Jeunesse tunisienne en lutte, jeunesse tunisienne en fuite

mercredi 20 avril 2011
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°17 « Les soulèvements arabes face au vide occidental - l’exemple tunisien », première partie.

Elle est en vente pour 2€ dans nos librairies. Son achat permet notre auto-financement et constitue un soutien aux librairies indépendantes (vous pouvez également nous aider à la diffusion).

Il est également possible de la télécharger dans la rubrique brochures.

La brochure est constituée des documents suivants :

  • « Jeunesse en lutte, jeunesse en fuite », ci-dessous...

Ces brochures n°17 & 17bis ont donné lieu à une réunion publique dont le compte-rendu est ici


Présentation

Ces entretiens ont été menés courant mars en Tunisie, soit à peu près deux mois après la période insurrectionnelle qui s’est close par la fuite pré­cipitée de Ben Ali. Nous sommes alors dans un moment de retour à la nor­male : les entreprises entreprennent, les administrations administrent et les écoles rouvrent leurs portes depuis une semaine.

Ces entretiens concernent deux salariées de l’enseignement. Nous avons tenu à nous concentrer sur ce milieu particulièrement révélateur de l’état de la société tunisienne et de son avenir : la participation importante de la jeu­nesse, et notamment des diplômés chômeurs dans ce soulèvement, met en cause un système éducatif tunisien qui ne tient plus ses promesses et ne gé­nère, particulièrement auprès des classes populaires, que désespoir et rêves d’exil.

A entendre les propos de ces éducatrices et hormis le fait que l’école tu­nisienne soit rongée par la corruption, le flicage et le clientélisme à un de­gré inimaginable, ses tares ressemblent de manière frappante à celles de l’école française : on déplorera ici la présence d’un chef d’établissement bu­reaucrate et borné, le non-sens et l’absurdité des programmes, les initiatives plombées, les tracasserie diverses auxquelles l’enseignant motivé se cogne jusqu’à rentrer dans le moule, par épuisement ou résignation, l’absence de projet fédérateur au sein des « communauté éducatives », l’absence d’es­pace de parole et de décision réelle pour les élèves, etc. Et surtout un tra­vail dont le sens échappe de plus en plus.

L’insurrection tunisienne a délié les langues et ôte la peur... Les propos qui suivent rappellent, en France, un certain mois de Mai...

Deux choses nous semblent particulièrement saillantes.

D’abord la maturité à peine croyable de ces lycéens qui auto-organisent leur lutte de façon déterminée et non-violente, et apparemment dans l’isole­ment le plus total : ni les enseignants, ni les grévistes d’autres secteurs, et encore moins les étudiants, ne s’impliquent de quelque manière que se soit aux côtés de ces élèves en lutte. Leurs revendications et modes d’action re­joignent pourtant largement ceux qui se sont répandus dans le pays depuis deux mois. Mais, ceci expliquant peut-être cela, ces lycéens dépassent lar­gement la simple posture anti-autoritaire : sans attendre que la justice se fasse d’en haut, ils transforment eux-mêmes leur réalité, à leur échelle. Ils montrent à la face du monde que le mouvement « Dégage ! » qui vise les responsables hiérarchique peut s’inscrire naturellement dans une recherche d’autonomie qui redonne au terme « démocratie » son sens originel, le gou­vernement par le peuple.

Mais, à la fois en contradiction et en continuité avec ce qui précède, ils sont aussi en proie à un désespoir croissant, malgré la chute de la dictature et les relatifs succès de leurs combats : cette même jeunesse, pour qui les seules conséquences tangibles de l’insurrection sont le déficit de sur­veillance des côtes et la baisse de tarifs des passeurs de clandestins, n’as­pire qu’à fuir le pays.

Transformer le monde sans rien attendre des « grands » qui le dominent – fuir le monde vers des horizons plus ou moins virtuels : entre ces deux postures, il y a toute l’histoire tragique du XXe siècle, que la jeunesse tuni­sienne condense incroyablement. C’est en son sein, aussi, que se décide maintenant le sens des « révolutions arabes » : la reproduction des im­passes d’un siècle qui n’en finit pas de mourir ou l’ouverture, sans doute ti­mide mais salvatrice, d’une époque radicalement nouvelle.


Peux-tu me dire ce que tu fais, quel est ton métier ?

Je suis conseillère d’orientation, j’ai en charge plusieurs établissements, des lycées essentiellement, et je travaille dans des zones défavorisées ; pour moi c’est vraiment un choix délibéré de travailler dans ce genre d’établissements, parce que je trouve que ces élèves-là, des zones pauvres, ont, d’une façon général, besoin d’écoute, d’accompagnement, d’informations et d’un encadrement un peu particulier, beaucoup plus que les élèves nantis ou disons qui ont plus de moyens. C’est pourquoi j’ai choisi essentiellement ces établissements.

Parmi les jeunes auprès desquels tu interviens, as-tu repéré des signes, des indices, annonciateurs de la chute du régime de Ben Ali ?

Sincèrement voir des signes précurseurs de la chute du régime de Ben Ali, je ne peux pas le prétendre clairement mais, de toute façon, la situation dans ces établissements-là était révélatrice d’un certain malaise au sein de la jeunesse, notamment quand on discute avec ces jeunes de leurs projets, des perspectives qu’ils se donnent ou de leur avenir... on sent un grand désespoirs ; d’ailleurs beaucoup de ces jeunes dans ces établissements envisagent l’émigration clandestine, ne croient plus en l’école, ni aux diplômes. Les jeunes se plaignent de la situation d’injustice sociale qu’ils subissent, où on voit que c’est essentiellement la police ou disons les gens de la sûreté nationale qui ont une place dans la société, qui s’enrichissent très vite. Donc pour les élèves c’était ça aussi leur idéal : travailler chez le responsable local, chez le gouverneur disons travailler comme ils disent « pour El hakem » [El hakem : L’Etat], c’est-à-dire devenir eux mêmes des policiers. Et quand on leur demande pourquoi, ils répondent : « pour avoir une autorité, pour exercer à leur tour un pouvoir » ; parfois ils évoquent aussi un sentiment de revanche, parce que là ils peuvent à leur tour se venger des policiers qui sont injustes à leur égard et parfois les maltraitent.

