À propos des événements de janvier 2015 en France (1/2)

Revue de presse
dimanche 28 juin 2015

Texte envoyé par un sympathisant, signé « Les enfants d’Ellul », 15 février 2015.
Photo tirée du site de Waleed Al-Husseini La voie de la raison — Ex Musulmans de France, Critique des islam


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Revue de Presse Les enfants d’Ellul - Février 2015

Le silence c’est la mort
Et toi, si tu parles, tu meurs
Si tu te tais, tu meurs
Alors, parle et meurs

Tahar Djaout, poète algérien,
assassiné par des islamistes en 1993

I

La pression médiatique et l’émotion collective suscitées par les massacres commis par des djihadistes français les 7, 8 et 9 janvier 2015 à Paris aura permis de soulever – pour quelque temps – le couvercle de plomb qui scelle depuis une trentaine d’années toute discussion sur la question de l’islam. Question sur laquelle la plupart des intellectuels, journalistes, universitaires, politiciens ou rebelles officiels pratiquent depuis les sombres « années Mitterrand » le déni, la dissimulation ou le mensonge, dans le but entre autres de « ne pas faire le jeu du Front national » et avec pour principal effet de faire précisément le jeu du Front national, devenu à la faveur des dernières élections « le premier parti de France », désormais à 30 % des intentions de vote pour le premier tour de la prochaine présidentielle.

Est-ce un besoin subit de parler vrai, la culpabilité d’avoir menti si longtemps ou la panique devant cette effroyable intrusion du réel ? Quelques hommes politiques ont rompu la loi du silence, avant de se faire sèchement rappeler à l’ordre par les leurs. Il fallait être aux aguets pour profiter de ces rares moments de dévoilement. Ainsi a-t-on pu lire ce titre choc dans Le Point du 13 janvier : « Malek Boutih : “Des élus locaux corrompus ont pactisé avec les gangsters et les islamo-nazis” » (1). Le député PS lâche le morceau, mais fait peut-être montre d’un peu trop d’optimisme en déclarant :

Plus rien ne sera comme avant pour les musulmans de France. Le moment de la clarification est puissant. On a un problème de ghetto, on a un problème avec l’antisémitisme et on a un problème avec l’application des règles laïques. Quand, dans certaines municipalités, on propose des horaires aménagés pour les femmes à la piscine, c’est déjà un problème. Ça n’est plus acceptable. Quand les parents refusent que leur fille porte un short pour aller au cours de gym, c’est un problème. Un débat politique majeur va s’ouvrir sur toutes ces questions.

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Au sein du PS, je serai désormais sans concession avec les élus corrompus qui passent des deals avec les voyous et les communautés par électoralisme. Il faut qu’on fasse le ménage dans nos rangs. Nous ne pouvons plus laisser prospérer les supermarchés de la drogue dans nos cités dont on voit qu’ils entretiennent des filières où gangsters et islamo-nazis se donnent la main. C’est vrai dans les villes de gauche comme dans les villes de droite ou dans les villes UDI qui pactisent avec les dieudonnistes comme en Ile-de-France. Cette affaire traverse tous les partis. Je ne vais pas être gentil au PS. Il faut que chacun nettoie devant sa porte.

« On a reçu l’ordre de fermer les yeux sur le port de la burka », titre quelques jours plus tard le même journal, rapportant les aveux du sénateur radical (ex-PS) Philippe Esnol (2).

Il y a huit mois, alors que j’étais encore maire de Conflans-Sainte-Honorine, j’ai reçu la visite du procureur de la République qui m’a confié que des ordres avaient été donnés pour qu’on ferme les yeux sur le port de la burka afin de ne pas reproduire les émeutes qui, à la suite d’un contrôle de police, avaient mis le feu à Trappes à l’été 2013. J’ai interpellé Najat Vallaud-Belkacem au groupe PS sur cette question à l’époque où elle était ministre du Droit des femmes, au moment où l’on examinait la loi sur l’égalité femmes-hommes. L’égalité salariale, très bien, mais la condition des femmes dans les banlieues, quand en parle-t-on ? Ma question ne lui a pas plu. Elle a botté en touche. Avez-vous déjà fait un tour sur un marché à Mantes-la-Jolie ? C’est l’Arabie saoudite ! Une femme non voilée s’y sent mal à l’aise. J’ai été l’un des premiers au PS à défendre, avec Manuel Valls, l’interdiction de la burka. À l’époque, nos camarades socialistes nous traitaient d’« intégristes laïques »….  

J’ai dû faire face à une pression incessante des communautés religieuses. Quand ce n’est pas sur l’alimentation, on m’a demandé des horaires aménagés à la piscine. Je n’ai jamais voulu céder. Quand une association salafiste ouvre une école coranique, un maire ne peut pas s’y opposer et le procureur de la République non plus dès lors que l’association a reçu l’accord du rectorat. Donc, nous savons que l’enseignement qui y est proposé tourne le dos aux valeurs de la République, mais nous sommes impuissants.

Sur la chaîne iTélé, le député socialiste Razzy Hammadi, entrecoupant chaque phrase du « faut pas stigmatiser » de rigueur, dénonce à son tour les « lâchetés » des élus locaux (« des mosquées contre des voix ») face à la montée du communautarisme musulman et déclare avoir

demandé en octobre 2012 la mise sous tutelle de la Ville de Bagnolet […], parce qu’on y recrutait des brigands de grands chemins, qu’on a retrouvé des armes automatiques sur leur lieu de travail et dans des véhicules de la municipalité, de grandes quantités de drogue, […] qu’on flattait les communautarismes pour des objectifs électoraux et que, oui, certains élus locaux, de gauche comme de droite, ont négocié des mosquées contre des voix (3).

Dans Le Point du 20 janvier, André Gérin, l’ancien député-maire de Vénissieux, décrit comme « fin connaisseur des banlieues et figure emblématique du Parti communiste » dénonce l’inaction des gouvernements successifs depuis trente ans (4).

On se trompe en considérant que ces événements n’ont pour origine que des problèmes économiques et sociaux. Il s’agit aussi d’une guerre culturelle. Il y a vraiment des gens qui mènent une guerre culturelle contre la République, contre un art de vivre, contre ce qu’il y a de meilleur dans les valeurs occidentales. Le fond du problème est là. On se souvient de l’imam Bouziane qui incitait à la lapidation des femmes, avec un discours anti-République, anti-Blancs et anti-France. Le discours des fondamentalistes est un discours de culpabilisation de la France, de l’Europe, de l’Occident.

Il faut dénoncer le racisme anti-arabe, anti-musulman, l’antisémitisme. Mais le racisme anti-Blancs, anti-France, fait aussi partie de ce que vivent les gens dans les quartiers populaires. Des quartiers qui ont changé de figure en vingt ans. Aujourd’hui, les Français « de souche » n’y sont presque plus présents parce que ça devient invivable pour eux pour cette raison, mais aussi parce qu’il y a une nouvelle forme de banditisme, de voyoucratie, qui s’y installe.

Il est évident qu’il y a une prise de pouvoir commune de certains territoires par les trafiquants de drogue, les mafias et les fondamentalistes. Il y a une connivence entre eux pour la prise de pouvoir sur les gamins. Cela explique pour une part les violences, contre les pompiers, la police. J’en ai maintenant la certitude, ces trafics de drogue et autres sont une source de rémunération pour les intégristes qui ont besoin d’argent pour financer leurs activités.

Je ne suis pas très optimiste. Quand on voit qu’on a applaudi dans certains quartiers après le drame du 7 janvier… La situation fait penser au 11 septembre 2001. Je pense qu’on n’a pas vu le pire. Je crains que le réveil ne soit encore plus douloureux.

L’essentiel est dit, et il fallait que cela le fût par un ancien cacique du PC. De fait, le problème n’est pas nouveau. En 2002, sous la conduite de l’historien Georges Bensoussan, paraissait le livre-enquête Les Territoires perdus de la République, somme de témoignages accablants d’un collectif de professeurs à propos de l’offensive islamiste dans les écoles et sur le racisme, le sexisme et l’antisémitisme qui règnent dans nombre d’entre eux, comme l’annonce la quatrième de couverture.

Quarante minutes d’insultes (« Chiennes de juives », « Youpines », « T’es une pute, en plus t’es juive ») et de violences physiques, quarante minutes d’« enfer » vécues par deux élèves, entourées par une douzaine d’autres qui exigent d’elles qu’elles demandent « pardon d’être juive » : ce n’est pas la « Nuit de cristal », c’est seulement un collège parisien, en mars 2002.

À l’apogée de la poussée antisémite en France, cette violence perpétrée en milieu scolaire témoigne de la décrépitude des valeurs qui fondent la République et assurent l’intégration des nouveaux citoyens autour d’un consensus minimal alors que s’affirment à nouveau l’antisémitisme, le racisme, le sexisme, l’irrespect et un climat de violence larvée marqué par la peur de nombreux adultes (et leur embarras) devant l’offensive islamiste. Comment le poison de l’antisémitisme a-t-il réinvesti notre pays ? Pourquoi l’institution scolaire se trouve-t-elle au centre de cette tourmente ?

