L’impossible souvenir de 68

mercredi 23 mai 2012
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G.Fargette « Le crépuscule du XXe siècle », n° 18-19-20, mai 2008

La marche vers la catastrophe n’est que suspendue.

Adorno, Horkheimer, 1968

Les raisons qui font obstacle à un souvenir lucide

Les nostalgiques de 68 ont sans doute raison sur un point : il devient difficile de faire sentir ce qui faisait l’atmosphère si particulière de ces années. Le passage du temps joue son rôle. C’est une règle presque immuable de l’histoire humaine : aucun événement ne peut conserver une mémoire vivante et prévalente au-delà d’une quarantaine d’années. L’industrie du divertissement, malgré ses commémorations au moyen d’images animées, ne peut modifier cette règle liée à la temporalité de la vie humaine.

Mais le fait que le trentième anniversaire de 68 ait été si ouvertement prolixe, qu’il ait bénéficié d’une bienveillance médiatique généralisée, à l’encontre de l’omerta officielle qui avait prévalu précédemment (voir dans Le Crépuscule du XXe siècle n° 4-5 , le texte intitulé : “En réserve de l’histoire ou les disparus de 68”) suggère qu’en 1998, déjà, la portée de 68 était éteinte. Ce n’était plus, ce ne pouvait plus être, un événement générateur de comportements effectifs. L’obstruction officielle s’était évaporée parce qu’elle n’avait plus de raison d’être. Cela s’inscrit parfaitement dans l’hypothèse que s’était achevée vers 1990-1995 la vague d’évènements à laquelle appartenait 68, et qui avait commencé dans la deuxième partie des années 1950. Ce commencement avait coïncidé avec la fin des expressions ouvrières politiques autonomes (Budapest 1956 en fut de toute évidence le chant du cygne), mais aussi avec la résolution pratique de la question coloniale.

Il existe une autre manière d’aborder le caractère difficilement connaissable de l’événement : en 68, et au cours des années suivantes, les attentes informulées constituaient un iceberg dont les discours publics, pourtant nombreux, ne furent que la partie émergée et indigente. Il ne peut donc exister de témoignage direct suffisant sur cette période. Pour le dire autrement : plus un témoignage est vivant, plus il est particulier.

Point d’observation privilégié

Les réflexions qui suivent partent d’une expérience spécifique qui n’appartient pas au moment de 68 ni aux années qui ont immédiatement suivi. Il s’agit d’un éclairage que seuls les membres d’une mince frange accédant à la réflexion et à l’intervention politiques vers 1975-1978 peuvent avoir vécu. Nous nous sommes trouvés dans une position curieuse à tous égards : alors que nous étions habités par la crainte de ne pouvoir être prêts à temps pour les moments intenses qui paraissaient devoir survenir à tout instant, et mener à une nouvelle fondation historique généralisée, nous nous sommes heurtés d’emblée aux manifestations d’une débâcle collective qui n’osait pas dire son nom.

Vers 1975-1978, il n’y avait pas de défaite “militaire” reconnaissable, ni de reddition ouverte, mais un fait massif : ceux qui nous avaient précédés désertaient ce qu’ils avaient cru être leurs positions intangibles. La plupart suivaient au fond les lignes de force qui leur étaient ouvertes par leur origine sociale et qui leur assuraient un sort point trop désagréable dans un monde qu’ils avaient déclaré, avec quelle véhémence, condamné à court terme. Les revendications matérielles ont finalement reçu des traductions que leurs bénéficiaires ont jugé, à tous les niveaux de la société, tout à fait supportables.

Cet échec bizarre de 68 (C. Castoriadis) nous fut d’autant plus perceptible que nous avons très vite senti qu’il n’y avait plus de génération contestataire qui nous suivrait en se considérant comme hégémonique dans l’opinion de ses semblables. Bref, nous percevions d’une façon aiguë que nous nous trouvions au bord d’un vide historique que personne ne nommait. Nous ne cessions d’en repérer les effets dans notre vie quotidienne, mais ils étaient comme privés d’expression macroscopique. Ce surgissement capillaire d’un néant historique était en contradiction frontale avec ce qui était attendu. Toutes les capacités que nous cherchions à développer se sont trouvées pour finir sans emploi. Nous avons hérité de certaines lucidités propres aux années 1970, où tant de questions se sont formulées de façon fertile dans leur surgissement inaugural, mais avec une impuissance pratique tout aussi remarquable. Les leviers qui auraient permis de leur donner un début de réalité se sont tout simplement évaporés, et seule leur ombre est venue parfois hanter, de façon éphémère, les moments de protestation sociale ou politique qui se sont produits par la suite.

