Déclaration(s)

samedi 1er janvier 2005

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Texte Court de Présentation

Nous assistons dans notre quotidien, dans la rue, au travail, à un effondrement progressif de tout ce qui donne sens à notre vie. Face à cette montée de l’insignifiance, comme beaucoup nous ne pouvons vivre que par l’espoir qu’il est possible de changer le cours des choses.

Cette course dévastatrice est menée par une minorité régnante n’agissant que pour l’obsession de l’accumulation, de la domination et de la puissance. Les « démocraties représentatives », et les révoltes actuelles mènent à des impasses. Seul un réveil des populations et leur engagement pour un monde viable et décent pourra poser les réels problèmes qui les traversent. Vouloir la liberté aujourd’hui, c’est vouloir une rupture claire menée par l’ensemble de la population : une auto-transformation de la société.

Nous voulons une véritable démocratie, exercée par les peuples où les gens décident eux-mêmes de la direction et du fonctionnement de leurs sociétés. Cela implique un individu capable de respecter, d’interroger, de critiquer et de créer aussi bien les règles communes que les siennes propres. Il ne s’agit pas de rêver à un paradis, mais de faire advenir une civilisation digne, libre et responsable. Nous voulons donc une société qui pose explicitement et lucidement ses propres limites, qui rompe ainsi clairement avec l’idéologie dominante. Il y a d’abord à se réapproprier de manière critique des attitudes propres aux régions dites « sous-développées » : solidarité, don, entraide, convivialité, hospitalité, honnêteté, qui sont l’essence d’une société digne.

Un certain nombre de mesures s’imposent pour vivre la prudence dans le domaine techno-scientifique, la frugalité dans la consommation, et la sagesse dans les affaires publiques. Il n’est ainsi possible d’entraver la soif du pouvoir qu’en organisant toutes les institutions autour d’assemblées souveraines, de mandats révocables et de rotation des tâches. Et on ne peut se débarrasser de la recherche illimitée de profit qu’en établissant ensemble une égalité stricte des revenus, et une redéfinition collective des besoins. Rien de tout cela n’est naturel, ni inéluctable, ni surtout impossible : de telles ruptures sont déjà survenues dans l’histoire.

Nous nous inscrivons dans ce projet d’autonomie issu des siècles de luttes collectives qui refusèrent un ordre imposé par une autorité extérieure inaccessible : Traditions, Dieux, Nature, Science, Marché ou Parti. Né dans la Grèce antique et réinventé en occident, il fut incarné par la Renaissance, les Lumières, la révolution française, le mouvement ouvrier, les conflits de décolonisation, puis les combats des femmes, des jeunes, des minorités et des écologistes. Ce projet d’égalité et de justice est aujourd’hui moribond, piétiné au profit de l’autre création historique de l’occident, la délirante rationalité instrumentale étendue à tous les domaines de la vie.

L’objet de notre collectif est que ce projet (re)devienne un véritable projet de civilisation. Notre besoin est pressant d’une intelligence collective capable de réflexion théorique, de parole publique comme d’intervention pratique. Les forces capables de le porter sont encore dispersées et souvent s’ignorent elles-mêmes. Notre recherche d’autonomie individuelle et collective n’a de sens que dans une pratique concrète sans cesse recommencée, inscrite dans la vie ordinaire, une progression à tâtons.


Commentaires

Déclaration(s) : commentaires
lundi 26 décembre 2016 à 17h59

« Nous assistons dans notre quotidien, dans la rue, au travail, à un effondrement progressif de tout ce qui donne sens à notre vie » « Ce projet d’égalité et de justice est aujourd’hui moribond, » Je sais que mon commentaire sera à contre-courant de la déclaration, mais je ne suis pas d’accord, ou du moins, pas totalement d’accord. La plus grosse erreur à mon sens, et par ailleurs la plus répandue par les temps qui courent, est de penser que l’Histoire suit un mouvement linéaire ; cela n’a jamais été le cas dans aucun pays, aucune région, aucune époque. Et aujourd’hui cette idée conduit à une vision apocalyptique de l’existence humaine. Un corollaire direct du mouvement non linéaire est qu’un acquis n’est jamais définitivement acquis, et qu’il faut toujours y revenir, pousser pour améliorer les défauts si possible en conservant les avantages ... sauf que cela n’est pas toujours possible. Je trouve excessivement fort de dire que « Ce projet d’égalité et de justice est aujourd’hui moribond », car cela n’est pas vrai. L’Histoire est faite comme les ondes avec des crêtes et des creux. Je serai plutôt d’accord pour dire que nous sommes aujourd’hui dans un creux ... duquel il faut impérativement remonter... mais de là à dire que c’est moribond ... Le plus grand moteur de l’être humain est l’espoir, et pour cela il faut toujours positiver, même dans les pires moments. Notre société actuelle est très loin d’être parfaite : nous avons des choses à améliorer, à ré-inventer, etc. Mais attention : nous avons aussi beaucoup des choses à perdre. C’est toujours l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide : il faut toujours travailler sur la moitié vide, mais sans jamais oublier la moitié pleine JC