Treize ans plus tard, l’hebdomadaire Marianne est allé rencontrer Georges Bensoussan pour un nouvel état des lieux (5).

À l’époque, la gauche dont nous venions tous a boudé le livre, considérant que c’était un livre raciste. Passons vite sur cette cécité dont on paie aujourd’hui le prix. Car, en treize ans, la situation s’est considérablement dégradée précisément faute d’avoir fait le diagnostic à l’époque. En préparant ce livre en 2002, nous considérions qu’il était déjà tard. […]

Maintenant, est-ce que la prise de conscience qui a suivi le 11 janvier ira jusqu’à la racine du problème ? Je n’en suis pas sûr. La paresse intellectuelle et surtout le manque de courage politique font que cela risque d’être une vague sans lendemain. Les forces de torpeur risquent de jouer et conduire à l’immobilisme. […]

Aujourd’hui la situation est plus grave. Nous n’en étions pas alors au banditisme organisé, nous n’en étions qu’au début de la radicalisation islamiste. Les professeurs témoignaient dans le livre avoir vu des éducateurs scolaires, musulmans pratiquants, sinon même radicaux, qui montaient la tête à certains gamins des collèges, tels des endoctrineurs islamistes.

Si les tragédies récentes commencent à libérer la parole des professeurs et des politiques, elles sont aussi l’occasion renouvelée de libérer plus encore la parole des élèves. De nombreux incidents au moment de l’affaire Merah (en mars 2012) n’ont pas été relayés. On a fait comme d’habitude dans ce pays, on a refusé de voir et de nommer, on a mis la poussière sous le tapis. Nous n’avons fait que repousser l’explosion. On l’a vu avec l’affaire Nehmouche également, certes survenue en Belgique mais où l’assassin était bien français, né à Roubaix. Quand nous préparions Les Territoires perdus de la République, Nehmouche et Merah étaient des gamins alors scolarisés au collège. […]

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On compose donc avec la nourriture halal par exemple (le porc à la cantine), les horaires de piscine, les tenues pour l’éducation physique, etc. Mais plus l’on compose, plus la laïcité recule et plus l’on donne l’impression d’une République molle. L’offensive islamiste se nourrit de notre faiblesse, c’est-à-dire de cette lâcheté, en dehors même du mensonge de quelques intellectuels qui furent de véritables « chiens de garde » (au sens de Paul Nizan en 1926), des spécialistes du déni et de l’anathème. Par ailleurs, il y a erreur à croire que l’offensive islamiste ne touche que des paumés sociaux comme les frères Kouachi et Coulibaly. Ceux-là passent à l’acte, certes, mais nombre de gens qui se radicalisent sont diplômés et ne sont pas passés par les prisons. […]

Mais bientôt, la contestation, devenue chahut sourd ou déclaré, s’est élargie. Elle s’est étendue à toutes les questions religieuses, les Croisades par exemple ou l’histoire des trois monothéismes, mais aussi à la littérature puisque des professeurs de français disent avoir parfois du mal à faire lire Condorcet, Diderot, Rousseau, les textes des Lumières en général… Contestation aussi en sciences naturelles où ce qui relève de la théorie de l’évolution est récusé. […]

Le rapport Obin disait déjà en 2004 qu’il n’y avait plus d’enfants juifs dans certaines écoles publiques du 93. Cela aurait dû faire sursauter les politiques et les médias. Or, ce rapport a été étouffé et ignoré. Rangé dans un tiroir.

Le rapport Obin sur Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires dont il est question avait été remis en juin 2004 par l’inspecteur général Jean-Pierre Obin au ministre de l’Éducation nationale de l’époque, François Fillon, qui l’avait commandé et qui s’est empressé de le passer à la trappe, « pour ne pas stigmatiser les musulmans », comme il se doit. Car ce rapport, rédigé par une dizaine d’inspecteurs généraux qui avaient visité 61 collèges et lycées d’une vingtaine de départements, faisait les mêmes constats et arrivait aux mêmes conclusions que Les Territoires perdus de la République : « Pour la première fois dans notre pays, la question religieuse se superpose à la question sociale et à la question nationale. » « Ce que nous avons observé dans les établissements scolaires […] n’est manifestement que la partie scolairement visible d’un phénomène bien plus profond, dont l’évolution constitue vraisemblablement l’une des clés de notre avenir », prévoyait-il.

Il regorge d’exemples de « régression de la condition féminine » dans les écoles avec des « fillettes ou des adolescentes faisant l’objet d’une surveillance rigoureuse » exercée par leurs frères. Ou encore d’observations faites en école primaire, comme cet « usage exclusif de deux robinets dans les toilettes, l’un réservé aux “musulmans”, l’autre aux “Français” », motivé par l’« obsession de la pureté » de certains parents d’élèves. Des jeunes filles qui « enfilent leur manteau avant d’aller au tableau afin de n’éveiller aucune concupiscence », un proviseur qui impose la viande halal à tous les élèves, un père qui refuse de laisser sa fillette dans la classe d’un instituteur remplaçant, des élèves qui arborent le drapeau algérien… « Dans certains quartiers, se sont déjà édifiées des contre-sociétés closes dont les normes sont le plus souvent en fort décalage voire en rupture avec celles de la société moderne et démocratique qui les entoure.  »

Le rapport ne craignait pas de pointer « des organisations, le plus souvent structurées sur le plan international, qui prospèrent sur ce terreau et assurent à cette nouvelle identité “musulmane” une promotion efficace ». Le projet de ces groupes, ajoutait-il, « est aussi de rassembler ces populations sur le plan politique en les dissociant de la nation française et en les agrégeant à une vaste “nation musulmane” ». Tout cela était donc connu, d’où sont sortis Fofana et consorts, Merah, Nemmouche, les frères Couachi, Coulibaly… et tous ceux qui vont suivre. Depuis les massacres, on reparle enfin, mais un peu tard, du rapport Obin. L’Express par exemple est allé interviewer son auteur pour son édition du 21 janvier (6).

L’enquête de terrain menée en 2004 par l’Inspection générale de l’Éducation nationale révélait un phénomène inquiétant. […] En fait, une partie de la jeunesse était en train de faire sécession par rapport à la nation française. Et dans l’enceinte scolaire, les signes étaient patents. Cela prenait plusieurs formes : manifestations vestimentaires (voile ou tenue islamique complète), exigences concernant les repas pris à la cantine, absentéisme massif et de plus en plus long lors des fêtes religieuses. Dans certains cas, des élèves allaient jusqu’à introduire des tapis de prière ou revendiquaient le droit d’installer des lieux de cultes dans les établissements. Les périodes de carême, notamment, étaient l’occasion d’un prosélytisme notable de la part de groupes qui souhaitaient imposer une vision particulièrement radicale de l’Islam. Le refus de la mixité lors de certaines activités sportives avait aussi retenu notre attention. Je me souviens de ce principal de collège d’une sous-préfecture d’un département rural me racontant comment les élèves avaient acclamé Ben Laden, dans un car de ramassage scolaire.

À l’époque, plusieurs collègues ont fait pression pour que le doyen ne transmette pas ce rapport au ministre. Le sujet est délicat. Il risquait de stigmatiser les musulmans. […] Un recteur indigné m’avait rétorqué que tout cela n’existait pas ! Pourtant, l’enquête avait été menée dans plusieurs dizaines d’établissements au sein d’une vingtaine de départements. Mais à l’Éducation nationale, le mot d’ordre c’est : pas de vague. Et tant qu’on ne nomme pas les choses, on peut toujours penser qu’elles n’existent pas.

