Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques (2/2)

Double culture : source d’aliénations ou force émancipatrice ?
lundi 27 février 2012
par  LieuxCommuns

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(.../...)

Que s’est-il pensé ?

Ce texte ne donne pas, volontairement, dans la nuance des termes pour nous qualifier, nous pré­férons nous auto qualifier d’Arabes, tout simplement, comme le font tous les Arabes, immigrés y compris, entre amis, dans la fa­mille, entre in­connus etc... Enta ’arbi ?, T’es arabe ?, demande-t-on à l’incon­nu(e), dès que des traits physiques ou des paroles révèlent nos origines, pré­lude à une cer­taine connivence à la fois bien réelle et complètement fantas­mée. Depuis des décen­nies, la suren­chère d’ouvrages de sociologie ou d’es­sais politiques jouant avec les termes pour nous (dis)qualifier n’ont eu pour effets que de faire diver­sion par rapport aux vraies questions qui se posent à nous, et dont nous prétendons poser ici quelques ja­lons. Ces bavardages de so­ciologues de salon, pour qui le qualifi­catif d’« Arabe » est quasiment et géné­ralement perçu comme une in­sulte [ou plutôt une infirmité], ne nous aident en rien dans la réflexion sur l’im­migration maghrébine, malgré toute l’urgence des problèmes qu’elle soulève et qu’il faudra bien un jour regarder d’un point de vue émancipateur. Arabe, donc. Le terme est aussi impropre que n’importe quel autre, et de multiples fa­çons – d’abord parce que les descen­dants des arabes colonisant le Maghreb ber­bère sont rares... Mais il est aussi pertinent puisqu’il ré­pond à la réalité telle que les gens la vivent, et à laquelle l’isla­misme donne de plus en plus un seul, et unique, sens.

Les discours des extrêmes droites, nationales ou islamiques, qui nous voient comme des conqué­rants et des fanatiques en puissance, ou encore celui des ré­gnants et des possédants, pour qui nous sommes une main-d’œuvre bon mar­ché exploitable à loisir et manipulable à souhait en fonction des aléas di­plomatiques et des nécessités économiques, sont connus et rodés. Un silence gêné en­toure ce­lui de l’extrême gauche qui nous voit comme des victimes, éventuelle­ment révo­lutionnaires, et dans tous les cas comme faire-valoir de ses pseudo-géné­reux élans. Or, nous voir ainsi, c’est nous considérer d’abord comme des êtres hu­mains totalement passifs, ballottés et dominés contre notre gré (même si évidemm­ent, selon une vision bien rousseauiste, « c’est pour notre bien »), c’est nous voir ensuite comme les porteurs de la pure­té popu­laire, éventuelle­ment ré­volutionnaire, qui s’ignorent comme tels et qu’il suffit d’éclairer et de gui­der. Tous ces discours ont pour but de nous assujettir aux figures coloniales du « bon » ou du « mau­vais sauvage » qu’en tant qu’ex-co­lonisés – et ex-colo­nisateurs ! – nous portons en nous.

En tant que militants de l’émancipation des individus et des peuples, mais aussi en tant qu’Arabes, nous nous sentons doublement insultés par ces dis­cours et refusons de céder à la domi­nation et à la mani­pulation, quelle qu’en soit l’ori­gine.

Le déni de l’acculturation

Un autre mythe voudrait que tout immigré ait été arraché à sa terre natale par la force et la vio­lence. Or, hormis l’immigration musclée au lendemain de la Se­conde guerre mondiale et le cas de réfugiés poli­tiques – qui ne se sou­cient guère des dangers qui pèsent, ici aussi, sur nos libertés me­nacées – la quasi-to­talité des immigrés arabes (ou pas, d’ailleurs) en France sont des gens apparte­nant aux classes moyennes, petites-bourgeoises et aisées de leur pays d’origine : ils ne sont ni pay­sans sans terre, ni ouvriers journa­liers, ni chô­meurs ruraux, ni persé­cutés. Et d’autre part ils sont ve­nus de leur plein gré. C’est le cas de­puis plus de quarante ans, et c’est le cas de nos parents ; ce qui les a poussés à quitter leur pays à la fin des an­nées 1960 n’est ni la guerre, ni la famine, ni une catastrophe naturelle – à moins de considérer les jeunes in­dépendances de l’Afrique du Nord comme telle. Et c’est le cas le plus cou­rant. Sans doute nous di­ra-t-on que l’im­migration est un des mécanismes du capitalisme – c’est bien ce dont nous vou­lons parler.

