Essai sur la guerre du golfe (4/4)

La situation au Proche et Moyen Orient après 1979
samedi 20 août 2011
par  LieuxCommuns

  • La situation au Proche et Moyen Orient après 1979 (ci-dessous)

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Troisième partie disponible ici

e) La situation au Proche et Moyen Orient après 1979. Le règne de la bêtise en Iran. Le martyre du Liban. Les guerres du Golfe.

Au Liban, 1979 voit la formation d’une armée chrétienne sous le commandement d’un certain major Addad, en fait équipée par Israël et complètement à ses ordres, qui occupe une véritable zone tampon au sud du pays. Les Israéliens font de plus en plus souvent des incursions pour rosser des Palestiniens et ils ne se privent pas de bombarder des camps de réfugiés. Une sorte de sommet est atteint en 1981 lorsqu’ils montent des attaques de plus en plus violentes et viennent bombarder Beyrouth. Pendant ce temps là, pour ne pas être en reste, phalangistes et Syriens s’étripent à qui mieux mieux. Le 6 juin 1982, toujours en prenant prétexte de raids de feddayins, les Israéliens pénètrent dans le pays et cette fois vont jusqu’à Beyrouth. Ils se proposaient certainement d’éliminer les Palestiniens et de chasser les Syriens du pays, mais ils n’osent pas aller jusqu’au bout de leur plan qui, logiquement aurait dû les emmener à Damas. Dans le reste du monde l’intervention israélienne donne lieu à des comptes-rendus dans les média qui ne sont pas exempts de nauséabonds relents antisémites. Cela permet au lobby israélien de crier et d’obtenir une sorte de black out de fait sur les actions des troupes de Sharon. L’arrêt à Beyrouth est une demi-mesure et, comme toujours, s’en tenir à une demi mesure est en fait impossible. L’élection de Béchir Gemayel à la présidence du Liban sous protection de l’armée israélienne peut paraître un couronnement victorieux de l’opération, mais le phalangiste est assassiné avant même d’avoir pris le pouvoir. Entre temps, les massacres des camps de Sabra et Chatila, pour lesquels la complicité des Israéliens n’a pas été réellement ni prouvée ni démentie, portent un coup fatal à l’occupation. L’armée israélienne doit quitter Beyrouth mais elle reste à Tyr. L’élection du frère de Béchir, Amin, ne change rien à la situation, au contraire. Les forces à l’oeuvre pour tout déchirer et tout détruire vont pouvoir se déchaîner.

Les Druzes de Joumblatt s’en prennent aux chrétiens. Les Palestiniens s’entretuent à Tripoli dans le nord du pays avec la bénédiction des Syriens qui aimeraient se débarrasser d’Arafat. Celui-ci doit quitter le Liban pour n’y plus revenir. Les chiites modérés font leur apparition sous la direction d’un certain Nabih Berri, mais aussi les chiites extrémistes des hezbollahs, liés à l’Iran. Les enlèvements d’otages commencent. La bataille fait rage dans Beyrouth sans que l’on sache très bien qui tire sur qui. Les Français et les Américains qui ont tenté d’intervenir avec un petit contingent de paras et de marines doivent subir des attaques suicides et sont contraints de se retirer. Les Syriens nettoient proprement les extrémistes religieux musulmans à Tripoli. Rapidement la situation est devenue inextricable et incompréhensible. Les Israéliens quittent définitivement le pays en juin 1985. Le Liban s’enfonce de plus en plus dans le chaos. Finalement la séparation entre chrétiens et musulmans s’effectue et le pays se scinde en zones religieuses. Bien entendu, trouvant insuffisant de se déchirer entre musulmans et chrétiens, tous se battent aussi entre eux. Duels d’artillerie, rafales d’armes automatiques, attentats à la voiture piégée forment le menu de la vie quotidienne des beyrouthins. Les attentats terroristes commencent même à déborder sur l’extérieur. Mais tout finit par lasser et, en 1989, un nouveau président est élu sous la protection de l’armée syrienne (l’élection sous la protection d’une armée d’occupation est devenu une habitud ), alors que des chrétiens sous les ordres du général Aoun tentent de faire une sorte de sécession, tout en clamant qu’ils veulent faire l’unité du pays contre les Syriens. Finalement Aoun est défait à la fin de 1990 et se réfugie à l’ambassade de France.

En réalité derrière ce nouveau revirement se cache le retour de la Syrie dans le camp occidental. Ce n’est pas un hasard si l’Arabie saoudite a joué un rôle fondamental dans la solution (?) du problème. Le Liban, toujours nominalement indépendant, est partitionné de fait entre Syrie et Israéliens, le tout sous la bénédiction des Etats-Unis. Mais d’une certaine manière, cette “aventure” sonne aussi le glas d’un certain expansionnisme de l’état hébreux qui va avoir à traiter un soulèvement généralisé bien que relativement modéré des Palestiniens des territoires occupés.

En Iran le retour de l’ayatollah Khomeyni a soulevé des vagues d’enthousiasme passablement étonnant mais aussi morbide. Une sorte d’hystérie savamment entretenue fait tomber sur le pays une chape de répression brutale et d’ordre moral inconnue du temps du shah. La République islamique des bigots sanguinaires, sous la direction de Khomeyni et du haut clergé chiite, s’installe et fait régner une sorte de terreur à la fois redoutée et souhaitée par la population, en tout cas acceptée. Toutefois, parallèlement, les minorités non perses commencent à se soulever : Kurdes, Arabes, Turcs etc. On pourrait penser que le régime ne devrait pas tenir trop longtemps dans un pays au peuple passablement frondeur. Dans un premier stade il peut se soutenir en jouant sur la haine envers les Etats-Unis considérés comme responsables des cruautés du shah. On peut bloquer l’ambassade américaine et transformer les diplomates en otages. On peut se moquer de l’échec de l’expédition menée par Carter pour les libérer. Ceci n’a qu’un temps car l’ennemi américain est plutôt loin et quelque peu abstrait. L’Iran a certainement un caractère national véritable contrairement à ses voisins arabes, mais pour que le ciment national prenne il faut plus que cet ennemi lointain. Déjà les soulèvements intérieurs peuvent aider, mais rien ne vaut une bonne guerre internationale. C’est Saddam Hussein qui va fournir le ciment nécessaire.

Saddam Hussein a passé son temps à utiliser les revenus du pétrole irakien pour se construire la plus puissante armée de la région. Il est classique de comparer l’Irak qu’il a construit à la Prusse. Cette comparaison vaut assez bien pour Saddam Hussein lui-même qui passe aux yeux de bien des européens pour un despote éclairé comme Frédéric II. Il est soigneusement armé par bien du monde. D’abord par les Russes. Mais, comme pour tous les autres pays de la région, l’URSS ne lui fournit pas d’armes au delà d’un certain degré de sophistication. Les missiles restent relativement anciens, de portée relativement réduite, tels qu’ils ne permettent pas d’atteindre Israël par exemple. C’est l’avantage du capital d’Etat de permettre, en principe, de régler parfaitement le niveau de l’intervention souhaitée. Il n’en va pas de même avec les représentants du capital privé qui sont prêts à n’importe quoi pour gagner de l’argent. Ainsi Allemands, Italiens, Français, Anglais voire Américains lui ont permis d’améliorer la portée de ses fusées, et de se doter d’armes chimiques. De plus le gouvernement français, séduit par ce nouvel exemple de la philosophie des Lumières, se propose de l’aider à se doter, outre d’exocets, de toute une industrie nucléaire. Bien entendu dans cette attitude de la France se poursuit la fameuse politique arabe inaugurée par De Gaulle qui cherche à réintroduire les intérêts français dans la région et à faire pièce aux intérêts américains.

