Eléments de réflexion pour une critique de la famille et du couple

Sélection partiale et partielle d’extraits de textes ayant traits aux choses sus-mentionnées plus haut
samedi 31 décembre 2011
par  LieuxCommuns

Avril 1998

Daniel Lapon, 110, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris


1 - Evelyne Le Garrec : “ Un lit à soi ”, Seuil, 1979, 252 p.

“ Cette structure à deux [le couple], caricature de communauté réduite à sa plus simple expression, fait écran entre soi et tous les autres. La cohabitation instituée d’un couple sur un même territoire affaiblit à la fois l’individu et la collectivité. Le couple apparaît comme un refuge clos contre la peur d’être confronté à son propre vide et au vide d’une collectivité contraignante. En échange de cette sécurité, les êtres abdiquent leur liberté et leur indépendance, mais le refuge est fragile et la sécurité aléatoire puisqu’ils sont liés à l’existence d’un “ autre ” unique, toujours à la merci d’une disparition. Celle ou celui qui reste est alors renvoyé à la solitude totale, à l’isolement et au rejet, complément sans objet direct, résidu inutilisable d’une paire. Solitude totale dès lors que l’individu n’existe pas en lui-même et que n’existe pas non plus la collectivité dans laquelle il continuerait à avoir sa place. “ Nous ” disparu reste une moitié de quelque chose, infirme, débile, non viable comme un nouveau-né qui n’aurait personne pour le nourrir et le vêtir, en proie à la peur. ” (pp.18-19)

“ Rien n’est sans contrepartie. Ouvrir à un homme l’accès libre à sa maison et à sa vie, ce n’est pas seulement il est vrai, céder à la pression sociale qui veut vous voir casée à tout prix. C’est aussi prendre une assurance contre la solitude en se réservant la libre et entière disposition de l’autre. L’exclusivité (du moins dans le principe). Mais qui veut posséder est toujours aussi possédé. Et les droits exercés sur l’autre ne vont pas sans les droits qu’il exercera sur vous. Ce jeu en vaut-il la chandelle ? Que vaut-il mieux : la sécurité dans la cohabitation et l’aliénation qu’elle semble entraîner inévitablement, ou les difficultés de la solitude ? ” (p.142)

“ Ce qui permet à la famille de durer, c’est le pouvoir qu’elle donne à exercer à ceux qui, par ailleurs sont soumis au Pouvoir. Et (...) ce qui permet au Pouvoir de se maintenir, c’est la famille qui offre à tous les soumis l’occasion de compenser à bon compte leur soumission et leur humiliation sur plus soumis et plus humiliés qu’eux, (...) Mais s’il existait d’autres relations possibles entre les adultes et les enfants, dénuées de tout sentiment de propriété, de tout rapport de pouvoir, fondées sur le choix et la liberté ? ” (p.221)

“ Ce que la société nous offre (...) c’est une collectivité contraignante (...) qui écrase l’individu au lieu de l’enrichir. Mais d’autre part, c’est parce que l’individu a pris l’habitude de la dépendance dans la famille étant enfant puis dans le couple, qu’il peut accepter sans révolte les contraintes de la collectivité (...). ” (p.230)

“ Une vie où les relations ne seraient plus fondées sur la possession mais sur la liberté, toutes les femmes que j’ai rencontrées à l’occasion de ce livre en rêvent (...) Elles utopisent. Et leurs utopies éliminent le couple constitué, structure contraignante et enfermante de nature où l’un est toujours, quelles que soient les réformes qu’on y apporte, le flic de l’autre. Toutes cherchent comment nouer le lien entre l’individu et le groupe, entre le besoin de solitude et de convivialité, l’une renforçant l’autre de façon positive ”. (p.232)

“ Le couple et la cohabitation sont aussi aliénants pour les hommes que pour les femmes mais ils [les hommes] ne le savent pas encore parce que leur aliénation est celle du maître dont la survie - en tout cas le confort quotidien - est liée à l’esclave (...) On leur a appris depuis l’enfance que si le couple et le foyer sont la place naturelle des femmes, leurs véritables territoires sont ailleurs, au travail, au parti, à la guerre. En partant accomplir les tâches nobles qui leur sont attribuées, ils croient fuir l’aliénation du foyer mais ils ne font que quitter une aliénation pour une autre et les deux se renforcent mutuellement, l’existence du couple et celle de l’entreprise sont indissolublement liées et la réforme de l’un s’appuie sur la libéralisation de l’autre. (...) Ce n’est peut-être que lorsque les femmes seront parties, (...) lorsqu’ils perdront leur base de repli, leur résidence secondaire où ils refont leur force de travail, que les hommes prendront profondément conscience, dans leur corps et pas seulement en théorie, de leur aliénation globale et qu’ils remettront concrètement en cause la notion de travail forcé (...) ” (pp.244-245)

2) Michel Onfray “ Cynismes ”, Grasset & Fasquelle, Le livre de poche biblio-essais n 4077, 1990, 286 p.

“ Diogène savait la nature essentiellement marchande de la relation figée en mariage avec lequel l’un peut imposer sa volonté à l’autre, le plus souvent la femme faisant les frais d’une telle alliance : “ le mariage, disait-il, n’est rien d’autre que l’union d un homme et d’une femme au gré du bon vouloir de l’un et du consentement de l’autre ”. Dans une lettre qu’il avait écrite à Zenon, le cynique affirmait : “ II ne faut ni se marier, ni élever des enfants, car notre race est faible (...) ”. Certains s’inquiéteraient du sort de la planète avec un tel programme ! On imagine sans peine la réponse de Diogène : la démographie ne l’inquiétant guère, il aurait ri de voir s’effrayer les autres à la perspective apocalyptique d’une terre défaite de ses occupants” bipèdes sans plumes. Seul un kantien pouvait imaginer qu’on puisse faire de l’impératif diogénien un principe susceptible d’universalisation... Diogène court sous ses propres couleurs, pour lui-même et n’a aucun souci des perspectives collectivistes. Il est sage pour le philosophe de n’être ni marié, ni père - ou mère - de famille, advienne que pourra pour le reste. Il y aura toujours assez d’individus asservis aux lois de l’espèce pour perpétuer la race sous couvert d’illustration de ce qu’ils prendront pour une idylle ou de l’amour. Schopenauer a fort bien répondu a toutes ces objections (...) ”. (p.190)

3)-Annie Daubenton “ Le droit a l’impair ” in Revue “ Autrement ” n°24, Avril 1980, pp.70-72.

“ Voilà, je hais le couple. Evidemment, dit comme ça, on attire un sourire en coin ou une caresse compatissante sur la joue,, du genre : Tonton Sigmund Freud a un oeil sur toi, regarde du côté de Papa-Maman, tu comprendras...”Tu veux simplement casser le joujou parental ! Le coup du “ psy ” pour vous remettre dans le rang me met dans un état de rébellion avancée. Car j’ai oublié de dire que je hais le couple de façon intuitive, prémonitoire, militante et révoltée. (...) [Cela] n’a rien à voir avec le “ pied ” physique, affectif, ou amical que vous prenez avec tel ou telle. Car s’il y avait une recette généralisée au bonheur qui s’appellerait le couple, aucun pouvoir ou Etat n’aurait jamais eu l’idée de l’institutionnaliser. En matière de bonheur, on sait depuis un bon moment que ce n’est pas la peine de compter sur eux... Eux, au contraire, ils comptent sur vous. Tous ces petits couples - idylliques ou non, qu’importe - vous maintiennent un tissu social autrement efficace que le système de contrôle le plus perfectionné du monde. Finalement, c’est une façon pour la moitié de la population adulte d’avoir l’oeil sur l’autre moitié ! Ça commence avec le coup de la feuille d’impôt, des questions de la logeuse quand vous voulez louer un appartement, jusqu’au médecin et à la boulangère qui trouveront les paroles amicales pour vous remettre dans le droit chemin.(...) ”

4)-Marie-Odile MARTY “ La cage mentale ” in Revue “ Autrement ” n°24, Avril 1980, pp.120-127.

“ (...) Le couple est pris dans une contradiction subtile : s’il est pour l’individu le dernier rempart contre l’Etat, il est en revanche pour l’Etat un moyen privilégié d’emprise sur l’individu.(...) L’individu, désapproprié de sa dimension politique, n’est plus qu’un précipité affectivo-sexuel et le couple le lieu où il peut réfugier cette existence univoque. Le couple devient alors un vrai bazar affectif, sans porte ni fenêtre, un terrain vague emmuré où se perdent l’amour, le social, le politique, la vie. Le système du bazar est régulé de telle sorte que la sortie est une épreuve difficile : il faut consacrer une telle énergie à maintenir cette situation que cela augmente la dépendance par rapport à elle. Et cette sortie est tellement coûteuse pour le sujet qu’après un no man’s land frileux il se réfugie vite dans un autre bazar. L’enfermement dans le bazar, ou dans des bazars successifs, produit alors une incapacité à imaginer d’autres modes d’organisation et permet d’entretenir et de fortifier le système du bazar. (...) Bâti sur la propriété du sens de l’autre, c’est un repaire qui couve la mort en son sein. C’est un repère qui ne fonctionne qu’au prix de la mutilation de tout son développement potentiel, de l’arrêt mesuré de son itinéraire aléatoire, au profit d’un trajet balisé, finalisé, prévu et contrôlé par l’autre. La réappropriation par l’individu de son sens, de son itinéraire est une mise en péril du couple qui n’a rien d’autre pour soutenir son existence que ce cannibalisme réciproque. (...)