Que fuyaient donc nos parents quand ils ont quitté leur pays, souvent après les indépendances ? Pour­quoi n’y sont-ils pas restés, en femmes et en hommes libres, pour bâtir une société libre ? Et pourquoi sont-ils venus en France, rallier le colonisateur vaincu ? Peut-être parce qu’ils avaient d’excel­lentes rai­sons de se méfier du rapport des Arabes au pouvoir politique, tant ce dernier est tradi­tionnellement et his­toriquement marqué par l’atavisme auto­cratique ; peut-être aussi par désir de s’arracher à une domination familiale ou villageoise étouf­fante, ou encore parce que la France les fascinait, bien qu’ils eussent été domi­nés par cette dernière, etc. Les raisons sont multiples et plus ou moins avouables. Les poser et exami­ner calmement les réponses permet surtout d’at­taquer un autre mythe fon­dateur, celui de la figure de l’im­migré pantin mani­pulable et meskine, misérable, baladé par les puissants, [mythe singulièrement re­layé et porté à son paroxysme par les gauchistes et autres tiers-mondistes dé­magogiques depuis les années 80.]

Pas d’histoire, masque d’Occident

Ce mythe-là est coriace. Il est colportée à la fois par les visions racistes et vic­timaires (on va voir là en­core comment ces deux visions se rejoignent en une seule) et relayé par une grande partie des intéres­sés eux-mêmes ; il consiste à faire porter l’échec des pays décolonisés entièrement au colonisa­teur. Notre pro­pos n’est pas ici de faire le bilan des décolonisations et de la responsabilité pre­mière des peuples décolon­isés dans l’échec de ces dernières. Mais il faut tout de même dénoncer les analyses belliqueuses, démagog­iques et discrimina­toires, qui imputent l’entière responsabilité de ces échecs aux Oc­cidentaux. Ces posi­tions sont non seulement fausses, mais aussi fondamentale­ment racistes an­ti-arabes, bien qu’elles soient trop souvent défendues par les maghrébins et les mu­sulmans eux-mêmes. Elles confortent une idéologie se­lon laquelle il n’y au­rait qu’un peuple et un seul : ici, en l’occurrence, le peuple occidental, non seule­ment capable de faire son Histoire mais capable de faire et de défaire en­tièrement celle d’un autre – ici, le peuple arabe - réduit à l’impuis­sance poli­tique par on ne sait quelle mystérieuse tare.

Ce genre d’idéologie porte un nom : c’est du racisme.

Ce type de positions est une insulte aux femmes arabes d’hier et aux luttes au­tonomes qu’elles ont me­nées pour leur libération, sur lesquelles nous nous ap­puyons aujourd’hui pour poursuivre ce combat. Car ces luttes féministes arabes, dont les prémisses remontent au tout début du XIXe siècle, sont le fruit d’in­fluences littéraires occidentales et non de pressions – fait indéniable en ce qui concerne les pays du cœur arabo-musulman et relatif en ce qui concerne ceux du Maghreb. C’est oublier que ces femmes sont les seules des trois caté­gories de personnes discriminées par la Loi co­ranique à s’être libérées – pour une part – de leur statut d’infériorité, là où les esclaves et les non-musulmans doivent leur libé­ration uniquement aux pressions européennes. C’est aussi mi­ner, au passage, les luttes actuelles face à la détérioration du sta­tut de la femme et des non-musul­mans. C’est enfin et surtout mépriser tout ceux qui ont lutté pour ces décolonisa­tions, pour que leurs peuples prenne leur destinée en main, et tout ceux qui se lèvent et meurent actuellement en Syrie, ceux qui se battent aujourd’hui pour la défense de la laïcité en Tunisie et en Egypte, parfois au pé­ril de leur vie et de celles de leurs proches, ou encore ceux qui se sont levés hier dans d’autres pays arabes pour faire tomber leurs dictateurs.