Mais pour revenir à la situation des établissements scolaires, dans les séances d’écoute que je mène, même les parents quand ils parlent de la situation de leur enfants, évoquent cette situation d’injustice sociale, expriment un sentiment d’oppression et d’inégalité sociale et notamment quand on parle d’échec ; souvent les parents expliquent l’échec scolaire de leurs enfants par un manque de moyens, ils ne peuvent pas, par exemple payer des cours particuliers à leurs enfants... A chaque fois que j’aborde la question de l’attention que ces parents doivent accorder à la scolarité de leurs enfants, de la nécessité d’un encadrement pédagogique auquel ils doivent prendre part... les parents pointent le manque de moyens comme cause principale de cet échec, parlent alors de leur manque d’argent pour financer des cours particuliers, etc. Cela s’entend, il y a une part de vérité dans ce qu’ils disent, mais je ne suis pas forcément d’accord, ce n’est pas uniquement une question de moyens... Mais de toute façon, ce qui est clair, c’est qu’il y avait une grande part d’exaspération et de désespoir, et chez les élèves et chez leurs parents - de là à y voir les signes de la chute du régime, je ne sais pas... A mon avis, personne ne voyait venir la chute de Ben Ali de façon aussi immédiate. Il y a eut des mouvements de protestation et des grèves un peu partout les années précédentes comme par exemple à Métlaoui en 2008, mais dire que tout cela annonçait la fin du régime, on ne peut pas le prétendre.

Les élèves des lycées dans lesquels tu interviens, ont-ils participé au mouvement d’insurrection qui a conduit à la chute de Ben Ali ?

J’ai vu quelques élèves qui disent avoir participé aux manifestations et au sit-in de la Casbah (1), à Tunis, mais je ne connais pas d’élèves, personnellement, qui ont participé à ce mouvement et sincèrement je n’ai pas posé la question aux élèves que je connais, car quand je suis revenue, après les événements, dans les établissements, il n’y a pas eu de reprise totale du travail et je n’ai pas eu de contact direct avec les élèves pour leur poser la question, mais je pense qu’ils y ont participé, car tous les élèves et les jeunes y étaient d’une façon ou d’une autre.

Nous sommes deux mois après la chute de Ben Ali et tu as repris le travail depuis quelques jours. Est-ce que sur ton lieu de travail il y a des choses qui ont changé déjà ?

Ma première impression c’est que les choses n’ont pas changé. Personnellement, j’étais un peu déçue parce que dans cette effervescence, on était pris par la révolution et on s’imaginait que les choses seraient radicalement différentes après... Mais je pense que c’est un travail de longue haleine et de terrain, on ne change pas les mentalités du jour au lendemain, ce n’est pas parce qu’il y eut une révolution, ou qu’on entend le terme « révolution », que les gens sont devenus révolutionnaires ; et ça je l’ai senti, je l’ai vécu quand je suis revenue dans les établissements, c’était comme si les établissements étaient un peu en dehors de tout, c’est-à-dire qu’ils étaient un petit peu enfermés dans une sorte de bulle : le chef d’établissement se comportait toujours de la même façon, les enseignants avaient les mêmes rapports qu’avant avec les élèves... A mon retour dans un des lycées, je me suis adressé au chef d’établissement, d’ailleurs RCDiste, c’était au moment de l’annonce de la dissolution du RCD [Rassemblement Constitutionnel Démocratique, parti de Ben Ali], je lui ai demandé s’il avait fêté cet événement, il m’a répondu qu’il avait fêté avec ses enseignants comme il fêtait tout, comme d’habitude, qu’il avaient d’excellentes relations avec ses enseignants, que tout allait bien, comme s’il se justifiait un peu... C’est-à-dire que je n’ai pas senti réellement de changement par rapport à ce qui se faisait avant, par rapport à la gestion de l’école... Même chez les enseignants, comment dire... Je crois qu’ils sont réactionnaires dans leurs attitudes, pour eux on reprend les cours, on enseigne comme d’habitude...

Bon, quand même, pour ne pas généraliser, un seul établissement, parmi ceux où je travaille, a pris des initiatives suite à la chute de Ben Ali ; j’ai trouvé là un groupe d’enseignants qui essayaient de bouger, de faire des choses, d’imposer des choses par rapport au chef d’établissement ; il s’agit du lycée EP, qui est un établissement particulier car, là aussi, il y a des élèves candidats à l’émigration clandestine, et deux d’entre eux sont mort noyés, récemment. Là les enseignants ont réunis les élèves, organisés des actions citoyennes comme par exemple, nettoyer le lycée. Pour elles ce sont surtout des enseignantes, c’était un acte de solidarité et d’investissement dans la vie du lycée, elles ont également organisé une petite fête avec la participation de chanteurs engagés... Elles ont essayé aussi de pousser le chef d’établissement à mettre en place un club pour que les élèves puissent se réunir, s’exprimer et débattre ; et c’est dans cet établissement là aussi où ces mêmes enseignantes ont organisé, dès la reprise des cours, des débats et des discussions avec les élèves sur la révolution et la liberté.

Je crois que c’est une question de personnes, beaucoup plus que de structure ou d’institution, qui changent, qui sont en train de bouger. On ne peut pas généraliser, il y a certainement des choses qui se sont passées, ailleurs dans d’autres établissements. Mais en ce qui concerne les établissements où je travaille, il n’y a qu’un seul établissement où les enseignants veulent forcer la main au chef d’établissement pour gérer autrement le lycée. Mais je crois que ça va venir, ça prend du temps et c’est un changement qui doit venir de l’intérieur, c’est aux enseignants, à toute l’équipe éducative, de se remettre en question, de revoir un petit peu ses habitudes, ses comportements, ses relations avec les élèves...