Les figurants dans la bacchanale de nostalgie

Dans la bacchanale de nostalgie frelatée et de parole officielle déterminée qui s’est mise en place pour ce quarantième anniversaire, nous assistons au dernier tour de piste des “anciens combattants” qui ont tout de même fait carrière (les Geismar, les Cohn-Bendit, les Goupil, les Weber, etc.), tandis que les parvenus de 1968, les Kouchner, les Glücksmann ou les Roland Castro (que le mouvement ignorait déjà à l’époque), peinent à leur disputer l’orchestration de l’insignifiance. La distinction entre parvenus, repentis, ou reconvertis, etc., de 68 s’estompe dans le brouillard de la confusion contemporaine. Un sénateur PS tel que Weber peut-il critiquer un ex-collègue de parti tel que Kouchner, devenu ministre des Affaires étrangères d’un Sarkozy ? Ceux qui entendent parler “es-qualités” en cette occasion ont rejoint le cercle des politiciens professionnels ou des fantassins de l’industrie du divertissement. Tous les ténors, grands ou petits, de la scène médiatico-publique achèvent de tenir leur rôle d’amuseurs dans une mise en scène où ils pèsent bien peu par eux-mêmes. Mais ils s’efforcent d’y occuper le plus d’espace possible.

Les anonymes de 68, qui furent les acteurs effectifs, demeurent nécessairement inconnus. Leur apparition fugitive dans tel ou tel documentaire ou extrait d’“actualités” de l’époque est la seule trace qui émerge parfois du magma indistinct que l’industrie du divertissement nous sert avec application. Les maoïstes, depuis longtemps résiduels et pour la plupart non repentis malgré la faillite absolue de leurs références, furent les moins présentables et les plus nombreux parmi les activistes des années qui ont suivi 68, on l’oublie souvent. Ils prétendent également à leur place sur la scène de la mystification publique. L’inénarrable Badiou, qui concentre les poncifs les plus lourds de l’intellectuel engagé, du maoïste inébranlable et du mandarin se piquant d’art et de psychanalyse, n’est que l’un des plus véhéments. L’imagerie d’un film des années 1990 comme “Ma 6-T va cracker” avait rappelé à quel point la plupart des “marxistes-léninistes” étaient incapables de tirer la moindre leçon de leur effondrement et de leur naufrage. La posture envieuse de tous les résidus marxistes devant les violences de 2005 s’est conformée à ce qui les caractérise le mieux : ils ont encensé l’oppression arbitraire (jusqu’au meurtre) exercée sur des pauvres par de prétendus révoltés qui tendent à se faire État. Ces maoïstes d’outre-tombe prétendent maintenir un monopole sur l’expression de la critique sociale “véritable”. C’est la partition qu’ils ont choisi dans la polyphonie stabilisée des mensonges officiels à propos de 68.

Les autres variétés de gauchistes n’ont pas disparu, même si selon leurs anciens critères, on peut les considérer eux aussi comme à la dérive. Ils persistent à tenter de se transformer tout en évitant soigneusement de revenir de leurs errements catastrophiques.

L’ensemble “stalino-gauchiste” déjà perceptible en 1998 comme foncièrement unitaire, malgré ses divisions de sectes, a paradoxalement pris de la consistance, comme si ces gens serraient les rangs dans un monde où ils sont de plus en plus déplacés. Il n’est même pas exclu que se mette en place un cartel de trotskystes et de staliniens, dont l’influence ira déclinante, mais qui polluera interminablement les sursauts de la critique sociale en acte et la sabotera en profondeur.

Les radicaux inconsistants comme les stalinoïdes, à peine moins erratiques, continuent à faire le vide autour de l’idée de révolution, dont la grande masse s’est séparée en silence, et n’y retournera pas tant qu’ils seront là. Jour après jour, le comportement caractéristique de ces gens use, désorganise et stérilise le ressentiment qui continue à sourdre de façon moléculaire.

“Pour ou contre 68”

“Pour ou contre 68”, telle s’annonce l’allure officielle de la quarantième commémoration de 68 en France, avec une accumulation non pas de discussions mais de plaidoyers sur le sexe des événements, auxquels se réduit désormais tout débat à coloration politique dans ce pays. Il faut s’attendre à une immense exposition d’autosatisfaction d’anciens participants, vrais ou supposés, opposée à une charge tout aussi considérable de récriminations absurdes de ceux qui ont hérité de la panique institutionnelle de l’époque. Ceux-là font penser à ces non-grévistes tout heureux d’empocher sans risque les augmentations que leurs collègues ont arraché par une grève. Cette duplicité mine de toute évidence la vigueur de leurs dénonciations.