Cachez cet Arabe que je ne saurais voir

Est-ce par peur d’être déçus par les motivations de ceux que certains vou­draient voir comme les nou­veaux sujets révolutionnaires de l’Histoire que ces questions sont bannies au sein de toutes les organisa­tions d’extrême gauche ? Pourtant, il vaut mieux le savoir, les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins an­ticapitalistes que qui que ce soit. Ce qui les attire en France, c’est la liberté, et avant tout la liberté de consommer, de s’enrichir, voire d’entreprendre. Ils n’ont bien souvent aucun espoir de voir émerger celle-ci dans leur pays d’ori­gine où le pouvoir est traditionnellement corrompu. La li­berté de commercer et de consom­mer n’y est accessible qu’à une petite minorité du cénacle des diri­geants et de leurs affiliés, et cela est d’autant plus sensible en période de crise écono­mique. La ma­jeure partie, pour ne pas dire la quasi-to­talité des im­migrés arabes se fichent de défendre l’héritage en ruine des grandes luttes émancipa­trices de l’Oc­cident. De ce point de vue, ils ne se distinguent en rien de la majorité de la popu­lation française à la­quelle ils sont parfaitement inté­grés. La perspective d’une participation plus ou moins importante au fes­tin ca­pitaliste que promet­taient les Trente Glo­rieuses – et que met à mort la crise économique actuelle – motive en grande partie leur exil vers la France. Le confort matériel et la ri­chesse technologique de l’Oc­cident fascinent les magh­rébins comme le reste de l’huma­nité qui en est privée.

Si les immigrés ont pu apprécier le climat de liberté et l’ambiance relative­ment égalitaire qui règne en France, provenant de sociétés traditionnelles à fort contrôle social, il semble que ce climat ne leur convient plus – et pour cause : il est moribond. L’Occident, de plus en plus avec le temps, n’invite les im­migrés qu’à certaines formes d’intégrations économiques, auxquelles ceux-ci adhèrent avec plus ou moins de fa­cilité en fonction de leurs origines.

Portrait du néo-ex-colonisé

L’Arabe immigré moyen n’a aucun problème ni avec l’injustice sociale, ni avec l’autoritarisme, ni avec le sexisme du moment qu’il n’en est pas immé­diatement victime. Ce sont là des lieux com­muns admis entre nous. Si vous lui dites que ce n’est pas juste qu’il y ait des pauvres et des riches sur terre, il vous dira « non, ce n’est pas juste mais, Allah ghélab – La volonté de Dieu est puis­sante –, ça a toujours été comme ça dans l’Histoire de l’humanité » ; si vous lui si­gnalez que ce n’est pas juste qu’il y ait un chef auquel on doive se sou­mettre aveuglé­ment, il vous répondra : « il en faut toujours un, sinon c’est la fitna (le chaos) » ; si vous lui dites que les ras marbouta, les têtes closes par un turban, qui pullulent dans nos quartiers, ici et au bled, sont por­teuses de me­naces pour la li­berté comme pour l’arabité de chacun, il répliquer­a : « oui, mais quand même, ce sont des musul­mans, sans doute un peu égarés mais bon... Ce sont nos frères quand même, et ils ne font de mal à per­sonne », etc. ; si vous lui faites part de votre in­quiétude face à la montée du nombre de femmes et de fillettes voilées dans votre quartier, il vous dira : « c’est rien, ça... Quand même, c’est bien que des femmes choisissent la sû­tra, la protection divine, dans ce pays de débauche », etc. Enfin, si vous lui dites que le port du voile et la lapidation à mort sont des archaïsmes inhu­mains, il le recon­naîtra peut-être du bout des lèvres et s’empressera alors de vous signaler que « la peine de mort existe aux Etats-Unis »... On voit là com­ment le pire de l’Occi­dent est retenu et convoqué pour jus­tifier l’injustifiable. L’Arabe moyen, mu­sulman occidentalisé mais néanmoins semi-moderne, n’évo­quera certainement pas alors les luttes qui sont venues à bout de cette même peine de mort, en France notamment, ni l’impossibilité de telles luttes, en Iran par exemple. Sauf évidemment si il a un inté­rêt immédiat ou différé à vous dire autre chose. Car, et c’est regrettable, l’opportuniste de Jacques Du­tronc et le Tar­tuffe de Molière cohabitent bien souvent et sans difficulté ma­jeure dans notre néo-ex-colo­nisé. Peut-être n’y a-t-il pas plus d’Arabe moyen que de Français moyen : mais ce qui est sûr, c’est qu’en France, les manifesta­tions arabes contre l’inté­grisme musulman sont extrêmement rares, [et le fait d’une petite élite [1]], contrairement aux ma­nifestations françaises contre le Front National.