Par ailleurs, l’hypertrophie de l’affectif due à sa concentration sur une personne, crée un fantasme de surpuissance de l’autre sur soi, et de dépendance La réalité de l’autre est envahie par l’attente et le rêve. L’autre est moins important que les rêves dont il est le support. Et pourtant, au moment de la rencontre, c’est bien une intuition de son propre sens qui se joue, mais qui est bien vite étouffée. Le mythe de l’amour gratuit et irrationnel interdit de se représenter l’autre comme utile pour sa propre identité. Le fil noué spontanément au moment de la rencontre s’effiloche rapidement.(...)

Tout se passe comme si l’individu naissait avec le couple. L’appropriation de l’un sur l’autre passe aussi par le fantasme d’être le démiurge de l’autre, le créateur de l’autre. Et cela ne souffre aucune extériorité : l’autre n’a jamais existé, avant, dans d’autres rencontres. Et dans le temps présent, il n’est pas question que l’autre trouve son sens ailleurs, ce lieu du couple étant la seule vraie référence., celle qui façonne l’individu à sa propre image. Le couple réduit est le lieu où se construit cette représentation de soi, des autres, du monde. Et un système de valeurs commun - ce système de représentations et de valeurs, une pensée pour deux, une culture pour deux, est ce qui permet l’emprise de l’un sur l’autre.(...)

La représentation est donc un enjeu fondamental dans la relation et son maintien. Mais tout un ensemble de facteurs empêche de penser et de voir l’enjeu. La mise hors social de ce lieu, la psychologisation des rapports, et le mythe de la gratuité des rapports affectifs qui évite de se voir dans une économie d’échange où l’enjeu est l’identité, et le système de rapport, un rapport de pouvoir. (...) Dans ce jeu de production et d’interprétation du sens, les armes ne sont pas égales. Le fait de s’investir dans un lieu extérieur au couple, le travail, par exemple, permet de se constituer une autre image, et éventuellement un autre langage. La capacité de manipuler les référents culturels de l’autre, la capacité de légitimer son discours interprétatif et sa prise de pouvoir par un discours faisant autorité à un moment. Autant de sources de pouvoir cachées et d’autant plus efficaces. Autrement dit, sur cette scène, malgré le sempiternel refrain sur la perte de soi, le don de soi, etc, bien au contraire plus on a une identité fortement constitue, plus on est gagnant. (...) Comme tout système social, le système du couple fonctionne sur des logiques stables qui régulent l’intégration et gèrent le fonctionnement des relations. On peut comparer ces modes de régulation dans le couple, à ceux de l’entreprise : le paternalisme et les “ relations humaines ”. Le paternalisme comme mode d’organisation (division des rôles, fonctionnelle et hiérarchique, pouvoir au “ chef de famille ”, etc.) a été largement critiqué. Mais la critique n’a jamais mis en question le couple mais seulement son mode d’organisation, sauf dans certaines communautés dont c’était un des objectifs. Beaucoup de communautés ont eu pour effet de produire des couples, et les difficultés vécues dans la période communautaire l’ont prodigieusement renforcé comme lieu de refuge. Le deuxième modèle de management des relations correspond à la période “ relations humaines ” en entreprise : se développe l’idéologie de la communication et de la parole “ libre ” mais l’organisation des rapports et du système ne change pas (de même qu’en entreprise l’organisation du travail et de la hiérarchie n’est pas changé.) (...) Or cette parole a des effets de renforcement de la cage mentale. Si le “ paternalisme ” faisait une cage à barreaux, les “ relations humaines ” fabriquent une cage de verre, qui donne l’illusion d’une absence de barrière entre le dedans et le dehors. Mais la barrière est renforcée : d’une part la transparence est un excellent moyen de contrôle qui permet d’anticiper ou de parer à tout dysfonctionnement du système. Par ailleurs, la parole banalise la réalité des différences de position de pouvoir, puisqu’elle pose une égalité imaginaire, et qu’elle occulte même totalement l’exercice interne du pouvoir.

II y a un effet d’enfermement supplémentaire, par l’extrême difficulté à sortir du couple. Sortir, c’est d’une certaine manière sauter dans le vide. Tout l’affectif du sujet étant concentré dans le couple c’est le vide affectif et la capacité à vivre sans miroir, sans mémoire, sans caisse enregistreuse de soi, et penser par soi-même. Mais c’est, inextricablement, la perte du peu d’espace social qui est en question. Puisque tout l’espace social est concentré dans le couple, la sortie du couple c’est la sortie de son espace social propre, les amis et les relations étant celles du couple devenu centre d’échanges sociaux (...). Les murs du couple (...) tiennent tout seuls, par la peur du “ désert ” de l’autre côté, de l’extérieur où l’on se vit comme impossible. Cette peur est actuellement un levier d’inertie puissant. Dans le couple elle est fondamentale : même si dans le bazar affectif, on ne trouve plus à s’approvisionner, on y dure par peur de ce que l’on risque à sortir. Et généralement, on ne sort que lorsqu’on s’est assuré une autre cage, et non pas, pour soi, pour se reconstituer un espace propre, un trajet propre. La culpabilité participe de la pression a l’enfermement : sortir pour l’un des deux protagonistes c’est prendre le risque pour soi, de casser son lieu d’identification psychologique et social. Mais c’est casser dans le même mouvement, celui de l’autre, et des enfants s’il en a. L’autre peut éventuellement se refaire une autre cage, mais pour les enfants, la perte du couple parental comme unité, c’est la perte du couple de référence premier et ils seront ensuite nulle part, entre deux cages.

Dans le système de dépendance complexe et subtil que représente l’amour mis à la sauce du couple, c’est donc celui qui est le moins dépendant qui a le plus de pouvoir. Cela est occulté par le développement de la morale de la dépendance, qui est inséparable de la notion de couple, et qui s’exprime par les “ nécessaires ” concessions, les contraintes qu’il faut bien “ assumer ” de la vie commune, etc... Le couple récité sur le mode de la dépendance est superposé à l’amour récité sur le mode de la “ libération ”.

Or ce rapport de dépendance qui structure l’organisation interne du pouvoir est lié aux ressources que chacun a pour sortir. L’aliénation “ nécessaire ” des femmes ici, n’est sans doute pas aussi simple. D’une part parce que dans le couple, il y a échange subtil d’aliénation et non pas aliénation univoque. D’autre part parce que ce qui structure l’aliénation maximum, c’est la minimisation des ressources, et en particulier les moyens de la sortie possible.

Ces moyens fluctuent pour des logiques internes aux individus, internes à l’interaction dans le couple, mais également externes. On peut faire l’hypothèse que jusque vers 40 ans, ce sont plutôt les hommes qui risquent le moins à la rupture du couple : les hommes tout occupés a se fabriquer une carrière sociale et professionnelle dans laquelle le couple est une pièce maîtresse et sa perte une fragilité. D’une part la sécurité qui y est vécue comme lieu stable d’identité et de reconnaissance, permet de prendre des risques et de mobiliser son énergie à l’extérieur. D’ailleurs la mise en couple, juridique ou pas, est un certificat de conformité indispensable. Ceci joue certainement pour les femmes mais a un degré moindre.

Pourtant, dire que la femme a des ressources en pouvoir, ne signifie pas qu’elle les utilise : pour s’en servir il lui faudrait d’autres images possibles d’elle-même que l’identité de mère ou de femme - de. Il lui faudrait aussi déjouer la morale de la dépendance et du don de soi.

La situation s’inverse plus tard quand l’homme a suffisamment d’identité sociale professionnelle et personnelle pour pouvoir sortir de la cage sans perdre son nom. Tandis que pour la femme qui n’a d’autre nom que celui qu’elle acquis dans l’espace du couple, la situation est inversée. La perte d’identité sociale, s’articule sur deux autres pertes : celle d’une capacité professionnelle à reconquérir après les années où l’on s’est consacré à entretenir le “ foyer ” et par ailleurs celle de sa valeur marchande corporelle : l’âge est une ressource en pouvoir énorme. Le système de miroir du couple vaut également pour l’extérieur. La femme jeune-et-belle est pour l’homme une réassurance permanente de sa propre identité, une image positive de lui à l’extérieur.

L’homme qui sort du couple autour de 40 ans a donc tous les moyens de se “ refaire une nouvelle vie ”. Il a, pour se refaire une nouvelle cage mentale, un large éventail de femmes possibles (...) Il n’en va pas de même pour la femme après 40 ans, dont les magazines disent que “ lavie est brisée ”. L’image est bien signifiante : si le couple est le dernier lieu d’identité où elle se reconnaisse vraiment, la perte du couple c’est la perte totale d’identité et le corps, là, ne peut plus fonctionner comme moyen de réassurance.

Donc le couple engendre le couple : si la perte des solidarités sociales est due à un enchevêtrement complexe de facteurs macro-sociaux, le couple y ajoute sa pierre tombale. Le couple comme atome social s’isole pour maintenir son noyau d’intégration par la dépendance mutuelle, et n’organise ses relations que par rapport àà d’autres cages qui ne le mettent pas en péril.

