans limites, à une destructivité sans égards pour l’adversaire et les populations civiles, était le symptôme de la fragilité de la morale et de la rationalité apportées par la civilisation occidentale. Les affrontements guerriers dans les Balkans et au Moyen-Orient en sont encore aujourd’hui des preuves sans équivoque.

Il apparaît en effet illusoire d’affirmer que la sécularisation des Etats, et le progrès des sciences et techniques, aient affaibli la dimension irrationnelle des croyances, leur potentiel de violence. « L’acte de croire est universel et nécessaire là où il y a des hommes réunis sur un quelconque arpent de terre », constate Régis Debray (7). Mais de quel type de croyance s’agit-il ? La civilisation des Lumières était bien fondée sur la croyance en un « progrès » qui ne paraît plus revendiqué comme une instance fondamentale ; cependant, elle était porteuse de valeurs universelles, - de tolérance, de croyance en la possibilité de dissiper l’excès des passions et les affrontements par une discussion libre et argumentée, par le respect du sujet humain en tant que tel. Et même Freud, pourtant l’initiateur d‘une compréhension des affects inconscients et irrationnels, estimait, dans L’avenir d’une illusion que les « illusions » religieuses et les « délires » du fanatisme pouvaient être dissipés par la force de la raison. « Nous n’avons pas d’autre moyen de maîtriser nos instincts que notre intelligence » ; certes, « la voix de l’intellect est basse, mais elle ne s’arrête point qu’on ne l’ait entendue. Et, après des rebuffades répétées et innombrables, on finit quand même par l’entendre » (8). Cependant, « la barbarie nous suit comme notre ombre », disait Alain, et la croyance est porteuse de violence, car grâce à elle, l’individu peut avoir le sentiment d’une unité intérieure, d’une entière cohérence, qui fonde son sentiment d’identité.

La passion de l’intégrité.

Ainsi que le montrent Freud et Castoriadis, le sujet est initialement divisé, en fonction des conflits possibles entre sa vie pulsionnelle et son aspiration à la maîtrise par l’intelligence, entre son intégration aux normes de la vie sociale ou son refus de l’accepter. Il doit pourtant, autant en raison de la nécessité de l’adaptation que de son désir narcissique d’auto-affirmation,

maitriser ses pulsions (correspondant pour Freud à l’instance du « ça ») : « Là où était le ça, je dois advenir », selon la célèbre formule freudienne. On peut donc évoquer une passion de « l’intégrité », en ne l’entendant pas seulement dans son acception morale. Dans les périodes de guerre, la civilisation apparaît comme un vernis superficiel qui cède devant « la disposition permanente des pulsions inhibées à faire irruption vers la satisfaction si l’occasion s’en présente », (9) - parmi lesquelles les pulsions de mort, s’exprimant par la destructivité et la volonté de dominer l’adversaire par tous les moyens disponibles. Du côté du dominé, le désir d’ être « reconnu » par l’adversaire, au sens hégélien du terme, demeure présent ; il s’agit alors de vaincre le sentiment d’impuissance, et l’humiliation provoquée par l’arrogance d’un adversaire dont la puissance exclut l’affrontement personnel. Le sacrifice des kamikazes, dans les guerres au Moyen-Orient, peut partiellement trouver sa signification à partir de la volonté de se faire reconnaître comme un ennemi qui a dominé sa peur de la mort, -confirmant ainsi les analyses de Hegel décrivant la dialectique entre le maître et l’esclave, -le dominé, -l’esclave- retrouvant ainsi sa dignité de sujet, qui ne cède pas devant la force. Comme que le remarque le politologue et philosophe Pierre Hassner, le sentiment d’humiliation apparaît dans le monde contemporain comme un mobile essentiel des attitudes fanatiques ; il génère le ressentiment et la volonté de vengeance.

