Ce que révèle le “Cauchemar de Darwin”

lundi 27 mai 2013
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G.Fargette « Le crépuscule du XXe siècle », n° 18-19-20, mai 2008

Ce film a été rediffusé le 22 avril 2008 sur la chaîne de télévision Arte, celle dont la prétention culturelle et multiculturelle se veut en contraste au moins relatif avec l’apathie et l’aphasie générales.

Ce qui se présente sous le titre exotique de “Cauchemar de Darwin” constitue une imposture digne d’intérêt pour une multiplicité de raisons. Ce “documentaire” n’a rien d’une escroquerie anodine tant il dévoile l’esprit de la théologie politique à laquelle se réduit l’expression de toutes les gauches résiduelles, et surtout de celles qui se perçoivent comme le dernier refuge de l’impertinence et d’une pensée non assujettie aux forces du désordre établi. Le succès que ce “documentaire” a rencontré au cours des premiers mois, auprès d’un public altermondialiste et gauche bien pensant, est un révélateur accablant. La plupart de ceux qui se croient émancipés des sottises les plus épaisses des doctrinaires de sinistre mémoire présentent des failles de jugement tout à fait étonnantes.

Comme l’a résumé un responsable du Plan national d’action pour le contrôle des armes en Tanzanie, Jakkie Potgieter, à François Garçon, qui a minutieusement démonté la supercherie dans son livre “Enquête sur le Cauchemar de Darwin”, “il est très facile de parler de convoyage d’armes à destination d’un trou perdu où les orphelins porteurs de sida rampent dans les rues, où les prostituées sont battues, et où de gros officiels africains se goinfrent en toute impunité sur des commerces illicites. Ça plaît à une large audience, et toute cette fiction devient un fait réel”.

L’ennui, c’est que les seules armes dans la région de Mwanza se trouveraient dans la tour de contrôle de l’aéroport de cette ville et qu’elles n’alimentent aucun trafic dans le pays relativement paisible qu’est la Tanzanie, seul pays africain à n’avoir pas connu de guerre civile depuis son indépendance...

Le scénario du documentaire-fiction se résume donc au schéma suivant :

Un trafic monstrueux s’est établi : des avions viennent chercher la perche du Nil, poisson pêché dans le lac Victoria et exporté vers l’Europe, au risque d’affamer les populations locales, réduites à grignoter les bas morceaux, après avoir apporté des cargaisons d’armes destinées à “alimenter” les conflits locaux. La rumeur d’internet s’est enflammée pour ce scénario, et le public compatissant a acclamé cette réalisation. Mieux, l’auteur, Hubert Sauper, n’a cessé d’insinuer que ce commerce avait contribué à répandre la perche du Nil qui détruirait aussi la faune locale et appauvrirait désastreusement la bio-diversité des grands lacs.

La mondialisation et l’indifférence à la nature prendraient là un visage particulièrement hideux, qui ferait système avec les trafics les moins avouables, source de malheurs sans nom pour les populations riveraines du lac Victoria.

Les voix discordantes d’un ou deux spécialistes de la Tanzanie ne sont pas parvenues à percer le sarcophage militant (F. Garçon, op. cit., p. 33). La nature des dizaines de réunions “engagées”, dont ce film a été le prétexte, évoque une transe collective. L’enthousiasme d’internet et les récompenses que ce film a reçues très rapidement confirment l’étrange adhésion d’un public qui attendait visiblement de s’entendre raconter une histoire de ce genre.

Les analyses

La première critique virulente est parue dans la revue Eaux libres, en juillet 2005, publiée avec le concours du Conseil supérieur de la pêche. Les auteurs, des chercheurs spécialistes des poissons, y dénoncent une “accumulation d’images chocs, qui multiplie amalgames et mensonges par omission. Il est intellectuellement malhonnête de prétendre que la perche du Nil est responsable de la misère qui règne autour du lac Victoria” (in F. Garçon, op. cit., p. 40).

Une autre chercheuse, Christine Deslaurier, a identifié un vice de fond de la thèse de Sauper : l’eutrophisation du lac vient pour une bonne part des “pollutions liées aux activités humaines (agricoles, urbaines, industrielles)”, sans compter que “les évolutions qui contrarient la fatalité des destructions environnementales sont passées sous silence”.