Est-ce que cet établissement dont tu parles, où il y eut beaucoup d’initiatives de la part des enseignants après la chute de Ben Ali, se distinguait des autres avant le mouvement d’insurrection ?

Il se distinguait de part la personnalité des personnes qui y enseignent. Mais surtout le chef d’établissement de ce lycée est une personne qui ne s’intéresse absolument pas à la vie de l’école : pour lui, il est là, dans un laisser-aller total, où il gère plus ou moins les choses au quotidien sans aucun intérêt... Ce sont justement ces quelques enseignants qui, voyant l’absence d’investissement de leur proviseur, se sont mis à prendre en charge le lycée. Ils m’ont par exemple sollicitée, il y a quelques années, pour mettre en place un temps d’accompagnement scolaire pour les élèves en difficulté.

Pourquoi ces enseignantes avaient-elles autant envie de mettre des choses en place ?

Peut-être que ces enseignantes avaient sur le cœur de remédier aux difficultés des élèves, elles étaient totalement impliquées, elles voulaient faire bouger les choses parce qu’elles se sentaient concernées par les injustices que subissaient les élèves en difficulté. Elles ont ensuite profité de cette situation de révolution pour imposer des choses car, au niveau de la gestion centrale, il n’y a pas de contrôle et elles ont essayé de forcer la main à ce chef d’établissement ; il y a eut quand même une petite tension avec lui... Elles lui ont dit : « c’est comme ça maintenant... ». D’ailleurs le proviseur s’est adressé à l’une de ces enseignantes en lui demandant si c’était elle maintenant le chef d’établissement, et si les enseignants n’étaient pas en train de prendre sa place, ce à quoi elle a répondu : « non on ne veut pas ta place mais, comme tu ne fais rien alors nous on agit, on bouge parce qu’il faut être dans l’air du temps ».

Beaucoup de chefs d’établissements étaient RCDistes, est-ce que comme beaucoup de RCDistes ayant des fonctions importantes, les chefs d’établissements étaient corrompus ?

Pas tous, mais cela existe même s’ils ne sont pas RCDistes. Ils pratiquent la corruption, trafiquent les notes, interviennent dans l’orientation en contactant des responsables du RCD pour placer des élèves contre de l’argent ou autre chose, il y a beaucoup de malversations... Et en ce moment, beaucoup d’entre eux sont limogés ou en cours de limogeage. Il y a d’ailleurs une liste qui circule avec les noms de ceux qui vont être remplacés, parce que trop c’est trop, ni les élèves ni les enseignants n’en veulent : ils veulent que ces chef d’établissement s’en aillent et ils leurs disent « dégage » comme d’autres l’ont dit dans la rue à d’autres responsables. Même quand il n’y a pas de corruption, il y a surtout de la mauvaise gestion, de l’incompétence et un désintérêt total de la vie des élèves, pour eux c’est une fonction dans laquelle ils gèrent leurs petits intérêts, c’est un poste tout simplement. Ce sont d’ailleurs des chef d’établissement qui n’ont généralement pas de formation à la pédagogie ou à la psychopédagogie, ni à la gestion d’un établissement ou à comment faire face aux situations de violence ou d’échec scolaire ; ils n’ont même pas de projet pédagogique, ils sont là tout simplement à gérer de la paperasse. Moi je dirais que par rapport à ces proviseurs-là, il faudrait penser à un autre mode de recrutement de ces gens-là : Soit qu’ils soient formés avec un concours sur dossier et une formation qui peut durer une année et, à partir de là les recruter, mais désigner un chef d’établissement parce qu’il est proche du pouvoir, c’est n’importe quoi... Et d’ailleurs l’une des raisons de la détérioration de l’enseignement et des établissements scolaires, ce sont les chefs d’établissements eux-mêmes, parce qu’il est supposé être un animateur, un médiateur, un manager... Quelqu’un qui essaie de réunir une équipe autour de lui et d’un projet, mais ils sont totalement incompétents et loin d’avoir ce profil-là.

Les chefs d’établissements ne passent pas de concours ?

Non, pas du tout, il y a des places vacantes annoncées, il y a quelques conditions, c’est-à-dire avoir une maîtrise et avoir occupé des fonctions administratives ou comme conseiller d’éducation, un peu d’ancienneté... et, évidemment, il faut être RCDiste ou très proche du pouvoir, s’aligner à la politique du ministère ; d’ailleurs il y a des chefs d’établissements qui laissent complètement de côté tout ce qui est activités de l’institution, tout ce qui est pédagogie, etc. ... Leur travail c’est uniquement d’être en relation directe avec le délégué, le gouverneur, être à leur merci... Bref des activités de relation politique surtout, mais absolument pas pédagogiques. Juste après la révolution, quand il y a eu la reprise des cours, il y a eu une listes des indicateurs de tous bords... Et là on a découvert qu’il y avait dans cette liste des enseignants, mais aussi des chefs d’établissements, des conseillers d’éducation ainsi que ce qu’on appelle des censeurs qui sont des adjoints des chefs d’établissements... Ils ont pris la fuite, abandonné leur établissement et ne sont jamais revenu car ils avaient peur.

Qui a dressé cette liste ?

La liste, je ne sais pas qui l’a dressée, mais ce sont des informations qu’on peut trouver sur internet. Ces informations sont justes, car elles ont été confirmées par le syndicat de l’enseignement secondaire, ce syndicat a maintenant en sa possession une liste de chefs d’établissements qui vont être limogés et remplacés.

Parce qu’ils étaient des indicateurs ?