Le 22 septembre 1990 Saddam Hussein fait entrer ses troupes en Iran. Il revendique la possession complète du Chatt el Arab, la réunion du Tigre et de l’Euphrate, qui lui assurerait un débouché vers la mer. Il se propose d’annexer l’Arabistan, et fait appel plus ou moins explicitement à la vieille rivalité arabo-perse du VIIe siècle. Au début, l’armée irakienne semble ne rencontrer aucune résistance, mais la révolution islamique est capable de monter des troupes de fanatiques religieux qui se ruent par vagues à l’assaut des positions irakiennes et finissent en deux ans par libérer l’essentiel du territoire iranien. Pourtant l’armée iranienne de professionnels qui avait fait l’objet de tant de critiques de la gauche mondiale qui la présentait comme un épouvantail avec ses avions et ses chars fournis par les américains, est pratiquement absente, incapable d’entretenir son matériel moderne, maintenant qu’elle est privée de ses spécialistes étrangers et des possibilités de se procurer des pièces de rechange.

Entre 1982 et 1984 le front se stabilise dans les massacres. Les bigots sanguinaires lancent leurs pasdarans, dont des enfants d’une dizaine d’années, qui se précipitent en criant Allahou akbar , sautent sur les mines, sont fauchés par la mitraille ou empoisonnés par les gaz et autres saloperies chimiques. Des centaines de milliers de morts jonchent maintenant le sol. En 1986, coup de tonnerre : l’Iran enfonce à son tour le front irakien, occupe la presqu’île de Fao et se trouve aux portes du Koweit. L’affolement se répand dans la communauté internationale. Les livraisons d’armes à l’Irak s’accélèrent et, comme l’Iran commence à arraisonner les pétroliers dans le Golfe persique, l’Amérique envoie une formidable armada, à laquelle se joignent quelques bateaux européens, pour protéger la navigation. La communauté internationale se rassemble pour condamner l’Iran et demander un cessez-le-feu. Le sommet arabe d’Ammam condamne aussi la Perse avec l’approbation tacite de la Syrie sa seule alliée véritable. Au début 1987, l’Iran lance une offensive sur Bassorah qui est noyée dans le sang par la garde républicaine irakienne. Les missiles commencent à tomber sur les villes iraniennes, y compris Téhéran, et plusieurs milliers de civils sont tués par les gaz à Halabja. Les Américains fournissent à l’Irak des renseignements par satellites pour qu’ils puissent mener une offensive, reprendre Fao et des îles. Les révolutionnaires islamiques extrémistes de l’Iran ont en fait perdu et la guerre et le pouvoir qui passe aux mains des modérés de Rafsandjani. Tout est en place pour que la guerre s’arrête. Le cessez-le-feu est effectif le 20 août 1988. Bilan : un million de morts, des destructions innombrables pour rien.

L’Iran ayant soutenu les rebelles Kurdes du nord de l’Irak, Saddam Hussein entreprend de remettre de l’ordre dans tout cela. Il bombarde les populations avec des gaz. 100.000 personnes se réfugient en Turquie. La “paix” revenue l’Irak procède à des déportations systématiques de villages entiers.

Toute cette guerre n’a été à première vue bénéfique que pour les seuls marchands de canons qui ont fourni pour 50 milliards d’armes à l’Irak qui ne les paiera d’ailleurs pas. Mais pas seulement à lui. Israël en a fourni indirectement à l’Iran, ce qui ne manque pas de sel lorsqu’on sait que ses ennemis les plus acharnés sont les hezbollah du Liban inféodés directement à Khomeyni. Le double jeu est un sport qui se pratique à plusieurs. D’ailleurs Israël a su profiter de la guerre pour mener sa propre politique, d’abord en envahissant le Liban avec le succès que l’on a vu, ensuite en détruisant par un raid aérien audacieux la centrale atomique irakienne d’Osirak, qui, en dépit des démentis de la France, était bien destinée à fournir la matière fissile pour fabriquer une bombe atomique.

Les Etats-Unis ont eux aussi eu bien soin de ne pas mettre tous leurs oeufs dans le même panier, comme le montre le scandale de l’Irangate, chef d’oeuvre de machiavélisme à plusieurs étages qui montre que les Américains ne sont pas les enfants demeurés et stupides que voudrait faire croire une certaine propagande gauchiste. On se souvient que les Etats-Unis livraient clandestinement des armes à l’Iran et que l’argent obtenu par cette vente, outre qu’il en a enrichi certains au passage, a fini dans la poche des contras au Nicaragua. Il faudrait prouver que cette action de vases communicants n’est pour rien dans la défaite électorale ultérieure des sandinistes. D’ailleurs ce sont bien les Américains qui sont les vrais vainqueurs. Ils viennent de tester la doctrine Carter d’intervention par un envoi massif de troupes en un point pour une tâche précise. La nouvelle politique de la canonnière commence à prendre forme. Elle montrera sa vraie puissance deux ans plus tard.

Saddam Hussein s’est persuadé lui-même qu’il est sorti vainqueur de la guerre avec l’Iran. Pourtant les fait sont là. Il y a les morts. Mais il est là-dessus d’un cynisme parfait. Il doit penser comme Napoléon qu’ “une nuit de Bagdad lui repeuplera tout cela”, et en tout cas il sait parfaitement que la vie dans ces régions est d’un prix dérisoire surtout avec un taux de croissance de la population de 3,6% par an. Il est plus ennuyé par son énorme dette : 70 milliards de dollars que certains pays acceptent de lui remettre pour son travail contre les extrémistes religieux (Arabie Saoudite, rempart de l’Islam !, en tête ) et surtout par le coût estimé à 335 milliards de dollars de la reconstruction et du manque à gagner dû à la baisse du coût du pétrole, aux destructions des terminaux et des raffineries, etc. Il veut néanmoins se lancer dans un énorme plan de reconstruction de 63 milliards de dollars qu’il compte financer par des emprunts, mais les créanciers jusque là si compréhensifs refusent. Il n’ y a plus qu’une issue : le vol à main armée.

Souvent dans les hold-up, les flics sont prévenus à l’avance et tendent un piège aux malheureux gangsters pour les prendre en flagrant délit. Ainsi les Américains laissent entendre à Saddam par leur ambassadrice qu’ils sont prêts à le laisser se saisir du Koweit, annexion qui comme je l’ai fait remarquer plus haut est une vieille revendication de l’Irak. Tout le monde semble compréhensif, au moins en apparence. Les Français, Dumas en tête, parlent du “libre accès à la mer nécessaire pour un grand pays”, etc. Qu’il y ait ou non un plan machiavélique froidement conçu par les dirigeants des Etats-Unis (il ne faut pas oublier que Bush a été chef de la CIA spécialiste en coups tordus) et monté même à l’insu de l’ambassadrice, est relativement secondaire. Ce qui compte c’est que Saddam Hussein va entrer dans la nasse où il va se faire nécessairement détruire. De même que l’empereur entendait avec joie les troupes autrichiennes qui descendaient dans le petit matin vers le vallon de Lutzen à Austerlitz, de même Bush a du se réjouir d’entendre les chars entrer dans Koweitville. Enfin l’occasion va lui être donnée de montrer que la puissance américaine est toujours là et qu’elle peut se permettre à elle toute seule d’assurer l’ordre mondial. A bon entendeur salut !

Car il faut maintenant détruire Saddam Hussein, le dernier qui croit que dans la situation nouvelle créée par l’effacement de l’URSS il peut mener une politique indépendante des volontés américaines. Il a certainement l’idée de continuer de s’armer et de développer une force atomique. J’ai fait remarquer plus haut que fabriquer une bombe A c’est enfantin dès que l’on a la matière fissile et que d’avoir des fusées qui peuvent la transporter n’est pas trop sorcier non plus. Il ne peut être question de laisser à Saddam Hussein la possibilité de posséder une telle arme de chantage terroriste. Même si ses fusées ne peuvent pas aller plus loin que Tel Aviv ou Marseille, il n’est pas question de le laisser faire.