En septembre 2005, six mois après sa sortie en salles, le film est paru en version DVD. Il s’est dès lors confirmé que l’auteur ne disposait pas des “rushes” prétendument “non publiés” qui auraient démontré l’existence de trafics d’armes.

Vers la mi-octobre, F. Garçon a envoyé un décorticage de la mystification “documentaire” à la revue “Les Temps modernes”, qui a publié le texte le 10 janvier 2006, avec une réponse de Sauper, dans laquelle celui-ci s’est contenté d’opposer aux arguments factuels le sarcasme mêlé à l’insulte (F. Garçon, p. 44). Sauper recourt notamment volontiers à une figure tactique identifiée par Jean-François Revel, qui repose sur l’amalgame et l’extrapolation.

Le débat a ensuite commencé à poindre dans la presse. Un journaliste du Monde, Jean-Philippe Rémy, envoyé permanent en Afrique, a pu constater que les lambeaux de poissons infestés de vermine ne sont nullement destinés à la consommation humaine, mais aux élevages de poulets et de porcs du Kenya. A partir de son article, paru dix mois après la sortie du film, le flux s’est donc renversé. Philippe Val a durement critiqué le “documentaire” dans sa chronique radiophonique, en le rapprochant d’un film de propagande. Il a remarqué que “l’auteur du documentaire ment sur les causes de la misère”, et rappelé que si on tient à mentir, on abandonne le genre documentaire et on réalise des fictions, énoncées comme telles (F. Garçon, p. 51).

L’acharnement des partisans de cette fiction documentaire

Les chaînes Arte et WDR (une chaîne régionale allemande) étant conjointement l’une des principales sources du financement du film, une contre-attaque s’est alors esquissée.

Sauper a mis en avant un professeur de biologie, Les Kaufman. Il se trouve que la traduction française de son texte est remarquablement tronquée (Les Kaufman notait entre autres que les projets initiaux de l’Union européenne et de la Banque mondiale étaient plutôt bons ! Et qu’il était resté quelque chose d’utile des objectifs de départ). Bien que ce professeur de biologie soutienne officiellement le film, il admet que l’industrialisation de la pêche a largement profité aux riverains du lac Victoria et se tient de fait à l’écart du parti pris apocalyptique de Sauper.

Il apparaît aussi que le lien de la pêche avec le sida demeure inexpliqué : cette épidémie est apparue en 1985 dans un village de pêcheurs sur le lac Victoria, 7 ans avant la construction de la première usine de filetage de poisson destiné à l’exportation (F. Garçon, p. 57).

Surtout, les travaux de Les Kaufman montrent que les ravages de l’éco-système dans la région n’ont pas grand-chose à voir avec la mondialisation, mais c’est aller à rebours de la doxa de plus en plus impérieuse, à laquelle Sauper fait tranquillement appel.

Il se sert ensuite de la caution d’un autre “scientifique”, le Norvégien Eirik G. Jansen, qui énonce des conclusions sans les argumenter, ni fournir d’indications sur les conditions de ses observations. De fait, Jansen fait l’apologie du “secteur informel”, que l’évolution de la pêche détruirait. Or, chez les chercheurs, le secteur informel (qui se résume surtout au recyclage de déchets) est aujourd’hui considéré non comme une solution mais comme un pis-aller à la pauvreté totale. De plus, des études assez fournies montrent que les emplois des pêcheries ont suscité en aval un grand nombre d’autres emplois. Au-delà d’une discussion qui devient byzantine, l’industrie de la pêche a enclenché un essor économique non négligeable dans la région.

Sauper invoque un troisième témoin, Nick Flynn, un écrivain, qui prétend que les SDF sont innombrables à Mwanza, ce qui est tout simplement faux.

F. Garçon a beau jeu de démontrer que pas un seul des trois témoins de Sauper n’est sur la même longueur d’onde (p. 71) en ce qui concerne le tonnage de poisson exporté. De plus, il apparaît que les prétendus bas morceaux (les têtes de poisson) laissés aux populations locales, sont en réalité considérés comme les morceaux de choix en Afrique. Enfin, Nick Flynn, seul témoin à s’aventurer sur le terrain du trafic d’armes, est d’une indigence extrême : il faut bien que les armes en Afrique viennent de quelque part ! Il trahit à quel point il est dans un processus de croyance (F. Garçon, p. 74).

Comme c’est précisément cette association des exportations de poisson à un prétendu trafic d’armes qui a été le grand ressort du film de Sauper, la fiction devient apparente. Sans cette collusion affirmée, le film n’aurait pas bénéficié de cet engouement surprenant.