Il y a donc un jeu, nécessaire à sa survie, de renforcement de la privatisation et de l’opacité. Le mythe durable de l’affectif et du sexuel comme échappant au social, occulte leur réalité profondément sociale. Hauts lieux de culture et de socialisation qui codifient l’accès à l’identité, à l’autre, le rapport au corps, au sexe, etc. L’extrême intériorisation de ces modes sociaux d’être contribuent à leur “ bon ” fonctionnement et au maintien d’un ordre social profond.

(...) Le dysfonctionnement même du couple est remis, lui aussi, dans la machine à fabriquer du couple : en l’interprétant comme “ maladie ” à soigner à l’aide de psychothérapies et de “ conseils ”, les spécialistes de la psychologisation, ne se taillent pas seulement un marché substantiel. Ils contribuent à leur manière, à réduire l’écart entre la réalité et le modèle type qui range soigneusement le sexe et le coeur dans l’armoire du couple.

Le couple engendre le couple : la perte de représentation de son sens propre pour l’individu, conduit à une perte de capacité d’action et ne lui permet pas d’imaginer de nouvelles formes de relations et d’organisation. Si le couple est d’abord une unité de consommation de biens et de services, il fonctionne de la même manière dans l’ordre de la pensée : par l’incapacité à laquelle il réduit les individus a penser pour et par soi, il les accule à penser conformément aux appareils de pensée, quels qu’ils soient.

Si la famille et le couple sont le dernier lieu d’épaisseur social, dernier écran entre l’Etat et un individu devenu transparent, en fait, elle maintient surtout cette transparence même. Quand ce n’est plus le couple qui est atome social, mais l’individu, obligé pour vivre, à faire molécule avec d’autres atomes, il perd de sa transparence pour acquérir pour lui-même de l’épaisseur.

Dans la mise en scène du couple et de son bazar affectivo-sexuel, on a totalement oublié que l’organisation du rapport entre les sexes constituait un acte profondément social : acte d’échange, et d’alliance) fondateur de société. L’enjeu de l’alliance ne porte plus aujourd’hui sur l’extension des terres ou du capital. Du coup, on a rangé au musée la petite bague symbolique, et, perdant le signe, on a perdu la trace de l’alliance.

Mais l’alliance est bien là. Elle a seulement changé de monnaie d’échange : elle porte désormais sur l’identité et le sens, c’est-à-dire sur l’existence même.

Le marché conclu aujourd’hui dans le cadre du couple, est un marché de dupes, qui produit surtout du non-sens. Il est grand temps qu’éclosent d’autres respirations au désir d’alliance.

Le plus difficile sera de savoir compter jusqu’à un. Et si la fin du couple n’était pas la fin du monde, mais l’occasion peut être unique, historique pour l’individu, d’être enfin une épaisseur qui ne se laisserait réduire par nul Etat ? Et si l’amour ne faisait plus la cage ? Mais pour cela, il faudrait une autre Histoire... ”

5)-Jeanne Cressanges “ Seules, enquête sur la solitude féminine ”, François Bouirin, 1992, 323 p.

“ [Brigitte : ]

(...) J’ai retrouvé des compagnons, bien sûr, mais je ne sais pas comment je m’arrange ; dés qu’un homme s’installe avec moi, il perd son travail, je dois le prendre en charge et, ce qui est plus grave, il me bouffe !

  • Pourquoi l’installer chez vous ?
  • Parce qu’avec moi ils jouent tous “ chiens perdus sans collier ” et que je suis trop bonne fille !

Laurence intervient :

  • C’est vrai. Quand elle est sans homme, elle s’écrie : “ Enfin seule ! ” (...)

Je reviens à Brigitte :

  • “ II me bouffe ”, ça veut dire quoi ?
  • Il me dit “ Je t’aime ” et croit qu’ensuite il a tous les droits sur moi. (...) Je n’en ai pas rencontré un capable de respecter mes goûts, mon indépendance. Dés qu’on vit avec un homme, on entre dans le domaine de la suspicion : “ Où vas tu ? A qui téléphones tu ? Qui t’a téléphoné ? Avec qui déjeunes-tu, dînes-tu ? ” Tout cela parce que paraît-il, ils vous aiment !

(...)

  • Vous souhaitez quoi si, aimant la solitude, vous avez des difficultés à vous passeur d’un homme ?
  • J ’aimerais une relation qui reste très distante. Elle réfléchit puis :
  • Je pense qu’il y aurait une solution : mettre les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, leur défendre de se rencontrer. Que de belles passions en perspective !

(...) Laurence (...) :

  • Moi ce que je regrette, c’est qu’on ne soit pas hermaphrodites comme les escargots. Tout en un, sa maison sur son dos. Ne rendre de comptes à personne. La perfection, quoi !

(...) Dites donc aux hommes qu’ils évoluent un peu. Contrairement à ce qu’an raconte, le couple est fini y du moins tel que l’ont connu nos parents et grands-parents. Il n’y aura que des unions à temps limité. Nous on a sauté le pas, on s’est prises en charge. (...) Mais les hommes sont incapables de vivre seuls. Ce n’est pas, comme on le croit, pour ne pas laver leurs chaussettes, mais parc e qu’ils ont besoin d’un constant soutien moral, d’un beau miroir... Quand ils seront moins narcissiques, on pourra revoir le problème du couple. En attendant, chacun chez-soi. ” (pp.203-206)

(...) [Lucie : ]

“ J’ai eu et j’ai des amis. Je me refuse au couple. Les hommes me semblent trop rapidement demandeurs de cette forme de relation. La notion de complétude qu’ils cherchent à satisfaire me dérange. Je ne pense pas qu’on puisse être “ complété ” par l’autre,. C’est une illusion. Etre le complément de l’autre rend la fidélité impossible. II peut s’agir alors de la fidélité au père, mais pas de ce que moi j’appelle fidélité...

  • Diable ! Qu’appelez-vous alors fidélité ?
  • Celle qui me lie, depuis l’âge de 18 ans, à tous les hommes que j’ai aimés. En choisir un, vivre avec lui, ce serait faire le deuil de tous les autres. (...) Ne me racontez pas que c’est une attitude masculine. Les femmes refusent généralement de s’avouer l’impossibilité du choix parce que, trop longtemps, aux yeux de la société, élites devaient vivre en couple, être fidèles, etc. Aujourd’hui encore, la femme célibataire est un cas sur lequel on s’interroge. Elle fait “ jaser ” comme on dit dans nos campagnes ” (p. 214)

6)—Françoise d’Eaubonne interrogée par Annie Daubenton dans son article “ L’hiver du patriarcat ” in Revue “ Autrement ” n 3, Automne 1975, pp.33-38.

“ Ce n’est pas la situation actuelle de la famille qui est inacceptable, c’est son existence même.(...) Il n’y a pas à transformer la structure parentale, car l’égalité vécue de l’homme et de la femme ne pourra exister et engendrer un bouleversement total des rapports sociaux que dans une société sans classes, décentralisée techniquement autogérée, où la représentation serait remplacée par la démocratie directe. Il va sans dire que ce type de société ne peut que se fonder sur un renversement total des rapports entre les sexes et sur la disparition de la cellule familiale. Déjà, dans le mode existant, des cellules de base se différencient de la “ structure parentale ” et prouvent qu’il ne s’agit pas d’utopie : dans certains kibboutzim, la mère allaite indifféremment son enfant et celui des autres (...) [ce qui] donne à l’enfant non pas une mais des mères et à la mère non son mais tous les enfants.

(...)

En devenant moi-même ce qu’on appelait une “ jeune fille ” et donc l’éventuelle moitié d’un couple, j’ai vécu l’enfer dans une incompréhension totale de cette vérité : il m’était impossible de former un couple à l’image de ce qu’avaient été mes parents (...) mes maux ont pris fin le jour où j’ai compris que ma responsabilité n’était, ne pouvait être réduite qu’à l’absence de lucidité, et qu’au lieu de représenter un échec exceptionnel, je partageais le lot de tout le monde.

J’ai pu alors m’interroger sur la vérité de ce qu’on m’avait donné comme allant de soi : l’amour, la fixation à un être (obligatoire à partir d’un certain âge) et l’amour des enfants et l’instinct maternel. J’ai compris peu à peu tout ce qui se cachait derrière ces grimaces et qu’il fallait oser savoir que son instinct, son moi profond, le cri toujours bâillonné qui monte de vous a raison contre le “ monde entier ”, à savoir : le “ Système ”, cet “ avorton surnaturel ” dont parle Marx.

Pour résumer : la famille est la courroie de transmission entre le Pouvoir, quel qu’il soit, et le futur citoyen, prolo, cadre, patron, enfant. C’est la famille et l’école qui font d’un enfant un “ adulte ” par la violence. Mais le Pouvoir exerce également sa contrainte sur les parents (surtout la mère par l’intermédiaire de l’enfant ; l’enfant est son otage, son chantage). Toute personne qui n’a à vendre que sa force de travail - 99% des gens -, sitôt qu’il devient père ou mère est obligé de se soumettre. Il doit travailler, et travailler à n’importe quoi, pour n’importe quel prix. (...) ”

7)-Françoise Héritier “ Les dogmes ne meurent pas ” in Revue “ Autrement ” n°3, Automne 1975, pp.150-162.