Parce qu’ils étaient soit des indicateurs, soit des personnes très corrompues, soit liés au régime de façon étroite. Alors là, ces personnes, on ne peut pas les garder... Il y a aussi des personnes qui avaient des comportements de mauvaise gestion de l’établissement, notamment des problèmes de morale car les relations qu’ils avaient à l’intérieur de l’établissement n’étaient pas du tout saines... On ne pouvait plus les garder. On dit que pour la capitale, Tunis par exemple, ils sont au moins une dizaine sur cette liste.

Ces chefs d’établissements étaient-ils connus comme indicateurs, etc., c’est-à-dire y avait-il des soupçons sur eux avant ?

Non, on ne les soupçonnait pas d’être des indicateurs : on savait qu’ils étaient de mèche avec le régime, avec le parti, mais être des indicateurs non ; d’ailleurs dans la région de l’Ariana, il y a un imam qui était aussi un chef d’établissement et il s’est avéré qu’il était également un indicateur...

Il était imam, chef d’établissement et indicateur ?

Oui, imam, chef d’établissement et sur la liste des indicateurs.

Ça arrive souvent qu’il y ait un chef d’établissement qui soit aussi imam ?

Oui, ça arrive. Pas souvent, mais ça arrive. En tous les cas celui-là, c’était son cas : il y a une interférence ou confusion de rôle, d’imam à chef d’établissement à RCDiste, je ne sais pas comment il faisait pour avoir un tel assemblage de rôles, de fonctions, de figures, de visages...

Ces chefs d’établissement ont-ils été contestés par les élèves ou est-ce que c’est surtout les enseignants qui les ont contestés, après la chute du régime de Ben Ali ?

Il y a des chefs d’établissement qui ont été contestés et par les enseignants et par les élèves. Il y en a certains qui ont même été malmenés par les élèves : ils leur ont barré la route, ne les ont pas laissé entrer dans les établissements, et puis ils sont sortis, sur cette expression de « Dégage ! Dégage ! » dans des situations humiliantes.

Malmenés physiquement ?

Bon, les élèves les insultaient, leur criaient dessus... Bon, physiquement je ne dirais pas qu’ils ont été molestés, mais quand même il y avait une agressivité verbale vis-à-vis de ces chefs d’établissements-là...

Donc aujourd’hui en Tunisie, il y a quelques lycées qui n’ont plus de chef d’établissement ?

Oui, et même à l’intérieur du pays. Donc je crois que par rapport au syndicat ils sont en train de les remplacer ; j’étais au syndicat il y a deux semaines, et ils avaient cette liste-là, et pensaient à remplacer ces gens, donc je ne sais pas si ça a été fait, mais je ne pense pas qu’on va laisser les établissements longtemps comme ça, sans proviseur. Et d’ailleurs, dans le gouvernorat de Nabeul, il y a eu un chef d’établissement qui a été limogé de cette manière-là, et donc les enseignants se sont réunis et ils ont élu un proviseur parmi les enseignants qui se sont présentés, donc il y a eu l’élection d’un autre chef d’établissement en bonne et due forme, et c’est ce qu’ils voulaient... D’ailleurs ça devrait se passer comme ça normalement, il devrait être élu, je crois qu’il vaudrait mieux qu’il y ait une gestion collégiale de l’établissement avec un conseil d’administration, qui représente tous les acteurs de l’établissement c’est-à-dire les enseignants, les ouvriers, les élèves... Et que ce dernier gère l’établissement, qu’il y ait un projet d’établissement, etc. ... On peut élire un président de ce conseil-là sans pour autant avoir un proviseur désigné par le ministère ; mais le système est trop centralisé, il y a le ministre, les directeurs généraux, le directeur régional de l’enseignement, puis le chef d’établissement - et ils sont tous désignés... Donc il faudrait qu’il y ait une nouvelle forme de recrutement et de gestion des établissements et donner plus d’autonomie, de cette manière-là, à chaque établissement car il y a des spécificités ; cela permettrait qu’il y ait plus de marge de manœuvre par rapport à la spécificité des situations de chaque établissement. Mais là, les chefs d’établissements, franchement, ils sont là tout simplement pour appliquer à la lettre les directives du ministère, sans aucune prise d’initiative, sans aucune réflexion... Si on peut changer cette manière de gérer, d’administrer les établissements, si elle est beaucoup plus participative, les résultats seraient meilleurs à bien des niveaux.

Et tu penses que ce sont des choses qui, dans un avenir plus ou moins proche, pourraient se faire ?

Ça devrait se faire et je crois que c’est une demande pressante et le syndicat devrait œuvrer dans ce sens-là, c’est-à-dire qu’il devrait négocier avec le ministère cette nouvelle forme de gestion et, entre parenthèse, cette idée de conseil d’administration ou pédagogique, c’était une proposition du ministère il y a quelques années, dans un contexte bien déterminé, qui voulait associer les associations mais aussi certains parents à la gestion de l’établissement, mais c’était envisagé dans une perspective de privatisation de l’institution scolaire plus que dans une perspective de direction participative et cela a été contesté et refusé alors par le syndicat de l’enseignement secondaire. Je crois que maintenant c’est le moment de revenir à cette idée-là et de profiter de la situation pour imposer ce qui a été refusé avant et intervenir comme ils le veulent avec des élections, etc.

L’autre problème qui se pose par rapport à cette gestion collective de l’établissement, c’est que malheureusement, les enseignants ne sont pas prêts à être à côté des élèves, car les élèves seraient dans ce cadre également représentés dans le conseil d’administration. Les enseignants, entre parenthèses, réactionnaires comme ils sont à toute nouveauté, ont peur des élèves. Ils refusent que les élèves soient assis à leurs côtés, lors des conseils de classe par exemple. Il y a une peur injustifiée, car un élève préparé, qui est formé pour cela, c’est quelqu’un qui ne va pas divulguer les secrets d’un conseil de classe, il va apprendre à s’exprimer, à écouter, à échanger, à discuter, à prendre la parole... C’est très important en tant qu’apprentissage de la citoyenneté.

Les enseignants ont peur que les élèves siègent à leurs côtés dans les conseils ?

