La confusion occidentale (1/2)

Des fondements historiques et anthropologiques des mouvements d’émancipation et de leur ruine dans le gauchisme contemporain.
lundi 12 décembre 2011
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°19 « Malaise dans l’identité - Définir des appartenances individuelles et collectives contre le confusionnisme et les extrêmes droites ».

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Elle est constituée des documents suivants :

  • « La confusion occidentale », ci-dessous...

Sa sortie a donné lieu à une réunion publique dont le compte-rendu est en ligne, ainsi qu’à une conférence-débat en avril 2013 à Grenoble sur le thème « Islamisme, islamophobie, islamo-gauchisme », également en ligne


« Il n’existe pas de moyen plus efficace de saper le « complexe » de supériorité occidental, que de remettre en cause sa croyance triomphaliste selon laquelle le développement historico-économique de l’Occident était un processus inévitable et naturel. »

E. Meiskins Wood, L’origine du capitalisme, Québec, Lux Editeur, 2009, p. 50

On sait que la vulgate marxiste a imbibé durant tout le XXe siècle la quasi-totalité des milieux et des cou­rants dits « de gauche », imposant une conception de l’histoire, de la culture, de la société et de l’individu qui s’est dé­composée au fil du temps – et n’a aujourd’hui plus grand chose à voir avec la philosophie de Marx... Son effondre­ment théorique et pratique progressif, toujours dénié, provoque une confusion idéologique sans précé­dent. De­puis des décennies, les tenants d’un changement politique radical ne parvenant pas à ignorer complète­ment la réa­lité se condamnent tantôt à un retour a-critique vers les mentalités « traditionnelles » dites « de droite », tantôt à une course en avant plus ou moins pathologique qui les éloigne de plus en plus des réalités popul­aires les plus tri­viales. Cette situation est sans doute transitoire, et pour plusieurs raisons. Mais elle n’en dé­vaste pas moins tous les domaines de la praxis politique et sociale, au moment même où l’humanité entre dans une période de grande agi­tation sociale et politique qui n’est pas près de finir. Cet épais brouillard intellectuel et poli­tique est particulière­ment dense sur son versant social et culturel, que l’on pourrait formuler comme la question de l’occident.

De l’accusation « d’extrême-droite »...

Une occasion d’aborder concrètement le problème nous a été donnée par une violente polémique lancée contre nous. Suite à la publication de notre première brochure sur les soulèvements arabes (1) , au retour d’un voyage dans la Tunisie post-insurrectionnelle, M. Coleman, qui publie la revue « Ni patrie, Ni frontières », nous a fait part de son irritation à sa lecture, au printemps dernier (2).

Le pamphlet a été rédigé fébrile­ment en cinq jours, sans attendre la parution de notre seconde brochure qui pourtant y répond de bout en bout (3), et n’in­voque bizarrement qu’un seul de nos textes, le premier, l’Introduction générale (pp. 3-11). L’au­teur croit pouvoir y déceler notre suppo­sée « relation religieuse » avec le philosophe C. Castoriadis, et, dans nos positions, une « proximité avec des thèses ré­actionnaires ». L’accusation est ambitieuse, autant pour ce dernier, révolutionnaire jusqu’à la fin de sa vie, que concernant notre collectif, qui affiche claire­ment sa volonté d’«  œuvrer pour une auto-trans­formation ra­dicale de la société et l’instauration d’une démocra­tie directe capable d’établir l’égalité des revenus pour tous et de provoquer une redéfini­tion collective des be­soins. » (4) Le procès qui nous est intenté surprend d’autant plus que la culture arabo-musulmane ne nous est en rien exotique, puisque cer­tains d’entre nous sont des deux rives, que les liens et voyages tissés avec la Tunisie ne datent pas de janvier dernier, que nous publions depuis des années des textes en arabe de nos camarades outre-Mediterranée, et que le Maghreb et l’Islam sont, pour nous qui ne parlons pas depuis les quartiers chics mais qui vivons et travaillons dans les quartiers populaires et d’immigration, aussi des voi­sins, des amis, des collègues et des parents, des conjoints. C’est de là que nous répondons, nous et nos camarades tunisiens. Bien entendu, les acrobaties affligeantes auxquelles se livre notre petit procureur renseignent moins sur nos thèses, faites effective­ment de véri­tables lieux communs, que sur la démarche et les lourds présupposés de M. Coleman, tous deux extrê­mement illustrant de la dégénérescence des comportements et de la doxa gauchiste, et des démons qui le pour­suivent.

Comment peut-on être tunisien ?