Bien entendu il n’est pas non plus question de le laisser s’emparer des énormes réserves de pétrole du Koweit, ni encore moins du capital financier que celui-ci possède. Mais ceci est tellement évident que je n’en ai pratiquement pas parlé. Toutefois, il faut remarquer qu’une fois encore le système a déjoué les prévisions, car même privé de la production du Koweit et de l’Irak il a pu combler sans problème véritable le manque et se payer luxe de faire baisser encore le prix du baril. Cependant cela ne change rien à la nécessité de l’intervention ; que celle-ci soit surdéterminée est une évidence.

La guerre vient de se dérouler sous nos yeux avec le succès que l’on sait. Outre l’énorme supériorité militaire et l’écrasement total par l’aviation avant l’enfoncement par les troupes terrestres, on doit aussi constater plusieurs choses.

Les Etats-Unis ont réussi à mettre debout la coalition la plus hétéroclite que l’on ait vu depuis les guerres napoléoniennes, et leur armée de coalisés laisse loin derrière la Grande Armée ou celle de l’Autriche-Hongrie avec leur kaléidoscope de nationalités. Mais le commandement américain se montre tout à fait à la hauteur pour coordonner tout cela. Il est vrai que la force américaine est dominante. Ce qui est aussi important, c’est qu’il s’agit d’une armée de professionnels, s’appuyant sur la Task Force , cette force d’intervention rapide et massive que les Etats-Unis de Carter, tirant les leçons de l’échec de la tentative de libération des otages de Téhéran, ont mise sur pied. Mais elle est aussi renforcée de forces stationnées en Europe et libérées par l’écroulement du système communiste. Saddam Hussein aurait beaucoup de raisons de s’en prendre à Gorbatchev !

Toujours du point de vue militaire, la guerre a permis deux choses. D’abord tester en vraie grandeur un certain nombre d’armements sophistiqués, comme les patriots et les avions furtifs. On conçoit que des militaires n’aient pas pu résister à ce plaisir. Ensuite, se débarrasser d’un certain nombre d’armements conventionnels que les derniers accords avec les Russes prévoyaient de détruire.

D’un point de vue plus politique, avoir fait cohabiter dans une même coalition les Etats arabes les plus traditionalistes comme l’Arabie et les Emirats avec les “progressistes” comme la Syrie et l’Egypte, le tout sous la bénédiction d’Israël condamné à rester sagement dans son coin comme un enfant au piquet, est un tour de force qui n’est égalé que par la venue de centaines de milliers d’”infidèles” sur le sol sacré de l’Arabie, alors que ceux-ci y sont interdits depuis le VIIe siècle ! Sans compter que l’URSS sert la soupe avec un rare bonheur aux coalisés, tandis que Saddam Hussein tente un dernier marchandage bien dans la tradition du Bazar.

Non moins extraordinaire est le consentement général à la guerre, mêlé d’indifférence, et renforcé par la propagande généralisée qui présente Saddam Hussein comme un dictateur sanguinaire, ( ce qu’il est bien évidemment ), mais lui donne de surcroit tous les attributs de la puissance démoniaque avec les armes interdites (?), fait de son armée la quatrième du monde, un épouvantail effroyable alors qu’elle vient péniblement de résister à une autre armée visiblement d’un autre temps, et qu’elle sort de cette épreuve tout à fait diminuée. Un chef d’oeuvre de manipulation de l’opinion. La leçon roumaine a été bien assimilée.

Non moins désagréable est la situation de porte à faux dans laquelle se trouvent ceux qui veulent s’opposer au capitalisme et qui se voient obligés de côtoyer, voire de cautionner de grands démocrates révolutionnaires comme les staliniens mal lavés, ceux du PC et les tiers-mondistes, et les antisémites du style Le Pen qui découvrent des vertus à Saddam Hussein parce qu’il bombarde Israël. Mais c’est là un autre aspect de la question, sur lequel je veux venir maintenant.

7) Premières conclusions générales.

Pour quelqu’un qui, comme moi, est né en 1927, on ne peut pas dire que la vie se sera déroulée en l’absence d’évènements majeurs. J’ai été témoin des derniers soubressauts de la Révolution russe tels qu’ils se traduisaient par le Front Populaire en France. On ne peut imaginer aujourd’hui ce que la victoire électorale de ce Front a pu signifier dans une France encore passablement rurale et marquée par le XIXe siècle et une volonté partagée par beaucoup de refuser toute évolution. Après la crise de 1934 qui avait vu des masses de chômeurs partir sur les routes à la recherche de travail, l’accès aux congés payés paraissait quelque chose de fantastique, de quasi incroyable. C’était en tout cas une ouverture sur le monde pour des gens qui, s’ils habitaient dans un petit village, ne mettaient jamais les pieds dans une ville, sauf les garçons pour leur service militaire. Le souvenir de la guerre de 14 (il y avait eu en moyenne plus d’un tué par famille) marquait énormément. Les bagarres sociales n’étaient pas vues comme des affrontements décisifs avec la bourgeoisie, mais bien comme des volontés d’améliorer le quotidien, du moins pour la grande masse. Certes on chantait l’Internationale et on levait le poing, mais les grands engagements, en dépit des violentes bagarres et du gain de bastions électoraux, restaient surtout verbaux.

Ensuite est venue la guerre que, d’une certaine manière, personne ne voyait venir, ou plutôt que tout le monde voyait comme évitable au dernier moment, par des concessions bien choisies à Hitler. Qu’elles aient sacrifié les Tchèques ou les Polonais aux hitlériens, c’était au fond sans importance.Ce qu’on voulait, c’était éviter ce qu’on avait connu en 14. Or la guerre fut vécue plutôt mieux qu’on ne pouvait le craindre. Le pays était encore peu développé, la dominante agricole non-mécanisée permit à tout le monde ou presque de subsister. Qu’on pense à ce qui se passerait aujourd’hui où l’agriculture est complètement dépendante du pétrole tant pour le fonctionnement des tracteurs que pour la production des engrais. A la fin de la guerre la découverte des exactions des nazis fut un véritable choc pour beaucoup. On n’aurait guère pu imaginer les camps d’extermination et autres horreurs. De plus la fin de la guerre laissait pas mal de destructions et un pays appauvri. En 1945, le géographe nutritionniste José de Castro pouvait écrire sans être ridicule que la France ne réussirait plus jamais à assurer la nourriture de sa population. On peut alors mieux comprendre cette sorte de complexe de culpabilité qui se développa dans la population française et plus particulièrement dans son intelligentzia à la fois vis à vis du non engagement du pays contre le nazisme et de son attitude à l’égard des peuples sous développés qui lui étaient asservis. L’entrée en masse de nombre d’intellectuels dans le PC a aussi cette explication. Celle des travailleurs a évidemment une autre origine, dans le climat d’exploitation renouvelée et modernisée qui se développe alors avec le dépeuplement des campagnes.

On peut comprendre pourquoi nombre de beaux esprits n’exercèrent leurs facultés que pour défendre de manière “dialectique” le bolchévisme même sous sa forme stalinienne. C’était semblait-il la seule alternative crédible au capitalisme triomphant d’autant plus que celui-ci réarmait l’Allemagne revancharde et faisait renaître le spectre du fascisme voire du nazisme. La décolonisation qui, en France a entraîné des guerres coloniales, rendait encore plus difficile pour les ennemis de l’asservissement de l’homme par l’homme de se détacher d’une idéologie qui fait du tiers-monde une victime sans tache et du capital un bourreau complètement noir. Cela pourrait se défendre pour la seconde partie de l’affirmation, mais cela devient beaucoup plus douteux dès que l’on identifie les populations du tiers-monde avec les révoltés futurs dirigeants qui prétendent le libérer. Parce que, et c’est ce que j’ai voulu montrer plus haut, cette libération s’inscrit nécessairement dans le cadre du capital mondial et de ses rivalités, elle prend les modes de luttes qui sont ou ont été celles de ce monde et, par conséquent , elle aboutit aux mêmes errements.

Monsieur de la Pailce aurait dit : pour lutter contre le capitalisme il faut lutter contre le capitalisme. Or les combats du tiers-monde que nous avons connus ne luttent pas contre le capitalisme, ils luttent contre un capital particulier : la France, l’Angleterre et aujourd’hui l’Amérique. En fait il ne luttent pas réellement contre lui, ils luttent pour avoir leur place au soleil des nations modernes.