On peut donc distinguer deux modalités de la volonté du sujet d’affirmer son intégrité. Ou bien il veut se faire reconnaître en tant qu’individu ; ou bien il représente ce que l’on désigne comme l’ « intégrisme », ou le fondamentalisme d’ordre religieux, - mais aussi présent dans les « religions séculières » correspondant aux idéologies totalitaires. Il peut se définir comme la recherche d’une conformité rigoureuse à des dogmes contraignants, à partir de l’interprétation jugée indiscutable d’un texte religieux ou d’un dogme politique. L’ « autre », qui ne reconnaît pas leur vérité, n’est plus tolérable, car son esprit critique est vécu comme une blessure narcissique, un désaveu de la sacralisation des croyances, une menace dangereuse pour la cohésion d’un groupe sectaire ou d’un Etat. Aussi apparaît un idéal de « pureté » qui introduit à une pathologie du sentiment d’intégrité, et à un fanatisme destructeur. L’Inquisition catholique en a fourni un exemple éloquent, mais on en a retrouvé des échos dans la terreur instaurée par les régimes totalitaires. Une rage de purification s’est manifestée, légitimée par des référents à des dogmes politiques, ou seulement à des rituels contraignants. Les procès staliniens, en U.R.S.S. et en Europe centrale, en ont été les résurgences : selon un processus relevant d’une paranoïa collective, il fallait périodiquement dénoncer les « traîtres », lors de procès truqués, afin de retrouver l’intégrité des idéaux fondateurs. En fait, ce désir de purification dissimulait une volonté de domination totale, autant de la vie psychique des individus que de leurs attitudes et actions. Il intervenait en réaction à des échecs politiques et économiques, - ou militaires, lorsque les nazis eurent recours à des exterminations massives de races « impures ».Ce terrorisme exprimait la faiblesse de régimes qui craignaient l’hostilité et la résistance des populations soumises. On peut retenir sur ce point la remarque de Régis Debray, citant Renan : on ne réagit pas violemment pour une vérité démontrable, mais pour « les choses dont on n’est pas très sûr » (10).

La résurgence des passions dans le monde contemporain.

Citant un philosophe israélien, Hassner définit « la société décente » par « l’absence d’humiliation » (11), - ce qui nous conduit à une interrogation sur une autre source de la passion d’intégrité. Par la passion de l’égalité, les révolutionnaires français visaient à retrouver un sentiment d’identité apporté par une égalité en nature et en droit de tous les êtres humains, quelles que soient leurs origines ; A. de Tocqueville a pourtant souligné « la haine violente et inextinguible de l’inégalité » explosant pendant la Révolution française (12). On peut penser que cette valeur, héritée des Lumières, reste latente ; elle a contribué à susciter les mouvements anti-colonialistes, et le refus d’adhérer à un mouvement politique qui tente d’exporter les valeurs démocratiques par la force armée. Mais la difficulté à s’y opposer peut s’expliquer, au niveau psycho-social, par le caractère non « naturel » du désir d’égalité, ainsi que le relève Castoriadis. « Dans la majorité des cas, et la majorité des temps historiques, …l’individu est fabriqué de telle sorte qu’il porte en lui-même l’exigence d’inégalité par rapport aux autres, et non pas d’égalité » (13). Cette tendance à se considérer comme supérieur est une défense contre l’autre, et correspond, selon Castoriadis, à la tendance fondamentale de la « monade » psychique originaire - correspondant à la prévalence du narcissisme primaire - « à rejeter ce qui n’est pas elle-même » L’idéal d’égalité est donc une création sociale-historique, et choisir d’y croire correspond plutôt à une attitude morale qu’à une vérité démontrable.

On pourrait pourtant supposer que les sociétés occidentales contemporaines sont immunisées contre les passions fanatiques, contre la passion de domination illimitée et les révoltes des humiliés, le ressentiment et le désir de vengeance. « Les passions froides » et calmes l’emportent dans un monde dominé par les progrès industriel et technique, où les individus sont orientés principalement par la recherche de leurs intérêts, le désir de bien-être et de consommation. Si l’on se situe d’un pont de vue socio-historique, on constate pourtant que les inégalités se sont creusées, -non seulement entre pays riches et pays « émergents », mais à l’intérieur même des régimes libéraux. Et Pierre Hassner évoque « la barbarisation du bourgeois », et ce mixte de peur et de haine que Georges Bernanos décrivait, pour expliquer les exactions sauvages des Franquistes contre des individus seulement « soupçonnés » d’opinions républicaines, pendant la guerre d’Espagne, à la fin des années 1930. « La peur, la vraie peur, est un délire furieux .De toutes les folies dont nous sommes capables, elle est assurément la plus cruelle. …De plus, elle est aveugle…pourvu que vous en surmontiez la première angoisse, elle forme, avec la haine, un des composés psychologiques les plus stables qui soient. » (14). Dans cet article éclairant, Hassner relève qu’au fanatisme religieux et terroriste se manifestant au Moyen-Orient, répond un excès de violence fondé sur la peur, et dont on peut se demander s’il ne désigne pas une autre forme de fanatisme destructeur et aveugle. Les guerres préventives se légitiment en effet à partir de cette conviction non formulée : « il faut les tuer avant qu’ils ne nous tuent » ; et il en rappelle les symptômes dans les conflits opposant entre elles les anciennes nations de l’ex-Yougoslavie, et les massacres entre ethnies au Rwanda. (15)