Oui, parce que pour eux, ils disent : « non, quand même, on ne peut pas être à côté des élèves, nous enseignants, les élèves seront au courant de tout ce qu’on dit lors des conseils de classe ou d’orientation... »

Il n’y a pas de délégués d’élèves dans les classes, ça n’existe pas ?

Non, malheureusement. Mais les élèves pensent à avoir des représentants et des syndicats d’élèves.

Ils le demandent, ça ?

Oui, pendant les événements ils ont eu cette revendication-là ; il y a eu un rassemblement national d’enseignants devant le ministère, contre le ministre qui n’avait pas au départ assaini, si on peut dire, le ministère, et des élèves étaient là parmi les enseignants en disant : « enseignants / élèves on est ensemble, ce sont les mêmes revendications, et nous aussi nous voulons être représentés : on voudrait avoir un syndicat... » ; ce qui est tout à fait légitime et important pour que les élèves puissent apprendre à être des citoyens, comme je le disais, la citoyenneté s’apprend en l’exerçant, c’est important qu’ils apprennent à élire un délégué, quelqu’un qui les représente, qui parle en leur noms... Cela n’existe pas dans nos écoles.

Des élèves demandent à ce qu’il y ait un syndicat d’élève pour les représenter. Est-ce qu’ils ont d’autres revendications ?

Oui, ils revendiquent une école juste, une école de la dignité, de l’égalité des chances, une école où il n’y a pas de corruption, donc c’est un peu les mêmes revendications, globales, politiques, mais appliquées à l’école et essentiellement ils veulent une école populaire, une école pour tous, où il y a une vraie égalité des chances ; c’étaient les revendications des lycéens au moment de l’effervescence du mouvement. Mais passé ce moment là, on est plus maintenant dans une phase de réflexion et de restructuration ; peut-être qu’ils sont en train de s’organiser, mais à ma connaissance, je n’ai pas d’informations précises, mais je crois que ça va arriver ; je pense que c’est le cas dans des régions comme Sfax, où ils sont plus structurés, où il y a plus une tradition de lutte et d’organisation plus ancrée que dans les autres régions. Notamment, c’est de là qu’a émergé pour la première fois cette revendication de création d’un syndicat de lycéens, au début des années 80 : Entre 1980 et 1982, il y a eu un mouvement social des enseignants et, pendant ce mouvement-là, les élèves se sont regroupés et ont demandé un syndicat pour les élèves... Mais ça n’a pas marché alors, malheureusement.

Je crois qu’il faut donner la parole aux élèves, l’une des causes, si on peut dire, de la violence, ou du moins de l’agressivité dans les établissements, est liée au fait que les élèves n’ont aucun espace d’expression, mais alors là aucun, vraiment : Ils n’ont pas de vie scolaire où ils peuvent s’exprimer, échanger, donner leur avis et donc c’est aussi une des causes ou un des facteurs qui peut donner lieu à des violences, à de l’agressivité et aussi à une sorte de délinquance, car l’école est un espace vital ou l’élève passe quasiment toute sa journée et passe une grande partie de sa vie, c’est un lieu de vie pour lui et d’apprentissage social, mais où il n’apprend pas grand-chose sur ce plan là, c’est un lieu de socialisation mais qui ne joue pas réellement ce rôle-là.

Le problème des diplômés chômeurs a-t-il contribué à discréditer l’école en Tunisie ?

Je crois que oui, c’est un des facteurs principaux qui a participé à discréditer l’école... En tant que conseillère d’orientation, lorsque vous échangez avec les jeunes sur leur avenir, leurs perspectives de métier, de diplôme... la réponse qui revient systématiquement, surtout dans ces zones pauvres-là, c’est « Tout ça pour quoi ? »... Ils citent alors l’exemple de personnes dans leur famille qui sont - comme on dit - maîtrisards [titulaires d’une maîtrise - terme consacré en Tunisie] ou diplômés, mais qui n’ont pas de travail, qui sont au chômage depuis parfois des années... Ces derniers ne croient plus en l’école comme moyen de mobilité sociale, comme ils disent : « Tikra oula ma tikrache el moustakbel ma famech » ce qui veut dire : « Que tu ailles à l’école ou pas, l’avenir n’est pas là »...

Bien sûr, on essaie de rendre à l’école sa place, ou bien encore sa fonction, d’expliquer aux élèves qu’effectivement, désormais, l’école ne donne pas d’emploi, c’est-à-dire qu’elle est là pour former, pour préparer au monde du travail, que le monde du travail a changé énormément, et que l’école fournit de nouvelles compétences pour qu’ils puissent s’adapter plus ou moins à cette nouvelle réalité... Tout cela pour amener les élèves à s’investir dans l’apprentissage, à s’accrocher. Je crois toujours que l’école n’est pas forcément un moyen de promotion sociale mais un moyen de donner une ouverture possible vers un monde meilleur ; je dis souvent à mes élèves, que l’instruction est là pour les protéger, les protéger de la délinquance par exemple ou de la déviance, et je leur dis : si vous regardez dans votre quartier ou dans la rue, quels sont les élèves qui tombent dans le vol, l’alcoolisme ou la délinquance ? Ce sont des jeunes qui ne sont pas instruits, qui ne sont pas allés à l’école, c’est aussi une manière de voir autrement votre avenir... Mais ça joue, bon gré mal gré...

On sait très bien que les visions, ou les perspectives d’avenir sont en rapport étroit avec le contexte de vie de l’élève, avec ce qui l’entoure, avec son environnement ; c’est-à-dire qu’un élève qui ne voit autour de lui que la pauvreté, la misère et le chômage, ses rêves ne vont pas très loin... Tout leur bonheur, leurs rêves, globalement, c’est de devenir policier. Le manque de moyens et la pauvreté dans ces quartiers jouent beaucoup sur le rapport que les élèves ont à l’école et au diplôme, ils n’y croient pas.

