La motivation actuelle du stalino-gauchisme et des “bien-pensants”

jeudi 22 mars 2012
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G. Fargette, « Le crépuscule du XXe siècle », n°23 - 24, novembre 2011

Il concerne la polémique lancée par M. Y. Coleman

Après cette mise en perspective de la trajectoire d’Y. Coleman et de sa publication, il importe de voir à quel point sa polémique cultive certains défauts systématiques. Ils sont caractéristiques du discours et des méthodes post-marxistes. Ceux-ci ne se remettent pas d’être devenus incapables de mobiliser une classe ouvrière pulvérisée et définitivement méfiante devant l’immensité du gâchis historique induit par l’idéologie communiste, et dont elle a été la principale victime chaque fois que les partisans de cette idéologie ont pris le pouvoir. Le post-marxisme a dû feindre d’abandonner les références les plus dogmatiques, mais il ne peut s’empêcher de prolonger les pratiques sacerdotales du marxisme historique dans la recherche d’une nouvelle figure de “sujet de l’histoire”, qui serait aujourd’hui non pas exactement les “pauvres”, mais les “pauvres de couleur”, à tout le moins “non-occidentaux” (quitte à y ajouter, pour la forme, “les femmes”, de préférence elles aussi “non occidentales”).

Le caractère de plus en plus bancal de ces rapiéçages théoriques, ne laisse surnager qu’un schème chrétien fondamental mais usé jusqu’à la corde, “les derniers seront les premiers” (les avocats auto-proclamés de ces “derniers” étant appelés à jouer un rôle éminent, bien sûr). Comment ne pas y voir la motivation profonde de ces minuscules agrégats post-marxistes, qui demeurent par leur “habitus” (comme dirait Bourdieu) les lieux potentiels d’accrétion d’une nouvelle classe dominante, à la manière de ce qui s’est produit dans les deux vieilles terres de bureaucratie que sont la Russie et la Chine ?

Leur indifférence vis-à-vis de certaines populations dès lors qu’elles sont opprimées par des forces impériales non-occidentales trahit sans cesse ces post-marxistes : prolétariat chrétien dans le Golfe ; Africains animistes, chrétiens ou même musulmans (Darfour), réduits en esclavage par d’autres musulmans, comme on l’a vu au Soudan de façon répétée depuis 50 ans et dans diverses parties du Sahel ; Tibétains écrasés par le rouleau compresseur chinois ; Chrétiens massacrés à Célèbes par des musulmans ; populations d’origine chinoise opprimées par les Malais musulmans ; Karens chrétiens en Birmanie massacrés par le régime dictatorial ; dizaines de millions d’aborigènes du sous-continent indien subissant une terrible oppression de la culture dominante et de l’État, etc., sans oublier l’énormité du sort fait aux femmes dans toute la zone arabo-musulmane qui ne suscite que de timides discours du dimanche et une passivité démagogique le reste de la semaine, etc.

Cette indifférence sélective tient à une raison assez simple : la grosse affaire des derniers survivants du marxisme se réduit désormais à dénoncer “l’Occident” sous toutes ses formes, sans faire le détail. Il s’agit de lui associer une image spectrale démoniaque, indépendamment de toute réalité concrète. Pour cela, il suffit de sélectionner et de grossir les traits critiquables qu’il a pu présenter dans l’histoire (quitte à lui attribuer ce qui n’en relève pas, comme le totalitarisme soviétique), mais en se gardant d’appliquer la même grille de valeurs à l’ensemble des civilisations de la planète. Qui a jamais vu les héritiers de l’empire russe faire acte de repentance pour leurs conquêtes ? Ou les héritiers de l’impérialisme musulman regretter l’immense traite esclavagiste qu’il a induite puis organisée durant 14 siècles en Afrique et qui n’est pas terminée (voir le Darfour et le sud-Soudan), sans même parler d’excuses pour leurs entreprises de conquêtes militaires systématiques qui les ont portés jusqu’à l’atlantique ou l’Asie centrale ? Où les héritiers de la Chine impériale auraient-ils critiqué l’immense acculturation et oppression qu’elle a imposées aux populations à son contact ? Etc...