Ainsi, nous évoquions le « fatalisme » des tunisiens, in­terprété comme le pendant religieux de l’apathie poli­tique des populations européennes (5), qui s’enracine dans une histoire où se succèdent dictatures récentes (Ben Ali, Bourguiba), colonialismes répétés (français, italien, turc, arabe), califats et sultanats traditionnels - en France, on dit « c’est comme ça », en Tunisie « Al­lah ghelb » : c’est ainsi que nous serions « d’extrême-droite »... Nous poin­tions à propos du soulèvement populaire de décembre 2010 - janvier 2011, les « difficultés à passer de la critique des personnes à celle des struc­tures » en convoquant la quasi-absence de réels mouvements d’auto-émanci­pation depuis des siècles, l’échec de la décolonisation et le délabrement interne du modèle oc­cidental : nous voilà cou­pables d’« essentialisme ». En­fin, jugeant jusque dans notre déclaration fondatrice (6) que la « socialité » populaire n’étant pas complète­ment détruite dans ces pays où le « Développement » et le « Progrès » n’ont pas encore éradi­qué la vie so­ciale comme en Europe (7), les insurgés ont l’insigne avantage de pouvoir s’appuyer sur un tissu social dense, à condition de le critiquer, nous serions les dignes héritiers de «  l’Etat co­lonial français »...

Bref, en nous interro­geant sur les obstacles qui empêchent le soulèvement tunisien de dépasser le niveau an­ti-autoritaire, nous ferions l’éloge de la « supériorité de l’Occident », entité « close », et «  sans tares », opposée sans discerne­ments aux « Arabes » et aux « musulmans », dont la culture immuable les rendrait inassimilables en Oc­cident et anthropolo­giquement incapables d’accéder par eux-mêmes à la « démocratie ». Tout cela, bien enten­du, ne nous empêcherait pas d’avoir « publié une ex­cellente brochure », contenant des «  interviews très intéressantes de camarades tuni­siens » (8) tout en évi­tant les « discours automatiques « gauchistes » », – et l’auteur de juger « sou­haitable » que nous conti­nuions...

Sans doute devrions-nous convaincre, ces mêmes camarades tunisiens, connus ou inconnus, qui se heurtent jour après jour à un lourd héritage politico-culturel que ce­lui-ci n’existe pas, et que l’omniprésence de l’is­lam ados­sé aux autocraties successives, fût-ce en s’y opposant, a toujours visé l’émancipation des peuples... Et c’est bien ce à quoi notre courageux M. Coleman, revêtant ses habits de Torquemada d’opérette, va s’employer, faisant se pâ­mer n’importe quel militant islamiste d’Ennahda ou d’Ettahrir, désormais au pouvoir en Tunisie, à l’Assemblée ou dans la rue.

Les lueurs dans l’Islam classique

Le voici donc chassant l’hétérodoxie, nous enseig­nant « Deux ou trois choses utiles à savoir sur l’Is­lam », fort des soixante-trois pages du seul livre qu’il semble avoir lu sur le sujet, « Déclaration d’insoumission » de Fethi Benslama (9), psychanalyste musulman (eh oui) appelant à une pratique modérée de l’Islam – apparem­ment seule perspective possible pour le sujet de culture musulmane.

M. Coleman commence par remonter à l’Islam classique, mais n’évoque, en tout et pour tout, qu’Averroès (XIIe s.), Avempace (XIe s.), puis les Mu’tazilites (IXe s.), soit deux penseurs et un courant politico-religieux mé­diévaux – étranges exemples pour une démonstration de mouvements po­pulaires démocratiques en terre d’Islam... On trouvera ailleurs et sans peine de très bonnes interprétations de leurs doctrines respectives (10) : toutes soulignent les efforts admirables de ces intellectuels hors-normes qui tentèrent de briser les dogmes religieux dont les socié­tés arabo-musul­manes ne sortirent pourtant jamais d’elles-mêmes. Car, revendiquant une liberté de pensée pour l’élite, aucun d’entre eux ne parvint à s’extraire ni de la conception néo-platonicienne du « philosophe-roi » actua­lisé par Al-Fârâbî (VIII-IXe s.), ni ne chercha à bri­ser le cercle de fer de la révélation coranique, ni ne put, surtout, sortir de leurs positions d’hérétiques de facto pour faire école. On ne peut que convenir qu’ils «  portèrent très loin l’idéal de la raison et de la ratio­nalité » comme nous le rapporte Benslama, mais, outre qu’il est difficile d’y voir, rétros­pectivement, comme lui « l’équivalent des Lumières », on ne peut faire l’économie de l’ambiguïté de la Rai­son, que l’on reconnaît aisément pour l’Aufklarüng européen : le ra­tionalisme musulman aurait tout aussi bien pu ac­coucher d’un capitalisme marchand comme l’Europe en a connu à partir du XIIIe, d’une tendance à la bureaucra­tisation (déjà très active) voire d’un totalitarisme, dont l’émergence en pays musulman a toujours été empêché par les attachements religieux populaires (11).