Dans les pays dits avancés, et qui sont d’ailleurs les colonisateurs, dont j’ai essayé de retracer plus haut l’évolution, la lutte de classe telle qu’elle existait autrefois a pratiquement disparu, à la fois par suite de la montée du niveau de vie, de la codification de la vie professionnelle et aussi parce qu’elle a pris des formes nouvelles plus insaisissables. Le champ d’action des anciens partis politiques s’est énormément rétréci. Il en est résulté une sorte d’érosion de l’idéologie politique (dans ce qu’elle pouvait avoir de noble comme dans ce qu’elle pouvait avoir de frelaté) et de démission. Les politisés ont pratiquement transféré à d’autres le soin de mener les luttes qu’on ne pouvait mener soi-même. Comme il devenait impossible d’ébranler le capitalisme dans lequel on vivait, et qui vous assurait un certain niveau de vie dont on profitait, on laissait d’autres le combattre par les armes. Si certains allèrent jusqu’à s’insoumettre ou à déserter pendant une guerre coloniale, le reste se bornait à soutenir ces autres par des manifestations plus ou moins dures, plus ou moins dangereuses ou plus ou moins traîne savates. Dans bien des cas le réveil a été dur, quand il a bien fallu admettre que les régimes nés de la décolonisation, hier déifiés, montraient les mêmes tares que le régime russe.

Pour les rares personnes qui comme moi ont eu la chance de rencontrer très jeunes des gens qui avaient fait partie de l’opposition au bolchévisme, qu’ils aient été anarchistes ou communistes d’ultra-gauche, ce passage à travers le communisme classique et le tiers-mondisme militant a pu être évité. Il en est résulté une certaine lucidité, mais qui s’accompagne toujours d’un certain sentiment d’impuissance.

L’avantage de la lucidité (?) c’est de refuser les idées toutes faites telles qu’elles se distillent autour de nous, et aussi parmi ceux qui nous sont proches, c’est d’essayer de voir ce qui se cache derrière certaines apparences, c’est d’être toujours un ami du doute. Ainsi aujourd’hui on veut nous expliquer que les Etats-Unis sont en perte de vitesse et au bord de l’écroulement. Le dernier avatar de cette légende vient de ce qu’ils font payer la guerre contre l’Irak par les autres pays du monde. Mais on peut aussi retourner la proposition : n’est-ce pas remarquable qu’ils soient justement capables de les faire payer ? Ici encore il ne faut pas prendre ses désirs pour des réalités : le capital américain, et avec lui le capital mondial dont il reste le leader, est encore debout et bien debout. D’ailleurs s’il s’était mis par terre comme ça de lui-même, le reste du monde serait complètement mort. L’écroulement du capital, sa disparition réelle en tant que système, ne peut provenir d’ennemis externes, il provient nécessairement d’ennemis internes c’est-à-dire de la classe même des exploités unie au niveau mondial. En l’absence d’une telle contestation, il n’y a rien, pas même de crise véritable. Certes le capital connaît des ennuis de fonctionnement, mais encore une fois, ils ne le menacent en rien sauf si ils entraînent le mouvement des masses.

C’est pourquoi des luttes apparemment anodines peuvent être beaucoup plus importantes qu’il n’y paraît chaque fois qu’elles mettent en cause la rationalité du système et qu’elles conduisent à un renforcement de la conscience c’est-à-dire à la consolidation de la force spirituelle dont parlait Pannekoek. Ainsi le mouvement de 68 en ce qu’il mettait en cause l’organisation stalinienne et le paradis soviétique, ainsi le mouvement écologique en ce qu’il met en cause la rationalité de la production, etc.

De ce point de vue le nationalisme, quels que soient ses avatars, n’est certainement pas une aide mais une gêne. Et le nationalisme arabe, complètement mythique, encore plus. Il semble bien que ce qui vient de se passer lui ait porté un coup mortel. Le capital international me semble décidé à “pacifier” la région du Proche Orient. La prochaine étape devrait être un arrangement syrien-israélien imposé par les Etats-Unis. Ce qu’il en résultera pour les Palestiniens n’est pas clair et n’est certainement pas ce qui préoccupe le plus ni Shamir ni Hafez el Assad. Peut être que le seul qui soit prêt à s’apitoyer sur leur sort est Bush, c’est tout dire. Le résultat en sera une grande désillusion pour les masses arabes, et ce d’autant plus qu’elles sont éloignées du Proche et Moyen Orient. La tentation d’aller vers l’extrémisme religieux sera donc grande pour les masses du Maghreb. Le réveil, si on prend pour exemple l’Iran, n’en sera que plus terrible.

8) En guise de bilan. Perspectives.

Le capital américain semble bien en position d’avoir à se réjouir. Il a démontré qu’il était toujours là et bien là et qu’il était tout à fait prêt à remplir son rôle de seule puissance dominante. On peut se poser la question suivante : saura-t-il conserver cette position dominante, sera-t-il capable de gérer à long terme ce dont il est aujourd’hui maître ? Rencontre-t-il , comme le prédit un livre de Gabriel Kolko, les limites de la puissance ? Cette question est passablement vaine car elle ne fait au fond que spéculer sur les rapports de force entre puissances capitalistes et plus particulièrement entre les capitalismes japonais, allemand et américain. Mais aujourd’hui, les intérêts capitalistes sont extrêmement interconnectés, si bien qu’il est toujours très difficile de démêler où sont les véritables maîtres dans telle ou telle compagnie, et ceci est vrai pour l’ensemble des grandes puissances industrielles. Tel capital peut , comme les trains aux passages à niveau, en cacher un autre. L’avenir seul peut nous dire ce qu’il en est. En tout cas une chose est certaine, le capital américain, en admettant qu’on puise le séparer des autres intérêts capitalistes mondiaux, n’aura certainement pas à souffrir de ceux qui étaient présentés comme ses ennemis mortels et les plus dangereux : l’URSS et le Tiers-monde en général.

La démonstration de force militaire à laquelle le président américain vient de se livrer peut être vue sous d’autres aspects que ceux que j’ai soulignés ici. Elle peut déjà être considérée comme un avertissement à toutes ces puissances intermédiaires, comme l’Inde, le Pakistan, le Brésil ou l’Argentine, qui sont ou non munies d’armes atomiques : la puissance américaine est prête à les empêcher de faire des bêtises. Le rève de Duguesclin voulant interdire l’arbalète devient ici réalité.

Mais cette démonstration peut être aussi considérée comme destinée à montrer aux autres partenaires capitalistes que le maître du jeu est toujours le capital américain. De même qu’il le montre par la manipulation plus ou moins volontaire des cours du dollar, de même il peut le faire par celle de ses forces militaires. L’important dans tout cela c’est que tant que le système reste ce qu’il est c’est-à-dire tant qu’il ne subit pas de crise majeure véritable, le rapport de force reste essentiellement le même et finalement les évènements finissent toujours par profiter au plus fort.

Le XIXe siècle a vu la domination de l’Angleterre dans une absence quasi totale de contestation. La naissance de cette dernière, venue de l’Allemagne, a mis quelques quarante années à se faire sentir. Le développement capitaliste européen s’est fait dans un état de paix relatif. La guerre s’est transportée dans le domaine colonial, pour ne revenir, mais avec quelle violence, sur le sol européen que beaucoup plus tard, et pour se traduire par le triomphe d’un troisième larron : le capital américain..

Jusqu’à aujourd’hui le spectre d’une guerre entre les puissances développées s’est comme dissous dans l’équilibre de la terreur. Ce n’est pas parce que l’Union Soviétique a finalement couché les pouces par suite de ses tensions internes, répondant aussi au défit externe posé par la puissance du capitalisme mixte, que cet équilibre cesse. Mais la course aux armements hypersophistiqués qui a caractérisé cette période d’équilibre mondial, montre aujourd’hui des signes de ralentissement. Il semble bien que le système capitaliste dans son ensemble veuille se retourner vers d’autres types de production que cette production de profit par l’intermédiaire de gaspillages militaires modernistiques. Cela va poser des problèmes considérables à une société qui, comme je l’ai dit plus haut, a fonctionné jusqu’ici comme complexe militaro-industriel. Vers quoi peut-elle aller alors ?