“L’Occident”, dont ces théoriciens post-marxistes sont pourtant issus, ne peut ni ne doit présenter aucun trait satisfaisant. Le simple fait de mentionner une quelconque de ses qualités expose à l’accusation en sorcellerie “d’extrême-droite”. Être occidental, ce serait être dans le péché de l’histoire. Plus un Occidental est “innocent” de ce que ces gens ont l’habitude de reprocher à l’ensemble civilisationnel auquel il appartient, plus il doit être considéré comme coupable. S’il n’a été ni marchand d’esclaves dans la traite atlantique (la traite musulmane comme la traite interne à l’Afrique n’ont pas droit de cité dans cette vision apostolique) ni colon, ce qui est, plus encore qu’au XIXe siècle, le cas de la quasi-totalité des Occidentaux vivant aujourd’hui, il est d’autant plus “coupable” et devrait des dédommagements à l’infini aux descendants des supposées victimes passées, même et surtout s’il s’agit de descendants des esclavagistes musulmans ou africains. La culpabilité occidentale serait collective et s’accroîtrait avec le temps et les générations. Tous les malheurs des populations autrefois “colonisées” sont imputés en bloc à cet Occident. L’immense augmentation démographique qu’elles ont connue depuis 60 ans n’est presque jamais évoquée puisque ce constat affaiblirait décisivement le procès permanent intenté à l’Occident en bloc. Curieusement, nos anti-occidentaux ne pensent jamais à reprocher à cet Occident d’avoir diffusé ses méthodes sanitaires et les résultats de la médecine moderne ! [1]

Sartre avait déjà résumé dans un raccourci révélateur ce dispositif idéologique sous la forme d’un racialisme inversé, en approuvant par avance toute liquidation physique d’un Blanc, mot qui désignerait l’Occidental dans son essence supposée.

Ce que l’on voit pointer là, c’est la vieille technique de la “dette morale” dont les Bolchéviques furent les maîtres manipulateurs (cf le roman autobiographique “Secret et Violence” de G. Gläser, où le principe d’une dette morale infinie permettait de manipuler les adhérents communistes au-delà de tout bon sens). Décortiquer la manière dont fonctionne cette rhétorique simpliste suffit très largement à répondre au délire idéologique auquel se résume l’attaque d’Y. C. contre Lieux communs, C. Castoriadis et “l’Occident”.

Y. C. et ses coreligionnaires en (post-)marxisme ne pardonneront jamais à la civilisation occidentale d’avoir inventé et institué la démocratie, avec son principe d’égalité universelle devant la loi (isonomia en grec ancien), les révolutions émancipatrices, la sortie de la religion, le mouvement ouvrier, l’émancipation des femmes, l’abolition du principe même de l’esclavage [2], la philosophie, le théâtre, la science moderne, etc.

Comment des gens issus du marxisme, courant politico-idéologique qui prétendait à l’origine constituer le couronnement des tendances émancipatrices de l’Occident, en sont-ils arrivés à de telles contorsions, qui les rendent complices actifs ou passifs des oppressions actuelles les plus archaïques ? Ces Occidentaux qui déclarent vomir l’Occident tout entier, font parfois penser à ces quelques intellectuels Juifs viennois du XIXe siècle qui s’affirmèrent “antisémites”, par dandysme et par exaspération à courte vue devant certains défauts ou supposés tels qu’ils désespéraient de voir disparaître chez leurs coreligionnaires, sans se douter de l’abîme qui menaçait de s’ouvrir sous leurs pieds, et qui s’est bel et bien ouvert quelques décennies plus tard.