Etrangement, notre Grand Inquisiteur, si prompt à donner des leçons, ne semble pas avoir entendu parler d’Ibn al-Rawandî (IXe s.), athée véritable, ni de l’existence de sectes d’hérétiques instaurant en leur sein un embryon de société égalitaire, ou de certains mystiques soufis qui parvinrent à ébrécher momentanément la clôture imposée par la Révélation. Il ne paraît pas non plus soupçonner l’existence de la révolte d’esclaves noirs des zanjs en 869 dans le sud de l’Irak qui affronta les armées impériales pendant des années, ni les hauts faits de la célèbre secte des Assassins (12), ni le règne caché ou officiel de femmes de pouvoir, jaryas (13). Quiconque s’y penche s’aperçoit que rien de tout cela ne se propagea, n’entama le despotisme de droit divin, ou ne permit à la culture arabo-musulmane de comprendre véritablement, sinon de traduire, la conception du peuple de la Grèce Antique (14).

L’islam est une névrose collective comme une autre

Forcé de se résoudre à l’honnêteté de son seul et unique mentor, Fethi Benslama, M. Coleman convient avec lui que « ces expériences de pensées n’ont pas trouvé leur débouché dans une invention politique libératrice » (15). Et c’est l’évidence. Il consent, de même et à reculons, qu’en « pays arabes » « la sé­cularisation n’a pas avancé au même pas qu’en Occi­dent. », et c’est, là encore, un lieu commun (16).

Mais il est fort dommage que notre contemp­teur ne sache ap­paremment pas lire le seul livre sur lequel il base toute son accu­sation. Car la phrase suivante de Fethi Benslama est étrangement passée sous silence : « Quelles que soient les contorsions des isla­mistes prétendant que la notion de consensus dans la communauté musulmane recouvre celle de démocratie [ce qui doit immensément décevoir M. Coleman (17) ], afin d’échapper au « dissensus » (selon le mot de Jacques Ran­cière) qui en est le fondement, cette invention n’a pas eu lieu ici, mais ailleurs, dans l’Europe moderne, à travers notamment la réappropriation actualisée de la chose politique grecque. ». On com­prend l’oubli - cette simple phrase fait voler en éclats la thèse principale de M. Coleman : non seulement l’élan dé­mocratique est apparu « dans l’Europe moderne » et n’a pas existé dans la civilisation musulmane, mais celle-ci n’a pas su faire sien l’héritage grec, dont elle fut pour­tant l’exégète quasi-exclusif pendant cinq siècles. C’est même l’objet de tout le paragraphe de Benslama, absent, et pour cause, de la diatribe colemanienne : « Notons que les penseurs de l’Islam médiéval, traducteurs et transmet­teurs de l’héritage philosophique grec, ont effectué un tri sé­lectif dans le registre politique, laissant de côté la question de la citoyenneté athénienne, ce qui n’a probablement pas été sans raison ni sans conséquences. » Et l’auteur d’incriminer honnêtement l’islam traditionnel, comme le font nombre de ses acolytes qui appellent, c’est le minimum de bon sens, à une réforme qui n’a jamais eue lieu (18).

Scandalisé par ces lieux communs, qu’il semble dé­couvrir, effaré, M. Coleman a donc bel et bien truqué les pièces à charge, tel un bon petit commissaire politique.

Falsifier l’histoire...

M. Coleman poursuit ses cuistreries branlantes : enjambant les siècles sui­vants, la décadence interne associée à la coloni­sation ottomane (« inhitât ») puis la stagnation tranquille ins­taurée par la Porte Sublime qui stérilise la ré­gion au moins à partir du XVe siècle (19), il évoque, toujours à travers la seule voix de ce pauvre F. Benslama, d’autres pen­seurs qui « ont fait preuve d’une radicalité critique à l’inté­rieur de l’islam et préconisé des ruptures avec sa théologie politique, sur la base d’un travail réflexif documenté. Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, on peut citer les noms de Tahar Haddad en Tunisie, de Mansour Fahmi, Kassim Amin, Taha Hussein en Egypte ou de la Syrienne Nadhira Zayn Eddin ». Et notre érudit en carton de nous donner une courte biographie de chacun, « tirées de Wikipedia, donc à prendre avec des pincettes... [sic] ». Sans doute croit-il avoir démontré que la civili­sation arabo-musulmane est l’équivalent-sud de l’Europe, mais c’est encore au prix de l’oubli de la même page du même livre de son maître : «  C’est ce que les premiers voyageurs musulmans dans la modernité européenne (par exemple l’Egyptien Tahtâwî à Paris, entre 1826 et 1830) (20) ont relevé et voulu importer, considé­rant cette invention poli­tique [la démocratie] comme plus prioritaire et portant plus à conséquence que les inven­tions techniques et scien­tifiques. ». Ce nouvel « oubli » permet à M. Coleman d’« oublier » de mentionner que tous ces auteurs, et ceux de la même période, ont été formés par la pensée occidentale, et que tous leurs travaux y font explicitement référence, F. Benslama lui-même, qui doit préciser à propos de sa démarche que « Cet appel à l’insoumission, nous le lançons d’Europe, mais cela ne nous donne aucune position de surplomb. » (p.61)...