Ce rapport pointait déjà le problème de ces minutes de silence ou moments de recueillement qui avaient été perturbés ou raillés dans nombre de collèges et lycées, après le 11 septembre 2001 ou les attentats de Madrid en mars 2004. Le même phénomène avait été observé en mars 2012, à la suite des tueries de Merah, devenu une idole dans les cités. Mais le 8 janvier dernier, il a atteint une telle ampleur qu’il n’a pu être étouffé, malgré les tentatives du ministère de l’Éducation nationale, qui a d’abord donné le chiffre de 70, puis 100, pour s’en tenir finalement à 200 établissements dans lesquels il y a eu des perturbations. Il se dit hors micro qu’il serait plus conforme à la vérité de compter les établissements dans lesquels ces perturbations ne se sont pas produites. La presse rapporte quelques-unes de ces réactions : « Ils auraient dû tuer tous les journalistes de Charlie Hebdo  » s’est entendu dire une enseignante de Rueil-Malmaison, « on va continuer à buter du Charlie Hebdo  », ont hurlé des élèves du lycée professionnel Amyot d’Inville en direction de jeunes du lycée voisin, « je te bute à la kalach  », a lancé à Lille un élève de quatrième à son enseignante, et, sur tout le territoire, on ne comptait plus les « ils l’ont bien cherché », « ils n’avaient qu’à pas insulter le prophète », « ils ont eu ce qu’ils voulaient » « on ne rigole pas avec la religion » « on ne va pas se laisser insulter » même si certains trouvaient la punition un peu lourde : « ce n’était pas la peine de tuer douze personnes, ils n’auraient pu tuer que Charlie [Charb]  » « faut pas abuser » « des deux côtés y a des torts  » « c’est pas hallal de tirer dans le tas à la kalachnikov »… et invoquaient le « deux poids deux mesures » en mettant en avant un des leaders de cette sécession culturelle, morale et politique d’une partie de la jeunesse, l’emblématique et madré Dieudonné, qui lui « n’aurait pas le droit de déconner », comme si l’on pouvait tout mettre sur le même plan, le droit au blasphème et un antisémitisme négationniste cynique et répugnant. Qui plus est, Dieudonné donne toujours ses spectacles, à guichets fermés, quand les dessinateurs de Charlie sont morts, eux. Alors, en effet, deux poids, deux mesures…

Le 9 janvier, un élève du lycée Blaise-Pascal de Châteauroux s’est fait lyncher par une dizaine de ses camarades pour avoir défendu la laïcité et la tolérance sur sa page Facebook. « Les élèves se sont sentis attaqués dans leur religion », a expliqué le proviseur. Le père de l’adolescent s’est empressé de lancer un « appel au calme  » : « Je ne veux surtout pas d’amalgame. Il faut arrêter que ces gamins mélangent les choses. Ils sont dans l’ignorance. […] Pas de communautarisme, nous sommes des citoyens du monde ». Les théories du complot fleurissent. Comme pour le 11 Septembre, on peut à la fois se réjouir du succès des attentats et en faire porter la responsabilité aux Israéliens, aux Américains ou aux services secrets français, au choix. « Tout ça c’est un coup monté contre les musulmans même si l’autre là, Charlie, il le méritait bien. » « Les attentats, c’est la CIA ou le Mossad. Pour salir l’islam », apprend-on dans cette enquête de L’Obs (7). Ces thèses conspirationnistes sont alimentées par un Thierry Meyssan dont on connaît la subtile dialectique et la proximité idéologique avec Soral et Dieudonné, ainsi que par les réseaux sociaux où fusent hoax, montages et désinformation, et même reprises par des hommes d’État, comme le président turc « islamo-conservateur » Erdogan, qui a déclaré, comme le rapporte le Financial Times, lors d’une conférence de presse le 12 janvier (8) :

La duplicité occidentale est évidente. En tant que musulmans, nous n’avons jamais pris le parti de la terreur ou des massacres : le racisme, les discours de haine, l’islamophobie sont derrière ces tueries […]. Les coupables sont clairs : les citoyens français ont commis ce massacre et les musulmans sont blâmés pour cela.

suivi de près par les Russes

« Les Américains sont-ils derrière les attaques terroristes à Paris ? » publie par exemple en une le quotidien Komsomolskaya Pravda. « Je suis sûr que des Américains ont supervisé ces attaques ou au moins les islamistes qui les ont perpétrées » affirme aussi le directeur de l’Institut international pour les nouveaux États, très proche du Kremlin.

Sur Facebook comme sur Twitter, un petit jeu fait fureur depuis le 9 janvier : s’auto-photographier en faisant un doigt d’honneur devant l’Hyper Casher où ont été abattus quatre juifs. Ce que certains appellent « nouvel antisémitisme » – à tort puisque cet antisémitisme musulman, pour parler clair, n’a pas attendu la création de l’État d’Israël pour exister mais qu’il se déploie depuis quatorze siècles qu’il est inscrit dans le Coran, où sont narrés les premiers massacres de tribus juives par Mahomet en personne –, connaît en Europe un développement alarmant, en France comme en Belgique, ainsi qu’en atteste ce papier publié dans Le Figaro du 19 janvier (9).

Tolérante, Bruxelles l’est-elle vraiment ? Les écoles de la ville sont devenues « Judenrein », selon l’expression de l’hebdomadaire Le Vif L’Express. La dernière élève juive de l’Athénée Emile-Bockstael a dû quitter son établissement sous la pression de ses « camarades » musulmans. Dans une indifférence totale, cette situation se répète dans presque toutes les écoles du nord de Bruxelles où les populations musulmanes sont en passe de devenir majoritaires.

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Les incidents antisémites sont en hausse constante, particulièrement depuis l’attentat de Mehdi Nemmouche au Musée juif. Un juif religieux a été poignardé dans les rues d’Anvers. Beaucoup sont très inquiets et, comme en France, s’interrogent sur leur avenir en Belgique. Cela prend des proportions telles que le rabbin de Bruxelles Menachem Margolin, président de la fédération européenne d’associations juives (EJA), a proposé que la loi soit modifiée de manière à permettre aux Juifs de disposer d’une arme : « Nous devons trouver un moyen de nous protéger nous-mêmes », s’est-il justifié.

Selon le Pew Center, le Plat Pays, qui compte le plus grand nombre relatif de djihadistes, sera le premier d’Europe où les musulmans dépasseront – prochainement – les 10 % de la population. À Bruxelles, ils pourraient devenir majoritaires. Si la tendance actuelle des incidents antisémites se poursuit, les Juifs ont de quoi être inquiets.

II

Arriva le 11 janvier. Comme un dimanche de résurrection après la semaine sainte. La grande communion. Et l’esprit saint descendit sur les brebis assemblées. Trois jours plus tard, tout serait pardonné. Dans ce grand bal des faux-culs, on oublia le comportement de la plupart de ces belles âmes durant « l’affaire des caricatures » de 2006 et ses suites, qui s’étaient courageusement désolidarisées de Charlie Hebdo, de la condamnation du pitre Bedos (père) – « Je m’en fous de Charlie Hebdo. Qu’ils crèvent » – aux paroles du rappeur Nekfeu – «  Je réclame un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo  », du rappel du proverbe « Qui sème le vent récolte la tempête » par le recteur Boubakeur aux propos d’un Pascal Boniface qui qualifia le journal satirique d’« opportuniste et faux-cul, beauf-raciste », désavoué par la quasi-totalité de la presse d’extrême gauche – du Monde diplomatique à Article 11 –, comme dans cette pétition de Politis qui affirmait « qu’il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur les journalistes de Charlie Hebdo, que les dégâts matériels seront pris en charge par leur assurance, que le buzz médiatique et l’islamophobie ambiante assureront certainement à l’hebdomadaire, au moins ponctuellement, des ventes décuplées, [Charlie] publiant des articles ou des dessins antimusulmans, participant à la confusion générale, à la sarkozisation et à la lepénisation des esprits ». Une tribune de Marianne, « Charlie Hebdo  : des combattants de la laïcité cible privilégiée des islamo-gauchistes », rappelait, au matin du 11 janvier, quelques-uns des hauts faits de ces indignés de la dernière heure (10).

Pendant des années, Charlie Hebdo fut la cible d’associations, d’avocats, de journalistes de la mouvance islamo-gauchistes, et particulièrement du Parti des indigènes de la République qui qualifiait régulièrement le journal d’« islamophobe ». […]

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Le mouvement des Indigènes de la République dénoncera notamment dans un communiqué, le « consensus raciste » qui s’est manifesté, selon lui, lors du procès en 2007 contre Charlie Hebdo intenté par la Grande Mosquée de Paris et l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) : « Désormais un racisme démocratique se met en place qui, de Charlie Hebdo à Pascal Sevran, en passant par Georges Frêche et François Bayrou, prend pour cible les descendants de colonisés » commentent alors les indigènes qui dénoncent également le soutien apporté par Nicolas Sarkozy à l’hebdomadaire satirique. L’association en conclut que « le monde blanc se tient les coudes, alors que négrophobie et islamophobie sont devenues les dernières expressions, les plus chics, du courage politique ». […]

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En 2011, Houria Bouteldja, Rokhaya Diallo, mais aussi des féministes, des journalistes, des avocats, des militants antiracistes signeront un texte contre le soutien à Charlie Hebdo après l’incendie des locaux de l’hebdomadaire. Le journal est précisément mis en cause dans un texte : « La disproportion entre les unes alarmistes sur l’incendie de Charlie Hebdo et les brèves de dix lignes sur les saccages de lieux de culte musulmans entretient une vision du monde raciste : si un saccage est plus grave qu’un autre, c’est que les biens des uns sont plus précieux que les biens des autres, et c’est en définitive que les uns valent plus que les autres. »

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[…] Pendant des années, Charlie Hebdo fut ainsi la cible de cette mouvance islamo-gauchiste pour qui toutes les affaires liées au foulard islamique ou la crèche Baby-Loup ne sont que de faux débats entretenus dans l’unique objectif de dénoncer la communauté musulmane dans son ensemble, quand ils ne sombrent pas littéralement dans la théorie complotiste, imaginant Charlie en bras armé et imprimé d’un pouvoir à l’époque sarkozyste. […]