lundi 2 janvier 2017 à 18h23 - par  LieuxCommuns

Bonjour JC,

Je crois que vous abordez là une vraie question.

Que l’histoire humaine ne soit pas linéaire, nous sommes d’accord là-dessus. Apparemment nous sommes aussi d’accord pour décrire l’époque comme particulièrement sombre. Qu’un renouveau puisse apparaître, cela nous semble aussi évident qu’à vous – c’est même la seule perspective qui fonde ce que nous faisons... Vous remarquerez que le terme « moribond » maintient cette possibilité, et nous le revendiquons plus que jamais : vous trouverez amplement sur ce site de quoi discuter la pertinence de nos positions.

Nous développons par ailleurs quelques vues prospectives, où nous essayons de préciser la forme qu’un tel regain pourrait prendre, comme à la fin de ces deux textes, par exemple :

Ce que pourrait être une société démocratique (5/5)
https://collectiflieuxcommuns.fr/82...

(In)Actualité de la démocratie directe (4/4)
https://collectiflieuxcommuns.fr/84...

Mais c’est plutôt la question bien plus personnelle de l’espoir que vous soulevez, et qui mériterait de plus amples réflexions, tant elle semble une condition première à la chose politique.

La posture très répandue, et qui se soutient d’un intense fond dépressif, consiste à investir tel ou tel penseur, telle idée, telle situation, tel événement d’une charge affective démesurée occultant presque tout jugement : la critique, la circonspection ou même la simple réserve sont alors considérées comme un véritable blasphème... La réalité étant ce qu’elle est, notre époque ne l’étant pas moins, la désillusion qui s’ensuit est vécue comme un effondrement intérieur, qui ne sera contrebalancé que par le surgissement d’un nouvel « bon objet », porteur d’un espoir qui ne peut que s’avérer perpétuellement déçu ? Voilà, nous semble-t-il, la genèse de l’impuissance...

Nous concernant, et apparemment à contre-courant, notre espoir semble se nourrir d’abord et avant tout de la lucidité. Regarder les choses en face, ne pas se (faire) raconter d’histoire, exercer sans relâche son esprit critique, mobiliser son intelligence et sa sensibilité pour une compréhension intime du réel, c’est tout cela qui nourrit jour après jour notre conviction que l’infantilisme ne soit pas la destinée indiscutable de l’espèce humaine. Cette joie (spinoziste ?), qui commence par soi-même, s’appuie sur la conviction que l’existence est absolument tragique. Cette dimension refoulée mais cruciale ouvre la possibilité pour chacun, par la civilisation, d’en faire une œuvre belle, utile et riche, qui fasse sens pour la continuité historique. Mais cette vue n’appartient, nous semble-t-il, qu’à quelques marges, dont nous sommes.
Certes l’humanité peut s’auto-détruire, elle semble même s’y appliquer ces derniers temps. Ce n’est pas en regardant ailleurs que nous gagnerons l’espoir, mais en essayant autant que possible de vivre jusqu’au bout cette liberté d’être et de penser que les siècles nous ont légués – et de fonder, par le même mouvement, non pas l’espoir, mais la réalité de l’infini que nous portons en nous.

Resterait, plus concrètement, à examiner de près et de manière la plus ouverte qui soit, les mouvements protéiformes de contestations qui arrivent aujourd’hui dans les urnes...

S.

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Déclaration(s)
samedi 16 mai 2015 à 13h23 - par  Francois.lonchampt

Bonjour Anne,

Votre expérience et votre ressenti sont tout à fait respectables, mais ils relèvent d’un choix existentiel et d’un point de vue très européens, et très marqués socialement, qu’on ne peut généraliser si facilement (et peut-être qu’on ne peut pas généraliser du tout).