Il est clair que les marxistes d’Occident et leurs héritiers sont habités par une haine des sociétés où ils sont nés, haine qui ne s’assume pas comme telle, et qu’ils ne peuvent donc maîtriser. Elle ne s’ancre pas dans une rationalité qu’ils pourraient revendiquer. Cette haine tient de la dimension métaphysique, pré-logique. Ces post-marxistes préfèrent les débris de leur évangile à la prise en compte des éléments d’une réalité de plus en plus éloignée de leurs postulats silencieux. Ils sont passés maîtres dans l’art de ne voir que ce qui conforterait leurs thèses. La réalité historique invalidant inexorablement depuis un siècle la révélation dont ils se croyaient investis, leur problème principal est de trouver un moyen de sauvegarder leur foi. Cette contrainte interne, jamais revendiquée bien entendu, donne la clé de leurs étranges postures.

Contrairement à ce qu’affectent de croire tous les marxistes, ce ne sont pas les contraintes matérielles qui déterminent l’histoire humaine, mais les réactions des groupes humains à ces contraintes. La première des contraintes “matérielles” vient d’ailleurs de l’héritage concret apporté par la réponse fournie aux contraintes antérieures. Cette réaction aux contraintes ne peut jamais être considérée comme “déterminée” au sens des sciences de la nature dans la vision positiviste. Les comportements collectifs sont toujours médiatisées par la matrice culturelle qui caractérise un groupe humain à un moment donné. Les analyses originales de C. Castoriadis sur l’institution imaginaire de la société éclairent précisément cette complexité.

Leur simple énoncé interdit l’escamotage de cette question, escamotage qui demeure vital pour le (post-) marxisme, dont la préoccupation demeure l’identification des leviers lui permettant de manipuler les forces sociales conformément aux schémas de sa croyance. La nature para-religieuse de cette attitude se trahit à cette caractéristique constante : dès qu’un élément de la réalité semble confirmer leur analyse, les (post-)marxistes considèrent qu’il s’agit d’une validation intégrale de leurs thèses. Ce sont d’autant plus des croyants qu’ils sont convaincus d’être au-delà de la métaphysique.

Le marxisme a été qualifié de « quatrième monothéisme » (Peter Sloterdijk), parce qu’il présente, dans les formes pratiques que l’histoire a fait prévaloir en son sein au prix d’une impitoyable sélection, une cristallisation de même nature que les autres monothéismes. Il en a reproduit la ténacité en imitant et en détournant certains dispositifs fondamentaux du christianisme et du judaïsme (ses derniers partisans espèrent sans doute récupérer quelques traits de l’islam politique, alors que les vases communicants fonctionnent désormais dans l’autre sens, mais ils s’en aperçoivent toujours trop tard et pratiquent alors l’oubli sélectif). L’ascension fulgurante de la croyance marxiste, à la fin du XIXe siècle, son apothéose apparente dans le régime “soviétique” qui a confisqué la Révolution russe, suivi d’un écroulement tout aussi rapide dans la deuxième partie du XXe, a laissé ses sectateurs dans un vide symbolique qu’ils ne peuvent ni analyser ni prendre en considération.

Le malheur du marxisme, c’est que l’on connaît l’essentiel des péripéties par lesquelles il est passé, à la différence du christianisme, de l’islam, ou même du bouddhisme [3]. Il n’a pu ni imposer une histoire pieuse pouvant s’abriter à l’ombre de “temps obscurs”, ni bénéficier du support d’une formation impériale d’allure universelle (il lui aurait fallu conquérir la planète).

Mais l’effondrement d’une croyance para-religieuse n’est jamais donné d’avance, la caractéristique d’une religion étant paradoxalement de se renforcer des démentis que les faits lui infligent [4]. L’impossibilité matérielle de la référence revendiquée, son irréalisme, devient alors une force : son absurdité même exerce l’esprit des sectateurs à annihiler leur capacité critique. Le Christ, prétendu “fils de Dieu”, serait ressuscité, la “Vierge” serait montée au ciel, le prétendu envoyé d’Allah serait monté au paradis sur une jument, le Bouddha aurait atteint un bienheureux anéantissement, etc. Les discours de fondation nationale (tels que « nos ancêtres les Gaulois ») empruntent à la même veine, mais leur niveau de délire paraît en comparaison beaucoup plus modéré puisque leurs généralités historiques les rendent vulnérables à une vérification factuelle.