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Étourdis par les 3,7 millions de manifestants, on oublia de rappeler la manifestation du 12 mars 2004 en Espagne contre le terrorisme et en hommage aux 191 victimes du 11 mars 2004, qui rassembla 11,5 millions de personnes, soit trois fois plus que les manifestations françaises. Quelques jours après les attentats parisiens, plus de cinquante demandes pour déposer la marque « Je suis Charlie » avaient été envoyées à l’Institut national de la propriété industrielle. Déjà, on pouvait trouver quantité de « produits dérivés », badges, t-shirts, pancartes, autocollants et autres flyers. Bien sûr, de nombreuses personnes étaient sincèrement affligées, révoltées et inquiètes, qui mettaient tout leur cœur dans une marche digne et silencieuse. Les plus lucides comprenaient que l’on enterrait là une liberté de parole chèrement acquise, arrachée à l’Église voici plus de deux siècles. Mais, devant la tournure festive proprement indécente que prenait cette Bobo Pride où des centaines de milliers de Charlies satisfaits s’autocongratulaient, on ne put s’empêcher de penser à ce qu’écrivait Philippe Muray treize ans plus tôt, dans le bouquet final de son Chers djihadistes  :

Craignez la fureur des moutons ! Craignez la colère des brebis enragées ! […] Craignez le courroux de l’homme en bermuda ! Craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! […]

Nous lutterons pour le réchauffement climatique, pour la montée du niveau des mers, pour la réduction draconienne des émissions de gaz carbonique, pour toutes les catastrophes et pour tous les moyens de limiter l’impact de celles-ci.

Nous nous battrons pour nos communautés communautaristes, pour nos tribus tribales, pour nos revendicateurs revendicatifs et pour tous nos étudiants en rébellion qui valent bien vos étudiants en religion. […]

Nous nous battrons pour nos bébés prescripteurs et pour leur libre accès aux services culturels. Nous nous battrons pour la vie jeune et les arts alternatifs. Nous nous battrons pour un millénium de n’importe quoi, pour les bateaux qui volent, pour la pilule d’éternité, pour les savants fous qui veulent cloner tout le monde et pour une opposition résolue à leurs sombres desseins.

Nous nous battrons pour nos grandes batailles pour la parité paritaire, pour la repentance repentatoire et pour la surveillance des écarts de langage.

Nous nous battrons sans fin parce que la fin est advenue depuis longtemps et que nous n’en gardons même pas la mémoire. […] Nous nous battrons dans le sens du poil et dans le sens du vent. Nous nous battrons pour la disparition du langage articulé.

Nous nous battrons. Et nous vaincrons. Bien évidemment. _ Parce que nous sommes les plus morts.

« Qui est Charlie ? Un Français de plus de 50 ans, plutôt aisé et de gauche », « un soixante-huitard aisé », commentait un sondage pour La Chaîne parlementaire. De fait, les citoyens de confession musulmane, pourtant invités par leurs organisations, le Conseil français du culte musulman, l’Union des organisations islamiques de France (l’UOIF, c’est-à-dire les Frères musulmans) « à rejoindre massivement » la manifestation d’État « pour affirmer leur désir de vivre ensemble en paix dans le respect des valeurs de la République », étaient les grands absents de ces rassemblements. Étaient-ils en désaccord avec le mot d’ordre ? Ils ont en tout cas perdu une bonne occasion de dire « Pas en mon nom ». À Marseille, le cortège réunissait péniblement 60 000 personnes quand 330 000 défilaient à Lyon, pour une population deux fois moindre. Mais pas la même population. « À quelques exceptions près, il n’y avait que des Blancs  », témoignait un manifestant. Ce fut le cas dans toutes les villes françaises, comme une illustration de la sécession culturelle en cours.

« Dans une mosquée de Toulouse : “on ne peut pas se mélanger avec ceux qui justifient les caricatures du prophète” », était le titre d’un article de Libération du 9 janvier. « Ils n’ont jamais pleuré sur nous. Nous n’irons pas pleurer sur eux », celui de L’Obs pour une enquête à Évry (11).

Après le prêche de l’imam en arabe et en français, qui a rappelé qu’Allah avait envoyé le Prophète comme une clémence offerte à toute l’humanité, la voix du recteur s’est élevée pour condamner les forfaits commis « au nom de notre religion ». Et il a appelé à participer à la grande marche pour la paix du dimanche 11 janvier, et à la mémoire de Charlie Hebdo. Un fidèle s’est alors levé, une tunique longue dépassant de son anorak :

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« Nous nous sentons agressés depuis des années. Ces gens-là nous ont bafoués. Ils n’ont jamais pleuré sur nous. Nous n’irons pas pleurer sur eux. Allah Akhbar ! »

Son appel est tombé dans un silence glacial. « C’est la première fois que je le vois ici », assure Abdel, 34 ans, un costaud en survêtement gris, qui travaille à la mosquée auprès des jeunes musulmans. À l’en croire, cet homme appartient à une infime minorité des 5 000 fidèles accueillis chaque vendredi.

Parfois, racontent d’autres mamans qui s’attardent, des jeunes en tenue traditionnelle, longue tunique blanche et barbe noire, essaient de se mêler à leur groupe. Elles restent polies, car elles craignent leurs réactions. « Ils proposent d’organiser des cafés dans les maisons, et ils essaient de nous faire un lavage de cerveau », explique l’une d’elles : « Hier, ils étaient rappeurs, et aujourd’hui, ils essaient d’installer la charia ! Mais ils n’ont pas de structure dans la tête, ils n’ont même pas pris le temps de lire le Coran. Leur maître à penser, c’est Internet. »

Le journal suisse 24 heures est allé faire quelques interviews à Barbès (12).

Dans le quartier multiethnique de Barbès, Samir, 29 ans, et ses copains, tous d’origine algérienne, discutent avec véhémence des événements sanglants des trois derniers jours. Karim, 27 ans, est dubitatif.

Comme d’autres, il croit au « complot », ne peut pas imaginer que des musulmans radicaux soient les auteurs de la mort de 17 personnes. « Il n’y a pas le djihad dans le Coran. Le djihad, c’est lorsque c’est la fin du monde », dit-il.

Samir, lui, ne doute pas que les frères Kouachi et Amedy Coulibaly soient des djihadistes, mais il peine à les condamner, car les victimes de Charlie Hebdo avaient « insulté le prophète » avec leurs caricatures : « Je suis rebeu. On n’insulte pas le prophète », lâche-t-il.

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« Au moins, on a des méchants pour faire ça ! (venger le prophète) ». Il dit qu’il ne prend plus le métro, de peur d’attentat. Dans le bus, note-t-il, « on nous regarde de travers ».

Et lui-même craint les islamistes radicaux, car il n’est pas pratiquant. Alors aller marcher, c’est non : « Ça va rien changer et tu vas te faire cramer la gueule devant les caméras ».

Michèle Tribalat n’était « pas Charlie » elle non plus, mais pour d’autres raisons, qu’elle exposait dans une tribune du Figaro du 10 janvier (13).

Le slogan « Je suis Charlie » ou « Nous sommes Charlie » me paraît relever à la fois du romantisme, du narcissisme et de l’indécence. Nous ne sommes pas Charlie pour la bonne raison qu’ils sont morts en raison des risques qu’ils ont pris de continuer à faire leur travail, souvent sous les accusations les plus odieuses de ceux qui ont invoqué le manque de respect, le mauvais goût, l’abus de la liberté d’expression, le racisme ou l’islamophobie… La presse pourrait légitimement arborer ce slogan si, de concert, elle republiait l’ensemble des caricatures qui a valu la mort à ces valeureux caricaturistes. À cette condition seulement.

Combien de politiques qui n’ont aujourd’hui que la liberté d’expression à la bouche, ont, lors de la publication des caricatures danoises, soutenu la liberté d’expression sans restriction, sans invoquer l’esprit de responsabilité, de mesure, de respect, le caractère inopportun ou provocateur des dessins ? Beaucoup ont joué la stratégie de l’apaisement. La dénonciation aujourd’hui de l’atteinte à la liberté par la mosquée de Paris et l’UOIF, qui appellent à manifester demain, aurait plus poids si elles n’avaient pas poursuivi Charlie Hebdo en justice alors qu’il exerçait précisément sa liberté. N’oublions pas non plus qu’il s’est trouvé une association musulmane de Seine-Saint-Denis, l’UAM-93, pour demander un vote sur une loi condamnant le blasphème, demande relayée et soutenue par Éric Raoult. Ce que cherche à obtenir sans relâche l’Organisation de la coopération islamique (OCI) aux Nations unies. […]

Concernant l’interdiction du blasphème, le pape François, et cela n’étonnera personne, se pose sur une ligne islamo-compatible puisqu’il expliquait le 15 janvier qu’il ne fallait pas « provoquer, insulter la foi des autres, la tourner en dérision » qu’« il y a une limite » à la liberté d’expression. À ce sujet, la dernière partie du papier de Michèle Tribalat est tout à fait pertinente :

Au lieu d’arpenter le pavé parisien, on aimerait que ces politiciens français et européens s’engagent à protéger la liberté d’expression, par exemple en introduisant l’équivalent d’un 1er amendement à l’américaine, et à cesser les politiques d’apaisement conduites jusque-là vis-à-vis de l’islamisme. Cette protection de la liberté d’expression est d’autant plus nécessaire que les attentats récents vont avoir un effet de sidération sur tous ceux qui sont amenés à s’exprimer sur l’islam que ce soit sérieusement ou non. Les exemples d’autocensure sont déjà légion. Ils sont appelés à se multiplier. On pourrait même soutenir que l’idée de subversion artistique, littéraire ou autre est morte avec les dessinateurs et journalistes de Charlie Hebdo à partir du moment où il existe un périmètre interdit sous peine de mort.