Le bonheur pour eux, un autre rêve, c’est également l’occident, de plus en plus, ces élèves-là, et surtout ceux qui sont en échec scolaire - le bonheur c’est, par tout moyens, émigrer, c’est l’immigration clandestine. Je me souviens de deux jeunes filles, d’un lycée où je travaillais, qui avaient quinze et seize ans, qui ne pensaient qu’à cela et qui l’ont fait : elles se sont donné rendez-vous et sont parties jusqu’à la frontière libyenne, mais elles n’ont pas pu finaliser leur projet... Les deux étaient en échec scolaire, l’une d’entre elles avait, en plus, de grosses difficultés de relations familiales. Ça c’était il y a trois ans ; mais c’est régulièrement qu’il y a des cas comme cela surtout dans les coins défavorisés. Deux autres jeunes filles, qui venaient au temps d’écoute que j’organisais, m’en parlaient tout le temps. Elles n’avaient qu’un mot à la bouche c’était « naharak » [« Naharak » en français : « je brûle » - expression consacrée pour parler de l’émigration, qui sous entend l’acte de brûler son passeport]... L’une d’entre elles, voulant aller en Italie, avait donné rendez-vous à des gens, dans un cimetière, qui devaient l’aider à partir mais, arrivée sur le lieu de rendez-vous, elle a eu peur en entendant les types chuchoter, qu’ils lui fassent du mal ou qu’ils la violent... Et elle s’est sauvée, mais elle m’a dit quelque temps après : « Madame, je recommencerai ». Mais finalement elle est restée, je l’ai suivie, et elle a eu son bac. Je l’ai vraiment encouragée à travailler pour partir si elle y tenait, mais dans de meilleures conditions. Cette jeune fille avait surtout des problèmes psychologiques, elle se sentait oppressée constamment, elle ressentait un fort sentiment d’injustice. Elle me disait « j’habite la ville de BJ - une ville défavorisé - et quand je suis avec des copains et, que je veux entrer dans un café un peu chic ou un peu huppé de la ville d’à côté, on nous refuse l’entrée ; moi je ne peux pas accepter cela, je ne peux pas accepter d’être traitée comme cela, quelle est la différence entre nous et ceux qui sont entrés ?... ». Et pour elle, c’était humiliant, elle voulait avoir beaucoup d’argent, elle voulait partir pour avoir de l’argent et vivre comme tout le monde.

Est-ce que ces jeunes, qui veulent partir, veulent le faire pour l’argent uniquement ou avancent-ils d’autres raisons ?

Oui, principalement c’est avoir de l’argent, mais, aussi, dans le cas de cette jeune fille, c’était aussi pour se sentir libre. Elle répétait souvent « je veux être libre et vivre comme je l’entends, il y a trop de contraintes sociales ici, etc. ». Pourtant elle se permettait certaines choses ici, c’était un peu un garçon manqué, elle avait des copains, elle sortait... Mais la liberté pour elle c’est quoi ? Je ne sais pas exactement, pour elle je pense que c’était sortir comme elle veut, faire ce qu’elle veut, aller dans les boîtes de nuit... Dans son imaginaire c’était un peu ça la liberté. Mais je crois aussi que ces jeunes veulent voir le monde, sortir pour voir d’autres choses... J’avais un élève par exemple, qui me disait « Je veux aller en Italie, c’est mon rêve » et quand je lui demandais pourquoi, il me répondait : « Je veux voir les villes italiennes, les villes pas les filles, et cela ne tient pas à grand-chose, il suffit de passer une nuit ou une journée sur un bateau et là je me retrouve enfin dans ces belles villes italiennes ».

Bon, bien sûr il y a aussi le phénomène des autres émigrants, qui reviennent avec de l’argent, des belles voitures, habillés chic, il y a tout cela donc, une envie d’avoir de l’argent, de devenir riche, d’être libre, de voir du monde, de changer de vie... Peut-être qu’ils vivent trop dans des contraintes et dans l’oppression familiale, parce qu’il y a aussi une question de valeurs : ces jeunes aspirent à une certaine autonomie et se trouvent souvent écrasés par les lois sociales, par les lois familiales et ils veulent se libérer de tout cela.

Est-ce qu’après la chute du régime de Ben Ali, il y a toujours autant de jeunes qui veulent partir ?

Oui, énormément. Beaucoup plus qu’avant...

Plus qu’avant ?

Oui, car il y a, comment dire, une manne disons, sécuritaire ; il y a beaucoup moins de contrôle, et c’est donc l’occasion ou jamais pour partir, pour s’enfuir. Ce qui est alarmant, c’est qu’il y a de plus en plus d’élèves qui pensent à cela et qui sont convaincus de cela, et qui font tout pour partir... Et là je trouve que c’est très inquiétant, et c’est à l’école d’agir et de réagir par rapport à cela et de faire quelque chose. Hier j’étais dans un établissement : il y a un garçon qui est parti et qui est mort. Il faisait partie d’une quarantaine de jeunes qui se sont noyés ou qui ont été portés disparus récemment ; sur cette barque, il y avait quatre élèves du lycée, l’un d’entre eux est arrivé sain et sauf, un autre est mort noyé et les deux autres sont portés disparus. Donc par rapport à l’établissement, c’est un événement très douloureux...

C’étaient des élèves pauvres ?