“ (...) Une revendication féminine totale pour l’autonomie, l’égalité et l’accès au pouvoir ne peut (...) se contenter du seul partage entre les sexes, les tâches, autres que maternelles, elle ne peut que passer par le refus de la maternité, donc de la reproduction sociale. On admettra que l’instinct de survie de l’espèce s’y oppose de toutes ses forces et que., posée en ces termes, la mort de la famille, conjugale ou matricentrée, lieu de reproduction et d’élevage des enfants, où les femmes sont attelées quasi-exclusivement à cette lourde tâche au bénéfice général de la société, n’est pas encore pour demain. ” (p.162)

8)-André Burguière “ La famille ancienne : une utopie rétrospective ” in Revue “ Autrement ” n°3, Automne 1975, pp. 163-168.

“ (...) L’industrialisation et le développement des états modernes ont cassé tout le système d’échanges entre familles et toutes les communautés intermédiaires. Les repères d’identité, la vie affective, sexuelle se sont retirés à l’intérieur du cercle de famille au moment où celui-ci devenait la cellule de base du système social, à la fois cellule de reproduction et cellule de consommation.(...) La logique du système économique, les nouveaux rythmes démographiques s’épaulent pour faire coïncider aujourd’hui la co-résidence, la filiation biologique et la solidarité affective. Le monopole familial appelle des remises en cause : il acceptera sans doute quelques délestages (...), mais l’histoire de ses replis et de ses conquêtes devrait convaincre nos utopies ; comme nos inquiétudes de son inépuisable capacité de survie. ” (p.168)

9)-Roger Dadoun “ W.Reich et la famille autoritaire ” in Revue . “ Autrement ” n°3, Automne 1975, pp.40-41

“ (...) Une sorte de division du travail règle les rapports entre la société et la famille : la société globale défend et exalte la famille, et elle lui reconnaît, si l’on peut dire, un entier droit d’éros, la disposition quasi-souveraine, à l’intérieur de l’espace familial privatif, de l’énergie sexuelle (...) En échange de cette souveraineté érotique, la société attend de la famille qu’elle lui fournisse des êtres préparés et conformes (...) aptes à se plier non sans plaisir à tout ce que le pouvoir social proclame être les “ nécessités ”.(...) ”

10)-Max Pages “ La vie affective des groupes, esquisse d’une théorie de la relation humaine ”, Bordas, 1984, 286 p.

“ (...) [L’amour authentique] est essentiellement une compassion pour l’être humain en tant qu’être séparé, la reconnaissance et le partage de la souffrance de la séparation, un désir actif d’aider à supporter l’angoisse. (...) C’est un amour lucide. Il ne nie pas la séparation, mais au contraire la reconnaît. Il est fondé sur elle. Il ne nie pas l’individualité des êtres aimés, l’incompréhension, les désaccords, les conflits voire les ruptures, mais il reconnaît, à travers eux et par-dessous, une solidarité fondamentale dans une misère commune, qui n’est démentie par rien et qui se tisse inlassablement” C’est, pourrait-on dire., la conscience d’un lien menacé et cependant indestructible.

Parce qu’il est conscient de la séparation, l’amour authentique diffère profondément de l’amour possessif. Il n’est pas fondé sur un désir et une croyance en la fusion, fusion romantique des âmes, ou bien union mystique, ou bien possession mutuelle des corps.

(...) D’autre part, l’amour authentique a un caractère universel. (...) L’amour possessif se referme sur son objet dans une relation privilégiée et s’exclut avec lui du monde. Le monde a une coloration hostile, il est ce qui menace l’amour. L’être aimé est ressenti comme radicalement différent des autres, il ne renvoie pas a une condition universelle. Il est le seul digne vraiment d’amour, le seul aussi à aimer vraiment, et c’est précisément pour cela qu’il est aimé, parce qu’il est le seul à pouvoir l’être. La relation amoureuse protège contre un fond de relations que l’on éprouves comme hostiles ou indifférentes. Au contraire, l’amour authentique s’ouvre sur l’universel. L’être aimé est aimé dans sa condition d’être séparé, qu’il partage avec tous. A travers lui d’autres sont reconnus, distincts de lui mais séparés comme lui.(...) Il s’agit donc (...) d’un universel concret et incarné (...) Il ne réclame pas l’égalité de traitement de tous les êtres aimés, puisqu’il s’agit au contraire d’une relation individualisée avec chacun, différente de l’un à l’autre. Il n’exclut donc pas des relations plus étroites avec certains qu’avec d’autres, et d’un caractère différent, bien au contraire, si l’on veut donc des relations privilégiées, à condition que l’on comprenne que le privilège ainsi donné à l’un n’élimine pas les privilèges différents qui sont donnés aux autres.

(...) Il ne s’agit pas d’un état mais d’un mouvement. Il est constamment rongé par le doute, par l’échec, par l’angoisse de séparation. Mais l’amour rebondit sur l’échec, sur le doute, sur la séparation.(...) Il est ce rebondissement (...) [cette] réalité présente, en acte. (...) ” (pp.128-131)

11 ) -Jean-François Lyotard “ Economie libidinale ”, Les éditions de minuit, 1974, 311 p.

“ (...) Ce que nous désirons (...) est de fait que ce qu’on nomme une femme puisse vraiment bénéficier du statut négocieux, sous ces deux aspects : que toute érection et déturgescence de quelque particule du corps-bande que ce soit et qu’on lui attribue, d’abord soit possible, ensuite puisse être marchandée.

(...) A la fois le droit à la perversion et le droit à la négociation. (...) Enfant, oui, mais alors objet d’un marché, enjeu d’un échange qui en principe devra annuler la charge que l’enfant représente, en termes libidinaux les intensités d’affects qu’il va absorber. Donc suppression des mères, et des épouses qui ne sont jamais(...) que les mères des enfants qu’on leur fait. Ce n’est pas un libre usage, puisque l’usage, catégorie d’un finalité naturelle, maintiendrait, serait-il “ libre ”, la femme sous le concept de cette finalité reproductrice, sa liberté se bornant à choisir le moment et le partenaire de la fécondation.(...) Ce qu’on nomme les femmes ne peut conquérir le plein droit civique qu’en conquérant la stérilité et la polymorphie perverse, propriétés monétaires.

(...) Le symétrique des mesures abortives délivrant le corps féminin de sa destination réputée naturelle est pour l’homme de la politeia contemporaine l’institution des banques de sperme.

(...) Quelques conditions sont exigibles pour que votre sperme soit circonvertible : vous aurez moins de quarante ans, vous serez père au moins d’un enfant normal côté qualité du produit. On se défend de faire de l’eugénisme et de la sélection, on avoue de ce fait combien pressante est l’analogie avec les pratiques médicales nazies. Côté institution familiale, on sauve les apparences vous serez marié et vous aurez prévenu votre femme. (...) Néanmoins peu d’amateurs, parait-il. Est-ce parce qu’on ne paie pas le donneur ? (Et pourquoi ne le paie-t-on pas si ce n’est qu’on craint l’attrait irrésistible sur beaucoup de jeunes sans emploi de la nouvelle profession de spermateur, et la surcharge en stock de la marchandise fabriquée ?). Non dit-on, les principaux facteurs d’opposition sont : “ La masturbation nécessaire au recueil du sperme, le caractère adultérin de l’acte (ressenti souvent ainsi par la femme), le fait de ne point connaître le devenir de la semence humaine. ”[Martine Allain-Regnault, Le Monde, 14 février 1973]

Pour la peur de l’adultère, riposte toute prête : que le donneur ne soit pas marié. Quant à l’angoisse (ignoble faut-il le dire ?) d’être père sans le savoir, elle relève encore de l’institution familiale par laquelle père et mère se voient concéder toute propriété sur l’enfant comme sur leur produit. Enfin pour le premier obstacle, nous suggérons que la banque du sperme s’assure le concours d’onanistes : excellente illustration de ce que, vraisemblablement, dans le grand négoce du capital, tous les petits dispositifs, tous les branchements sont marchandables, au point que celui de ces dispositifs qui, de très longue date, comme on sait, a partout subi non seulement les censures de la moralité et les sanctions pour atteinte aux moeurs, mais aussi dû essuyer le mépris des esprits libéraux, voire révolutionnaires : jouir en se branlant,- puisse en raison même de la stérilité irrémédiable de son résultat (répandre le sperme sur le sol), devenir le véhicule privilégié parce que substitiable et négociable et différable, de la propagation féconde en système mercantile. Qu’en même temps que disparaissent les mères, on soit aussi débarrassé des pères avec leur souci de revenu spermatique sous la forme de leurs fils et filles (...) ” (216-218)

12)-Walter Lewino “ Enfin seul(e) !, le guide du vrai célibataire ”, Sand, 1989, 212 p.