Le parallèle avec certaines formes d’antisémitisme de la fin du XIXe siècle est éclairant : dans l’antisémitisme “moderne” (post-religieux), il n’y a pas de dieu, mais il y a un démon, à la fois ubiquitaire, tout-puissant, et si lâche que sa simple mise en lumière lui ferait perdre tout force. Dans le post-marxisme, il n’y a plus qu’un idéal fossilisé auquel ses sectateurs préfèrent ne pas trop penser, tant il s’est déconsidéré (ce sont les pires bouchers de l’histoire qui se sont irréversiblement emparés du label “communisme”). Il leur faut donc un anti-modèle dont la démonisation les occupe à plein temps. S’il n’y a plus de but, on peut trouver un dérivatif dans une dénonciation interminable et litanique de l’Occident, qui laisse entendre par inversion implicite que ses porteurs détiendraient encore un “projet” de transformation raisonnée du monde. Cette dénonciation hystérique de l’Occident a pour fonction d’occulter l’effondrement à la fois interne et pratique de l’idéal communiste [5].

A ce moteur s’ajoute quelque chose qui relève du ressentiment le plus étroit : n’ayant pu transformer la société occidentale selon leurs schémas de cuisiniers catastrophiques de l’histoire, les post-marxistes visent au fond non pas à la détruire (il en resterait encore des débris), mais à la liquider, terme caractéristique de la mentalité totalitaire. Les couches populaires occidentales deviennent ainsi le véritable adversaire qu’il faut châtier, à la manière dont les islamistes les plus intransigeants se mettent à châtier les populations musulmanes qui ne seraient pas à la hauteur de leur projet djihadiste (cf les massacres de civils en Algérie par les guérillas salafistes-djihadistes, mécontentes du “peuple”).

Tous ces post-marxistes sont experts à voir des démons partout, et surtout autour d’eux, qu’ils sont d’ailleurs les seuls à distinguer. Le sommet de leur délire idéologique est de prétendre que le racisme anti-blanc est “impossible” (puisque la “théorie” l’affirme) [6]. Il ne s’agit pas là de simples remarques en passant, qui laisseraient ouverte une discussion en rapport avec les faits. On rencontre ici le produit de développements académiques, aux manifestations abondantes, notamment aux États-Unis, qui ont décrété impossible le “racisme anti-blanc”, quels que soient les faits concrets envisagés. Cette théorie est beaucoup plus prégnante qu’il n’y paraît, bien qu’elle ne soit guère prise au sérieux en Europe, et surtout en France. C’est elle qui explique certaines tirades étranges d’un Dominique Sopo (responsable de SOS-Racisme), ou de divers magistrats “bien-pensants”, qui sont visiblement abreuvés de ces dissertations d’autant plus paradoxales qu’ils voudraient croire que tout immigré venu d’Afrique en France a subi une déportation de type esclavagiste (même et surtout s’il y est entré illégalement). L’énoncé de leurs positions dans une discussion de bon sens met d’ailleurs ces idéologues dans un étrange porte-à-faux, tant elles paraissent fabriquées “ad hoc”. Il ne s’agit pas d’une lubie individuelle. Elle est socialement construite. Elle imite un artifice juridique qui ne voit que ce que les lunettes du formalisme l’autorisent à identifier et qui lui permet de dire si « le délit est constitué » ou non, dès lors qu’il peut trouver une formulation figée correspondant à une rhétorique prédéfinie.