La protestation humaniste contre l’artificialisation de la vie, contre la déshumanisation capitaliste (souvent contre la domination de la technique), la rhétorique de la perte de sens, de la vie perdue à la gagner, des aspirations profondes, du lien avec soi-même, de la vraie vie contre les choses qu’on achète, sont assez conventionnelle.

On trouve cette sensibilité dans les courants non-conformistes d’avant-guerre, dans le personnalisme chrétien, chez les artistes depuis longtemps, plutôt dans la petite bourgeoisie et les couches intellectuelles, dans l’air du temps et dans les journaux féminins aujourd’hui ; elle est très diffuse partout où la civilisation occidentale a mis le pied, elle relève d’un vrai courant de pensée, mais à partir de là, toute la question est le passage du « je » au « nous ».

En ce qui concerne les sentiments par rapport au travail et la famille, que vous évoquez, rien n’autorise à généraliser, même si on considère la question dans un espace géographique ou culturel limité. Beaucoup de gens trouvent un sens à leur travail, et parfois même, ce travail donne un sens à leur vie. Il leur procure encore le sentiment d’être utile et pour certains des défis à relever et même des raisons de vivre. Ils se passionnent éventuellement pour les enjeux et les luttes dont ce travail est le lieu, et même si leur emploi ne comporte pas de grandes responsabilités, ils apprécient la reconnaissance sociale que ce travail leur procure. Et même le combat syndical, les luttes, dont l’entreprise est le cadre, donnent un sens à la vie, quelle que soit l’intérêt de la tâche accomplie.

Donc la communauté de travail a du sens pour eux, elle leur est même souvent indispensable, comme en témoignent d’innombrables réactions d’ouvriers et d’ouvrières licenciés brutalement. Pour d’autres, souvent les même, la famille est tout.

Ces gens sont « aliénés », allez-vous me dire ? Mais de quel point de vue supérieur pouvons nous l’affirmer ? Pourrons-nous toujours prétendre savoir mieux que les gens eux-mêmes, non seulement quels sont leurs véritables intérêts, mais également ce qu’ils doivent ressentir et penser ?

Pour ma part, je ne fais pas exception à la règle ; j’ai 62 ans, j’ai arrêté de travailler assez tôt pour des raisons de santé (il y a 5 ans). Je n’avais aucune passion pour cet emploi, que je n’avais pas choisi, qui n’était ni très facile ni très épanouissant, et j’avais même une claire conscience d’être instrumentalisé par le système, pour dire vite – je travaillais dans le social. Mais il m’a quand même apporté des satisfactions, et une reconnaissance. Il est vrai qu’il comportait quelques responsabilités. Et si j’apprécie ma nouvelle liberté, je mesure cruellement aussi ce que j’ai perdu en me retrouvant livré à moi-même, coupé d’un monde, et aux aléas un peu filandreux de la vie associative (ce que je n’aurai jamais imagine du temps où je travaillais).

La vie c’est du temps, dites-vous, pourquoi pas, cette définition en vaut une autre, mais ce n’est pas la nécessité de gagner sa vie qui est absurde et cruelle, c’est la vie même, je crois. Elle est bien autre chose, heureusement.

Pardonnez-moi si je m’exprime d’une manière un peu abrupte, je ne sais pas faire autrement, et croyez bien qu’il n’entrent dans mes propos le moindre sentiment de supériorité.

https://www.youtube.com/user/Jandupon

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Déclaration(s)
samedi 1er janvier 2011 à 18h11 - par  François Lonchampt

Bonjour.