“ Nous sommes tous, d’origine, célibataires, mais par un de ces tours de passe-passe dont l’histoire est friande, le célibat est extravagance alors que la famille et le couple sont la norme. (...) Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot. Qu’est-ce qu’un célibataire ? Qui l’est, qui ne l’est pas ? Les rares personnes qui en traitent statisticiens, démographes, sondeurs, pataugent chacune à sa façon. Suivant l’inspiration, elles retiennent ou rejettent les divorcés et les laissés-pour-compte, les étudiants et les grabataires, les veufs et les concubins, les prêtres et les bonnes soeurs, les homos et les vierges... Risquons une définition : est célibataire celui ou celle qui ne cohabite pas avec un partenaire sexuel passé ou présent. Et cela qu’il soit vraiment marié ou non, satisfait ou pas, trop jeune pour se décider ou trop vieux pour récidiver, qu’il en pâtisse ou qu’il s’en délecte, qu’il héberge ses enfants, sa vieille maman ou un(e) collègue de travail... En fait, le concept de célibataire souffre moins d’ambiguité que d’ambivalence. On a pris l’habitude de mettre dans le même sac les célibataires volontaires et les célibataires contraints alors que tout les oppose : goûts, objectifs, mentalité. André Bercoff (...) nous pardonnera de le piller et de reprendre a notre compte son merveilleux distinguo, il y a les célibattants et les célibattus” (...) ” (pp.9-12)

“ Ne reste (...) pas célibataire qui veut. Tout se ligue (...) pour contraindre hommes et femmes à s’enchaîner l’un à l’autre jusqu’à la mort, selon des rites variables, parfois socialement intéressants, souvent sexuellement contraignants. Demeurer célibataire à notre époque (...) demande une vigilance de tous les instants. Avant, il suffisait de ne pas se marier pour rester célibataire, maintenant il faut surtout éviter le concubinage. Or, celui-ci est un grand malin, un adversaire sournois et entêté qui ne baisse pas facilement les bras. N’oublions pas : est célibataire celui ou celle qui ne partage pas le logement de son ou de ses partenaires sexuels. Le reste n’est que littérature, astuce statistique, récupération démagogique.

C’est donc le logement, et non la sexualité qui fait le célibataire. Autrement dit, faites l’amour, vivez des nuits démoniaques dans des couches alanguies, mais la folie amoureuse assouvie, que chacun rentre chez soi, retrouve sa chère solitude.(...) Hélas ! La crise du logement, l’insouciance des jeunes générations qui pensent que le provisoire n’a pas d’avenir, le vieux phantasme du sommeil enlacé, les programmes de télé qui se prolongent tard alors que les transports en commun s’arrêtent tôt, l’insécurité des villes... autant de raisons-prétextes qui conduisent deux partenaires sexuels d’occasion à planter un jour leur brosse à dents dans le même verre et à jeter leurs sous-vêtements dans le même panier de linge sale. La motivation budgétaire est déterminante en cette époque où l’économie a pris le pouvoir. Un seul loyer, l’électroménager commun, l’addition de deux bibliothèques, de deux discothèques, le mariage heureux de la passion culinaire et de la faculté bricoleuse avec, en guise de no man’s land la vaisselle partagée qui est devenue le symbole de l’harmonie du couple, tous les arguments sont bons. On ne compte plus les militants de la liberté totale, les fanatiques de la vie en solo qui se sont piégés eux-mêmes à la suite d’une machine à laver détraquée, d’un water bouché, d’un plomb sauté, d’un loyer en retard, ou d’une facture d’électricité non réglée. ” (pp.97-98)

“ On pénètre généralement dans l’union libre les yeux bandés. On s’est plu, on a fait l’amour, on a poursuivi un petit bout de chemin ensemble, l’habitude s’est installée, parfois délicieusement... et le tour est joué sans que personne ne l’ait vraiment décidé ! L’opération a ce parfum d’éphémère qui est le plus sournois des leurres. Pourquoi se méfier d’une union qui n’a rien d’éternel et qu’on peut rompre a la demande ? pensent de nombreux naïfs, persuadés qu’ils pourront récupérer leur chère liberté à l’heure et au jour désirés. Douce utopie. L’expérience prouve qu’une union libre se rompt au bout de huit jours ou se traîne à n’en plus finir, à la manière du mariage, par indifférence, veulerie ou intérêt.

On doit à un sociologue chrétien la formule suivante ; “ le concubinage est l’union d’une personne qui aspirait au célibat avec une autre qui rêvait de mariage. ” On aura compris qui est celui qui aspire au célibat et qui est celle qui rêve de mariage. Qu’importe, la formule est intéressante en ce sens qu’elle souligne que deux concubins sont rarement égaux face à leur avenir de couple, l’un des deux aspirant à davantage de pérennité que l’autre. ” (p.101)

“ Cohabitation veut rapidement dire 3 nuits sans passion, réveils poisseux, repas partagés dans l’indifférence, salle de bains jamais libre et toilettes toujours occupés, peignes crasseux et serviettes mouillées (...) Quel amour pourrait résister à ce torrent de vulgarités, à cet enchaînement de petites médiocrités ? ” (p.103)

“ Le célibataire (..) peut dévorer les musées de la vieille Europe, traîner des week-ends au lit, partir à la dérive sur des petites routes de province, jouer les Gaudi en chambre, se remettre au piano, voire à la batterie... Le fait—il vraiment ? Rien n’est moins sûr. Il a la possibilité de le faire, cela lui suffit. Il ressemble à ces Parisiens qui, pour rien au monde, n’habiteraient la province, car à Paris, disent—ils, on peut tout voir, tout connaître (...) et, rivés à leur poste de télévision, ne sortent jamais. Peu importe, ils pourraient le faire, et cela les comble.

Attention, la solitude est une maîtresse perverse, elle a ses exigences et le pardon difficile” Meubler sa liberté demande autant de tact et de persévérance que sauvegarder un ménage. Ce n’est pas la sexualité qui différencie le plus le solitaire de la personne mariée, mais son utilisation du temps disponible. Le célibataire incapable d’organiser ses plaisirs, de planifier ses petites manies, de bricoler ses temps morts sombrera presque toujours dans le mariage. ” (pp. 135-136)

13)-Alfred Vanesse “ Solitude destructrice-Solitude libératrice ” in colloque sur la solitude organisé par le Groupe d’Action pour la défense des Personnes qui vivent Seules (GRAPS) les 18 et 19 octobre 1986 à Brest, pp.39-49.

“ (...) La solitude est un fait inéluctable. Elle est liée à notre condition humaine. A vouloir la refuser nous faisons en sorte qu’elle devienne destructrice. Car, à vouloir la supprimer, nous ne pouvons que la fuir et la fuir, c’est la voir nécessairement revenir. Refuser la solitude, c’est porter de manière permanente en soi et présenter aux autres, une demande d’amour qu’aucune relation ne peut satisfaire.

En acceptant le fait de notre solitude, nous renonçons à cette demande d’amour qui garde toujours un relent d’exclusivité, de possession de l’autre, de durée plus ou moins éternelle. Ce renoncement n’exclut ni la fidélité, ni les relations durables, mais il rend possibles les multiples relations que nous offre la vie quotidienne. Détachés que nous devenons, nous sommes aussi bien plus acceptables, bien plus attrayants pour autrui parce que nous sommes devenus libres. Pour jouir des relations de la vie quotidienne, il faut être devenu, de quelque façon, affectivement autonome.(...) Concrètement, il nous faut souvent apprendre à chercher d’abord en nous mêmes ce que nous serions tentés de demander à d’autres (...) Assumer sa solitude, c’est ainsi s’ouvrir à une multitude de relations (...) non possessibles qui laissent les autres libres parce que soi-même on l’est devenu.(...) ” (pp.47-48)

14)-Pierre de Locht “ Solitaires, handicapés de l’amour ? ” in colloque sur la solitude organisé par le Groupe d’Action pour la défense des Personnes qui vivent Seules (GRAPS) les 18 et 19 octobre 1986 A Brest, pp.53-69.

“ On ne se dissout pas dans la relation à autrui. La solitude ici est prise dans le sens de cette capacité d’autonomie, c’est-à-dire cette capacité de puiser en dernière analyse en soi les raisons de ses choix, les motivations de ce qu’on fait.

(...) D’où un équilibre difficile, jamais achevé, sans cesse à reconstruire entre l’indispensable présence des autres et aux autres et l’autonomie personnelle.

(...) Faut-il dans cet ensemble de liens sociaux, une relation privilégiée ? Privilégiée, dans le sens d’une relation non possessive, tendant à un face a face d’égal à égal.

(...) Sans rien enlever de l’importance d’une [telle] relation, je me demande si nous ne pâtissons pas, à notre époque, d’une hypertrophie d’un seul modèle de relation à autrui. Sortant d’une longue histoire marquée par la suspicion à l’égard de la sexualité, on risque de faire de la relation sexuelle génitale le modèle et le sommet de toute relation, toutes les autres étant presque considérées courte mineures, comme amputées, et cherchant en quelque sorte à s’approcher de ce modèle soit-disant idéal.

(...) La maturité humaine, le plaisir et la joie de vivre, tiennent, me semble-t-il, à la capacité de vivre les différents claviers de relations inter-personnelles sans se braquer sur un seul modèle dont les autres types de relations ne seraient que des approches plus ou moins lointaines.(...) ” (pp.54-59)

“ Toute relation a besoin d’expression tangible. Alors, où est la frontière entre les expressions affectives, sensuelles, génitales ? Souvent on a tendance à considérer que rien de grave ne s’est passé entre deux personnes s’il n’y a pas eu d ‘ expression génitale. La relation sexuelle génitale constituerait-elle un seuil décisif ? (...) Ce seuil tient-il seulement à la survivance de l’impératif majeur de fécondité ? Est-il dû à un tabou qu’il faudrait pouvoir dépasser ? (...) En effet, alors que des amitiés solides, profondes, engagées, fidèles, peuvent se diversifier sans se faire tort l’une à l’autre, le lien génital appelle-t-il l’exclusivité sous peine de se réduire à une relation toute superficielle ? ” (pp.63-64)

15)-David Cooper “ Mort de la famille ”, Seuil, 1972, 157p.