La réponse logique serait celle d’un développement capitaliste cette fois mixte et non plus d’Etat des anciennes possessions léninistes d’Europe. Il est clair que ce développement va poser des problèmes considérables. D’abord parce qu’il n’est pas si évident qu’il soit rentable au sens capitaliste du terme, mais surtout parce qu’il n’est pas évident que les hommes nécessaires à le mener soient disponibles. Ils ne le sont ni dans la classe dominante, ni dans la classe dominée.

Pas dans la classe dominante, parce que celle-ci se recrute nécessairement parmi les membres de la classe dominante des états de capitalisme d’Etat, c’est-à-dire parmi les anciens bureaucrates. La mentalité de ceux-ci, leurs habitudes, les solidarités qui existent entre eux forment autant de freins à l’établissement d’une nouvelle conception de l’exploitation qui passe aussi par le travail effectif des exploiteurs. Le capitalisme moderne, comme en fait le capitalisme de tous les temps, demande le travail de sa classe dominante. Si celle-ci n’était composée que de rogneurs de coupons, de rentiers oisifs, il y a belle lurette qu’elle aurait été balayée.

Pas dans la classe dominée, parce que celle-ci a pris aussi certaines habitudes de “paresse” lorsqu’on compare son mode de travail à celui des pays avancés. La poussée de la productivité doit aussi s’y faire sentir. Il est clair que toute tentative de l’imposer va se heurter à des résistances, non seulement ouvertes sous forme de grèves, de sabotage, etc., mais aussi plus cachées sous des formes plus voilées qui touchent à la personnalité même des individus.

Le capitalisme mixte va faire des expériences dans ce domaine avant de s’y lancer à corps perdu. De ce point de vue, celle menée aujourd’hui par un des capitalismes les plus dynamiques, le capital allemand, pour “récupérer” l’Allemagne de l’Est sera décisive. Si le capital allemand réussit à mettre debout une économie capitaliste digne de ce nom dans cet ancien fleuron du stalinisme, de nouvelles tentatives seront menées dans d’autres républiques ex-démocratiques. S’il échoue, ou plus exactement s’il estime que le jeu n’en vaut pas la chandelle, alors le développement de l’Europe de l’Est et , a fortiori de l’URSS, recevra un coup d’arrêt fatal. Alors s’accentueront encore les rivalités entre peuples dont la Yougoslavie est en train de nous donner un parfait exemple. Alors, le rôle de policier international aura encore de beaux jours. Quant au reste du monde, l’Amérique du Sud, l’Afrique, il pourra bien rester dans son croupissement à condition qu’il ne gêne en rien le bon fonctionnement du reste, le seul important aux yeux du capital : le monde industriel et commercial générateur de profit.

Le Pentagone a lui aussi senti passer le vent du boulet. Si la tension internationale entre les deux grands diminue, le maintien de dépenses militaires gigantesques devient difficile à justifier. Si alors une certaine reconversion du complexe militaro-industriel s’effectue, les militaires de haut grade vont comme se trouver au chômage. Il semble évident qu’ils ont intérêt à montrer qu’ils sont toujours indispensables. La Guerre du Golfe a été pour eux une belle opération de démonstration publicitaire et ils en ont rajouté quelque peu. Ils ont tenté de prouver que dans la nouvelle situation mondiale, il fallait garder, voire développer, les armements dits “conventionnels”. Mais cela ne suffira pas à les maintenir en position de force si le système va de plus en plus vers ce qui est conforme à sa logique propre : les échange internationaux sur des marchés, d’ailleurs passablement régulés par des interventions étatiques.

Ces perspectives n’ont pas grand chose d’enthousiasmant pour ceux qui voudraient se débarasser d’un système indéfendable. Pour nous remonter le moral, il convient maintenant d’examiner un peu quel effet a eu cette guerre sur les populations des pays avancés. Comme d’ordinaire nous allons constater qu’ils sont contradictoires.

9) Deuxièmes conclusions générales.

L’écroulement de l’armée irakienne a frappé comme de stupeur l’ensemble des populations du monde, contestataires compris. Toutefois en dépit des efforts des media on n’a pas assisté ni en France, ni en Europe, ni même aux Etats-Unis, à des déferlements de chauvinisme voire de démonstration en faveur de la supériorité blanche. D’une certaine manière l’ensemble des gens a pris acte de cette supériorité comme d’un fait allant de soi. Aujourd’hui la guerre du golfe est déjà oubliée et ramenée au niveau de ces anecdotes dont les media nous abreuvent quotidiennement.

A la limite on peut donc soutenir le point de vue que toute cette campagne s’est déroulée dans une certaine indifférence. L’ensemble des populations de l’Occident a vu dans toute cette affaire une opération de police un peu lourde contre des gangsters qui fort heureusement ne les menaçaient pas trop directement. Bien entendu je ne parle pas ici des populations d’origine musulmane, sur le comportement desquelles je reviendrai à la fin.

La propagande a fort habilement mêlé deux types d’arguments. D’une part le monde arabe est le foyer de barbares qui n’hésitent pas à appuyer les pires des dictatures sur des actes de terrorisme d’état, d’autres part les peuples arabes sont obligés de subir les folies de leurs dirigeants, entre autres à cause d’une certaine immaturité. Cette propagande n’est pas, comme on a souvent tendance à le croire, directement commandée par le ou les pouvoirs. En fait elle est le bon reflet de l’opinion ouverte de pratiquement l’ensemble de la société. Cette opinion est facilement renforcée par l’attitude d’une partie des masses arabes elles-mêmes. Lorsque le Liban est mis à feu et à sang et passablement détruit par des années et des années de guerre civile et religieuse, lorsque des masses d’hommes se montrent hystériques à l’enterrement de l’ayatollah Khomeiny, lorsque des manifestations monstres se déroulent dans le Maghreb pour applaudir l’envoi de Scuds sur Israël et pour présenter Saddam Hussein comme un héros victime du méchant américain et des méchants blancs en général, le bon sens populaire des nations occidentales ne peut que réagir négativement. L’attitude est alors celle qui prévaut dans les affaires d’enlèvement d’otages par des bandits, ou dans des bagarres entre gens du milieu qui entraînent mort de passants sur la chaussée.