Un trait commun à tous les fanatismes potentiellement destructeurs peut en effet être relevé. C’est au nom du « Bien », - les valeurs démocratiques selon les idéologies libérales, la conformité aux idéaux islamistes chez les musulmans révoltés par le mépris et un usage excessif de la force - que se trouvent légitimés et même sacralisés le terrorisme et la violence guerrière. Or, l’individualisme démocratique a toujours dénoncé cette forme de manichéisme ; il n’y a de « Bien », que reconnu par une conscience autonome, capable de réflexion, et qui refuse les contraintes d’ordre moral. Le Bien n’est déjà là que pour des individus hétéronomes, soumis à des instances transcendantes, à un ou à des dieux, à des paroles formulées par un chef fantasmé comme tout-puissant .Pour un sujet libre, il est à retrouver ou à construire, car être moral, c’est savoir aussi que toute décision est incertaine quant à ses conséquences, que « tout engagement comporte un risque » (16).

Cependant, dans des sociétés libérales et qui se veulent démocratiques, peut-on découvrir l’existence d’idéaux collectifs intégrés par ses membres, pour lesquels le sujet consentirait à s’engager radicalement ? Des travaux de sociologues et psychanalystes soulignent que les individus contemporains, dans leur majorité soucieux avant tout de paix et de confort, paraissent étrangers aux passions collectives. Il est d’autant plus paradoxal, remarque Hassner, « qu’une société issue de la peur de la mort violente et de la tentation de remplacer les passions par le calcul rationnel et égoïste » puisse aboutir « à son contraire, la violence guerrière et suicidaire » (17). La peur de la mort s’est déplacée sur la peur de l’ « autre », qui semble obéir à des valeurs étrangères à l’idéologie occidentale, incompréhensibles, et qui accepte la mort. On peut alors concevoir, avec Dominique Colas, que « le fanatisme taraude la société tout entière » Il n’exprime pas seulement « le retour d’une mégalomanie destructrice » ; mais il peut aussi signaler l’existence d’une lutte socio-économique souterraine, (et sur ce point les réflexions de Marx ne paraissent pas obsolètes), dans la mesure où il peut être aussi « l’ouverture vers une communauté qui ne serait pas régulée par les seuls égoïsmes, et où la distribution du pouvoir ne serait pas radicalement inégalitaire » (18).

Une des origines des passions fanatiques apparaît donc comme la réaction passionnelle et violente à un monde devenu, selon la formule de Castoriadis, celui de « l’insignifiance »,-inapte à proposer des modèles identificatoires libérateurs,- contrairement aux utopies et aux luttes pour l’égalité et l’autonomie qui ont marqué le cours du 19e et de la première moitié du 20e siècles. Centré sur l’immédiat, le sujet occidental contemporain, soumis aux pressions de la propagande, des media, d’une idéologie platement hédoniste, est sommé « de consommer et de jouir » (19). A partir de cette absence de sens, renaissent des passions fortes,-la haine, l’envie pour les richesses de l’Occident, lorsqu’une majorité d’individus, dans des nations industriellement sous-développées, vit dans une relative pauvreté. Lorsqu’ils sont opprimés par une puissance de fait apparemment invulnérable, car guerrière, ils sont enclins à s’opposer avec violence et mépris à une modernité où ils ne voient que « matérialisme, corruption, et décomposition » (20).

L’individualisme contemporain et la crise du sentiment d’identité. Le scepticisme et la résurgence des croyances.