Les “partisans” officiels, brevetés, de 68 ne peuvent qu’exprimer leurs derniers feux sur le seul terrain où ils ont au fond excellé : leur auto-promotion. Leur liberté n’a jamais marqué le pas là où commençait celle des autres. Se pousser sur le devant de la scène et mobiliser les débats autour de leurs thématiques, autrefois absurdes ou ubuesques, et aujourd’hui simplement ennuyeuses, aura été leur grande caractéristique. Il y a là un égoïsme générationnel qui a toujours su échapper à la critique, par monopolisation de la parole publique et par complicité ou incurie de leurs adversaires institutionnels, ces tenants de la situation antérieure, qui ont encore mieux su s’adapter et surnager.

Pourquoi y a-t-il si peu de gens pour tenter de prendre la mesure, quarante années plus tard, de ce qui est advenu, alors que les effets s’en estompent inévitablement, par simple extinction des générations qui y furent actives ? Etant donné le délai écoulé, nous avons dépassé le point d’évaporation de l’événement, mais la réflexion ne suit pas. Les successeurs ne comprennent pas ce qui s’est passé, et la plupart des intervenants survivants semblent considérer comme indépassable ce qui a eu lieu ou n’a pas eu lieu à ce moment-là. 68 en France assume, en ce sens, l’apparence et les attributs d’un moment fondateur. Pourtant, si Mai 68 a mimé le moment révolutionnaire, où fut la révolution ? Ce que les partisans déclarés de ce mouvement affirmaient réclamer n’a pas abouti. Ce qui est advenu relève de revendications obliques, à peine ou pas formulées sur le moment, et n’a nullement remis en question les fondements de l’inégalité sociale, qui s’est remarquablement accommodée de ces mutations.

Dans la mesure où tout le reste du monde occidental a connu une évolution similaire, en général plus précoce, et le plus souvent sans psychodrame politique comparable, il faut admettre que la vision française de 68 est passablement biaisée. La rhétorique du “grand soir” a recouvert un glissement de terrain anthropologique qui se produisait dans l’ensemble des mentalités occidentales. L’aspiration refondatrice n’a finalement été qu’une diversion et d’abord pour ceux qui l’affichaient, étant donné ce qui ne s’est pas produit. Un dépaysement du regard est indispensable pour comprendre non seulement l’événement, mais surtout ce qui ne l’a pas suivi, et le juger à cette aune-là.

Si peu de bilans

La commémoration de 1998 reposait déjà sur l’héritage de ce qui avait asphyxié le mouvement de l’intérieur, la duplicité entre revendication explicite, maximaliste, et la soumission aux lignes de force de la société de consommation en pleine expansion. Le quarantième anniversaire souligne davantage encore, et toujours en creux, ce que furent les failles de Mai, auxquelles la perte presque générale de sens politique interdit de donner une dimension publique. Une réaction critique affirme en toute morosité que “le capitalisme” est parvenu à tout récupérer, comme si les mécanismes capitalistes faisaient nécessairement système, depuis des siècles et à jamais. Comme tous les concepts- agrégats, “capitalisme” est devenu un terme aux fonctions magiques, l’appel à un spectre qui semble doué d’une volonté maligne.

Points d’orientation

Cette absence de bilan sur 1968 et ses suites déconcertantes est corrélée à une involution historique générale qui affecte également la consistance de ces mécanismes capitalistes. Le chaos mimétique de la “mondialisation” suggère qu’il n’y a plus de résistance suffisante à l’arbitraire des diverses oligarchies (les mécanismes capitalistes, au grand dam des marxistes, exigent pour fonctionner selon leurs particularités qu’ils rencontrent une résistance importante et créatrice). Cet effondrement qualitatif des résistances rend impossible la constitution des mécanismes capitalistes en “système apparent”.

La défaillance historique atteint toutes les dimensions d’intervention de l’époque. Elle concerne non seulement les tenants de l’ordre d’avant 68, mais également les éléments qui luttaient à l’ancienne contre cet ordre. La déliquescence étant générale, il n’existe plus de point de comparaison stable qui en souligne la nature et la dynamique. Le glissement de terrain historique continue, mais selon des directions inattendues où tous sont entraînés. Il n’existe plus de point de repère permettant la manifestation publique de l’ampleur des mutations. Elles sont ressenties sans prendre sens.

Ce qui demeure de 68, c’est l’indifférence à la carrière personnelle et à l’acquisition de postes. L’ombre de ce dédain demeure si redoutable qu’il n’est toujours pas mentionable officiellement. Seul Cohn-Bendit, qui conserve quelque habileté, y fait discrètement allusion à travers ses exposés autobiographiques. Cette posture d’indifférence au gain personnel reste le point vivant de ces moments, celui qu’il faut gommer encore et toujours pour escamoter l’originalité et la puissance transversale de cet élan collectif qui n’a pas trouvé son expression autonome. Les individus, nombreux, qui se montrèrent capables de rompre avec toute perspective de carrière personnelle ont disparu de la surface de l’histoire dès lors que s’estompait toute logique de changement de régime social.