En effet, ces « exemples d’autocensure » se sont multipliés après les massacres. Car ce qu’il y a de terrible dans le terrorisme, c’est que ça marche. La terreur s’installe, insidieusement, profondément, définitivement. Qui donc a envie de finir décapité, pendu, crucifié, égorgé, mitraillé, découpé, déchiqueté, amputé, enterré vivant, précipité du haut d’un immeuble, éventré, vitriolé, lynché, lapidé, brûlé vif… ? Alors on « comprend », on « ne provoque pas inutilement » on « ne jette pas d’huile sur le feu », bref on la ferme, on se couche, on se soumet. Le psychanalyste Daniel Sibony, dans son remarquable ouvrage Islam, phobie, culpabilité, définissait l’islamophobie comme « la peur de dire ou de laisser dire des choses dont on pense qu’elles pourraient contrarier les musulmans ». En ce sens, nous sommes en train de devenir foutûment islamophobes.

Les rassemblements du 11 janvier étaient à peine dispersés qu’on apprenait que L’Apôtre, « film au demeurant profond et parfaitement équilibré, qui raconte simplement la conversion d’un jeune Français de tradition musulmane au catholicisme », venait d’être déprogrammé à la demande de la DGSI des quelques salles où l’on pouvait le voir. Jacques de Guillebon conclut ainsi son papier dans Causeur (le 20 janvier) : « Quand, comme Houellebecq, on raconte une conversion à l’islam, on fait monter l’islamophobie ; quand, comme Cheyenne Caron, on raconte une conversion au catholicisme, par contre on fait monter l’islamophobie.  » Le film Timbuktu, plaidoyer bien-pensant contre l’islamisme et les djihadistes au Mali, a été également retiré dans les salles de quelques « villes sensibles ». En revanche, Qu’Allah bénisse la France, qui narre la conversion d’un jeune des banlieues à l’islam, n’a pas souffert d’annulation. Ce qui n’est pas le cas de la pièce Lapidée, histoire d’une jeune femme qui finit assassinée sous les pierres au Yémen pour un prétendu adultère, dont les 27 dernières représentations prévues ont été annulées. « La préfecture de police nous a dit que, dans les circonstances, l’affichage pourrait être considéré comme une provocation », déclare le producteur. À Clichy, l’exposition Silence signée Zoulikha Bouabdellah, une installation qui représentait des paires d’escarpins de femmes sur des tapis de prière musulmans, a créé la polémique : « La mairie nous a fait part de l’inquiétude des représentants d’une fédération de citoyens clichois de confession musulmane sur d’éventuels incidents non maîtrisables liés à cette installation », explique l’une des commissaires de l’exposition. « Suite à l’incompréhension dont est victime l’installation, j’ai pris la décision de la retirer  », conclut l’artiste. Caroline Fourest, qui dénonçait quelques jours plus tôt dans sa chronique sur France Culture « l’autocensure du monde culturel au profit du tout religieux », se trouve elle-même obligée d’annuler « pour des raisons de sécurité » des conférences sur la laïcité qu’elle devait donner en province. À Welkenraedt, en Belgique, une exposition qui prévoyait un panneau consacré à Charlie Hebdo a également été censurée. Elle était pourtant consacrée à… la censure. À Tournai, toujours en Belgique, la cinquième édition de Ramdam, « le festival du film qui dérange » a été annulée, pour ne déranger personne. L’éditeur britannique Oxford University Press retire les images représentant les cochons de ses livres scolaires et recommande à ses auteurs de ne pas mentionner les mots « cochon », « viande de porc », « saucisse » et « lard » dans leurs textes. À Londres encore, le Victoria & Albert Museum reconnaît avoir fait disparaître de son site un poster iranien de Mahomet à l’épaule dénudée datant des années 1990. Etc. (14)

Côté sémantique, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, recommande de ne plus employer le mot « islamiste », au profit de « terroriste », de même que « Daesh » a été préféré à « État islamique », dont il est l’acronyme en arabe. Il ne faut pas stigmatiser. Ne pas faire d’amalgames. Ça n’a rien à voir avec le Coran.

Le Traité sur l’intolérance de Voltaire se vend paraît-il comme des petits pains, mais qui aurait le courage de monter du même auteur Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète, pièce de théâtre qui fut pourtant en son temps une charge contre l’Église catholique ? Tarik Ramadan avait demandé et obtenu sa censure à Genève en 2005 avec ce type d’arguments : « Aux abords des espaces intimes et sacrés, ne vaut-il pas mieux parfois s’imposer le silence ? Il se peut que la pièce ne provoque aucune manifestation, ni aucun dérapage visible, mais soyez assuré que ses conséquences affectives seront bien réelles : ce sera une pierre de plus à cet édifice de haine et de rejet dans lequel les musulmans sentent qu’on les enferme. » Un frère Tarik qu’on a retrouvé en grande forme dans Le Point du 17 janvier : « Et ces controverses, ces controverses récurrentes, ils en faisaient de l’argent. […] Alors, ne venez pas me dire aujourd’hui qu’ils étaient courageux, ça, non. […] C’était avant tout une question d’argent. Ils étaient en faillite depuis deux ans. Et ce qu’ils tiraient de ces controverses visant l’islam d’aujourd’hui et les musulmans était une manière de faire de l’argent. Cela n’a rien à voir avec le courage. Cela a à voir avec faire de l’argent et viser les gens marginalisés de la société. »

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Dans le même ordre d’idées, dans une tribune publiée dans Libération le 26 janvier, « Didier Fassin ou l’éthique de la soumission », Samuel Jequier critiquait la position couchée du sociologue d’État (15).

[…] Faire prévaloir l’éthique de responsabilité, c’est-à-dire ne pas « avilir les symboles d’une religion » et éviter « que des personnes puissent se sentir blessées par l’atteinte à ce qu’elles ont de plus sacré et parce qu’elles perçoivent comme des insultes explicitement dirigées contre elles », c’est dire implicitement mais très évidemment que Charlie n’aurait pas dû republier une caricature de Mahomet en une. C’est donc signifier qu’abattu Charlie aurait définitivement dû rester couché. Se contenter de menues caricatures de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ne portant pas à conséquence. Et se soumettre à la barbarie et à la violence politique et idéologique de ceux qui l’avaient frappé. Bref, cesser d’être un journal irresponsable.

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En mettant des mots sur les sous-entendus de Didier Fassin, l’éthique de responsabilité telle qu’il la promeut nous apparaît ainsi clairement pour ce qu’elle est : une posture du renoncement, une pensée de la compromission, un pragmatisme sans éthique, ni valeurs. Une soumission peureuse à ceux qui crient et tuent le plus fort. Poussons son raisonnement pour en montrer à la fois l’absurdité et la profonde dangerosité : faudrait-il aujourd’hui au nom de l’éthique de responsabilité débaptiser les « hyper cacher » et les appeler hyper tout court, leur nom et leur existence pouvant risquer, comme l’écrit Didier Fassin à propos des caricatures, de « favoriser la radicalisation de certains segments musulmans de la population » ? […]

C’est enfin sa manière, sans le dire vraiment, de totalement inverser… les responsabilités. Car qui au fond attise les tensions et promeut la haine : celui qui dessine ou celui qui tue ? Qui stigmatise et offense l’Islam, celui qui dessine Mahomet ou ceux qui tuent, torturent et violent en son nom tous les jours ? Qui met en péril les journalistes dans le monde ? Le caricaturiste, comme l’écrit Didier Fassin (« les réactions hostiles peuvent prendre des formes violentes, compte tenu de la circulation de l’information, partout dans le monde, mettant en péril non seulement des journalistes mais aussi bien d’autres ») ou les terroristes qui les égorgent en direct parce qu’ils sont britanniques ou américains ? […]

Un autre ouvrage qui fait un tabac en ce moment, c’est le Coran, comme d’ailleurs tous les livres qui traitent de l’islam en général. De nombreuses librairies sont en rupture de stock, « dévalisées », comme l’affirme L’Express du 28 janvier. « Les ouvrages en rapport avec la “culture arabo-islamique, le djihadisme, le terrorisme, le racisme ou sur le Proche et Moyen-Orient” sont très demandés, assure-t-on à la Fnac de Saint-Lazare, à Paris. La responsable du rayon sciences humaines et religions indique avoir été “dévalisée dès le lendemain” de l’attaque de Charlie Hebdo. » Y a-t-il un rapport avec ce titre du Monde du 28 janvier : « Après les attentats, des clarifications qui ont fait baisser les tensions sur l’islam » ? L’enquête du Monde affirme en effet que,

contrairement à certaines hypothèses ou affirmations péremptoires, la séquence des attentats n’a pas induit une défiance accrue à l’égard des musulmans et de l’islam. Elle semble au contraire avoir généré des clarifications qui ont fait baisser les tensions.