« Oubli » singulier en vérité que celui de cette Nahda, la « renaissance arabe » pourtant si connue, qu’on peut dater symboliquement du débarquement de Bonaparte en Egypte en 1798, qui ouvrait l’ère des grandes rivalités dans la région du Maghreb, du Ma­krech et du Proche-Orient entre les puissance impé­rialistes française, anglaise, allemande et russe. C’est un «  choc frontal que subit le monde arabo-mu­sulman avec une civilisation occidentale expansion­niste [qui] suscite dans l’avant-garde politique, cultu­relle et religieuse de différents pays arabo-musul­mans la brusque prise de conscience d’un formidable retard historique à combler. De cette confrontation forcée avec l’Autre occidental naît une pensée arabe moderne. L’expérience de la culture occidentale mo­derne et la vo­lonté de progrès fournissent l’impulsion à un questionnement de fond sur les causes du déclin, de l’arriération du monde arabo-musulman » (21). C’est à ce moment que l’intelligentsia naissante découvre les textes fondamentaux de la période médiévale, dont Averroès (22). Ce « choc de la modernité », « Sadmat al­hadâha », signe « la fin de la culture musulmane classique, clôturée sur elle-même, inévitablement dogmatique, théo-centrique et auto-référen­tielle ». Bien étrange amnésie, en vérité, pour notre pourfendeur de « culture pure, vierge de toute influence ex­terne »... On se demande, en tous cas, comment il peut appré­hender l’état général du monde sur lequel il s’épanche sans retenue en ignorant son occi­dentalisation massive depuis au moins deux ou trois siècles.

Reste le travail à effectuer, que d’autres ont for­mulé abruptement : « La tragédie de l’islam gît quelque part entre l’impossible modernisation de l’is­lam et l’insupportable islamisation de la modernité. Le destin de l’islam, comme avant lui celui du chris­tianisme, est donc tout simplement, mais non sans douleur, de rendre les armes de­vant la liberté des mo­dernes ! » (23)

...et faire disparaître la modernité

Mais ce monde est vraiment trop cruel pour notre sinistre prestidigitateur, qui découvre au fil de la plume que les civilisations n’ont pas la même histoire et qui se trouve alors obligé de falsifier ses propres réfé­rences pour nous dépeindre en ignorants crypto-fascistes... Ces procédés staliniens chimiquement purs ne lui suffisent pas : n’ayant pu montrer que l’histoire de la civilisation arabo-musulmane était la même que celle de la civilisation occi­dentale, notre Haut Diplomate ès Chocs des Civilisations va tenter de démontrer l’inverse, soit que l’Occident n’a rien inven­té (notons qu’il congédie, pour ce nouveau numéro de cirque, ce Fethi Benslama bien malmené et certai­nement en­core trop islamophobe : chacune de ses lignes le contredit honteusement).