Dans les sociétés occidentales de longues années de luttes pour l’établissement de la démocratie bourgeoise, luttes auxquelles les classes dominées ont participé, ont ancré dans les mentalités une certaine conception des relations sociales qui sont aux antipodes d’un certain mode de pensée religieux. La séparation de l’église et de l’état est un fait établi même dans les pays comme les pays anglo-saxons où il existe une sorte de religion officielle. L’idée de liberté, avec son corollaire celui de la liberté de conscience, est fortement implantée dans les esprits. Certes on a connu en Europe et récemment des dictatures féroces, comme celles de Hitler ou de Mussolini, voire de Franco, des colonels grecs, etc. Mais justement ces régimes sont considérés aujourd’hui comme des aberrations. Par exemple, on ne peut que difficilement imaginer des restrictions à la liberté de circulation à une époque où un des problèmes hebdomadaires est celui des embouteillages aux rentrées des grandes villes le dimanche soir. On ne peut que difficilement imaginer des restrictions au droit d’expression, même s’il ne se publie pas énormément d’ouvrages réellement contestataires, ou plutôt si ceux-ci n’ont guère de lecteurs. On ne peut que difficilement imaginer des restrictions à la vie privée et au comportement indépendant des femmes, à un moment où l’union libre est généralement acceptée, où le contrôle des naissances s’est généralisé, où une grande partie des enfants naissent hors mariage, etc. Il est de bon ton dans les milieux d’extrême gauche de se moquer de cette poussée de la liberté individuelle et de la considérer comme frelatée, ce qui est défendable, ou inexistante, ce qui est faux. Comme tout phénomène social, celui-ci doit être replacé dans son contexte historique, réexaminé sous l’angle de son développement historique. Le développement technique a permis la mécanisation de la production, donc un type d’exploitation nouveau du travail, à la fois moins et plus intense que celui qui caractérisait les sociétés agricoles reposant sur l’esclavage humain accompagné d’un asservissement direct à la nature et à ses sautes d’humeur. D’une certaine manière l’homme de la production capitaliste s’est affranchi de certains aspects matériels de sa condition. En d’autres termes, les progrès technico-industriels ont rendu encore plus manifeste le fait que la société est avant tout une société de rapports humains. Pour des tas de raisons, la domination de l’homme par l’homme demande aujourd’hui un agrément direct qui se fonde non plus sur l’adhésion religieuse à une famille ou à un clan, voire à un peuple ou à une prétendue race, mais sur le partage d’idées communes sur la liberté individuelle. C’est de cette manière que se masque le fétichisme de la marchandise, pour reprendre l’image marxienne. C’est en convaincant les gens que leur liberté s’exprime à la fois en tant que producteurs et en tant que consommateurs que le système se solidifie dans l’inconscient collectif. Certes l’accent est mis davantage sur la liberté du consommateur que sur celle du producteur, et quand on parle de cette dernière c’est pour glorifier la liberté d’investir, c’est-à-dire celle qui est laissée à chacun d’exploiter son semblable. Je reviendrai sur cet aspect de l’idéologie régnante aujourd’hui un peu plus loin. Ce que je veux souligner ici, c’est que cette idéologie ne s’articule pas sur n’importe quoi. Le mot liberté, quel que soit l’emploi qu’on en fait réellement par ailleurs, a toujours un contenu subversif. De même le mot de démocratie, et c’est se condamner à la fois à être incompris et à être dans l’erreur que de nier de but en blanc les différences entre les états démocratiques d’Occident et les autres régimes du monde entier, en s’appuyant sur une prétendue égalité abstraite entre tout et tout.

Le sentiment de supériorité blanche repose aussi sur cette conception de la liberté humaine. Il se trouve immédiatement renforcé dès que les autres systèmes montrent leurs caractères totalitaires ou archaïques. L’Islam ne peut pas être vu d’un bon oeil par une société qui est parcourue par des mouvements de revendication féministes et qui, finalement, les absorbe sans trop de problèmes. Les histoires de filles beures qui fuient des familles qui veulent les marier de force ne peuvent que l’accentuer encore. Et je ne mentionne qu’en passant les excisions de clitoris qui sont vraiment considérées pour ce qu’elles sont : des actes de sauvagerie.

De même lorsque des démonstrations d’intolérance religieuses font leur apparition, elles sont immédiatement rejetées par la société dans son ensemble. Si, par exemple en France, le problème de l’école libre a entraîné des manifestations importantes, mais d’un mouvement religieux canalisé et quasi sécularisé, le mouvement de Monseigneur Lefebvre n’a eu aucun succès, si ce n’est complètement marginal. La résurgence de mouvements musulmans fondamentalistes ne peut apparaître dans une société comme la France que comme un retour à un Moyen âge, qui a peut être donné des cathédrales ou Avicenne, mais auquel personne ne veut revenir.

Enfin lorsque des actions terroristes se produisent, lorsque des bombes sont mises dans des lieux publics ici, ou des attentats terriblement meurtriers sont perpétrés au Liban, que des avions explosent en vol, comment et pourquoi empêcher l’opinion publique d’y voir des actes de sauvagerie ? On peut discuter à perdre haleine pour savoir si le concept de guerre sainte du jihad , ce qui en arabe veut dire effort, se trouve ou non dans le Coran, qui, comme tout texte religieux, est plein d’ambiguïtés et de contradictions. On peut rappeler que des actes terroristes ont été commis par la résistance, par les juifs de l’Irgoun, etc., que des exactions horribles ayant fait encore plus de victimes ont été le fait des puissances coloniales. On n’empêchera pas que ces actes terroristes sont des ignominies, et donc que la population les réprouve et y voit une résurgence de la barbarie.

Mais cela ne veut pas dire pour autant que la population française se soit sentie solidaire de l’émir du Koweit, du roi d’Arabie. Elle sait parfaitement à quoi s’en tenir à leur sujet. Et il ne faudrait pas la gratter beaucoup pour retrouver sous l’apparent soutien à Mitterrand la bonne dose de méfiance vis à vis de tout pouvoir constitué qui, en contradiction avec l’acceptation généralisée du système, caractérise pratiquement tous les peuples des pays capitalistes développés. Et ce ne serait qu’une contradiction de plus. Car à côté de cette demande de liberté individuelle se retrouve aussi cette perpétuelle demande de maintien de l’ordre, qui d’ailleurs est vue comme nécessaire au maintien de la liberté, au maintien de la paix tant sociale qu’internationale. Et l’ensemble de la population ne se sent aucunement coupable de réclamer de ses dirigeants ce genre de chose. Et est-ce si étonnant pour des pays qui ont connu des siècles de guerres terribles avec leurs cortèges de mort et de souffrance ?

A l’inverse, l’attitude qui est souvent adoptée par la gauche des pays “avancés” s’appuie sur une fausse notion de culpabilité. Certes la colonisation a été une horreur, certes elle a pratiquement exterminé les populations indiennes des Etats-Unis et d’une partie de l’Amérique du Sud, certes elle a généralisé l’esclavage des Noirs et déportés ceux-ci par dizaines de milliers, tout en en exterminant ou en en faisant exterminer des centaines de milliers d’autres (incidemment la pratique de l’esclavage était courante en milieu musulman et s’est poursuivie jusqu’à très récemment), certes les pays capitalistes d’aujourd’hui continuent d’exploiter dans des conditions atroces les pays dits arriérés et d’être au moins en partie responsables des horreurs qui s’y déroulent, mais ces crimes, s’ils peuvent à la limite expliquer certains comportements, ne les excusent en rien. La barbarie des uns n’a jamais justifié celles des autres, et il n’est guère possible de faire des classements dans l’horreur. Il faut absolument lutter contre cette attitude qui réapparaît souvent dans les milieux dits contestataires. Sinon on aboutit à des aberrations du type de celles auxquelles conduit une sorte de glorification à l’envers de la Shoah qui en fait le crime parfait, “sublime” auprès duquel tout le reste n’est que fioriture. Il faut le faire d’autant plus que des charlatans comme les révisionnistes négateurs se sont emparés de cette critique, en niant tout simplement, non pas le caractère unique et exceptionnel de la shoah , ce qui pourrait se défendre, mais son existence même.

Car dans cette attitude ressort toujours un même type de faux raisonnement. Le capitalisme, entendez le capitalisme occidental et plus particulièrement américain, est le mal absolu par définition, et le reste est dérisoire voire inexistant. Aussi, alors que l’on prend des positions antireligieuses en Occident, on a tendance à excuser les errements des autres à condition qu’ils viennent de régions dominées hier ou aujourd’hui. Dans les dernières années s’est développée une théorie de l’égalité des cultures humaines qui est au moins aussi nocive dans ses formulations et dans ses applications que la théorie inverse. Au lieu de rechercher ce qui dans chacune de ces cultures peut amener de l’eau au moulin de la cessation de l’exploitation réciproque et à la montée de la conscience collective d’une certaine identité des situations humaines, et simultanément à en dénoncer les aberrations, on en vient à défendre les côtés les moins défendables d’une tradition. Alors que toute l’histoire de l’Occident est justement marquée par une volonté de se détacher d’une certaine tradition culturelle liée aux croyances religieuses et similaires, on en vient à défendre des pratiques non moins détestables parce qu’exotiques. Si hier le mot d’ordre était : écraser l’infâme, aujourd’hui on aurait tendance à considérer que les traditions étrangères sont moins infâmes que les siennes propres. Mais si on adopte une position qui veut faire de l’Islam la religion progressiste, comment alors ne pas admettre cette autre qui veut voir dans la tradition judéo-chrétienne le fondement même de toute civilisation ? J’ai voulu dans le petit historique de l’Islam que j’ai fait ci-dessus rappeler comment celui-ci pouvait être considéré comme progressiste par comparaison au christianisme du moyen âge, mais c’était immédiatement pour en souligner aussi les côtés rétrogrades. Il serait également facile de montrer comment, dans le climat d’intolérance et de guerres qui caractérise la Renaissance et la Réforme, se crée la conscience moderne de la liberté et de l’égalité, et donc de soutenir la supériorité de la tradition chrétienne. Mais quand on veut distribuer des bons points ou des cartons rouges à tel ou tel peuple on en arrive vite à des contradictions et à des absurdités. Encore heureux lorsque celles-ci ne débouchent pas sur des catastrophes tant dans le domaine de l’action que dans celui de la pensée.