Non pas tous. Celui qui est décédé par exemple, était un élève de classe moyenne, ce n’était pas un élève pauvre. Sa maman me disait : « il avait tout, il avait sa propre chambre, un ordinateur portable, il portait des vêtements « signés » comme on dit, des vêtements de marque, il ne manquait pas de moyens... Mais pourquoi est-il parti ? ». C’est une question qui se pose : est-ce que c’est le rêve de l’occident, de ce bonheur-là, recherché, auquel ils aspirent ? Ce qui m’inquiète c’est que, malgré cet événement-là, malgré la mort, il y a des élèves, dans ce même établissement, qui dans des discussions avec les professeurs disaient : « Oui Madame, on sait qu’il y a des morts, on sait que c’est dangereux, mais on va partir quand même... » ; et d’ailleurs, il y a deux classes de seconde et de première dont les enseignants sont très inquiets. Une prof était bouleversée et me disait « qu’est-ce qu’on va faire pour ces jeunes ? ». Elle n’arrivait pas à comprendre cet élan pour partir et le fait que tous voulaient partir... Bon, on a essayé de discuter avec les élèves et on va mettre en place une petite action : on va organiser une rencontre avec un psychologue, pour qu’il parle avec ces élèves dans un premier temps, pour qu’ils prennent conscience des risques encourus, mais on va peut-être organiser des rencontres avec des spécialistes pour qu’ils réalisent les risques.

On peut penser qu’on va vers plus de liberté aujourd’hui en Tunisie, maintenant que le dictateur est tombé. Mais ces élèves qui, comme tu dis, aspirent à plus de liberté - entre autres - continuent de vouloir s’enfuir de Tunisie... Comment expliques-tu cela ?

Pour ces élèves-là, rien ne s’est passé. Ils sont en-dehors de la révolution. Cela ne leur signifie rien la révolution : c’est-à-dire qu’on n’essaie pas de mettre en perspective ce qui s’est passé, on ne réalise pas qu’il peut y avoir du changement. Ces élèves-là, qui vont passer leur bac dans quatre ans, par exemple, ceux qui sont en première année secondaire aujourd’hui, et s’ils poursuivent leurs études pendant deux ou trois ans après le bac, cela nous mène à six ou sept ans dans le futur, et on peut espérer que les choses d’ici là auront changé, on espère bien positivement, qu’il y aura plus de débouchés, plus de chances d’emploi, plus de liberté d’expression, plus d’espaces de parole... Mais ces élèves-là sont en-dehors de tout cela : soit qu’ils ne réalisent pas, il faudrait qu’on leur explique ou encore qu’on débatte de tout cela, soit encore que cette idée-là de rêve d’occident, de changement, de liberté comme ils l’entendent eux, est ancrée si profondément dans leur imaginaire à tel point, qu’on ne peut pas le déraciner si facilement, juste parce que du jour au lendemain il y a une révolution, dont ils ne voient pas l’ampleur ou la portée, et s’attendre à ce qu’ils changent totalement leurs idées ou leurs pensés par rapport à l’émigration... Je crois qu’il faut un travail d’explication, un travail disons de côte à côte, être là avec eux, leur expliquer...

Tu disais « pour eux, il ne s’est rien passé » ...

Oui, à mon avis, parce que s’ils y tiennent, qu’ils y pensent toujours et qu’ils sont même plus nombreux aujourd’hui à vouloir partir, c’est comme si la révolution n’a pas eu lieu, ou bien qu’ils ne lui donnent pas le sens qu’elle devrait avoir, qu’ils ne voient pas sa portée, et que pour eux c’est plutôt une occasion à ne pas rater pour pouvoir partir plus facilement, d’autant plus que cela coûte moins cher qu’avant. Un enseignant me disait qu’il y a des sommes qui varient, en fonction du type de bateau qu’on veut prendre : de 600 à 1000 jusqu’à 1500 dinars [approximativement 300, 500, et 750 €] , et 600 dinars c’est pour des barques désuètes comme celle qui a coulé, dont le moteur est tombé en panne en pleine mer, je crois.

C’est moins cher aujourd’hui pour s’enfuir de Tunisie...

Oui. Ils partent à Sfax... Aujourd’hui même, une prof me racontait qu’un élève de quinze ans est venu la voir avec une liasse d’argent et en lui montrant lui a dit : « Voilà Madame, il me manque juste 300 dinars » et il était en train de faire le tour des profs pour qu’ils l’aident à compléter cette somme... Bon, bien sûr, elle était contre et lui a dit : « Non, est-ce que tu imagines que je vais t’aider dans un projet comme ça ? Tu as vu ce qui s’est passé avec les autres... ».

Et pourquoi c’est moins cher ?

Je ne sais pas, parce qu’il y a plus de concurrence, plus d’occasions de départ, moins de police... Ce qui encourage encore plus les jeunes à partir.

Les jeunes entrent facilement en contact avec le réseau des passeurs ?

Oui, il y a une personne en général du quartier, un intermédiaire qui organise la rencontre avec celui qui va les emmener jusqu’au port, et c’est là qu’ils trouvent la personne qui va les aider à « brûler » c’est-à-dire à partir. C’est triste... C’est pourquoi avec les enseignants on veut faire quelque chose face à la montée de ce phénomène et surtout face à la banalisation de cette idée de départ, malgré la mort qu’ils voient à la télévision, comme les mères peinées, qui pleurent, affectées par la mort de leurs fils. C’est un phénomène qu’il faut comprendre sociologiquement, je ne sais pas, je ne suis pas sociologue, mais les sociologues doivent vraiment travailler sur cette réalité-là...

Mais si on revient aux établissements dans lesquels je travaille, quand je suis arrivée dans le premier d’entre eux, j’étais un peu, à la fois choquée et déçue... Je me disais dans mon esprit : voilà, il y a eu une révolution, les choses ont certainement changé mais à l’intérieur du lycée, quand je suis rentrée, c’était comme si on était dans une bulle ; même le chef d’établissement ne faisait aucun effort, même disons pour faire semblant, nous dire : « voilà maintenant les choses ont changé... », il va être un peu dans l’air du temps... Mais non. Non, il est totalement en-dehors du coup, il n’est pas concerné. Cela amène aussi à réfléchir sur le sens d’une révolution, et ce qui est à construire, parce que la citoyenneté, la démocratie, de nouveaux rapports, l’échange, une véritable écoute de l’autre... c’est un travail de longue haleine, ce n’est pas une question de changement de régime ou de changement politique pour passer automatiquement dans l’autre versant ; je crois que c’est la tâche essentielle qui incombe maintenant à tout le monde, c’est la responsabilité de tout un chacun qui croit réellement en cette révolution.