La diffusion télévisuelle

Ce film a été diffusé sur la chaîne Arte au printemps 2006, diffusion précédée d’attaques personnelles contre F. Garçon, à l’initiative d’un certain François Caumer. Ce qui s’est présenté comme une contre-enquête a joué sur le dénigrement d’une manière qu’un Beaumarchais aurait salué en connaisseur : mais cette fois, divers journaux ont emboîté le pas. Pierre Assouline, du Monde 2, Les Inrockuptibles, Le Canard Enchaîné et Pierre- André Boutang sur Arte ont relayé sans complexe cette attaque. Ces organes sont particulièrement symboliques de ces gauches résiduelles, où l’on prétend encore à une autonomie de jugement, en toute honnêteté. Comme il serait erroné d’y voir la simple influence d’un stalino-gauchisme qui ne veut pas mourir, il faut bien admettre que transparaît là un principe actif habituellement masqué : cette recherche d’une adhésion à un mensonge passionné repose sur un pathos d’indignation qui se moque des faits et du souci de vérification.

Les coups de force du film

F. Garçon a beau jeu de rappeler, dans la deuxième partie de son livre, certaines caractéristiques de l’histoire récente de la Tanzanie, des raisons de son abandon du dirigisme étatique au début des années 1980, de l’absence de guerre civile sur son sol, etc.

Le fait que les intellectuels africains aient été indignés par les diverses falsifications du film (la scène de tabassage entre enfants aurait été jouée, contre rémunération par Sauper !, op.cit. p. 164) n’a nullement ému les bien-pensants occidentaux (p.251). Comme on disait autrefois : “qui veut la fin, veut les moyens”.

Mieux, les femmes qui travaillent dans les usines de pêcherie, à des occupations peu agréables, on s’en doute, s’avèrent malgré tout “satisfaites” : les tâches y sont moins dures que le travail à la campagne auquel elles avaient été assujetties depuis leur enfance et l’argent qu’elle gagne, elles espèrent s’en servir pour envoyer leurs enfants, et notamment leurs filles, à l‘école. De cela, rien ne transparaît dans le film de Sauper.

Enfin, F. Garçon s’attarde à décortiquer dans la troisième partie de sa critique le thème des kalachnikovs, dont la présence était nécessité par le scénario silencieux du “documentaire”.

Un nouveau genre : la fiction documentaire

Le film de Sauper repose sur une technique qui n’est pas nouvelle, mais qui prend une ampleur inhabituelle : le trafic d’émotions. Ce film de fiction documentaire se présente comme une sur-réalité, ce qui rend moins surprenants les discours hallucinatoires suscités par son visionnage. Une fois de plus, l’image sert de levier pour écraser toute capacité de jugement.

F. Garçon a beau jeu de rappeler que la pensée occidentale a pour caractéristique de distinguer le factuel de la croyance, et que les petits arrangements avec les faits sont tout simplement au fondement de la pensée totalitaire (p. 214). Il y a chez les altermondialistes une mensongeophilie qui confine au cynisme. Dans le genre étique de la fiction documentaire, on ne connaissait que deux précédents, Mondo Cane ? (1962 ) et Africa, Addio (1966), mais ces opérations n’avaient pas reçu d’écho comparable. Ce genre repose sur une telle contradiction logique qui ne peut surgir que par imposture. Il est d’ailleurs lourdement significatif que la rediffusion du 22 avril 2008 sur Arte n’ait pas été systématiquement présentée comme un documentaire, mais la plupart du temps, très discrètement signalée dans la catégorie de “film”.

F. Garçon, insupportable jusqu’au bout, conclut sur ce qui doit caractériser tout intellectuel, la recherche du vrai, attitude qui tranche avec la pente de l’intelligentsia, illustrée par sa longue complaisance pour le “mentir-vrai” du stalinien Aragon. C’est sans doute la raison pour laquelle la lecture de son ouvrage procure autant de plaisir que celui d’un auteur antique, Celse, dont le pamphlet lucide “Contre les chrétiens” traquait avec verve et subtilité les mensonges du christianisme. Cela n’a nullement empêché que ce mensonge triomphe pendant au moins dix-huit siècles, mais les mensonges de Sauper n’auront pas cette longévité.

Paris, le 30 avril 2008


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