Voilà donc M. Coleman sortant de son chapeau la laïcité, le mouvement ouvrier et l’émancipation des femmes. Les pays d’Europe n’ont pas totale­ment éradiqué l’Eglise de la sphère publique ? La laïcité n’est qu’un cache-sexe. Le mouvement ouvrier n’a pas pu empêcher les deux guerres mondiales ? Il n’a été qu’une suite de protesta­tions contre de mauvais maîtres. L’égalité homme-femme n’aurait été effleurée qu’il y a quelques décen­nies (!) ? Alors cela ne re­met rien en cause fondamentalement. Voilà, en quelques lignes, affirmées les bêtises réactionnaires les plus caractéristiques, passant à l’as ce que nous concevons, nous, comme un des plus précieux héri­tages de l’es­pèce humaine : la lutte, étalée sur des siècles depuis le haut Moyen-âge, d’hommes et de femmes, combattant dans l’ombre contre l’aliénation religieuse, le principe même de l’exploitation par quelques-uns et des formes millé­naires de domi­nation, dessinant un horizon d’égalité et de li­berté, élaborant une myriade de contre-sociétés qui ont fini par corroder puis modeler, certes en partie et incomplètement, l’hétéronomie de nos sociétés (24). Bien entendu, toutes les critiques concernant cet héritage ne sont pas seulement tolérées ; elles sont impérativement re­quises, au nom même de ce qu’exigeaient ces courants radicaux eux-mêmes. Mais ce ne sont pas leurs insuffisances évi­dentes qui intéressent M. Coleman, qui prend l’Occi­dent comme une donnée culturelle, alors qu’il est, aus­si, le ré­sultat de sédimentation de toutes ces luttes : Tout à sa haine anti-occidentale, il prend délibéré­ment le parti du curé vendéen en 1789, du patron bedonnant envoyant ses milices contres les grévistes de Chicago, et du sexiste le plus caricatural traumatisé par Mai 68, sans doute pour ne pas froisser des Tunisiens, qu’il prive instantanément d’un horizon qu’ils sont nom­breux à désirer et dont ils s’inspirent pour leur propre émancipation. La ficelle est évidem­ment un peu grosse pour notre auto-proclamé « ouvriériste » qui s’empresse aussitôt de déclarer, n’étant pas à une contradiction près, que « si l’on cher­che une « tra­di­tion d’éman­ci­pation » com­pa­ra­ble à celle du mou­ve­ment ou­vrier occi­den­tal, on n’en trou­vera pas ni dans l’Amérique latine catho­li­que, ni dans l’Asie boud­dhiste ou hin­douiste ni dans l’Afrique subsaha­rienne, poly­thé­iste ou ani­miste. ».

Et c’est bien le mini­mum espéré pour quelqu’un qui édite une revue baptisée « Ni Pa­trie, Ni Frontière », slogan scandaleux au regard de l’histoire mondiale et issu de la mou­vance ouvrière européenne. Que d’efforts inutiles pour se résoudre ici en­core, à des lieux communs...

Voilez cette histoire que je ne saurais voir

Mais non. C’est décidément trop injuste, et M. Co­leman ne peut qu’avoir raison des faits, résolument trop têtus. Non, les mouvements démocratiques ne peuvent être nés quelque part, à un moment donné, assimilables et trans­formables pour qui veut - ils ne peuvent qu’avoir toujours été là : « il fau­drait avoir une culture his­to­ri­que uni­verselle pour bien si­tuer la pre­mière fois où telle ou telle ques­tion philo­sophique, socio­lo­gi­que ou éco­no­mique s’est po­sée. Et si l’on se livrait à cet exer­cice néc­es­sitant des connais­san­ces ency­clopé­diques et la maît­rise de très nom­breu­ses lan­gues (un seul exem­ple : la pro­duc­tion his­to­ri­que de la Chine sur elle-même avant 1949 dé­passe en volume tout ce que l’Occident a pro­duit sur lui-même depuis ses ori­gi­nes), je ne suis pas convain­cu que le ré­sultat de ces recher­ches tita­nes­ques au­rait beau­coup d’intérêt… ou qu’il ne serait pas remis en cause, chaque fois que les connais­san­ces progresser­aient. » Et voilà que notre paléo-marxiste dissout tranquillement le principe même de la connaissance historique. Comme nous ne savons pas tout, nous ne savons rien. Après tout, Fethi Bens­lama ne sait pas de quoi il parle : Averroès ou Avempace sont les Clisthènes et les Danton de révolutions ultra-dé­mocratiques dont personne n’a, malheureuse­ment, gardé trace... Lorsqu’on voit l’usage que M. Coleman fait, ou ne fait pas, des livres déjà disponibles en français, on comprend son attente messianique – qui a de grandes chances d’être déçue par les traductions de ces chroniques chinoises. Sentant confusément que sa position manque légère­ment d’assise, Père Ubu enchaîne : « D’autre part, cette dém­arche abou­tit tou­jours à considérer qu’une ques­tion phi­lo­so­phi­que ou poli­ti­que est posée en dehors de toute influence extéri­eure, étrangère, dans un seul lieu à la fois, et non dans plu­sieurs (on sait pour­tant que pour ce qui concerne les dé­couv­ertes scien­ti­fi­ques, elles sont très sou­vent effec­tuées dans plu­sieurs pays différents au cours d’un inter­valle de temps rap­pro­ché. Pourquoi en se­rait-il différ­emment en matière phi­lo­so­phi­que ou poli­ti­que ?). » Conviendrait-il que le feu, l’agriculture, la roue, le moulin à vent, le sabre et les satellites géostationnaires n’aient pas toujours existé ? Admettrait-il que l’écriture, la science, les mathématiques, le Dieu unique, créateur et transcendant (25), les classes sociales, l’Etat, la passion amou­reuse (26), la bureaucratie et le totalitarisme ou l’idée d’un temps linéaire (27) soient nés à certains moments et pas à d’autres, à certains endroits et pas ailleurs ? Peut-il concevoir que les principes et la visée de l’égalité des sexes, l’idée d’une société sans dieu, d’une collectivité auto-organisée, d’un savoir jamais achevé et toujours à construire et d’un individu capable de décider librement de l’orientation de sa vie ne sont pas tombés du ciel, mais ont été in­venté par des gens qui ont vécu sur cette terre (28) ? L’histoire, et ses lieux communs, empêche notre petit garde rouge de nous exécuter purement et simplement ? Il la congédie, voilà tout, fidèle à une grande et sombre tradition.