Je voudrais, pour finir, rajouter quelque chose par rapport à la tendance un peu islamiste extrémiste qui, à mon avis, c’est une première appréciation, prend de plus en plus d’ampleur et, qui a l’intérieur des établissements scolaires risque de porter préjudice à la mise en place d’une véritable démocratie. Cette possibilité qui est ouverte d’expression, de réunions, laisse la place justement beaucoup plus aux islamistes ; c’est-à-dire qu’ils ont peut-être beaucoup plus d’expérience dans l’organisation et ils ont cette liberté maintenant d’occuper le terrain. Ce que j’observe depuis quelques années, c’est qu’il y a de plus en plus d’enseignantes voilées... Le port du voile était interdit pendant un certain temps, il y avait des textes qui interdisaient cela aux élèves, aux enseignantes à l’école, et même dans les administrations - c’était il y a une dizaine d’années à peu près. Cela a été respecté au départ, après des contestations comme par exemple des élèves qui refusaient d’enlever le voile, même si elles risquaient d’être renvoyées de l’école ; mais une fois passé l’événement, si on peut dire, on commençait à s’habituer petit à petit au port du voile, on laissait passer les choses... Et maintenant on n’interdit plus cela, les élèves, les enseignantes, les femmes dans les administrations portent le voile sans problème ; c’est devenu permis, sans dire que c’est permis... On a laissé passer la chose et ça s’est fait lentement, discrètement si je puis dire. Et ce qui m’inquiète particulièrement ce sont les enseignantes de français et de langues qui, de plus en plus portent le voile... Pourquoi cela m’inquiète ? Parce que quand j’étais étudiante, dans les années 70, les sections où il y avait le plus de liberté, de modernisme où on avait tendance à être beaucoup plus proche de l’occident, c’était les filières de langues, c’est-à-dire les filières anglais, français ou encore ceux qui faisaient de l’histoire. Et dans les autres filières, comme les arabisants ou encore ceux qui faisaient instruction religieuse ou encore ceux qui étaient en sciences, on trouvait des gens plus réactionnaires, plus fermés. Et quand on a commencé à porter le voile, c’était essentiellement les gens qui appartenaient à ces filières-là, c’était vraiment très rare de voir une enseignante de français ou d’anglais qui portait le voile.

Ça a commencé quand, ce que tu décris là ?

Depuis à peu près les années 90 / 95. Et ces quelques années-là on a vu une augmentation rapide de ces enseignantes voilées. Là, bon c’est peut être l’effet d’une mode et de l’influence des télévisions satellites des pays du Golfe. Mais pour moi, c’est un phénomène un peu particulier, c’est ma vision, je n’ai pas de données scientifiques, mais ceux qui étaient portés beaucoup plus sur la religion, ou bien encore qui étaient fermés, c’étaient, essentiellement, les profs d’arabe ou d’instruction religieuse. Mais je le dit de nouveau, il était très rare, très très rare de trouver une prof de français ou bien d’anglais ou de littérature étrangère qui portait le voile. Le port du voile concerne aussi beaucoup plus les jeunes maintenant et là aussi c’est un phénomène à voir et à expliquer sociologiquement : Est-ce que c’est un effet de mode ? Est-ce que c’est un manque de formation et d’ouverture, une vision des choses fermée ?... Ça me rend perplexe, je ne sais pas comment l’expliquer, j’aimerai comprendre ça...

Il y a un parti islamiste influent en Tunisie aujourd’hui : Ennahda. Penses-tu que les femmes voilées vont voter pour ce parti, notamment les enseignantes dont tu parles ?

Je n’ai pas posé la question, mais je pense qu’elles voteraient volontiers pour ce parti-là. Cela dépend du sens du port du voile, si c’est un effet de mode ou pour une question de morale ou qu’elles sont vraiment convaincues que c’est en accord avec l’esprit du Coran... Mais je ne peux pas me hasarder à dire que toutes celles qui portent le voile vont voter pour Ennahda nécessairement ; on peut trouver des femmes qui portent le voile, parce que le Coran le dit, mais elles n’adhèrent pas forcément au parti Ennahda. Je me souviens pendant la révolution, j’allais à une manif, il y avait une jeune fille voilée qui attendait un taxi avec moi. On était à côté l’une de l’autre et on parlait pour se tenir compagnie parce qu’on avait peur. Et, pendant la discussion, elle m’a dit qu’elle avait peur essentiellement des « Khouenjia », c’est à dire des islamistes, parce que, me disait-elle : « Tu t’imagines ils ne vont plus nous permettre de sortir ou de s’habiller comme ça... ». Elle était coquette, maquillée, etc. ... « Ils vont nous mettre à la maison... ». C’est-à-dire que, sans pour autant être très ouverte, pour elle la question principale, c’était que ces islamistes-là vont la priver de ces petites libertés, comme celle de sortir et de s’habiller comme elle l’entend ; pour elle c’était important et il fallait faire attention à ces gens-là. Elle me disait « il faut défendre nos droits » ; bon pour elle ce ne sont pas nécessairement des droits comme une égalité dans l’héritage ou une égalité totale entre les deux sexes, mais au moins pour elle, il y a cet acquis-là, qu’il ne faut pas perdre et auquel il faut s’attacher... J’ai trouvé ça extraordinaire, parce que c’était une jeune fille ordinaire, bon ce n’était pas une intellectuelle ou une rencontre dans un cadre particulier, c’est une fille rencontrée dans la rue et pour elle c’était vital ces petites libertés.


Notes

1 - Occupation de la place de la Casbah - où siège notamment le Premier ministre -du 27 janvier au 27 février, qui aboutira à la démission du Premier ministre sortant Mohamed Ghannouchi ainsi que de huit de ses ministres issus du RCD.


Commentaires