“ Pourquoi ne tombons-nous pas dans le piège confortable de la famille s’hypostasiant elle-même en la Famille, et, de l’intérieur même du système, n’explorons nous pas ensuite les différents mécanismes par lesquels la structure interne de la famille bloque les rencontres entre les êtres et exige de chacun de nous l’offrande sacrificielle qui n’apaise rien ni personne, si ce n’est cette abstraction hautement agissante : la Famille ?

Faute de dieux, nous avons dû inventer de puissantes abstractions et aucune d’elles n’est aussi fortement destructrice que la famille.

Le pouvoir de la famille réside dans sa fonction de rouage social. Elle renforce le pouvoir réel de la classe dominante dans toutes les sociétés fondées sur l’exploitation, en tirant de chaque institution un paradigme éminemment contrôlable. Ainsi trouvons-nous l’organisation familiale reproduite dans les structures de l’usine, du syndicat, de l’école primaire et secondaire, de l’Université, des grandes firmes de l’Eglise, des partis politiques et de l’appareil d’Etat, de l’Armée, des hôpitaux, etc. ” (pp.6-7)

16)-Alina Reyes “ La dévoration ” in revue “ Autrement ” n 168, Janvier 1997, pp.50-60.

“ (...) Travail, famille, patrie. Torture, prison, pouvoir. Contraintes. Toute famille, tout regroupement d’êtres liés par le sang, une idéologie, une religion, une terre, souvent même une amitié, a pour but non avoué mais constamment à l’oeuvre d’oppresser et de détruire l’individu. Saignons mes frères ! Lacérons-nous, dévorons-nous les uns les autres ! Seule notre avidité à nous entrebouffer l’âme saura garantir la perpétuation de notre union.

Les périodes de renforcement de l’Etat, ont noté les anthropologues, induisent une réduction des familles, un desserrement des liens familiaux jusqu’à leur plus simple expression, la cellule nucléaire parents-enfants. Inversement, les grandes familles ont toujours constitué un contre-pouvoir au pouvoir central (il fut un temps où chaque baron régnait sur son territoire). Non que l’esprit de famille soit nécessairement un ennemi de l’Etat. Au contraire, en éduquant l’individu au respect de l’ordre établi et à la soumission à la loi commune, il peut en être un allié précieux. Mais pour assurer son pouvoir, l’Etat doit à la fois encourager cet esprit et affaiblir ou décourager la concurrence de regroupements à caractère familial trop importants - familles “ biologiques ” ou lobbies divers. Car l’idée de toute famille, et l’Etat à cet égard en est une, c’est que tous ses membres doivent se plier à sa seule loi. ” (pp.50-51)

“ Le repas de famille, comme en attestent les tensions qui l’émail lent invariablement, est bien le lieu d’un cannibalisme symbolique, moral et psychologique. Etre bouffé par sa famille, c’est une épreuve que tout le monde connaît ou a connue. Avec plus ou moins de bonheur. Certains semblent se délecter de ce jeu de dévoration qui préside à tout rassemblement de type familial, où l’intimité le dispute à la férocité. Délectation sans doute morose, car elle participe avant tout de l’ordre de la dépendance, et que d’autres, aventuriers et solitaires de toute sorte, s’ingénient à fuir sans jamais y parvenir tout à fait. Car malheureusement il n’est nul besoin d’être consentant pour devenir la proie des pulsions cannibales de ses semblables. (...) Cette réunion autour de la table est en vérité, à y regarder de prés, une cérémonie sacrificielle. L’un des meilleurs exemples en est peut-être le banquet de mariage, où l’on vient sacrifier la liberté, la solitude, et une partie de l’identité des nouveaux époux. Mais ainsi commence la famille... ” (p. 52)

17)—Pierre Pachet “ Immergé-Submergé ” in revue “ Autrement ” n ”168, Janvier 1997, pp., 107-116

“ Une famille, ça ressemble de façon effrayante à une société ; mais c’est une fausse société. C’est plutôt une patrie, qu’il faut aimer, que l’on ne peut qu’aimer (puisque c’est là que se trouvent papa et maman - c’est peu de dire qu’ils s’y trouvent). Une patrie non plus, ce n’est pas une société ; se présentant comme patrie, ça nie être une société : une société dans laquelle, par exemple, des intérêts divergents pourraient entrer en conflit, une société où les conflits seraient réglés, non par l’exercice de l’autorité ou par la violence, mais en appliquant des règles admises par tous” (..„) ” (p.108)

“ (...) La famille paraît incroyablement vide ou presque vide, comme réduite à un essentiel insaisissable. En elle, les enfants perçoivent surtout une fonction économique, d’abri et de garde-manger (de réfrigérateur) : ici, il y a à manger pour toi, ta place est réservée, personne ne peut te la prendre. C’est le lieu du monde qui a vocation ) les accueillir, qui ne peut les traiter en étrangers (comme un parasol aux rayons et aux couleurs impossibles à confondre avec d’autres, piqué dans le sable de la plage, que l’on reconnait de loin, et qui fait un peu battre le coeur). Mais cette fonction économique recouvre une réalité plus ténue et plus difficile à défaire : ces gens qui vous accueillent et vous nourrissent ont vocation à vous connaître, ils ne vous confondent avec personne, et finalement ils en savent sur vous vos goûts, vos désirs, vos besoins - plus que vous-même. La seule chose qui soit vraiment à soi, en famille, ce ne sont pas les petits objets qu’ils vous ont offerts ou laissé prendre, ce sont de misérables bouts de pensées, des émotions dépourvues de contour et de sens, ce que vous avez fait pousser en vous-même en vous cachant de leurs regards, en vous protégeant des phrases et des chansonnettes qu’ils introduisaient de force dans votre tête - cette tête qui était à eux, qui était urne pièce de l’appartement.

Ils vous connaissent depuis l’époque où vous étiez leur chose, cette époque dont vous ne vous souvenez pas et dont ils rient ensemble en vous regardant, dans ces moments où ils veulent vous maintenir dans l’enfance telle qu’ils la conçoivent, vous “ cuculiser ” comme dit le héros du Ferdydurke de W.Gombrowitz.

La famille est l’endroit où l’on fabrique, où l’on entretient et où l’on maintient les humains, où on les pourvoit d’une odeur, d’appartenance qui les distingue, sans qu’eux-mêmes la connaissent. Cette odeur d’humains bouillis, entassés et lessivés est, pour chacun des membres de la famille, un fond aussi neutre qu’un air pur ; la seule odeur qu’ils perçoivent et qui les gêne est celle de la famille d’à côté. Dans l’appartement, les murs d’une chambre, même fermée à clef, ne sont pas capables de vous dispenser de cette odeur vitale, de vous la faire oublier. La famille veut exister, en vertu d’un obscur et ancien vouloir ; et pour cela elle a besoin de vous et de votre complicité. Aucun patrimoine à transmettre ni à accaparer : rien que l’incertitude d’une institution qui souvent s’affole de se sentir vide, et dont l’instabilité inquiète cherche à se transformer en inertie, le mutisme en bavardage et en force de répétition. On s’y protège du regard et du jugement des autres, pour pouvoir se détendre dans un espace où personne ne regarde personne, parce qu’il suffit que l’on s’y reconnaisse. Pas d’indulgence, pas d’estime, mais l’habitude et la familiarité qui apparentent.

(...) Le paradoxe est que cette fragilité nouvelle de la famille ne la rende pas plus légère. (...) D’une famille qui apparemment pèse à peine plus lourd que vous, pourquoi est-il si malaisé, si douloureux de se défaire ? Pourquoi y faut-il tant de violence ?

On y est bien, immergé avec de l’eau jusqu’en dessous des narines, comme dans une baignoire d’eau chaude, quand on est sur d’avoir à manger le soir, et où dormir. Tout autour sont ces gens qui vous connaissent (sans pour autant vous reconnaître), qui sont possesseurs de vous. Ils ne veulent vous avoir ni pour vous faire hériter d’eux, ni pour vous faire travailler pour eux, mais avant tout pour posséder un humain de plus, et le posséder comme individu. A défaut, ils posséderaient un animal “ familier ”, ou un objet, une maison. Mais pourquoi se priver de ce luxe extraordinaire de posséder un individu humain en toute impunité, quand il est si difficile d’en être un soi-même !

On est bien, immergé. Et sans que l’on sache pourquoi, voilà que cette flottaison heureuse, au bord de l’engloutissement, les yeux clos, l’attention engourdie, pleine des bruits de la maison, voilà que tout se renverse, et que tout l’espace domestique veut vous avaler, et vous avaler encore, et cependant vous tourmenter de reproches, de sons qui vous refusent la vie, tout en vous contraignant à rester là pour assister à votre propre destruction. Un moment est venu qui a tout changé : désormais le bourdonnement calme du rasoir de papa menace de vous déchiqueter les nerfs, et commence à le faire ; la rengaine chantonnée à la cuisine se chante en vous, veut être chantée par vous ; elle veut qu’au coeur de vous même, vous soyez quelqu’un d’autre, la bêtise de quelqu’un d’autre (et pas la vôtre). Dans une seconde, une voix va s’élever pour vous demander de faire ce que l’on vous demande de faire depuis une heure, ou depuis des semaines - et vous ne le supporterez pas ; une main va changer de chaîne de télé ou de station de radio, et vous aurez envie de prendre une arme, et de supprimer la volonté qui, en dehors de vous, a agi ainsi (une volonté qui, dans cette promiscuité étrange qui a pour nom “ famille ”, ne peut parvenir a ses fins qu’en traversant vos espaces les plus intimes, comme lorsqu’à table on ne peut atteindre la salière qu’en s’interposant entre la main et la bouche de quelqu’un, lorsque dans un lit étroit on ne peut ramener un pied vers soi qu’en enfonçant un genou dans de la chair. En famille, on ne cesse de faire l’amour - dans la haine) .