L’impasse stratégique

La combinaison des figures de l’opportuniste et du Tartuffe rend effective la participation, d’une part au manège bigot qui renforce l’islamisme, et d’autre part, aux rapports néo-coloniaux entre Etats occiden­taux et pays sous perfu­sion économique, dont une bonne part des revenus provient de l’ar­gent des immi­grés, souvent durement gagné ici. Car celui qui émigre a l’injonction de réussir et, sur­tout, de montrer qu’il a réussi. Comment autrement justifier ce qui dans les cultures tradition­nelles est quasiment sacrilège, à sa­voir l’éloigne­ment vo­lontaire du tissu familial et culturel d’ori­gine ? Le choix de quitter la terre où sont enter­rés ses ancêtres, le pays de son père, etc., est loin d’être anodin, pour un Arabe. L’installation paci­fique de musulmans en terre non-musulmane n’a été possible et autorisée par les docteurs ottomans de la Loi islamique qu’à par­tir du début du XVIIIe siècle ; elle n’est effective et signifi­cative que depuis une soixantaine d’années environ. De plus, les familles tra­ditionnelles dont nous sommes issues n’ont pas vécu de révolution culturelle débouchant sur une re­mise en cause du paternalisme, de l’autoritarisme et de la famille, comme celle de Mai 68 en France. Le choix de l’exode vers la France – ennemi d’hier – est donc loin d’être une simple affaire dans l’imagi­naire arabe et, de ce fait, doit être justifié.

La ghorba, l’exil, pour être excusé doit conduire à la réussite sociale qui, en France, se veut axée prin­cipalement autour du mérite et de l’effort person­nel ; dans nos pays d’origine, le rang et la fonc­tion occu­pés étaient tradition­nellement et sont encore trop souvent le fait de filiations et d’accoin­tances avec la clique ré­gnante. La réussite sociale en Occident passant par les canaux officiels du capital­isme (diplômes, formations, concours, entretiens, carrière, augmenta­tion, etc...), d’ailleurs de plus en plus obstrués, de­mande de ce fait un effort sin­gulier pour des individus qui y sont partiellement étrangers. Cette réussite doit se manif­ester notam­ment à travers l’importation de camelote occidentale, et de rêves de pays de Co­cagne où koulchi lebes ab­dullah, tout va bien, Dieu merci, et en plus le petit va à la mosquée tous les ven­dredis, ma klatouch fran­za, ched fi di­nou, comme on dit, la France ne l’a pas mangé, il garde sa Foi, même si c’est souvent loin d’être le cas, pour le meilleur comme pour le pire. Et pour cause : celui qui vit son exil comme une trahi­son cherchera constamment à prouver à lui-même et aux autres qu’il est plus arabe que les Arabes restés au pays, ce qui se réduit aujour­d’hui à être plus musulman que les musulmans du pays... Cet idéal diffici­lement accessible en terre infidèle doit bien entendu être constam­ment contreba­lancé par la volonté de de­venir toujours plus prodigue qu’eux. Il en résulte une posture proprement inte­nable, à moins de jouer, au gré des cir­constances et des intérêts, sur tous les tableaux. Cette stratégie fut particulière­ment mise à jour lors des élections tunisiennes pour la Constituante d’octobre 2011.