Ce juridisme simulé, structurellement hypocrite, est transposé dans l’anathème politique, selon une perspective unilatérale. Il ne doit pas y avoir de critère objectif qui vaille pour tout le monde. Il n’y aurait qu’une seule forme de “racisme” possible, exclusivement.

Il est d’ailleurs tout à fait curieux de voir l’extension envahissante que prend le terme de “racisme”. Cette accusation se réduit de plus en plus à tenter de faire taire, dans un ambiance d’hystérie menaçante. Comme sur les forums “de discussion” d’internet, où l’accusation de “fascisme” surgit à propos de tout et n’importe quoi lorsqu’un échange s’aigrit (on parle par euphémisme de “point Godwin”), c’est toujours le signal que le temps de la discussion est abruptement interrompu sans retour.

Les populations attachées aux libertés instituées dans les nations d’Europe seraient seules soupçonnables de “racisme”. Leurs couches sociales les plus pauvres subissent pourtant l’essentiel du poids d’une immigration diffuse, sciemment utilisée contre elles par les oligarchies auxquelles se réduisent désormais les couches dominantes...

Cette situation ne fait que reproduire, en l’élargissant, un dispositif devenu banal dès le XIXe siècle, l’exode rural à rayon d’action de plus en plus lointain alimentant et favorisant des attaques incessantes contre les organisations urbaines d’artisans et d’ouvriers. L’affaire est alors allée si loin que la répression de 1848 a utilisé des troupes recru- tant précisément dans le prolétariat agricole, pour écraser le prolétariat et l’artisanat urbains. Et que la répression de la Commune fut également alimentée par un tel dispositif, avec les troupes des provinces, recrutées par Gambetta contre la Prusse et que Versailles sut récupérer (la vieille armée impériale, encore prisonnière, n’était pas disponible, contrairement à ce que crurent les Communards). Les troupes qui organisèrent l’opération de la Semaine sanglante étaient largement composées de gens désireux de migrer vers les grandes villes.

La prise en compte des implications de l’immigration dans cette perspective du temps long rend hors sujet la démonisation par le “racisme” et le “post-colonialisme”. La question est d’une nature beaucoup plus vaste. Toutes les couches dominantes ont réussi à s’adapter à cette instabilité géographique et démographique croissante commencée au XIXe siècle, en réussissant à la tourner à leur avantage (les couches “dominantes” le demeurent tant qu’elles savent s’adapter plus vite que les autres). Le processus le plus réussi dans le genre a eu lieu en Amérique du Nord (aux dépens des populations aborigènes).

Mais si ce dispositif était ravageur pour les couches de travailleurs déjà enracinés dans les villes, il s’allégeait de lui-même au fil du temps, les populations nouvelles et les anciennes tissant sans cesse des convergences nouvelles qui approfondissaient les tendances de la civilisation occidentale, et cela s’est encore vérifié au XXe siècle, bien que plus lentement sans doute, avec l’arrivée de populations d’autres nations d’Europe (en tenant compte de reflux migratoires non négligeables vers les régions d’origine, reflux qui ne semblent plus guère se produire dans les migrations contemporaines).

Le caractère de plus en plus problématique de la situation vient de ce que les populations nouvelles venues depuis l’Afrique du nord ou sub-saharienne ne se sentent aucune vocation à s’intégrer aux moeurs et aux habitudes des populations déjà établies, d’abord parce que leur culture religieuse les incite à mépriser absolument les populations occidentales (les populations christianisées d’Afrique équatoriale paraissent loin d’un tel état d’esprit, malgré les efforts militants de groupuscules tels que les “Indigènes de la République”, extrême-droite publiquement néo-coloniale en Europe).

Les post-marxistes se rêvent toujours en éducateurs du “peuple” et projettent sur les groupuscules adverses des capacités correspondantes en attribuant à leur activité “démoniaque” le glissement de terrain qui a commencé dans les mentalités européennes vis-à-vis de l’islam. Le paradoxe le plus curieux vient de ce que ces populations musulmanes immigrées ont été nettement moins mal reçues dans les 40 dernières années que les immigrants européens il y a un siècle, mais le discours de la victimisation prospère superbement.