Aujourd’hui le développement de la production capitaliste et de l’industrialisation généralisée nous met devant au moins deux possibilités. D’une part, le système poursuivant sa logique propre de production de profit nous mène vers de nouveaux types de catastrophes, genre écologique (effet de serre, accident atomique, etc ), ou social (séparation entre un monde riche et un monde pauvre, avec les perspectives explosives que cela sous-entend), ou économique, avec une crise généralisée, entraînant des mouvements de masse très violents et conduisant les classes dominantes, effrayées par leur mort possible, à atomiser la terre tout entière, pour, nouvelles Sardanapale, ne pas mourir seules : bref l’apocalypse du doomsday chère à toute une littérature romantique. D’autre part, étendant la domination des forces naturelles par le génie humain, il ouvre de nouvelles perspectives au sein desquelles une humanité consciente et solidaire pourrait s’efforcer de répondre aux problèmes éternels posés par la poursuite même de son existence.

Pour atteindre ce dernier but, il ne faut surtout pas se laisser aller aux facilités des attributions manichéennes. Le développement de la conscience de classe, pour l’appeler par son véritable nom, demande avant tout la création de la conscience critique et non l’anonnement de formules toutes faites, fussent-elles celles qui nous plaisent. Et ceci nous ramène aux attitudes face à la guerre du Golfe, et je voudrais en dire un dernier mot maintenant.

Ce qui me semble caractériser celles-ci c’est justement le simplisme. Laissons de côté l’ensemble de la population elle-même qui, comme toujours, a réagi avec ce qu’elle pense être le bon sens en accord avec ses intérêts immédiats et dont j’ai parlé plus haut, pour en venir à ceux qui se veulent soit des maîtres à penser soit des gens politiquement engagés. Il est facile de se moquer du ralliement à l’opération de police internationale de tel ou tel intellectuel spécialiste ou non des écrans de télévision, mais quelle critique avons-nous fait de nos propres positions ? Devant nous on a agité une sorte de chiffon rouge, celui de la guerre menée par des états occidentaux contre un état arabe. Contre ce chiffon rouge nous nous sommes précipités en compagnie d’un certain nombre de taureaux plus ou moins émasculés.

D’abord les communistes traditionnels qui ont certainement cru qu’ils pourraient se refaire à cette occasion une virginité, grâce à un mouvement qui rappellerait celui qui s’était soulevé contre la guerre du Viet-nàm. De même tous les trotskystes et gauchistes assimilés ou tiers mondistes qui se trompent encore une fois d’époque. Aujourd’hui tous ces gens paient leur attitude passée : parce qu’ils ont soutenu autrefois sans discernement les mouvements de libération nationale, ils se retrouvent condamnés avec eux dès lors que l’écroulement du stalinisme et du léninisme a montré ouvertement que les nouveaux états créés ne le cédaient en rien aux anciens colonisateurs. Et il est facile, et on ne s’en est pas privé, de leur faire remarquer qu’ils étaient silencieux pendant la guerre Iran-Irak et pendant le gazage des kurdes par Sadam, tout comme ils se taisent aujourd’hui pendant les massacres qui se font en Irak. Il est vrai que là il n’y a pas d’ennemi simple à l’oeuvre et que ces salauds d’Américains se gardent bien d’intervenir ouvertement, ce qui aurait permis de retrouver le bon adversaire à condamner.

Mais des remarques analogues peuvent être faites au sujet des mouvements et des individus que pour plus de facilité je qualifierai de libertaires. Car leur attitude contre la guerre apparaît comme une sorte d’automatisme, sans grande réflexion, qui, au bout du compte, présente une composante passablement égoïste. Parce que se dessine à l’horizon la menace d’une mobilisation possible et l’envoi sur les champs de bataille, on refuse la guerre. Loin de moi l’idée de de dénier toute valeur à cette position “égoïste”. Je n’ai pas hésité à signer un texte recommandant le droit à l’insoumission, j’aurais été plus gêné à en signer un qui condamnerait l’intervention des coalisés dès lors qu’il ne s’accompagnerait pas d’une prise de position générale contre le système d’exploitation y compris ses formes exotiques, émirs et socialistes baathistes inclus. Dans la situation qui nous est faite aujourd’hui il ne nous reste peut-être pas grand chose d’autre que la lucidité dont j’ai souligné qu’elle comportait pas mal d’impuissance. Mais une autre attitude que je qualifierais de suiviste est tout aussi impuissante, ou plutôt, si elle montre quelque efficacité, c’est justement dans le sens où je ne veux pas aller.

Le monde d’aujourd’hui est un monde schizophrène, dans lequel coexistent de nombreuses réalités. D’un côté des pays où l’on se pose le problème de l’utilisation des embryons conçus in vitro, de l’autre des régions où la natalité galopante rend illusoire toute tentative d’amélioration par des moyens autonomes. D’un côté des pays où les surplus agricoles sont tels qu’il faut en détruire une partie et que des contestataires peuvent mettre en cause la qualité de ce qui est produit, de l’autre des pays où la famine est endémique et fait des retours fulgurants. D’un côté des pays où la menace du chômage apparaît comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, de l’autre des pays où la notion même de chômage n’a aucun sens puisqu’il n’y a jamais vraiment existé d’emploi permanent pour la grande masse. D’un côté des pays qui ont connu autrefois des guerres terribles ravageant leurs territoires et qui maintenant vivent dans la paix et dans une certaine coopération, où les unions entre étrangers sont courantes et les voyages d’une région à l’autre la règle, de l’autre des pays qui ne connaissent que les guerres tribales, les exterminations plus ou moins ouvertes, le renfermement sur soi, la haine du voisin.

Clairement dans les pays “avancés” où règne directement le capitalisme moderne nous pouvons nous poser des questions tout autres que celles des pays “arriérés”. Enfin, aussi parce que les problèmes de survie directe sont comme résolus, nous pouvons envisager de nous attaquer au problème fondamental des relations entre hommes et tenter de mettre fin au système d’exploitation. Parce que la technique permet aujourd’hui la production des biens matériels nécessaires à la vie avec un nombre d’heures de travail faible, nous pouvons nous poser le problème de la réorganisation de celle-ci sur des bases égalitaires et autogestionnaires. Parce que le développement des forces productives a atteint un niveau fantastique, nous pouvons nous poser le problème de leur limitation volontaire.