“ Nucléaire ”, la famille, réduite à son noyau parcouru par des forces cohésives contraires. Nucléaire-explosive. Elle serait parfaite, fonctionnelle dans sa stupidité même, si c’était elle qui avait tenir le rôle de composant élémentaire de la société. Mais ce n’est pas le cas : ce sont les individus qui sont les éléments. Quiconque vit en famille et n’est pas totalement dépourvu de forces doit obéir à l’injonction d’être séparé.

(...) E n famille (...) les corps, les éléments et les personnes sont affectés d’une pesanteur que chacun d’eux contribue aussi à accroître. Non que l’on soit plus ce que l’on est : on l’est plus durablement, plus incurablement. Ce que l’on a dit, ce que l’on a fait, ce qui vous a été fait et dit reste, aussi impossible à jeter que le cadeau inutile qui vous a été imposé. D’où l’exaspération, la souffrance, les impulsions.

C’est comme si l’on assistait à la naissance de toute violence ; comme si la violence humaine était en effet caïnique, d’abord et toujours violence contre les siens, violence contre ceux que l’on aime, contre ceux dont l’amour vous submerge. Quels actes, quels gestes, quelles armes permettront d’en finir avec ceux qui sont propriétaires de votre odeur, avec ceux qui parlent dans votre voix ?

(On peut vouloir tuer ceux qui ont vu, les témoins ; ceux qui veulent prendre ce que vous voulez, les concurrents ; ceux qui vous interdisent de vivre, les juges et les forts ; avec la famille, c’est tout cela, plus l’impossibilité d’en finir. On ne peut y tuer que dans le massacre, dans un geste qui a du mal à se dépêtrer de lui-même. Peut-être une famille n’est-elle préservée de cette violence terrible que si ses membres sont capables de se regarder les uns les autres avec un peu d’indifférence, d’insensibilité.)

(...) Cette “ maison ”, ce “ chez ” qui était un chez-soi, on en est exclu, étrangement, par une force qui vient de soi. L’essentiel de soi ne veut-il pas revenir, se soumettre, s’asseoir aux pieds du fauteuil pour encore écouter la radio, se laisser enduire de l’odeur familière ? Si, mais il y a aussi quelque chose de plus soi que soi, une petite puissance sauvage assoiffée d’anonymat, d’obscurité, qu’il ne fallait pas pousser à bout.

Le désir de destruction tel qu’il éclate dans les crises est à coup sur spectaculaire, et nous paraît volontiers éclairant. Il l’est peut-être moins, en définitive, que certaines scènes plus indécises, où la violence, privée d’issue, vient colorer toutes les phrases dites, tous les gestes, et jusqu’à l’air qu’il faut alors respirer.(...) ” (pp.110-115)

18)-Pierre Bourdieu “ L’esprit de famille ” in “ Raisons pratiques, sur la théorie de l’action ”, Seuil, 1994, pp.135-145.

“ Si la famille apparaît comme la plus naturelle des catégories sociales, et si elle est vouée de ce fait à fournir le modèle de tous les corps sociaux, c’est que la catégorie du familial fonctionne, dans les habitus, comme schème classificatoire et principe de construction du monde social et de la famille comme corps social particulier, qui s’acquiert au sein même d’une famille comme fiction sociale réalisée. La famille est en effet le produit d’un véritable travail d’institution, à la fois rituel et technique, vivant à instituer durablement en chacun des membres de l’unité instituée des sentiments propres à assurer l’intégration qui est la condition de l’existence et de la persistance de cette unité. Les rites d’institution (mot qui vient de stare, se tenir, être stable) visent à constituer la famille en une entité unie, intégrée, unitaire, donc stable, constante, indifférente aux fluctuations des sentiments individuels. Et ces actes inauguraux de création (imposition du nom de famille, mariage, etc.) trouvent leur prolongement logique dans les innombrables actes de réaffirmation et de renforcement visant à produire par une sorte de création continuée, les affections obligées et les obligations affectives du sentiment familial (amour conjugal, amour paternel et maternel, amour filial, amour fraternel, etc.). Ce travail constant d’entretien des sentiments vient redoubler l’effet performatif de la simple nomination comme construction d’objet affectif et socialisation de la libido (la proposition “ c’est ta soeur ” enfermant par exemple l’imposition de l’amour fraternel comme libido sociale désexualisée - tabou de l’inceste). Pour comprendre comment la famille, de fiction nominale devient groupe réel dont les membres sont unis par d’intenses liens affectifs, il faut prendre en compte tout le travail symbolique et pratique qui tend à transformer l’obligation d’aimer en disposition “aimante et à doter chacun des membres de la famille d’un “ esprit de famille ” générateur de dévouements, de générosités, de solidarités (ce sont aussi bien les innombrables échanges ordinaires et continus de l’existence quotidienne, échanges de dons, de services, d’aides, de visites, d’attentions, de gentillesses, etc., que les échanges extraordinaires et solennels des fêtes familiales - souvent sanctionnés et éternisé par des photographies consacrant l’intégration de la famille rassemblée). Ce travail incombe tout particulièrement aux femmes, chargées d’entretenir les relations (avec leur propre famille, mais aussi, bien souvent, avec celle de leur conjoint), par les visites, mais aussi par la correspondance (et en particulier les échanges rituels de lettres de voeux) et par les communications téléphoniques. Les structures de parenté et la famille comme corps ne peuvent se perpétuer qu’au prix d’urne création continuée du sentiment familial, principe cognitif de vision et de division qui est en même temps principe affectif de cohésion, c’est à dire adhésion vitale à l’existence d’un groupe familial et de ses intérêts” ” (pp.139-140)

“ La famille joue (...) un rôle déterminant dans le maintien de l’ordre social, dans la reproduction, non pas seulement biologique mais sociale, c’est-à-dire dans la reproduction de la structure de l’espace social et des rapports sociaux. Elle est un des lieux par excellence de l’accumulation du capital sous ses différentes espèces et de sa transmission entre les générations : elle sauvegarde son unité pour la transmission et par la transmission, afin de pouvoir transmettre et parce qu’elle est en mesure de transmettre. Elle est le “ sujet ” principal des stratégies de reproduction. Cela se voit bien, par exemple, avec la transmission du nom de famille, élément primordial du capital symbolique héréditaire : le père n’est que le sujet apparent de la nomination de son fils puisqu’il le nomme selon un principe dont il n’est pas le maître et que, en transmettant son propre nom (le nom du père), il transmet une auctauritas dont il n’est pas l’auctor, et selon une règle dont il n’est pas le créateur (...) ” (p.141)

“ Si le doute radical reste indispensable c’est que le simple constat positiviste (la famille existe, nous l’avons rencontrée sous notre scalpel statistique) risque de contribuer, par l’effet de ratification y d’enregistrement, au travail de construction de la réalité sociale qui est inscrit dans le mot de famille et dans le discours familialiste qui, sous apparence de décrire une réalité sociale, la famille, prescrit un mode d’existence, la vie de famille. En mettant en oeuvre sans examen une pensée d’Etat, c’est-à-dire les catégories de pensée du sens commun, inculquées par l’action de l’Etat, les statisticiens d’Etat contribuent à reproduire la pensée étatisée qui fait partie des conditions de ? fonctionnement de la famille ? cette réalité dite privée d’origine publique. (...) L’Etat, notamment à travers toutes les opérations d’état civil, inscrites dans le livret de famille, opère des milliers d’actes de constitution qui constituent l’identité familiale comme un des principes de perception les plus puissants du monde social et une des unités sociales les plus réelles. Beaucoup plus radicale, en fait que la critique ethnométhodologique, une histoire sociale du processus d’institutionnalisation étatique de la famille ferait voir que l’opposition traditionnelle entre le public et le privé masque à quel point le public est présent dans le privé au sens même de privacy. Etant le produit d’un long travail de construction juridico-politique dont la famille moderne est l’aboutissement, le privé est une affaire publique. La vision publique (le nomos, au sens cette fois de loi) est profondément engagée dans notre vision des choses domestiques, et nos conduites les plus privées elles-mêmes dépendent d’actions publiques, comme la politique du logement ou, plus directement, la politique de la famille. Ainsi, la famille est bien une fiction, un artefact social, une illusion au sens le plus ordinaire du terme, mais une “ illusion bien fondés ”, parce que, étant produite et reproduite avec la garantie de l’Etat, elle reçoit à chaque moment de l’Etat les moyens d’exister et de subsister ” (pp.144-145)


Commentaires

Logo de Aron
Eléments de réflexion pour une critique de la famille et du couple
jeudi 13 mars 2014 à 15h06 - par  Aron

Deux ans pour répondre à ce commentaire, et quelle réponse. Je n’en suis même plus au stade de l’agacement. Quand à ce taper la question de la famille en vrai, you’re welcome. Je ne cherche à faire valider rien et surtout pas par vous, j’indiquais d’où je parlais. Mauvaises digestions, peut être, c’est que je changeais de couches. Salon parisien ? Vous êtes sérieux là ? Bref, la violence argumentative n’est pas la moindre de vos qualités. Cela invite vraiment à l’échange. Au plaisir.