La cause concrète de la méfiance croissante en Europe vis-à-vis de l’immigration musulmane ne vient pas d’une influence d’“idéologues” d’une “extrême-droite” européenne de plus en plus floue et dépourvue de tout appareil de propagande sérieux, qui auraient converti au “mal” des masses largement “populaires”.

Si depuis sept à huit ans, on sent monter parmi les populations européennes une réaction diffuse d’allergie à l’islam, cette réaction ne vient pas d’un “préjugé” répandu par de mystérieux procédés de propagande, mais du lent bilan concret des conséquences identifiables de la présence nouvelle de l’islam depuis plus de 40 ans en Europe. Nombre des tenants de cette religion, éduqués dans un abîme de mépris pour l’Occident et pour tout ce qui n’est pas musulman, tendent à mettre en accord leurs actes et les convictions inculquées, dès qu’ils bénéficient d’un rapport de force local favorable, ce que les “bien-pensants” s’efforcent systématiquement d’occulter. Une épuration de fait s’est produite dans nombre d’anciennes banlieues ouvrières. Le point décisif est que cette hostilité, loin de diminuer avec les générations, tend à augmenter au fil du temps, ce qui nourrit désormais une interrogation ravageuse : jusqu’où ira cette tendance ? L’historien Henri Pirenne avait déjà constaté ce caractère singulier : à l’inverse de tous les autres envahisseurs de populations sédentaires, les porteurs de l’islam ne se sont jamais fondus dans les populations conquises, mais les ont expropriées de leurs cultures propres selon un processus inexorable qui peut s’étendre sur de longues périodes (là où les populations conquises ont été réfractaires, elles ont fini par se libérer, comme dans les Balkans, ou en Inde, au prix de péripéties particulièrement longues et pénibles). Le noyau affectif et logique caractérisant à peu près toutes les variétés d’islam est attaché à produire des sociétés que les critères occidentaux perçoivent inévitablement comme “despotiques”. Depuis quatre-vingts ans environ, ce noyau a été réactivé de manière offensive par toutes les tendances de l’islam politique, qui se fondent avant tout sur un schéma revendiqué de “guerre de civilisation”. Comme cette propagande rencontre certains tropismes profonds de l’islam routinier, il est inévitable qu’une méfiance diffuse finisse par se cristalliser dans toutes les nations d’Europe, qui ne se définissent pourtant plus par opposition à leurs voisines. Tant que l’islam n’aura pas accepté de subir le traitement que le judaïsme et le christianisme ont subi avec la sécularisation des sociétés occidentales, l’antagonisme s’aggravera, et favorisera ce sursaut balbutiant un peu partout sur le continent.

Cette question qui met en jeu un antagonisme frontal entre institutions imaginaires divergentes est totalement imprévue par le marxisme et ses héritiers, et aucun de ses sectateurs n’a de réponse, ni même ne sait comment l’aborder. Le post-marxisme réagit par des formules de conjuration affolées contre tous ceux qui s’efforcent de nommer le problème. Cette question est sans doute insoluble, à moins que les musulmans présents en Europe ne se révoltent ouvertement contre la bigoterie et l’hallucination religieuse ou au moins les relativisent de façon décisive. Nombre d’entre eux sont sans doute disposés à le faire, mais à condition que les autorités des sociétés occidentales cessent de capituler à tout propos devant l’extrême-droite musulmane.

Bref, les populations occidentales ne sont nullement “responsables” de ce problème, sauf à leur reprocher d’avoir laissé s’établir, par légèreté ou indulgence, des populations potentiellement aussi hostiles.