C’est d’ailleurs cet aspect qui explique que la dernière “génération politique” capable de percevoir le message de 68, avec acuité, ait été ceux de 1975-1978. Le silence et le vide qu’ils pressentaient dans ce qui allait suivre rendait d’autant plus manifeste à leurs yeux l’ambition implicite de 68. Cette position “au bord du monde” a rendu fugitivement lisible la consistance des promesses du mouvement des années 1968-1978, et tout autant l’ambiguïté interne qui menait à cette étrange faillite. Cette “génération”, invisible en France, a connu un crépuscule presque immédiat dans un pays comme l’Italie, où ils sont plutôt connus comme “ceux de 77”. La lucidité et le volontarisme ne pouvaient suffire.

68 et la société de consommation

Pourtant, si l’on sent bien que 68 ne peut se comprendre que dans son interaction avec la société de consommation mûrissante, qui va au-delà de cette constatation liminaire ? Alors que 68, dans la diversité de ses manifestations dans le monde occidental, exprimait le refus explicite de contraintes de moins en moins justifiées, il est frappant de voir à quel point ceux qui portaient ce glissement de terrain anthropologique ont cru qu’il leur serait possible de saper les mécanismes les plus modernes de domination en les débordant. Toute l’idéologie du jeu, de la fête, du plaisir, entendait précisément battre l’industrie du divertissement sur son terrain de prédilection. Mais l’hédonisme revendiqué a été suffisamment satisfait par les redistributions de la société de consommation, alors en pleine expansion. Cette industrie du divertissement s’est avérée non-contradictoire. Comme tout rapport de type religieux ou para-religieux, plus elle s’étend, moins elle suscite de fossoyeurs. Aujourd’hui, elle a acquis des admirateurs dépendants par milliards. Elle est l’une des principales causes de la diffusion de cette fascination consternante qui s’est répandue de par le monde, jusque dans les villages les plus reculés, et qui fait du mode de vie “occidental” actuel le modèle indépassable à rejoindre. Même si l’impasse de la croissance illimitée est devenue patente, ceux qui ont perçu cette impossibilité dès les années suivant 1968 n’ont pas été écoutés.Tout se décline sur l’air du “encore un instant, M. le bourreau”.

Les partisans de 68 ont partagé pour la plupart l’illusion de la croissance illimitée. La thématique de la “fin du travail”, par exemple, supposait des ressources toujours croissantes d’énergie et n’a représenté qu’une variante démagogique de plus. La théorie dénonçant l’aliénation moderne, qui s’efforçait de démasquer la prévalence de nouveaux mécanismes sociaux (Marcuse en fut un des porte-paroles les plus écoutés dans ces années-là) visait à présenter sous une forme objectivée la condamnation morale de la société existante. La force des mécanismes capitalistes paraissant irrésistible, seule une critique morale intense aurait pu atténuer le malheur du monde. Mais dans ce cas, une critique chrétienne aurait dû suffire. Cet antidote supposé n’a rien produit que des discours.

Toutes ces attitudes se proposaient au fond d’opérer un renversement rhétorique en présentant la critique des mécanismes dominants comme l’issue en soi. Cela revenait à reproposer la vieille figure de la logorrhée marxiste qui magnifie l’ennemi dont elle veut prendre la place. Cette complicité secrète de tous les marxistes avec le capitalisme a été reconduite chez un grand nombre de soixante-huitards : ils se voyaient les continuateurs de mécanismes qu’ils sauraient dépasser.

La trajectoire de la société de consommation

Le projet de l’Occident se réduit désormais à la diffusion d’une illusion pratique : la société de consommation pour tous. Elle suppose de pouvoir atteindre un état de maîtrise illimitée de la nature, dont on néglige les effets en retour. Les autres caractéristiques des aspirations occidentales, qui se résumaient dans les aspirations à l’autonomie collective et individuelle (même les résistants à la colonisation ont dû emprunter ces schémas historiques aux sociétés européennes, si peu aptes à créer des empires), ont été escamotées.

On sait de moins en moins produire à peu de frais écologiques, ce qui mine en profondeur la seule ligne de compromis social qui est parvenue à certains résultats : toujours augmenter les externalités écologiques pour préserver non seulement la hiérarchisation de l’abondance mais aussi cette abondance relative. Il faut sans cesse augmenter les intrants, sans se préoccuper des conséquences.

Qui perçoit la résonance mythique de cette société d’abondance relative ? Pour y être attentif, il faut déjà se situer en dehors de ses mythologies et de ses illusions. Les nouveaux problèmes rencontrés ne seront pas résolus par les anciennes méthodes de révolte, même si certaines de leurs caractéristiques se transmettront. Plus que jamais, l’histoire se fait à tâtons, et à reculons.

Paris, le 3 mai 2008


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