Logo de Sofia Walid
Eléments de réflexion pour une critique de la famille et du couple
mardi 11 mars 2014 à 18h49 - par  Sofia Walid

Pour sortir de « l’agacement » et de la condescendance envers ceux "qui tirent leur coup chez les putes et/ou qui prennent des kilos et s’habillent en jogging..." mais aussi de la recherche égoique de la validation de quelques choix de vie par quelque individu ou groupe que ce soit, bref pour commencer à penser la question du couple et de la famille honnêtement et sans fard, on pourrait d’abord prendre exemple sur ces femmes antillaises qui tentent - en toute simplicité mais avec profondeur et surtout loin des salons pseudo-intellectuels et des formules empruntées (mais non digérées) - de s’interroger avec lucidité sur le poids de leurs déterminismes culturels dans leur relation aux hommes, au couple et à la famille, et par là-même de s’en émanciper.

http://www.franceculture.fr/emissio...

Enfin, et au risque d’agacer un peu plus... Une citation, tirée de « La Culture du narcissisme » de C. Lasch (pp. 82-83.) qui, dans cet ouvrage - et loin de toute nostalgie réactionnaire du schéma patriarcal de la famille - esquisse les traits de la famille post-moderne, pour ne pas dire totalitaire ; du tout « Papa » au tout « Moi », pourrait-on résumer...Thématique explorée et approfondie dans " Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, 1977), Bourin Éditeur, 2012, du même auteur.

« Les nouvelles formes sociales requièrent de nouvelles configurations de la personnalité, de nouveaux modes de relations, de nouvelles façons de percevoir et d’organiser les expériences individuelles. Le narcissisme est un concept qui ne nous fournit pas un déterminisme psychologique tout fait, mais une manière de comprendre l’effet psychologique des récents changements sociaux — à condition toutefois de garder à l’esprit non seulement les origines cliniques du narcissisme, mais également l’idée que le normal et le pathologique forment un continuum. En d’autres termes, ce concept nous donne un portrait passablement exact de la personnalité “libérée” de notre temps, avec son charme, la pseudo-conscience de sa propre condition, sa sexualité tous azimuts, sa fascination pour la sexualité orale, sa peur de la mère castratrice (Mme Portnoy (1)), son hypocondrie, sa superficialité défensive, sa crainte de la dépendance, son incapacité à s’affliger de la peine d’autrui, sa terreur de vieillir et de mourir.

De fait, le narcissisme semble représenter la meilleure manière d’endurer les tensions et anxiétés de la vie moderne. Les conditions sociales qui prédominent tendent donc à faire surgir les traits narcissiques présents, à différents degrés, en chacun de nous. Ces conditions ont également transformé la famille qui, à son tour, modèle différemment la structure de base de la personnalité de l’enfant. Une société qui ne croit pas avoir d’avenir est peu portée à s’intéresser aux besoins de la génération montante ; le sens omniprésent d’une discontinuité historique — plaie de notre société — atteint la famille avec un effet particulièrement dévastateur. Les parents modernes tentent de faire en sorte que leurs enfants se sentent aimés et voulus ; mais cela ne cache guère une froideur sous-jacente, éloignement typique de ceux qui ont peu à transmettre à la génération suivante et qui ont décidé, de toute façon, de donner priorité à leur droit de s’accomplir eux-mêmes. L’association du détachement affectif et d’un comportement destiné à convaincre l’enfant de sa position privilégiée dans la famille constitue un terrain d’élection pour l’éclosion de la structure narcissique de la personnalité. »

1. Mme Portnoy : la mère du narrateur dans le roman de Philip Roth, Portnoy’s Complaint (traduction française : Portnoy et son complexe, Gallimard, 1970). C’est sur le portrait de cette typique mamma juive américaine que s’ouvre le roman dont le premier chapitre s’intitule : «  L’être le plus inoubliable que j’aie jamais rencontré » (n.d.t.)

« La Culture du narcissisme » de C. Lasch – La vie américaine à un âge de déclin des espérances, 1979), Climats, 2000 de C. Lasch.

Logo de Aron
Eléments de réflexion pour une critique de la famille et du couple
mardi 3 janvier 2012 à 14h42 - par  Aron

Bonjour,

lecteur assidu de vos analyses politiques qui m’éclairent (et m’aident à tenir quelque chose là où je suis), j’avoue avoir été quelque peu agacé par la lecture, rapide c’est vrai, de cet article.

Il est certain qu’aillant fait le choix d’une vie de famille avec trois marmots la critique ait porté. En plein dans le bide. Mais, je le crois sincèrement, il me semble que ce serait trop court de réduire mon agacement à cela.

S’il parait évident qu’il soit encore (et toujours) nécessaire de faire la critique de la famille et du couple, je trouve que l’enfilade des citations en réduit la porté. Car au fond, vous qu’est ce que vous en pensez ? Je ne saurais, du moins ici, reprendre tous les points de grincement. J’en extrairais juste un qui a lui seul me parait signifiant :

« Que vaut-il mieux : la sécurité dans la cohabitation et l’aliénation qu’elle semble entraîner inévitablement, ou les difficultés de la solitude ? »

A en croire Evelyne Le Garrec, l’aliénation serait du côté du couple, la solitude en préserverait. Est ce sérieux ? Et pourquoi la solitude ne serait-elle pas au contraire un bon moteur, pour ceux qui la vive, qui les amènerait à croire pouvoir combler le vide...ce vide de l’existence qui reste définitivement difficile à affronter. Si ce n’est pas avec l’amour d’un autre, pourquoi pas avec la possession d’objets ? Un tremplin pour la consommation, une fuite en avant. N’est ce pas cela que nous vend aussi le capitalisme...une vie bien remplie où au fond on aurait pas à se coltiner de l’autre et où il suffirait de tirer son coup de temps en temps (et pourquoi pas chez les putes) pour pouvoir s’épanouir pleinement en tant qu’individu libre. Libre de tout.

L’idée d’une désaliénation totale, et donc du couple et de la famille, ne serait-elle pas un versant de l’illimitation dont parle Castoriadis pour qualifier l’imaginaire capitaliste ? (c’est une question. Ce qui me fait penser à ceci qu’aujourd’hui les révolutionnaires - en occident - sont les capitalistes qui appellent à se déraciner, à changer, à se transformer, etc.)

Par ailleurs, il me semble que l’on peut vivre la solitude même au sein du couple. Si cette solitude est subie, alors oui, le couple peut bien être un lieu de mort et d’aliénation, un enfermement, une réduction de l’individu à n’être qu’un figurant d’une institution sociale. Mais il me semble que l’on peut aussi envisager dans le couple, une solitude choisie, à qui une place est laissée, comme garantie justement d’avoir à s’affronter avec le vide de l’existence. Pourquoi le couple ne pourrait être envisagé que comme possession de l’autre, de son temps, de sa vie ?

Quant à la sécurité dans le couple, si on ne peut nier, les effets de confort (je pense ici à tous ces gens qui se marient, prennent quelques kilos et enfin s’habillent en jogging - le même bien sûr-), il me parait bien rapide d’y voir une sécurité absolue. Je crois qu’un couple marié sur deux en France se sépare... Et puis un couple, c’est pas toujours la fête où un long fleuve tranquille. N’est ce pas plus une question de posture ? Sans doute que lorsque l’on commence à se sentir en sécurité, trop en sécurité, alors effectivement il faut s’interroger. Le couple pourrait être aussi envisagé comme une vigilance à avoir vis à vis de l’autre. Vigilance au sens d’y faire attention. Attention à ne pas. Mais heureusement aussi que le couple est un lieu de réconfort, où l’on se ressaisit dans le regard de l’autre.

Là où peut être nous pourrions trouver une interrogation commune, c’est sur la place du couple dans une société autonome ? Est ce que le couple n’est pas le premier lieu, bien que privé, d’une mise en acte de la politique ? Si Françoise l’Héritier nous dit qu’ “ (...) Une revendication féminine totale pour l’autonomie, l’égalité et l’accès au pouvoir ne peut (...) se contenter du seul partage entre les sexes, les tâches, autres que maternelles,", on peut penser qu’elle pourrait déjà commencer par là (et je n’exclurais pas pour ma part les tâches maternelles) , non ? N’est il pas possible de penser la couple et la famille autrement ? Même si, j’en conviens, nous vivons une basse époque...

J’espère ne pas avoir été trop long et avoir donné une forme acceptable à mon agacement, mes salutations fraternelles,

Aron

Logo de Aron
dimanche 8 janvier 2012 à 17h05 - par  LieuxCommuns

On lira avec intérêt d’autres « réflexions », à la fois contradictoires et complémentaires, sur le sujet, à la fois dans l’« Introduction à l’art d’aimer » d’E. Fromm et dans son long commentaire collectif « Amour, liberté, politique ».

LC

Navigation

Articles de la rubrique