Paris, le 24 septembre 2011


[1Ces procureurs improvisés devraient tout à coup envisager que l’aspect le plus problématique de l’action de l’Occident ne vient pas des crimes de ses franges colonialistes, mais des effets imprévus de ses meilleurs aspects et que ce paradoxe concerne l’ensemble des civilisations contemporaines, puisqu’elles les ont repris aveuglément. Un tel questionnement met en jeu l’action humaine dans sa généralité, mais nos instrumentalisateurs y perdraient l’espoir de trouver des leviers de manipulation.

[2La critique de l’esclavage apparaît déjà chez quelques penseurs grecs de la période hellénistique, après quelques “sophistes” de la période classique, si mal nommés. On n’en trouve aucune trace en dehors monde grec en ces époques antiques.

[3A. Koestler, communiste hongrois “renégat” dans l’entre-deux guerres, a fourni une analyse fondamentale de la mentalité communiste (cf son éclairage sur les ressorts des “Procès de Moscou”). Il a également indiqué à quel point le comportement communiste autoritaire trouvait ses germes dans le type de rapport que Marx avait fait prévaloir dans son entourage dès l’origine (voir La Quête de l’Absolu, p. 84).

[4La capacité d’une croyance de type religieux à ne pas prendre en compte les éléments de réalité qui la démentent a été observée en détail par Léon Festinger en 1956 dans “L’Échec d’une Prophétie” , et qualifiée de « dissonance cognitive ».

[5L’idéologie islamiste a réalisé au XXe siècle un coup de force idéologique en s’emparant du lieu symbolique de l’orthodoxie musulmane (“plus musulman que moi, tu meurs”). Elle utilise un ressort analogue à celui du post-marxisme, sur fond de décomposition de l’élément religieux : la théorie de la “guerre des civilisations”, thématique caractéristique des Frères musulmans, permet de tout traiter sur le ton de la dénonciation de l’Occident. Que les tenants d’une forme d’islamisme ne constituent qu’un faible pourcentage de ceux qui se réfèrent à l’islam n’est ainsi guère pertinent : les premiers se posent en détenteurs de l’orthodoxie et s’ils se combattent à l’occasion (comme leurs variétés chiites ou sunnites), c’est pour le contrôle de ce qui tient lieu de “légitimité” dans les décombres de l’islam. La grande majorité des “musulmans” ne pourra trouver de répit qu’en sortant de la prison idéologique dans laquelle ces propagandistes s’efforcent de les enfermer.

[6En 2008, Y. Coleman s’était manifesté une dernière fois auprès du Crépuscule pour discuter du numéro 18-19-20, qui exposait un bilan général, où était analysée l’étendue du désastre que perpétuait le stalino-gauchisme. Y. C. avait commencé par expliquer que ces textes était très stimulants, mais comme on pouvait s’y attendre, il était passé aussitôt à un jugement “liquidateur” de tout le bilan présenté (il voulait y trouver un “dérapage”, etc., terme qui préfigure toujours un procès en “extrême-droite”). Dans un mail, auquel il ne fut pas répondu, il tenait aussi à expliquer que les constatations écrasantes de “racisme anti-Blanc” dans la situation française étaient fallacieuses : (...) Si tu parles de sentiments négatifs, de préjugés, c’est une chose. On peut polémiquer à perte de vue sur tel ou tel fait divers et son interprétation. Mais le racisme a besoin d’un État, d’une administration, d’une police, de médias pour s’imposer dans la tête et dans les actes des gens. Le rapport de force numérique entre « Blancs » et « non-Blancs », de même qu’entre « non musulmans » et « musulmans » est tel en France et même en Europe que parler de racisme anti-Blancs c’est brouiller les cartes et dire que tout est pareil : ceux qui exercent la domination, ont le pouvoir politique et économique, et ceux qui subissent la domination. C’est un choix politique, militant, pas du tout innocent dans le monde concret où nous vivons. (...) On saisit là le procédé de cette cécité idéologique : Y. C. choisit l’échelle d’observation qui lui convient pour gommer un fait embarrassant.


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