Le fait que les Tunisiens vivant en France aient voté dans les mêmes pro­portions que les Tunisiens en Tunisie,pour le parti isla­miste Ennhada [quatre sièges rem­portés sur les dix réservés à la France] interroge sur les inten­tions des premiers vis-à-vis de leur pays d’origine et de la France. Car le message in­duit est trou­blant : Il y a, d’une part, l’islamisme là-bas pour le supplément d’âme et surtout la bienveillance des islamistes et des chefs locaux – qui com­mencent à tenir des villages tunisiens sur le mode de la seigneurie féodale. Et il y a, d’autre part, la France, pour son confort, son argent et sa sécurité. Tant pis si le peuple tunisien souffre d’une application élargie de la Shari’a, nous, nous sommes en France à l’abri. Nos filles, qui étu­dient le management inter­national pour un jour tra­vailler avec les Saoudiens peuvent le faire en toute sé­curité ici, sans être physi­quement menacées par ces groupes de salafistes vio­lents qui font de plus en plus d’incur­sions et d’intimidation dans les universi­tés, comme en Tunisie...

Là encore, cela porte un nom : c’est de l’opportunisme.

Les Arabes restés au pays ne sont pour la plupart pas dupes de ce manège ; certains le dénoncent même à demi-mot et sur le ton de la dérision. C’était le cas du « Mouvement des Cons », né d’une réaction des Tunisiens face au vote isla­miste des Tounsi fi franza, tunisiens vivants en France : Cette provocation po­tache appelait alors sur Facebook les Français résidant en Tunisie à voter Le Pen ([ce que 240 d’entre eux firent lors des présidentielles de 2012 – reste à sa­voir s’ils sont d’origine française])... La démarche de ce groupe traduit, de façon cy­nique, les questions que beaucoup de citoyens des pays arabes se posent en si­lence vis-à-vis de la France : pourquoi laissez-vous des liberticides jouer avec vos libertés ? Ces libertés pour lesquelles vous comme nous nous sommes un jour battus ne se­raient-elles plus bonnes ni pour nous Arabes ni pour vous Fran­çais ? Pourquoi ces gens là partici­pent-ils à construire le chaos dans notre pays tout en étant à l’abri de celui-ci en France ? Pourquoi, enfin, acceptez-vous que des électeurs islamistes possèdent la nationalité française, quand ils en ba­fouent les principes de liberté et d’égalité ? Questions malheu­reusement que seule l’ex­trême droite pose en France, les exacerbe, les dé­forme, les isole et y apport­ant ses propres réponses, et c’est là tout le drame.

Farces et douleurs en islam

Les mouvances et régimes politiques islamistes exhument la xénophobie qui sommeille en cha­cun de nous, Européens, Arabes, Africains, Asiatiques, Amé­ricains. L’islamisme permet aux sujets arabo-musul­mans d’exprimer et de fon­der leur rejet de la différence et leur sexisme. Il leur permet, d’une ma­nière gé­nérale, d’affirmer leur prurit de domination et la désignation de boucs émis­saires et d’ennemis, l’ennemi étant celui qui n’est pas musulman, celui qui n’est pas dans le droit chemin. Cela aussi porte un nom, c’est de la xéno­phobie, voire du ra­cisme pur et simple comme celui qui s’exprime banalement vis-à-vis du kah­louch, le noir, d’autant plus si ce dernier ne reconnaît pas Ma­homet. Oui, les Arabes peuvent être xéno­phobes et réactionnaires – et ils le sont dans leur écra­sante majorité. Les gens de la gauche bien pensante comme radicale hurlent à le lire, quand les plus hon­nêtes d’entre nous l’admettent en riant sans grande diffi­culté, et surtout, mais plus rarement, n’en font pas une fatalité. Ce­lui qui ne veut pas se plonger dans les livres d’histoire pour étayer cette évi­dence n’a qu’à interr­oger un Sénégalais immigré en Mauritanie, ou un chrétien nigérian chassé de son village par les massacres perpétrés actuelle­ment par les pro-isla­mistes dans son pays, ou encore un ouvrier hindou ou un bouddhiste thaïlandais en Ara­bie saoudite, etc.