Il nous dira prochainement que la culture n’existe pas (29), puisqu’elle met à bas ses spéculations maladives, ou que lui-même n’est de nulle part et de partout. Donnons-lui d’emblée ici l’occasion de nous traiter de nazis d’hyper-super-ultra-droite en résumant ici nos positions fascistes : les hommes font leur histoire, qu’ils le sachent ou non ; le dressage des personnalités (30) imposé par leur société n’est pas inaltérable ; chacun peut se réclamer de l’inven­tion d’un autre et tendre à l’autonomie - ou pas.

Et Cornelius Castoriadis dans tout ça ?

Notre McCarthy fait feu de tout bois, tempête tout seul contre les faits, ment, occulte et trompe – il rage, rouge de colère, postillonne et insulte. Les sor­cières qu’il traque sont les siennes, et il les prête à d’autre pour les exorci­ser. Il lui faut les projeter sur une figure à la hauteur de son malaise : ce sera C. Castoriadis, dont il commente, à grand renfort de ré­flexions indignées et ricanantes, une demi-douzaine de citations.

Comme notre ghostbuster fal­sifie les textes de son auteur fé­tiche, on peut légitimement s’attendre au pire. Et, à l’examen, effectivement, toutes ses citations sont fausses : une simple lecture des phrases dans les­quelles elles prennent place suffit. C’est donc pour tromper son lecteur que M. Coleman ne donne aucune référence, parmi les trois entretiens de C. Castoriadis qu’il a lus (31). Un seul exemple suffira, la première citation du philosophe : « Je n’ai jamais vu un Arabe ou un mu­sulman quelconque faire son ‘‘au­tocritique’’, la critique de sa culture à ce point de vue ». Réaction suffoquée du procureur du peuple : «  les ’arabes’ ou les ’musulmans’ sont incapables de criti­quer leur « culture » de l’inté­rieur ! Gonflé, le mec... » Les yeux pourtant exorbités, il fait semblant de ne pas re­marquer ce « à ce point de vue », qui demande à faire ap­pel au contexte. Questionné par Pierre Ysmal sur l’impact du colo­nialisme occidental sur les cultures des pays colonisés, Castoriadis répond : « Les Arabes se présentent maintenant comme les éternelles victimes de l’Occident. C’est une mythologie grotesque. Les Arabes ont été, de­puis Maho­met, une Nation conquérante, qui s’est étendue en Asie, en Afrique et en Europe (Espagne, Sicile, Crète) en arabi­sant les populations conquises. Combien d’ « Arabes » y avait-il en Egypte au début du VIIe siècle ? L’extension actuelle des Arabes (et de l’Islam) est le produit de la conquête et de la conversion, plus ou moins forcée, à l’is­lam des populations soumises. Puis ils ont été à leur tour dominés par les Turcs pendant plus de quatre siècles. La semi-colonisation occidentale n’a duré, dans le pire des cas (Algérie), que cent trente ans, dans les autres beaucoup moins. Et ceux qui ont introduit les premiers la traite des Noirs en Afrique, trois siècles avant les Euro­péens, ont été les Arabes. Tout cela ne diminue pas les crimes coloniaux des Occidentaux. Mais il ne faut pas es­camoter une différence essentielle. Très tôt, depuis Montaigne, a commencé en Occident une cri­tique interne du colonialisme qui a abouti déjà au XIXe siècle à l’abolition de l’esclavage (lequel, en fait, continu d’exister dans certains pays musulmans) et, au XXe siècle, au refus des populations européennes et américaines de se battre pour conserver les colonies. Je n’ai jamais vu un Arabe ou un musulman quelconque faire son ‘‘auto­critique’’, la critique de sa culture à ce point de vue. Au contraire : regardez le Soudan actuel ou la Mauritanie ». Le sens est radicalement différent : le « à ce point de vue » fait référence à la colonisation séculaire et la conver­sion massive de populations de quatre continents à la culture arabo-musulmane (32), dont il est effectivement rare­ment fait état chez les premiers intéressés. L’affirmation honnie devient, une fois comprise, un autre lieu commun. C. Castoria­dis a évidemment dit et écrit des bêtises – M. Coleman lui en invente, pour éluder, une fois de plus, des réalités qu’il peine à penser . Mais on ne change pas ces dernières en blasphémant contre un prophète que l’on a soi-même érigé tel, ou en jouant sur les mots : on en prend acte et on les combat.