J’ai pris connaissance de votre regroupement par des tracts distribués lors d’une des grandes manifestations contre la « réforme » des retraites. Enfin, un camarade m’a indiqué votre site, et à toutes fins utiles, je voudrai vous faire part de quelques critiques, sur ce que j’y ai trouvé. Pour me situer, je suis d’une génération qui pour se révolter, n’aurait pas pensé à mettre en avant la viabilité, la dignité, la responsabilité, la lucidité, la prudence, la frugalité, et la sagesse. Nous étions plutôt du côté de l’outrance, de la perte, de la dépense, de l’excès, de la folie, et parfois même de l’indignité, et nous en avons d’ailleurs payé les conséquences. Je ne partage pas votre admiration pour Castoriadis, qui après s’être détaché du mysticisme prolétarien de « Socialisme ou Barbarie », a finalement prédit, la disparition du chômage, des crises économiques, de la paupérisation ouvrière et des luttes de classe. Je tiens en outre l’idée de l’auto-transformation de la société comme tout-à fait irréaliste, et je pense qu’une société capable de se considérer comme étant sa propre création souffrirait d’une grave forme de schizophrénie. De même, je me défie des communautés qui obéiraient seulement aux lois qu’elles ont décidé de se donner elle-même, parmi lesquelles je compte les oligarchies qui nous gouvernent, les maffias qui terrorisent le monde, et les bandes de voyous qui terrorisent leurs voisins. D’autre part, je ne lutte pas pour l’avènement d’une société viable et décente, digne, libre et responsable seulement. Même si cet avènement est évidemment souhaitable, cet objectif trop vague aurait pu être celui du Général De Gaulle, de mon père, qui était général également, ou même n’importe quel dictateur réactionnaire dans les années 60. Il ne s’agit donc pas d’une perspective qui permette de définir les camps pour les combats à venir. J’essaye de lutter par contre pour une société socialiste où l’ensemble des moyens de production passeraient sous le contrôle effectif des collectifs de travailleurs, ce qui d’ailleurs est la condition première de la décence, de la dignité, de la liberté et de la responsabilité. Même si je n’ai pas un grand intérêt pour ce qu’il est convenu d’appeler le « mouvement social », plus par manque d’affinité pour les protagonistes que pour de réelles raisons politiques, je ne partage pas non plus vos opinions un peu péremptoires sur les conflits sociaux en général et les « révoltes actuelles », qui d’après vous mèneraient à des impasses, « sans perspectives autres qu’une régulation spasmodique d’un capitalisme déchaîné ». Il est certes intéressant de prendre en compte la dialectique entre le renouvellement du capitalisme et les luttes qui tentent de le remettre en cause. C’est sous la pression du mouvement ouvrier, effectivement, que le capital a élargi la sphère du salariat pour étendre sa domination à l’ensemble de la société, en posant ses impératifs comme immédiatement identiques à ceux de l’humanité, en intégrant dans son cycle la reproduction de la force de travail et l’ensemble des conditions de sa mise en œuvre, et en détruisant tous les rapports sociaux qui lui préexistaient pour les remplacer par des relations qui lui sont propres. Ce sont bien les luttes de classes, canalisés par les syndicats et cantonnées sur le terrain économique, donc fonctionnant à l’intérieur du système sans vraiment le remettre en cause, qui ont alimenté les cycles d’expansion formidables fondés sur la consommation populaire, l’automobile et l’équipement des ménages, en déterminant une normalisation des esprits et des comportements que l’humanité n’avais encore jamais connu. De même après 68, confronté à l’insubordination générale, aux revendications exacerbées des ouvriers et à la popularisation d’une critique sociale qui prenait ses sources jusque dans les années 20, mais aussi avec des revendications et des aspirations dont la suite allait prouver qu’il pouvait se satisfaire à bon compte, le capitalisme a démontré une capacité d’adaptation que nous n’avions aucunement soupçonnée. Et alors que nous voyions partout les prémisses d’un embrasement révolutionnaire du monde, l’ordre que nous avions seulement ébranlé est finalement démantelé par d’autres que nous, à d’autres fins. C’est que l’aspiration au changement dans ce cas, programme commun des jeunes générations rebelles, des nouvelles classes moyennes, et de tous ceux qui aspiraient à jouir et à consommer, rencontrait aussi les projets des oligarchies qui entendaient en finir avec la « société bloquée » et poursuivre la liquidation des archaïsmes entravant la modernisation de l’entreprise-France pour ouvrir de nouveaux marchés, promettant de pousser partout les feux de la société de consommation. Et ce fût toute l’ambiguïté des événements de remettre au goût du jour la révolution surréaliste, d’exalter les rêves héroïques issus de la Commune de Paris et des grandes révolutions populaires, de déchaîner une aspiration à la liberté qui n’a pas trouvé depuis lors de véritable satisfaction, mais à travers laquelle, comme le dit justement Jean-Claude Michea, « par une des ruses dont la Raison marchande est visiblement prodigue, l’abolition de tous les obstacles culturels au pouvoir sans réplique de l’Economie se trouva paradoxalement présenté comme le premier devoir de la révolution anticapitaliste ». Toutes les révolutions, en faut, ont précipité une évolution ultérieure du Capitalisme, mais ce processus n’a pu se produire que par l’étouffement des tendances révolutionnaires. Pour autant, il n’y a pas lieu de conclure à la vanité de toutes luttes, et à un tel niveau de généralité – il s’agirait de toutes les luttes, de tous les conflits qui opposent, par exemple, les exploités à leurs exploiteurs sur l’ensemble de la planète ? - il s’agit évidemment d’une absurdité. Sans aller, comme Marx ou Engels, jusqu’à à définir le socialisme simplement comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses », je ne pense pas qu’un mouvement révolutionnaire (suivant ma terminologie) puisse procéder seulement d’une volonté subjective et de la réalisation d’un idéal. Et s’il peut sembler hasardeux aujourd’hui de confier aux seules forces d’une classe sociale singulière la direction d’un processus qui doit aboutir à sa négation même, si la réalisation du mythe héroïque fondé il y a deux siècles et réactivé par le Manifeste n’apparaît plus comme une certitude irréfutable, si la forme religieuse de la théorie du prolétariat, enfin, « le voile mystique qui la dissimule sous les catégories de la nécessité historique et du devoir absolu », est bien devenue obsolète, comme le pensait André Prudhommeaux1, si la classe ouvrière s’est révélée infidèle à une mission historique qui sans doute l’écrasait d’une tâche surhumaine, celle-ci n’en a pas moins démontré à de nombreuses reprises qu’elle se trouvait être encore et toujours la force indispensable pour paralyser le fonctionnement de cette société et donc pour en réinventer les bases. Sur cette question des luttes et des combats de notre temps, pour conclure, je suppose que, sans le dire explicitement, vous vous référez à certains secteurs, certains pays, certains types de lutte, etc. Mais votre prétention à énoncer des vérités universelles, travers caractéristique des milieux radicaux, vous égare. De même que les situationnistes en leur temps prétendaient apporter aux ouvriers « la conscience de ce qu’ils faisaient déjà », et leur faire connaître « les vraies raisons de leurs actes et le monde dont leur révolte était porteuse », vous vous proposez d’« interpréter ces tendances partielles et dispersées vers l’autonomie dans lesquelles nous sommes tous activement impliqués, (de) les élucider et (de) les unifier en permettant à leurs acteurs d’expliciter eux-mêmes les dimensions, les contenus et les implications politiques de leur démarche. » Mais cette division des rôles s’apparente à une prétention de direction politique, la prétention même qui fondait la légitimité des avant-gardes autoproclamées, et des idéologues du mouvement ouvriers, et sous une forme quasiment sacerdotale ou chamanique, de tous les théoriciens de l’époque de la radicalité, et elle me semble aujourd’hui insoutenable, voir dépassée.