Refuser pour des raisons tac­tiques de voir la xénophobie arabe, c’est bien entendu l’encourager de façon pernicieuse ; cette atti­tude de déni semble être un des principaux ressorts du passage de la posture de vic­time, natu­rellement pure, innocente et flouée à celle de rebelle éternel, bourreau dan­gereux et potentielle­ment bar­bare.

Les autres franges immigrées (asiatiques ou européennes de l’Est, par exemple) ne resteront pas éter­nellement passives et confiantes en l’Etat, sur­tout si leur liberté de commercer est menacée par une poi­gnée d’autres immi­grés, qui jalousent leur réussite économique et se plaignent de n’être « plus chez nous » dans les quartiers jadis occupés majoritairement par des maghré­bins. C’est no­tamment ce qu’on peut observer dans le quartier de Bel­leville à Paris, où les ré­centes tensions entre « jeunes racailles », no­tamment arabes et xéno­phobes, et travailleurs (notamment sans-papiers) Chi­nois et non moins xéno­phobes semblent annoncer un ras-le-bol réciproque dont on peut penser qu’il va se radi­caliser et s’ampli­fier. Là encore, refuser d’admettre ce qui saute aux yeux, c’est laisser le soin à la droite de poser et de traiter le pro­blème, voire le « ré­gler », en­core une fois à sa manière, c’est-à-dire en l’hyper­trophiant, le dé­formant, l’arra­chant à son contexte pour en faire un élément de son idéologie xéno­phobe.

Double appartenance, double absence, double exclusion

Rares sont aujourd’hui les individus au sein de la société française capables de constance et d’honnête­té dans leurs relations, qu’elles soient amoureuses, amicales ou politiques. Le besoin vital de relations so­ciales nous amène ce­pendant à construire des liens mutuels hypocrites et claniques : On lutte ici entre écologistes bobos pour des repas bio à la cantine, là entre musulmans pour des re­pas halal, là encore entre transsexuels pour réclamer l’invention d’un troi­sième sexe administratif, etc. Les croyances les plus déli­rantes de­viennent alors indis­cutables, et signent la mise à mort de la perspective d’une société cohé­rente et unie autour d’un projet qui dépasse les particularismes et pose l’égalité et la li­berté comme principes fédérateurs de ses membres. Pris dans ce mouve­ment, les immigrés arabes jouent leur part de la partition. Au fond d’eux-mêmes, nombre d’entre eux sont peu convaincus de leur croyance religieuse, beaucoup savent qu’ils se racontent des histoires, en re­prenant et en exacerbant la part la plus alié­nante de leur culture d’origine : l’islam. Mais il semble extra­ordinairement diffi­cile de se l’avouer et de l’avouer publique­ment, en prenant le risque d’être banni de son clan et de vivre la peur d’être ren­voyé au vide d’une so­ciété occidentale qui survit et se ment à défaut de vivre et de s’inven­ter. Dans une France psychi­quement et socialement rava­gée, nombreux sont les Arabes qui délirent et fan­tasment autour de leurs ori­gines, leur culture, qu’ils ne connaissent pas, ou mal, la plupart du temps. En guise d’antidépresseur – fourni entre autre par l’Arabie saoudite – ils se réfu­gient dans une pratique dé­cérébrée, prosélyte, tartuffesque et tout sauf spiri­tuelle de l’islam.