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Seconde partie disponible ici


Notes

1 Les soulèvements arabes face au vide occidental, Brochure n°17, avril 2011, dis­ponible depuis le 11 mai sur le site www.magma­web.fr rubrique Brochures.

2 « ’’Soulèvements arabes’’ : il est temps de dire ’’Bye, bye, Castoriadis !’’ - ou pourquoi les récents soulèvements au Maghreb et au Machrek devraient aider certains libertaires à couper définitivement le cordon ombilical qui les rattache à leur Maître à penser » publié le 17 mai sur le site internet mon­dialisme.org.

3 Notamment le texte principal Retour de Tunisie, Bro­chure n°17bis, pp. 23-53, disponible sur le site.

4 Texte d’accueil de la première page de notre site.

5 On lira à ce propos notre brochure Octobre 2010 : une lutte à la croisée des chemins, Brochure n°16, janvier 2011, dis­ponible sur le site.

6 Cf. sur le site notre présentation dans la rubrique Qui som­mes-nous ?

7 On lira sur ce sujet le clairvoyant Riesman La foule solitaire, Arthaud 1964 et symétriquement Eugen Weber, La Fin des terroirs, la modernisation de la France rurale, 1870 – 1914, Fayard, 1983.

8 Suivies de quatre autres, et récemment d’une cinquième «  Elections tunisiennes : entre l’oligarchie et l’islamo-gau­chisme », publiée dans la revue Réfractions n°27, automne 2011, pp. 113 – 122, disponible sur le site. On y lira également la trentaine d’articles qu’ils y ont publié, pour les arabophones.

9 Fethi Benslama « Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas », (Flammarion 2011)

10 On lira par exemple Toufic Fahd, L’islam et ses sectes, Tome 3 de l’Histoire des Religions, Encyclopédie de la Pléiade, Pa­ris 1976 ; Dominique Urvoy « Pensers d’Al-Andalous – la vie intellectuelle à Cordoue et Séville au temps des empires Berbères (Fin XIIe – début XIIIe siècle », ed. CNRS, Alain de Libera, 1991 ; « Les penseurs libres de l’Islam classique », Flammarion, 2003 ; ou encore A. de Libera, 1991, « Penser au Moyen-âge », Seuil. On lira en parallèle J. Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, Seuil, 1962

11 La loi divine étant déjà une limitation à la toute-puissance du mulk, la royauté archaïque, d’après Ibn Khaldun. Cf. « Al-Mu­qaddima, Discours sur l’histoire universelle », Sindbad, The­saurus, 1968, chap. « Sur les califes et les imâms », pp. 288 sqq. Cf. aussi Fatima Mernissi, « Sultanes oubliées – Femmes chefs d’Etat en Islam », Albin Michel, 1990, p.18 sqq.

12 Bernard Lewis « Les Assassins. Terrorisme et politique dans l’Islam médiéval », Berger Levrault, 1982

13 Fatima Mernissi, op. cit.

14 Hamadi Redissi « L’exception islamique », Seuil, 2004, pp. 189 sqq. On lira parallèlement la manière dont les révolu­tionnaire fran­çais de 1789 interprétèrent le corpus dans la préface de P.-V. Naquet « Tradition de la démocratie grecque » du livre de M.I. Finley « Démocratie antique et démocratie moderne », Payot, 2003.

15 Fethi Benslama, op. cit. p. 54. Les citations de ce paragraphe et du suivant sont toutes tirées de la même page.

16 On lira n’importe quel auteur arabisant sérieux, du paléo-marxiste Maxime Rodinson au brillant Bernard Lewis, en passant par Jacques Berque l’islamophile, sans parler de ceux cités dans les notes précédentes ou suivantes. Même les ouvrages les moins rigou­reux et les plus laudateurs reconnaissent que «  bon nombre des plus éclatantes réalisations de [la civilisa­tion « arabe »] se sont pré­cisément effectuées contre l’Islam orthodoxe. » in « Le soleil d’Allah brille sur l’Occident » de Sigrid Hunke, Albin Michel 1963, réed. 2001, p. 11

17 Il s’était ainsi bizarrement désolé qu’un Hamid Zanaz dans son livre salubre « L’impasse islamique » (Editions Liber­taires, 2010) fasse preuve de la même intransigeance de base vis-à-vis de la religion musulmane que les courants anticléri­caux hexagonaux d’il y a quelques décennies – ou même siècles – vis-à-vis du christianisme.