Les attentats commis par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly n’ont pas rejailli sur l’acceptation croissante de l’islam par la société française. Certes, une petite majorité (51 %) des personnes interrogées considère que la religion musulmane « n’est pas compatible avec les valeurs de la société française ». 66 % des personnes interrogées jugent que l’islam est « une religion aussi pacifiste que les autres », et que « le djihadisme est une perversion de cette religion ».

Plus le chaos s’installera, et plus la demande d’ordre se fera pressante, que cet ordre soit tyrannique, militaire ou islamique. Le 10 février, la station RTL nous apprend, comme on pouvait s’y attendre, qu’il y a « de plus en plus de Français convertis à l’islam depuis les attentats ».

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Depuis les attentats du mois de janvier qui ont touché la France, les mosquées de Paris, Lyon ou encore Strasbourg ont enregistré une hausse des conversions à la religion musulmane. […] À Paris, Éloïse fait partie de ces musulmans fraîchement convertis. Un mois jour pour jour après les attentats et à seulement 18 ans, la jeune femme a fait sa profession de foi. Choquée par les amalgames qui ont été faits par la suite, entre musulmans et terroristes, elle a eu envie de donner une autre image de la religion : « Ça me donne encore plus envie d’aller vers l’islam et de montrer à tout le monde que ce n’est pas ça. » Les imams semblent les premiers surpris par l’augmentation du nombre de nouveaux fidèles ainsi que par la diversité de leurs profils. À Paris, un médecin, une directrice d’école ou encore un policier, ont franchi la porte de la Grande Mosquée pour se convertir.

De l’attentat conçu comme une campagne d’adhésion. Déjà, le 16 octobre 2001, après ceux de New York, Fouad Alaoui, dirigeant de l’UOIF, déclarait dans Libération, un brin menaçant : « Nous ne nous contenterons pas de tolérance à l’égard de l’islam. Il faut aussi que certaines représentations que la société porte sur nous évoluent. » « L’esprit du 11 janvier » serait alors celui de la repentance et de l’expiation, les rassemblements un grand moment de pénitence collective. « Le monde moderne est plein d’idées chrétiennes devenues folles », écrivait Chesterton.

III

Heureusement, il y eut quelques écrivains pour sauver l’honneur. Pierre Jourde, le jour du massacre, laissait éclater sa colère dans Bibliobs (16).

J’ai rencontré Charb deux fois, dont une sur le plateau de l’émission de Frédéric Taddeï consacrée justement à l’Islam […]. Les douze morts et les blessés graves de Charlie Hebdo, la liberté d’expression, qu’en pensent l’humoriste Yacine Belattar, le sociologue Pascal Boniface, présents sur le plateau, et qui s’enfermaient dans le déni de toute espèce de problème ?

Il faut tout de même une épaisse couche de mauvaise foi pour refuser d’admettre qu’aujourd’hui, de toutes les religions, l’Islam est celui qui, de très loin, et partout dans le monde, est celle qui a le plus recours à la violence, qu’elle vienne d’États, d’organisations ou d’individus. Que cette violence vise les incroyants, les convertis, les femmes, les homosexuels, les non-pratiquants, les juifs, les non-musulmans, les écrivains, les journalistes, les enseignants, j’en passe. De sorte que l’Islam, tel que le prêchent et le pratiquent certains, est un totalitarisme qui se rapproche dangereusement du fascisme. Et ce n’est pourtant pas la seule religion des damnés de la terre, des pauvres, des colonisés ou des immigrés ! La sociologie ne suffira pas.

Il faut savoir gré aux organisations musulmanes qui condamnent les attentats et rappellent le droit à la liberté d’expression. Mais maintenant, ça ne suffira plus de dire, comme d’habitude, qu’on a affaire à des fous, des individus isolés, ou à des gens qui « n’ont rien à voir avec l’Islam ». Car on va encore l’entendre. Assez.

Les gens qui manifestaient par millions, partout dans le monde, notamment en Europe, en 2006, pour appeler à assassiner les blasphémateurs, les gens qui manifestaient encore en France récemment aux cris de « mort aux juifs », les gens qui ont crié de joie le jour du 11 septembre, les gens qui dans certaines cités ont applaudi aux exploits de Mohammed Merah, « héros de l’Islam », tous ceux qui se font exploser dans un marché, qui tirent dans les locaux de Libération, qui égorgent, qui vitriolent des femmes mal voilées, qui pendent, qui crucifient, qui tuent à coup de pierres les femmes adultères, qui foncent dans la foule avec une voiture, qui tuent au musée juif, les enfants qui dans certaines écoles refusent d’entendre parler de la Shoah, ces millions de gens, donc, n’ont « rien à voir avec l’Islam » […]

Dans un entretien donné au Progrès, le romancier algérien Boualem Sensal nous invitait à nous « réveiller » (17).

> Quelles ont été les réactions en Algérie ?

Les islamistes et les ultra-nationalistes ont applaudi, hélas ! On a même entendu des « youyous » dans les rues, pour dire « bravo ! » aux terroristes qui ont exécuté la fatwa contre Charlie Hebdo. Et puis il y a cette majorité silencieuse. Des personnes dont on ne sait pas trop ce qu’elles pensent. Certaines sont pour, d’autres sont contre ces attentats, d’autres encore, n’ont pas d’avis ou seraient prêtes à discuter.

> Qui donc est « trop tolérant » avec l’islamisme ?

Les pouvoirs publics français. On sait que des gens prêchent dans les banlieues, les mosquées, les prisons… J’ai l’impression d’un laxisme qui ouvre des brèches aux djihadistes. Je ne dis pas non plus que c’est simple : la France est une démocratie, et ses gouvernants « composent » avec 6 ou 7 millions de citoyens de confession musulmane.

> Pourquoi l’islamisme séduit-il autant une partie de la jeunesse ?

Je ne crois pas aux explications de ceux qui mettent en avant la misère sociale, comme terreau premier du djihadisme. Il existe un projet politique dans le monde pour propager l’islamisme et porter le djihad d’abord en terre musulmane, puis ailleurs, en terre chrétienne notamment. C’est une bataille romantique et mystique pour Allah qui rappelle les croisades. S’ajoute à cela le travail des propagandistes, qui sont de vrais professionnels. Eux, jouent sur le chômage, en le présentant comme une injustice faite à l’égard de ceux qui sont musulmans. On leur martèle en substance : « Ils ont exploité vos parents ; maintenant, c’est votre tour. »

> Que pensez-vous de ceux qui s’insurgent du risque « d’amalgames » avec l’ensemble des musulmans, dans la dénonciation de l’islamisme ?

Les islamistes cherchent à culpabiliser ceux qui s’en prennent à l’islamisme en leur disant : « Vous êtes racistes, c’est l’islam que vous voulez critiquer. » C’est une technique pour faire taire l’adversaire. Mais ceux qui gouvernent ont également une responsabilité dans cet état de fait. Le président de la République française est président de tous les Français, y compris des djihadistes. Le discours sur la nécessité de ne pas faire d’amalgames vient en droite ligne du principe de précaution. Les Français sont invités à ne pas déraper, à ne pas tenir de propos qui pourraient dresser les communautés les unes contre les autres. Je pense qu’à force d’être prudent, on finit par ne rien faire. Et si l’on bride le débat, cela ne fera qu’aviver les tensions. Il faut donc libérer le débat. Sinon, l’extrême droite continuera de progresser, en s’emparant des critiques qui ne sont pas menées. Tout cela rappelle les années 1930 : on polissait les discours et les intellectuels détournaient les yeux, pendant que l’extrême droite se développait…

> Et doit-on aussi critiquer l’islam ?

Absolument. Il faut tout mettre sur la table. Le Coran « légalise » des inégalités fondamentales : la femme est vue comme inférieure à l’homme. Offrir 70 vierges à un homme après sa mort, cela veut-il dire que le Paradis est sexiste ?

[…]

Le blogueur palestinien Waleed al-Husseini, qui connaît de près la question puisqu’il a été emprisonné dix mois en Cisjordanie et torturé par l’Autorité palestinienne pour avoir « blasphémé le Coran », prend position dans Le Monde du 19 janvier.