La maladie de l’identité arabe

Le commerçant bigot estampillé « halal », ignore sans doute que tout en af­firmant sa bigoterie et son goût pour le marketing, il délaisse une part pré­cieuse de son identité arabe, celle qui veut que l’aliment soit préparé avec soin, pa­tience et amour car destiné à être partagé ; celle qui veut que le mets ingurgité soit un remède pour le corps comme pour l’âme ; celle qui veut sur­tout que, bien que commerçant, il reste attentif à la satisfaction du consom­mateur et ne pratique pas la ghadra, traîtrise à la limite de l’empoison­nement volontaire d’autrui. Et voilà nos rebeus moyens contents de produire et de consommer des denrées dont le goût et la qualité feraient hurler nos grand-mères, et d’oublier jusqu’à la recette des bricks et de la mouloukhia pour épouser celles de la plus commerciale pizza halal et du plus tendance encore sushi halal. L’intégration fonctionne à plein dès qu’il s’agit de bu­siness, tout en préservant son ticket pour le paradis musulman : c’est là tout l’art de l’isla­mo-opportunisme.

L’islamisme, en se déployant, emporte avec lui tous les comportements au­trefois désintéressés et spon­tanés qui faisaient la richesse des relations sociales entre les Arabes et les autres et entre les Arabes eux-mêmes. L’auto-dérision, l’art du conflit, la franchise, etc, sont autant de comportements qui s’éva­nouissent au profit du calcul, de l’intérêt immédiat ou posthume et de l’hypo­crisie. Une insti­tutrice musulmane, tout en ajustant le voile qu’elle remet sur sa tête une fois sor­tie de l’école publique où elle enseigne, vous dira sans la moindre gêne que, pour ne pas vous avoir raccom­pagné en voiture aussi sou­vent qu’elle l’aurait pu, elle regrette d’avoir per­du « plein de hassanat », ces bonnes actions qui, cumu­lées, augmentent les chances d’accéder au pa­radis, celles qui s’exercent sur des supposés musulmans étant davantage « rémuné­rées ». Ce type de comportement tend à se normaliser chez les musulmans, qui ainsi en­terrent chaque jour un peu plus la gratuité du geste solidaire et le souci de l’autre, dont nous pouvions nous enorgueillir ; mais aussi toutes les attitudes de frugalité et d’économie domes­tique basées sur la récupération et l’échange, au profit de débordements consu­méristes, particuliè­rement visibles lors des re­tours au pays, et paroxys­tiques en période de ramadan. Ainsi dispa­raissent à vue d’œil de précieux leviers sur les­quels pou­vait s’appuyer une écologie du quotidien – que certains ap­pellent « dé­croissance » ou « simplicité volon­taire », qui se cherche chez les Français et qui était naturelle et très pré­sente, jus­qu’à il y a peu, dans ces cultures traditionnelles. Là où l’islamisme apparaît, tout de­vient comp­table, et plus rien n’est pris au sé­rieux dans ce pro­cessus, lent mais efficace, de déshumanisa­tion des rap­ports entre les individus et entre ceux-ci et leur envi­ronnement.

Ainsi le musulman bigot profondément matérialiste endosse-t-il, sans diffi­culté aucune, la figure du petit boutiquier comptable, commerçant ici bas et avec l’au-delà, et dont les succès s’accom­modent tou­jours de quelques petits arrangem­ents ici et là.

Le pacte victimaire

La chanson de Daniel Balavoine, L’Aziza, hymne antiraciste matraqué sur nos ondes au cours des an­nées 1980, contient une phrase qui résume très bien la pos­ture victimaire. Elle traduit la tentation qu’ont nombre d’Arabes – immi­grés ou pas – d’épouser une figure, elle aussi admirée et haïe, celle du Juif. La chan­son s’adresse à une « beurette » et lui signale : « Ton étoile jaune c’est ta peau / tu n’as pas le choix ». Il est étonnant que cette phrase odieuse n’ait pas donné lieu à un tonnerre de réactions des des­cendants de Juifs et de résistants morts dans les camps hitlériens. Car, l’air de rien et en musique, le géno­cide des Juifs est asso­cié – et mis au même niveau – que les discriminations, les ex­clusions, et quel­quefois les crimes, dont sont victimes les Arabes, comme l’est la majorité des franges de la population fran­çaise, qu’elles soient immi­grées, fé­minines, handica­pées, âgées jeune, ou tout simplement pauvres.