On ne constate pas pour autant, dans des sociétés enrichies par le développement toujours croissant des techniques, bien que le sujet soit conditionné par une opinion qui se veut pacifiste et compassionnelle, une absence de violence. Ainsi que le souligne fortement Pierre Hassner, la peur des conflits et du terrorisme provoque une fermeture du sujet, un renforcement des défenses du moi, que justifie le narcissisme de l’individu contemporain. D’autre part, observent les psychosociologues, le climat général de la vie sociale, dans une société libérale capitaliste, montre la prévalence des relations de compétition et de rivalité, et une violence latente dans les échanges inter-individuels. L’individualisme contemporain a ouvert la voie à ce que le psychanalyste Charles Melman désigne comme « une formidable liberté » (21) : la transformation des mœurs induite par une levée progressive de beaucoup d’interdits suscite des conflits d’autant plus nombreux que chaque groupe ou individu entend faire valoir des droits nouveaux. De plus, l’affirmation de la relativité des valeurs, et un scepticisme généralisé relatif à des règles morales communes, peuvent laisser libre cours à l’affrontement. Contre les « idéologies du désir », Castoriadis remarque que « si on laisse les désirs et pulsions s’exprimer…on aboutirait au meurtre universel » plutôt qu’au « bonheur universel » (22).

Divisé entre le conformisme, dicté par un consensus insidieusement contraignant, ou par une avidité issue de l’esprit de compétition, livré à la peur de crises économiques qui laissent prévoir les affrontement guerriers, on constate que le sujet contemporain manifeste une forme de passivité, d’apathie, qui parait le laisser relativement indifférent aux transgressions des principes démocratiques. Quels excès brutaux pourraient-ils l’émouvoir, s’il n’en est pas lui-même atteint ? Est- il encore possible d’invoquer la « civilisation », remarque le philosophe Francis Jacques, quand « on admet de briser la résistance d’un pays en bombardant ses villes » pour imposer par la force la démocratie, - dans une situation qui ne met pas en danger l’agresseur lui-même, à la différence de l’affrontement guerrier pendant la guerre de 1940, - lorsque l’on apprend que l’usage de la torture se généralise (23). Sans approfondir la notion de « barbarie », ce qui dépasserait le cadre de cet exposé, on peut désigner comme « barbare » un acte de cruauté, de férocité, la violence se déchaînant sans être motivée par une « foi » intégrée, la destructivité apparaissant comme sa propre finalité. Aussi la barbarie ne peut-elle seulement désigner des passages à l’acte, même meurtriers, s’ils exigent le sacrifice de leurs auteurs, au nom d’une foi collective. Alors qu’un fanatisme conduisant à des massacres qui sont tactiquement sans efficacité, dans une situation de guerre, et à la torture des prisonniers, peut être qualifié de barbare, - l’extermination de races « impures » par les nazis en étant un exemple privilégié.

Le consentement, - souvent inconscient - à une violence pure, non justifiée, peut introduire à une autre dimension de la barbarie,- la « barbarie intérieure », selon le philosophe J.F. Mattéi (24). Le sujet qu’il qualifie de « barbare » serait l’individu totalement motivé par son narcissisme, - celui-ci ne désignant plus un égocentrisme « normal », défensif, un amour de soi orienté par un idéal du moi, - mais un « narcissisme de mort » qui est négation de l’altérité. Ce sujet, dépourvu d’idéal du moi et sceptique, réduit l’autre à un alter ego, ou à un objet interchangeable. A la limite, selon la formule du psychanalyste René Major, pour ce type de sujet « il n’y a d’autre que mort ou exclu » (25). Et ces auteurs soulignent que dans nos sociétés, la violence sadique se banalise : avec la disparition d’interdits et de l’autorité, au nom des droits de chacun à obtenir pleine satisfaction de ses désirs, chacun a la latitude de « s’autoriser de lui-même », et d’exercer sur l’autre sa pulsion d’emprise. Dans une société orientée par la compétition et la rivalité, apparaît la banalisation de la perversion, ainsi que le souligne Eugène Enriquez, avec un nouveau type d’individus, « pratiquement sans surmoi, sans idéal du moi, - sauf ces idéaux qui entraînent la rivalité, le sexe, la sécurité, la santé, et qui font de leur désir et de leur plaisir le paradigme de leur vie » (26).