Je ne sais pas ce qui donne sens à votre vie, à votre vie à vous. Pour ma part, ce qui donne un sens à ma vie ne s’effondre nullement. Mais dans la mesure où le « nous » dont vous usez ne signifie pas « nous qui écrivons ce texte », mais sur un plan beaucoup plus ambitieux « nous les humains », ou peut-être « nous les européens », ou tout autre « nous » générique, l’affirmation me semble erronée. Cette idée de la « perte de sens » fait les choux blancs des medias, mais pour la plupart des gens que je connais, ce sont la famille, les enfants, l’amour, l’amitié, ou quelque passion privée (sport, littérature, musique, etc.) qui donnent un sens à leur vie. Pour certains c’est le militantisme, pour d’autre, qui sont souvent les mêmes, c’est un intérêt passionné pour la question sociale, pour d’autre encore, c’est la religion, une recherche, et parfois leur travail, s’ils l’ont un peu choisis. Et tout cela ne s’effondre pas, malgré les fissures. Il est possible que quelque chose s’effondre effectivement aujourd’hui, qui ait à voir avec le sens de la vie, mais ça n’a aucun caractère d’évidence, et on ne peut s’en tenir sur un tel sujet à des affirmations qui relèvent du sens commun (journalistique). Sans s’effondrer tout-à fait, ce qui peine au moins à se renouveler, ce sont les arguments et les représentations qui justifient l’ordre des choses (par exemple « la crise économique », ou « la perspective de sortie de la crise »). C’est pourquoi le personnel à gage chargé de maintenir le rideau de fumée s’empêtre dans des explications hasardeuses et peu compatibles entre elles ; et de même qu’il devient difficile de prendre quelque mesure que ce soit pour enrayer la crise sur un point précis, sans simultanément l’aggraver sur plusieurs autre, il devient de plus en plus difficile de soutenir ensemble tous les mensonges qui constituent la justification de l’ordre des choses. En conséquence, il devient plus facile que par le passé d’en percer à jours les mécanismes rhétoriques. Mais c’est une erreur, à mon avis, de transposer cet effondrement sur un plan subjectif, philosophique ou existentiel. Même si bien sûr, ceci ne va pas sans conséquence sur l’état psychique de nos concitoyens. En tout cas, ce genre d’affirmation, encore une fois trop générale, n’aurait de valeur que si elles étaient situées non seulement dans le temps mais dans l’espace. Effectivement, quand je dévisage mes contemporains dans le RER, j’ai l’impression que quelque chose se perd, qui est plutôt de l’ordre de la joie de vivre, de la spontanéité ; mais malgré les ravages de la sous-culture de consommation, je n’ai pas eu du tout la même impression dans d’autres coins de la planète, et je peine à me représenter en fait ce qui constitue le sens de la vie pour un moine bouddhiste, pour un manutentionnaire de Bombay, par exemple. Outre qu’elle est trop générale, votre affirmation dérive d’un point de vue euro-centriste, et vous universalisez indument un sentiment qui, s’il existe, ne peut ne peut être appréhendé que dans « notre » monde, en France surtout, en occident peut-être. Dans le deuxième paragraphe du même texte, l’effondrement de sens est requalifié de course dévastatrice, une course menée par une minorité régnante n’agissant que pour l’obsession de l’accumulation, de la domination et de la puissance. Il s’agirait donc de tout autre chose qu’un effondrement. Mais cette affirmation me parait tributaire d’une vision un peu démagogie des classes dirigeantes et de leurs motivations. Loin de moi l’idée de sous-estimer l’importance des bénéfices qu’on peut tirer de l’accumulation, de la domination et de la puissance, mais à s’en tenir à cet aspect, on dessine une figure rassurante, car elle a l’avantage de renvoyer l’ennemi dans le camp de l’inhumanité, et donc de nous conforter dans notre humanité à nous. C’est pourquoi elle est en vogue au PCF et dans tous les partis d’extrême-gauche. Je crois pour ma part que dans les « minorités régnantes », disons dans le groupe des individus qui peuvent prendre des décisions ayant une quelconque influence sur notre vie, s’il y a sans doute son lot de canailles et de psychopathes, il se trouve autant de gens équilibré et éventuellement agréables à fréquenter. Pour combattre l’ennemi, il importe de ne pas le sous-estimer.