Mais, plus encore, la suite de la phrase introduit de façon très explicite l’idéo­logie victimaire domi­nante qui aboutit à la judiciarisation des rapports entre les individus et leur société vidée ainsi de ses ci­toyens responsables mais remplie de victimes qui exigent constamment réparation : « Ton étoile jaune... ne la porte pas comme on porte un fardeau / Ta force c’est ton droit. ». Le glis­sement s’opère d’immigré maghrébin à victime suprême, qui, en tant que telle, a tous les droits, le droit de faire et de dire n’importe quoi, en premier lieu, et sur­tout, celui de devenir à son tour, bien entendu, bourreau. Non, notre peau n’est pas une « étoile jaune », pas plus que notre gueule ou notre histoire ou quoi que ce soit d’autre et nous ne voulons être ni persécutés, ni persécu­teurs. Et, oui, nous avons le choix de ce que nous voulons être : des individus émancipés, dignes et à la hauteur des enjeux de leur époque ; c’est-à-dire res­ponsables, et n’at­tendant, de ce fait, rien des marchands de paradis terrestres ou virtuels.

La posture victimaire n’est pas une alternative à la posture islamiste : elle en est à la fois l’envers néces­saire et le complément organique. Les ressources pour s’extraire de ce faux dilemme existent autant qu’elles sont à créer. Il s’agit finale­ment de sortir de cette position infantile si bien décrite par le célèbre dic­ton de nos grand-mères, nal’eb oula nfassed, je joue ou je casse.


[1C’est par exemple le cas de l’appel louable, minimal et discret « Des Tunisiens de l’étran­ger contre la violence des fanatiques religieux », de la fin avril 2012, disponible sur notre site.


Commentaires

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Février 2015
vendredi 6 février 2015 à 14h49 - par  Anne

J’adore votre texte. Il prend toute sa force aujourd’hui, au lendemain de la sinistre affaire Charlie Hebdo, tandis que les nationalistes se trouvent tout prêts pour un nouvel affleurement, des « padamalgam - gam -gam » qui exaspèrent davantage. Je le trouve porteur d’un désir de liberté véritable, et d’un espoir de réconciliation que je cherche depuis longtemps.

Je suis belge. Ici, d’un côté un parti d’extrême droite est aux commandes. D’un autre côté, le djihadistes reviennent de Syrie. Ils y ont passé trop de temps pour en revenir innocents. La Belgique compte le plus gros contingent de djihadistes par tête de pipe d’habitant.

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Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques (2/2)
mercredi 19 février 2014 à 11h44 - par  Sofia

Enfin...Une initiative salutaire des habitants des quartiers populaires contre « l’endoctrinement djihadiste » des jeunes. Seul bémol, les collectifs à l’origine de ce rassemblement sont loin de dénoncer et de vouloir contrer la soft islamisation de ces quartiers populaires ; là encore, et c’est fort regrettable, ce n’est pas la régression religieuse islamique qui est dénoncée, ni la multiplication dans le paysage de ces quartiers des mosquées, des femmes et des enfants voilées, pas plus que le déguisement des hommes en tenue de djihadiste en vogue dans ces cités, ou encore la référence au djihad etc. mais bien ce qui constituerait une« perversion » du message coranique. Quand l’imam du quartier - comme l’est l’écrasante majorité des imams en France - est affilié aux Frères Musulmans, il ne faut pas s’étonner que de jeunes ouailles dépassent leurs maîtres en toute cohérence avec les messages quotidiens qui leur sont délivrés dans ces mosquées, quand bien même sous forme métaphorique...

http://www.liberation.fr/societe/20...

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Nous, immigrés arabes, face à nos choix politiques (2/2)
mardi 28 février 2012 à 15h11 - par  Marie

Bonjour, Je viens de découvrir votre site, et de lire ce texte. J’ai beaucoup apprécié votre argumentaire, il est vraiment de qualité, et aborde les multiples aspects du sujet. Je tenais juste à vous féliciter.

Bien cordialement.

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jeudi 22 janvier 2015 à 11h59 - par  A.-R.V.

Nous immigrés arabes... Fort bon papier. Argumentation construite, convaincante. Félicitations. A.-R.V