18 On pense à Abdelwahab Meddeb dans «  La maladie de l’is­lam » (Seuil, 2001) - dont on lira « La clôture » sur notre site - ou encore à Malek Chebel ou Abdennour Bidar.

19 On lira une belle synthèse de l’histoire de la civilisation arabo-musulmane jusqu’à nos jours dans « Essai sur la guerre du golfe », anonyme, juin 1991, disponible sur notre site.

20 Note de l’auteur : « Rifâ’at-Tahtâwî, L’Or de Paris, trad. fr. d’A. Louca, Paris, Sindbad, 2002. »

21 Redissi Hamadi, « Islam et modernité », disponible sur le site. La citation suivante en est également issue.

22 Le Discours décisif vu par les auteurs arabes modernes, d’Alain de Libera in Averroès « Discours décisif », ed. Bi­lingue, Flamma­rion, 1996, introduction d’Alain de Libera, trad. Marc Geoffroy.

23 Redissi Hamadi, « Comment l’islam sectaire est devenu l’is­lam », Seuil, 2007

24 Pour n’évoquer que le mouvement ouvrier, M. Coleman feint d’ignorer d’où viennent les droits au travail, le principe du contre-pou­voir syndical, la sécurité sociale, le principe de l’association, etc, etc. Ignore-t-il également que la séparation de la religion et de l’Etat ne date pas de 1905, mais bien du 2 avril 1871, décrétée par les communards ? Et le rôle fondamental que jouèrent les femmes dans cette même Commune, obtenant, provisoirement, la reconnaissance de l’union libre et le début de l’égalité des salaires ?

25 On lira sur l’apparition progressive du monothéisme l’ex­cellent « Naissance de Dieu » de Jean Bottéro, 2002, Galli­mard

26 Denis de Rougemont, dans « L’amour et l’occident » (1938 - ed. 10 / 18, 2008) enquête de manière vertigineuse le parcours trans-ci­vilisationnel de la posture passionnelle, dont il distingue bien entendu l’origine... chez les arabes. Cf. sur ce sujet « Amour, liberté, politique » sur notre site, ainsi que « L’amour fou » de A. Meddeb, in « Contre-prêches » (2005, Seuil).

27 Sur le sujet, Cf. le classique Mircea Eliade « Le Mythe de l’éternel retour. Archétypes et répétition » (Paris, Gallimard, « Les Es­sais », 1949 ; nouvelle édition revue et augmentée, « Idées », 1969.) qui n’épargne pas, logiquement, l’eschatologie marxiste.

28 Pour une approche d’anthropologie historique de la période antique, le livre très complet de Jan Assman « La mémoire culturelle – écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques », Aubier 2002. L’auteur reprend la notion de « période axiale » posée par Karl Jaspers (Cf. sur le site) pour étudier les créations égyptiennes, hittites, juives et grecques, les différentes transmissions de l’identité collective, et notamment l’émergence progressive de la notion d’histoire.

29 C’est justement ce présupposé qu’abat Hugues Lagrange dans « Le déni des cultures » (Seuil 2011), révoltant pour ceux qui avaient, en leurs temps, raté le désormais classique, hors milieu militant comme il se doit, « La culture du pauvre : étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre », de R. Hoggart, Ed. De Minuit, 1986.

30 Sur les types anthropologiques façonnés par les cultures, on lira les travaux de référence déjà anciens d’A. Kardiner, d’E. Sapir et de B. Ruth, ainsi que les très riches réflexions de Claude Lefort, par exemple « L’idée de ’personnalité de base’ » in « Les formes de l’his­toire », Gallimard 1978 ou encore l’excellent article de M. Gauchet « Essai de psychologie contemporaine I » in « La démocra­tie contre elle-même », Seuil, 2002, disponible sur le site. Concernant la culture occidentale et la formation de l’in­dividu, on citera par exemple C. Lasch « Le moi assiégé », Climats, 2008, et, à propos de son homologue arabo-musul­man, les études inégalées de Hichem Djaït, « La personnalité et le devenir arabo-islamique », Seuil, 1974.

31 On vérifiera facilement : la citation reprise ici est dans Une société à la dérive, (Seuil, février 2005) p. 224, 228, et les suivantes dans La montée de l’insignifiance, (Seuil, mars 1996) p.53, 57, 59 et dans Démocratie et relativisme, Débat avec le MAUSS, (Mille et une nuits, Janvier 2010) pp. 48, 50 & 61. De l’équipe du MAUSS qui reprend largement les thèses de C. Castoriadis (particulière­ment S. Latouche), on lira sur le sujet Jacques Dewitte « L’exception européenne – ces mérites qui nous distinguent », Michalon, 2008.

32 Sur la Blitzkrieg musulmane, on lira avec intérêt « L’expan­sion musulmane », de Robert Mantran, PUF, 1991.


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