[…] En réalité, le prophète Mahomet a une double personnalité. Pendant son séjour à la Mecque, il était en position de faiblesse, persécuté par les tribus athées. Il a fait profil bas et utilisé sa docilité comme vecteur de prosélytisme pour répandre une religion de paix. Mais après sa migration vers Médine et le début des conquêtes, sa puissance l’a transformé. Il a alors troqué la docilité pour la violence et le prosélytisme pour l’épée. Il a fait décapiter les poètes qui osaient le critiquer par le verbe, tout en encourageant d’autres poètes à dénigrer ses adversaires. À l’image de son auteur, Mahomet, le Coran contient beaucoup d’appels au meurtre, à la destruction et à l’exclusion.

Cette violence, enseignée depuis quatorze siècles, a accompagné toutes les conquêtes islamiques et marqué des générations entières de fidèles. Évidemment, tous les musulmans ne sont pas des terroristes, même s’ils sont trop nombreux à ne pas s’en désolidariser. Mais presque tous les terroristes de la foi sont des musulmans. Il devient urgent que les musulmans éclairés s’unissent pour délivrer l’Islam de cette déformation congénitale. Nous sommes tous invités à nous unir contre l’extrémisme et à défendre la liberté.

Tous les pays musulmans sont invités à défendre la liberté chez eux et à abandonner la schizophrénie héritée du double langage du Coran. Car comment tolérer que Mahmoud Abbas puisse défiler à Paris contre le terrorisme qui a frappé Charlie Hebdo alors qu’il m’a fait emprisonner, torturer et juger par une cour martiale au nom de l’Islam ? Comment accepter la présence du premier ministre turc Ahmet Davutoglu à la manifestation parisienne alors que la Turquie nourrit la haine contre les caricaturistes danois ? Comment supporter la participation de l’ambassadeur saoudien à la marche pour Charlie alors que son pays vient de condamner à mille coups de fouets Raëf Badawi, accusé d’avoir manqué de respect à l’Islam ? Comment prendre au sérieux les condamnations de la tuerie formulées par l’Iran, la Syrie et le Hezbollah, en sachant que Téhéran a été le premier à avoir émis une fatwa contre Salman Rushdie en 1989 pour son livre Les Versets sataniques, qu’il renouvelle périodiquement cette fatwa, et qu’il vient de traduire un journal devant la justice ?

Le romancier Jean Rolin, dans L’Obs du 31 janvier, nous dit son inquiétude (18).

[…] La montée conjointe de l’islamisme et de courants identitaires m’horrifie. Sur fond de crise économique, elle s’ajoute à un effondrement de l’État qui, fortuitement, peut donner un mélange volatil et explosif si ça continue.

Il suffit qu’il y ait une succession d’attentats, revendiqués par une tendance extrémiste quelconque. Puis une riposte. Des expéditions punitives incontrôlables. Des chasses à l’homme. Et c’est parti. Surtout avec des images de cadavres déchiquetés qui passent en boucle à la télé. Le cycle auto-défense/représailles peut entraîner assez rapidement des troubles ayant les proportions d’une guerre.

Je suis cosmopolite, je n’ai rien à voir avec les identitaires, mais l’islam est aujourd’hui traversé par des courants obscurantistes extrêmement réactionnaires. Il n’y a pas que Daech d’un côté et des musulmans hyper-sympas de l’autre. Beaucoup sont des individus très honorables, mais considèrent qu’insulter le prophète reste la chose la plus grave, plus grave que d’assassiner des gens.

À cet égard, ce qui m’inquiète le plus depuis les attentats, c’est le refus de certains élèves d’observer une minute de silence. Ça ne fait pas de tous des terroristes en puissance, mais pour eux, la non-croyance n’existe pas. Elle ne fait même pas partie des options possibles. Il y a là une faillite de l’école républicaine. À qui la faute ? Je n’en sais rien. Mais la matrice de scènes de guerre à venir est là.

Tout comme son frère, Olivier Rolin, nous avoue sa peur, dans le dossier « Écrivains face à la terreur » que publie Le Monde des livres du 16 janvier.

Ce que « phobie » veut dire.

Phobos, en grec, veut dire « crainte », pas « haine » (misos). Si ce mot [islamophobie] a un sens, ce n’est donc pas celui de « haine des musulmans », qui serait déplorable en effet, mais celui de « crainte de l’islam ». Alors, ce serait une grande faute d’avoir peur de l’islam ? J’aimerais qu’on m’explique pourquoi. Au nom de « nos valeurs », justement.

J’entends, je lis partout que les Kouachi, les Coulibaly, « n’ont rien à voir avec l’islam ». Et Boko Haram, qui répand une ignoble terreur dans le nord du Nigeria, non plus ? Ni les égorgeurs du « califat » de Mossoul, ni leurs sinistres rivaux d’Al-Qaida, ni les talibans qui tirent sur les petites filles pour leur interdire l’école ? Ni les juges mauritaniens qui viennent de condamner à mort pour blasphème et apostasie un homme coupable d’avoir critiqué une décision de Mahomet ? Ni les assassins par lapidation d’un couple d’amoureux, crime qui a décidé Abderrahmane Sissako à faire son beau film, Timbuktu  ?

J’aimerais qu’on me dise où, dans quel pays, l’islam établi respecte les libertés d’opinion, d’expression, de croyance, où il admet qu’une femme est l’égale d’un homme. La charia n’a rien à voir avec l’islam ?

Les croyants pacifiques, je voudrais qu’on ne doute pas un instant du respect que j’ai pour eux, d’autant plus grand qu’il leur est, j’imagine, difficile de se tenir à l’écart de cette folie mondialisée. Et j’aimerais passionnément croire qu’ils seront, que nous serons ensemble les plus forts.

Mais, si l’on croit que les mots ont un sens, il faut cesser de dire que la terreur au nom d’Allah n’est le fait que d’une minorité infime sans rapport avec l’islam. Les propos les plus sensés que j’aie lus ces jours derniers, ce sont ceux d’un éducateur sénégalais dans Libération. « Le refus des amalgames, dit-il, c’est très bien. Mais la fracture au sein de la société est telle que je la crois irréversible. Je côtoie des jeunes qui sortent de prison […]. Leur discours est haineux vis-à-vis de la France et de ses valeurs. Le combat séculaire pour la tolérance et la liberté est menacé par ces brebis égarées. Elles sont plus nombreuses que beaucoup semblent l’imaginer. »

[…] Moi, en tout cas, j’ai peur d’un certain islam. Mais je n’ai pas peur de le dire.

Dans le même dossier, on trouvait un entretien avec Kamel Daoud, l’auteur algérien de Meursault, contre-enquête, condamné à mort par un imam de son pays pour « apostasie ».

> Vous-même, vous sentez-vous en danger depuis la fatwa émise pour « apostasie » par un imam salafiste ?

[…] La plainte que j’ai déposée dès le lendemain n’a été suivie d’aucun effet. Le bonhomme est toujours en liberté. Il a même réitéré ses menaces sur des télévisions ultraconservatrices, dans des journaux. Les islamistes disposent d’un sentiment d’impunité en Algérie. L’État ne veut pas remettre en cause l’alliance qu’il a conclue avec eux après la guerre civile. Donc, il préfère ne pas donner suite. […]

> Les écrivains ont-ils encore le pouvoir de diffuser ce sens de la nuance, de le faire connaître ?

Oui, mais à quel prix ? Combien de temps faudra-t-il attendre pour gagner ? Est-ce à l’échelle d’une vie ? D’une ou deux générations ? La justice finit toujours par triompher. Mais, dans l’histoire de l’humanité, on est obligé de reprendre le combat qu’ont mené nos aînés et leurs aînés avant eux. L’enjeu est culturel. On ne naît pas djihadiste, on le devient, à cause de livres et d’idées. Si moi et d’autres continuons à écrire, à dessiner, à chanter, c’est pour proposer à l’enfant qui vient au monde autre chose que des idées qui tuent. En Algérie, le problème est qu’on ne dispose pas d’une idéologie alternative à l’islamisme. Si on n’est pas islamiste à 17 ans, qui est l’âge de l’absolu, qu’est-ce qu’on est ? L’islamisme vous prend totalement en charge : le corps, la sexualité, la vie, les relations aux autres. En face, il n’y a rien. C’est le désastre philosophique du monde arabe.

Ainsi qu’un texte plein de sensibilité de la romancière libanaise francophone Hoda Barakat.

[…] Ces tueurs, je ne leur ressemble en rien, ce sont mes ennemis, ce sont eux qui m’ont chassée de mon pays et qui continuent de m’en tenir éloignée. Même quand ils crient allah akbar, la rage me prend et je me dis qu’ils ont souillé ma langue, tout ce qu’il me reste de Là-bas. […] 2006, les manifestants contre les dessins blasphématoires de Charlie Hebdo terrorisent Beyrouth, saccagent des églises dans les quartiers chrétiens. Des mots de désolation, aucun procès. Aucune contre-manifestation dans aucun pays arabe. À Damas, pays du Baas laïc, deux manifestations pour brûler les deux ambassades danoise et norvégienne, pas une arrestation. Pas une contre-manifestation. Plus, pas un seul manifeste qui condamne, ouvertement, frontalement.