Le système capitaliste est le plus riche système que la terre ait jamais porté. Cela ne lui confère en rien une supériorité morale, ni ne l’assure d’une durée éternelle. Mais cela lui confère la supériorité matérielle sur tous les autres systèmes ayant existé jusqu’à présent et cela lui permet de les éliminer. Qu’il le fasse par la force brutale est une évidence, que cette brutalité soit le résultat d’interventions extérieures directes ou celui de tentatives de développements autochtones luttant contre la domination étrangère. Mais ces interventions sont aussi la conséquence de la faiblesse de la contestation du capitalisme dans les pays dits “avancés”. Rosa Luxembourg faisait remarquer que les errements de la révolution russe provenaient en droite ligne de la faiblesse de la lutte de classes dans le reste du monde capitaliste. Parce que la seule contestation du système est au mieux négative, c’est-à-dire qu’elle se borne à refuser à certains moments certains de ses aspects, par exemple protester contre la guerre coloniale, ou contre la construction de centrales atomiques, elle se contraint à des répétitions constantes de combats toujours revenus. Ce n’est pas que ces combats soient inutiles ou non justifiés, ce n’est pas qu’ils ne mettent pas en cause une certaine rationalité du système, ni même qu’ils ne jouent pas un rôle dans le développement de la conscience et du sentiment de responsabilité, c’est simplement qu’ils n’ont pas réussi jusqu’ici à dépasser un certain niveau, qu’ils n’ont pas su mettre en oeuvre des modes de réorganisation sociale capable de renverser un mode de relations humaines détestable. Car ce renversement exige un véritable effort des masses dominées : se prendre elles-mêmes en main au lieu d’accepter tranquillement la domination d’autres, du moment qu’ils leur assurent un minimum de bien être et de calme.

Mais cette impuissance des mouvements sociaux dans les pays “avancés” n’autorise pas pour autant à magnifier les mouvements des pays du tiers-monde ni à en excuser ou à en glorifier les aspects les plus détestables. Aujourd’hui, les masses de ces pays sont confrontées à des problèmes graves qui ne sont pas sans rappeler ceux qu’ont connus les XVIIIe et XIXe siècles en Occident : comment passer de l’ancien système féodal à un système moderne de production, à une nouvelle organisation du travail ? J’ai tenté de montrer ci-dessus combien cette question était difficile à résoudre pour la nouvelle classe dominante contrainte à la fois de s’opposer et à la classe dominée et au capitalisme extérieur. Mais elle est encore pire pour cette classe dominée qui doit la subir directement dans sa chair. Car c’est sur elle que repose tout le fardeau. C’est elle qui subit le poids de la transformation. C’est elle qui est pressurée. C’est elle qui meurt dans des répressions brutales, dans des guerres atroces, dans des famines généralisées. C’est elle qui doit encaisser les contre coups de la placidité pour ne pas dire de la veulerie des classes dominées des pays dits avancés. Comment alors s’étonner que, contradictoirement, elle aspire à émigrer vers des régions que lui montrent la télévision et que lui encensent les radios, et aussi se referme sur ses valeurs traditionnelles comme la religion ?

Le système capitaliste est un système à vocation internationale, sa contestation doit l’être tout autant. Il ne peut être renversé que par la création d‘une solidarité entre les diverses classes et couches exploitées du monde entier. Or il est extrêmement difficile de faire apparaître la communauté de situation entre celles-ci. Car quelle communauté d’intérêt peut-il a priori y avoir entre un ouvrier, un employé, voire un ingénieur ou un enseignant, disons de France, et un paysan d’Irak ? Rien si ce n’est qu’ils sont tous soumis finalement aux volontés abstraites découlant de intérêts d’un système qui les domine. Faire passer cela dans la compréhension est extrêmement difficile, mais en tout cas cela ne peut pas se faire par une défense et une illustration de régimes dictatoriaux soi disant socialistes, ni par celles de croyances remontant au passé moyenâgeux, ni par ce prétendu retour aux racines dont on nous rebat les oreilles tous ces derniers temps. Pour les masses arabes le problème posé en tout premier lieu est de s’affranchir de la religion et de lutter contre la présence constante de l’Islam, et même d’éradiquer l’arabisme. A cela nous devons les aider dans la mesure de nos possibilités. Ce n’est que lorsque cet affranchissement sera fait que l’on pourra revenir à une estimation plus juste des apports positifs de l’Islam dans le passé et de la culture arabe. De même qu’en France, par exemple, il a fallu lutter ouvertement contre l’église et dénoncer son caractère rétrograde, son aspect dictatorial, ses exactions, ses bûchers, avant de pouvoir reconnaître qu’elle avait aussi fourni de grandes figures humaines de charité et de compassion.

En 1209, lors du sac de Béziers on interrogea le légat du pape pour lui demander que faire des gens réfugiés dans la cathédrale, car on ne pouvait distinguer les cathares des autres. Il répondit : “Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens”. Si l’on s’en tient aux seuls résultats de la guerre du Golfe, Dieu a visiblement reconnu les siens : les Américains. Ce genre de choix qui vient s’ajouter à des siècles de recul pour les musulmans devrait mener les tenants de cette religion à réfléchir et à mettre en cause les fondements mêmes de leurs croyances. Cela est cependant peu vraisemblable. Beaucoup plus dissolvant, et finalement allant beaucoup plus dans la direction recherchée, seraient l’apparition de luttes communes, avec tentatives d’auto-organisation passant au delà des barrières d’origine. De ce point de vue l’existence de nombreux immigrés dans les pays d’Europe est un facteur important d’évolution pour ces pays du tiers-monde et une chance pour la contestation du capitalisme. Et là nous avons certainement un rôle à jouer.

Ces immigrés ont été remarquablement calmes pendant toute cette période. Ils n’ont certainement pas partagé cette sorte d’indifférence qui a caractérisé les européens dits de souche. Clairement ils se sentaient en porte à faux et, probablement, ils craignaient, en cas de débordement terroriste, de servir de bouc émissaire et d’être victimes d’une vague de racisme qu’ils n’avaient que trop de raisons de redouter. Pourtant il est loin d’être évident que, dans leur for intérieur, ils aient été des partisans de Saddam Hussein. Certainement, pour beaucoup d’entre eux, les Palestiniens sont une sorte d’image mythique d’eux mêmes, de peuple dont les droits et la dignité sont foulés aux pieds. En cela ils se retrouvent avec toutes les masses arabes. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’ils partagent tous les fantasmes de celles-ci. Leur situation est différente, et jusqu’à un certain point, ils sont déjà ancrés dans les sociétés européennes et en ont, en dépit d’une ghettoïsation certaine, adopté bien des traits. La Guerre du Golfe est de ce point de vue une épreuve redoutable. Elle peut porter des coups mortels aux solidarités qui, malgré les “incidents de banlieue” qui se multiplient, se sont déjà fait jour dans la société française. Par exemple lors de mouvements quasi de fond comme la campagne “touche pas à mon pote”. Certes ces mouvements ont été rapidement récupérés et dévoyés par des politiciens plus ou moins retords et liés au cocos ou aux socialos, mais cela n’empêche. Il était frappant de voir que, dans le dernier mouvement des lycéens, quelles qu’aient pu être ses ambiguïtés, voire ses bêtises, personne n’ait trouvé à redire à la présence de délégués au faciès de maghrébins (lesquels, incidemment, se sont montrés tout autant manipulateurs que les Français de souche).

Le système capitaliste présente beaucoup de contradictions. D’une part il a intérêt à maintenir des divisions artificielles au sein de la classe des travailleurs. Mais d’autre part ce qui l’intéresse c’est l’exploitation de la force de travail et celle-ci n’a ni race ni religion. D’une certaine manière le capital émousse cette contradiction en favorisant le développement d’une certaine forme d’individualisme égoïste. Mais il ne peut empêcher totalement que la similitude de situation dans le système social qu’il crée lui-même entraîne un sentiment de solidarité. La “sagesse” des masses d’origine musulmane pendant la guerre du Golfe devrait permettre que ce sentiment continue. A nous de faire tout ce que nous pouvons pour l’encourager.

C’est par la formation d’une solidarité véritable entre prolétaires luttant pour leurs conditions de vie que peuvent se trouver transcendées les divisions imposées par l’histoire du monde et contradictoirement encouragées par le système. Voeu pieux ? Peut-être, mais certainement plus réaliste et souhaitable que le soutien ou la tolérance vis à vis de traditions rétrogrades, ou la défense plus ou moins hypocrite de dictatures prétendument progressistes. En tout cas c’est par son accomplissement que passent et la libération des pays “arriérés” et celle des pays “avancés”.

Printemps 1991


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