Il semble qu’en apparence le modèle contemporain d’un individualisme qui crée des sujets centrés sur la vie privée et ses désirs immédiats, - et, comme le relève Castoriadis, indifférent à son passé historique et à un projet politique visant l’intérêt général - demeure totalement étranger à la foi inconditionnelle, aux convictions fortes d’un fanatique. Pourtant, l’occultation de tout repère transcendant et l’absence de passions collectives se trouvent remises en question par la fréquence de l’adhésion à des sectes. Paradoxalement, dans des sociétés où l’individualisme est le paradigme central, le nivellement du sujet par des normes formellement égalitaristes génère l’effacement des singularités, et menace le sentiment d’identité individuel et collectif. D’autre part, la libération des rapports de force inter-individuels favorise la maîtrise de ceux qui ont les moyens de l’exercer- par leur statut social, leur situation financière, ou seulement leur cynisme. Mais, en réaction au scepticisme généralisé, réapparaît le besoin de croyances, et d’une autorité qui s’oppose à un chaos créé par l’absence d’interdits et une violence latente. L’adhésion à un groupe sectaire peut combler un vide affectif et passionnel, rassurer un sujet dépourvu d’idéaux et de moyens de défense, et aussi lui donner la possibilité de libérer les pulsions agressives contre l’ « autre » étranger au groupe sectaire. Comme la foi du fanatique, la fusion avec les membres de la secte apporte la conviction d’appartenir à une élite ; elle justifie l’intolérance, et la lutte contre « le mal ».

Le fanatisme, comme l’appartenance à une secte, ont pour fonction de restaurer le sentiment d’identité d’un sujet, d’un groupe ou d’une nation. « Une secte peut se nourrir de la haine de l’autre…C’est ainsi qu’elle peut former une culture, et assurer son identité » (27). Les idéologies nazie et stalinienne en ont montré les excès meurtriers. Elles ont surgi, en particulier en Allemagne, dans des sociétés où l’impuissance d’une démocratie et la déchristianisation menaçaient la sécurité et le sentiment d’identité des citoyens et de la nation. A partir de la crise des démocraties contemporaines, de ce que Castoriadis nommait « le délabrement de l’Occident », on peut se demander si la perte des valeurs collectives humanistes - qui restent proclamées mais souvent non intériorisées par les individus- ne constitue pas le terreau conditionnant l’apparition de nouvelles formes de fanatisme.


Bibliographie

1) Alain, Les arts et les dieux, Pléiade, p.1060.

2) Idem, p.1057.

3) C. Castoriadis, Figures du pensable, Seuil, 1999, p.184.

4) Idem, p.192.

5) Freud, Psychologie collective et analyse du moi, dans Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p.163.

6) C. Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, p.402-405.

7) Régis Debray, Critique de la raison politique, Gallimard, 1981, p.180.

8) Freud, L’avenir d’une illusion, P.U.F. 1971, p.68 et 77.

9) Freud, Considérations sur la guerre et la mort, dans Essais de psychanalyse, op. cit, p.20.

10) Régis Debray, Les communions humaines, Fayard, 2005, p.146.

11) Pierre Hassner, La revanche des passions, dans la revue Commentaire, n° 110, été 2005.

12) Alexis de Tocqueville, l’Ancien régime et la Révolution, Gallimard, 1952, p.194.

13) C. Castoriadis, Domaines de l’homme, Seuil, 1986, p.317.

14) Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, dans Pierre Hassner, op.cit. p.304.

15) Pierre Hassner. Idem.

16) Sartre, Cahiers pour une morale, Gallimard, 1982, p.19.

17) Pierre Hassner, op.cit. p.302.

18) Dominique Colas, Le glaive et le fléau, Grasset, 1992, p.13.

19) C. Castoriadis, La montée de l’insignifiance, Seuil, 1996, p.62.

20) Pierre Hassner. Op.cit, p.304.

21) Charles Melman, L’homme sans gravité, Denoël, 2002, p.35.

22) C. Castoriadis, Le monde morcelé, Seuil, 1990, p.147.

23) Francis Jacques, Barbarie et civilisation à l’âge du pluralisme, dans le collectif Civilisation et barbarie, dirigé par J.F. Mattéi et D. Rosenfield, P.U.F. 2002, p.75.

24) Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, P.U.F. 2001)

25) René Major, Emprise et liberté, L’Harmattan, 1990, p.114.

26) Eugène Enriquez, L’individu pervers, dans L’individu hyper-moderne, collectif dirigé par Nicole Aubert, Erès, 2005, p.51.

27) Eugène Enriquez, Le refus du trouble, ou vivre entre soi jusqu’à en mourir, dans Débats de psychanalyse, Sectes, P.U.F. 1999, p.19.


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