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Avant Daech ou l’EI, les anathèmes, les fatwas, les expulsions, les procès contre les écrivains, professeurs d’université et penseurs devenaient fréquents. Les homosexuels devenaient la première “lutte” sacrée pour assainir l’oumma. Dans Le Caire révolutionnaire… […]

La sagesse des aveugles n’arrange pas le temps des loups. Nous ne pouvons nous combattre parce que nous sommes depuis bien longtemps dans des trains, sur des rails parallèles, dans nos girons des lettres finies, mais nous n’avons plus d’adresse. […]

Parmi tant d’autres qui relèvent encore et toujours du déni de réalité, de la culture de l’excuse ou de ce que Daniel Sibony appelle « la culpabilité narcissique ». Ainsi, JMG Le Clézio nous donne son explication des faits, simplette.

« Trois assassins, nés et grandis en France, ont horrifié le monde par la barbarie de leur crime. […] À un certain point de leur vie, ils ont basculé dans la délinquance, parce qu’ils ont eu de mauvaises fréquentations, parce qu’ils ont été mis en échec à l’école [sic !], parce que la vie autour d’eux ne leur offrait rien qu’un monde fermé où ils n’avaient plus leur place, croyaient-ils. À un certain point, ils n’ont plus été maîtres de leur destin. Le premier souffle de vengeance qui passe les a embrasés, et ils ont pris pour de la religion ce qui n’était que de l’aliénation. […] »

Alors qu’un autre prix Nobel de littérature, le Hongrois Imre Kertesz, donnait dans Le Monde du 28 janvier un émouvant entretien.

[…] La basse continue de la morale humaniste, celle qui existe chez Bach avec des accords parfaits, des tonalités en mi majeur ou en sol majeur, une culture fermée où chaque mot signifiait ce qu’il voulait dire et seulement cela, voilà ce qui a disparu avec Auschwitz et le totalitarisme. […]

Cette recrudescence de l’antisémitisme, qui est un phénomène mondial, je la trouve bien entendu effarante. Avant même les attaques terroristes de janvier à Paris, j’avais fait la remarque que l’Europe était en train de mourir de sa lâcheté et de sa faiblesse morale, de son incapacité à se protéger et de l’ornière morale évidente dont elle ne pouvait s’extraire après Auschwitz. La démocratie reste impuissante à se défendre, et insensible devant la menace qui la guette. Et le risque est grand de voir les gardes-frontières qui entreprennent de défendre l’Europe contre la barbarie montante, les décapitations, la « tyrannie orientale », devenir à leur tour des fascistes. Que va devenir l’humanité dans ces conditions ? Auschwitz n’a pas été un accident de l’histoire, et beaucoup de signes montrent que sa répétition est possible.

Certains intellectuels professionnels ont également donné des contributions dignes d’intérêt, au moins en partie, comme Caroline Fourest dans le Huffington Post du 19 janvier (19).

[…] Obama, qui n’a pas trouvé le temps de venir en France, a frôlé l’indécence en nous expliquant que le terrorisme est lié au manque d’intégration des musulmans… Si réussie aux États-Unis. Comme si aucun terroriste américain n’avait jamais existé. Peut-on se permettre de lui rappeler que la discrimination sociale explique rarement, et n’excuse jamais, le terrorisme ?

Était-ce vraiment parce qu’il était « mal intégré » que le milliardaire Oussama Ben Laden a commandité les attentats du 11-Septembre et souhaité ceux de Charlie Hebdo ? Parce qu’ils étaient mal intégrés que les islamistes algériens des GIA ont ensanglanté l’Algérie pendant toutes les années 90 ? Ou que des jihadistes irakiens et syriens ont créé l’État islamique ?

Comment peut-on dire dans la même phrase que les musulmans sont les premières victimes du terrorisme, ce qui est vrai, tout en expliquant le terrorisme par le manque d’intégration des musulmans ? C’est donc parce qu’ils ne sont pas assez intégrés dans les pays musulmans que les musulmans se tuent eux-mêmes ? Les musulmans seraient donc racistes envers les musulmans et ce racisme expliquerait la naissance de l’islam politique radical en Égypte et au Pakistan ?

[…] Quand Dieudonné était un humoriste et se riait de toutes les religions, dont le judaïsme, personne ne songeait à le faire condamner à des amendes… Qu’il ne règle d’ailleurs pas. À l’époque, il était drôle et soutenu. Mais ce Dieudonné n’existe plus. Aujourd’hui, il est à la tête d’un parti politique, fondé avec un homme qui se définit comme « national socialiste », dont le fonds de commerce est le racisme anti-Juifs. Il ne rit plus contre les religions. Il minimise voire nie la Shoah, se moque de la décapitation et s’identifie à l’assassin d’une policière noire et des clients de l’Hyper Casher.

La différence entre Charlie Hebdo et Dieudonné, c’est que Charlie rit des terroristes tandis que Dieudonné rit avec les terroristes. C’est la différence entre l’humour et la haine, entre faire respirer la démocratie et vouloir la tuer.

Ou Michel Onfray, qui sur ces sujets est plus convaincant que lorsqu’il essaye de nous vendre un « capitalisme libertaire » ou un « nietzschéisme de gauche ». Pour lui, « On a cassé la République », L’Alsace, 22 janvier (20).

C’est la vengeance de « l’oumma ». Les musulmans pensent en termes de communauté planétaire. Pour un musulman, le monde se sépare entre musulmans et non-musulmans. En regard des juifs, avec la question d’Israël, et des chrétiens, avec la question de l’Europe et des États-Unis qui leur balancent des bombes en permanence, les terroristes musulmans activent la riposte du faible au fort. Il ne faut pas mépriser l’islam en considérant que les musulmans seraient des barbares et nous des civilisés. […]

Je suis athée, l’idéal serait que les autres le soient aussi, mais il ne faut pas rêver. Je défends donc la laïcité. Si les gens ont besoin de religion, ils doivent comprendre que, sur le territoire national, la souveraineté est populaire : en France, depuis 1789, la démocratie fait la loi, plus la théocratie. Ça vaut ce que ça vaut, ça ne fonctionne pas toujours bien, mais la volonté générale fait la loi. Au contraire, l’islam non républicain croit à la loi du Coran, à la charia, à la théocratie. Ce sont deux visions du monde radicalement différentes. Si cette religion est pratiquée intégralement, elle est incompatible avec la République, puisqu’il y a dans le Coran des propos antisémites, bellicistes, misogynes, phallocrates, homophobes, des invitations à égorger les gens, à les massacrer… […]

Depuis 1983, la gauche a renoncé à être de gauche, tous les gens responsables de la situation actuelle évitent soigneusement toute autocritique et renvoient la responsabilité à Houellebecq et à Zemmour. Ils ont cassé la République. C’est même notre civilisation tout entière qui s’effondre. C’est un mouvement, que l’on pouvait accélérer ou ralentir, et on a tout fait pour l’accélérer depuis 25 ans. […]

Minute et Charlie Hebdo ne sont pas traités sur un pied d’égalité. La liberté d’expression, c’est pour tout le monde. Si la rédaction de Minute avait été ravagée par des tueurs, je ne suis pas sûr que la mobilisation aurait été comparable. Toutefois, je ne pense pas que la liberté d’expression soit le pouvoir de dire tout ce qu’on veut, quand on veut. Je suis athée, mais je ne crois pas que le blasphème soit la meilleure façon de lutter contre les religions. Il faut défendre la satire, l’ironie, mais le propre de la liberté, c’est qu’elle n’est pas illimitée. A-t-on la liberté de violer ? De massacrer ? De mentir ? Nous vivons dans une société d’irresponsables, où n’importe qui fait n’importe quoi, sans souci des conséquences. Charlie Hebdo, c’était la tyrannie de l’enfant-roi : je dessine ce que je veux, comme je veux, quand je veux, avec force scatologie. Mais si votre dessin met le feu à tous les pays musulmans de la planète, si à cause de lui on brûle des chrétiens et leurs églises, faut-il continuer comme si de rien n’était ? Certains dessins et certains propos tuent. La responsabilité n’est pas un vain mot.

Quant à ce qui nous tient lieu de président, dans l’habit du représentant de commerce qui lui sied à merveille, il déclarait, une semaine après les massacres : « La vie continue. C’est le temps des soldes, des achats. Rien ne doit changer. Il faut montrer que la vie reprend. Le pays doit être fier de lui-même, il faut le montrer aussi sur le plan économique. »

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Seconde partie disponible ici


Problème technique : les envois des « lettres d’information » (dernières publications et revues de presse) sont provisoirement impossibles. Toutes nos équipes sont à pied d’œuvre...