En tout cas, bravo pour votre site et pour votre production.

Cordialement,

François Lonchampt

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mercredi 16 février 2011 à 19h25 - par  Clément

Bonjour, la phrase sur Castoriadis demande correction : « Je ne partage pas votre admiration pour Castoriadis, qui après s’être détaché du mysticisme prolétarien de « Socialisme ou Barbarie », a finalement prédit, la disparition du chômage, des crises économiques, de la paupérisation ouvrière et des luttes de classe. » Je ne vois pas d’où viens le « mysticisme prolétarien » dans l’œuvre de Castoriadis. Il faudrait argumenter ce point, car si Castoriadis était resté influencé dans le cadre de SouB par l’idée de Marx du prolétariat comme classe révolutionnaire, c’était pour des raisons sociales et économiques (les analyses des contradictions de la production capitaliste du point de vue concret des ouvriers, grâce notamment aux textes de l’ouvrier Daniel Mothé sont très riches). Que cette analyse ait été en partie erronée, reste de la vieille influence marxiste (non sans un regard critique de la part de Castoriadis), n’implique pas de se contenter de la critiquer en invoquant un soi-disant mysticisme.

Concernant la deuxième partie de la phrase, il s’agit d’un point de l’œuvre de Castoriadis qui est important mais qui est loin d’englober l’ensemble de ses thématiques (contradiction interne du capitalisme, l’économie en URSS et dans les pays du glacis, les notions de démocratie et d’autonomie, la lecture de Marx, le social-historique, la Grèce antique, etc.). Mais pour en rester sur ce point, Castoriadis n’a pas prédit la disparition du chômage, des crises économiques, etc. Il l’a constaté avec justesse à l’époque où il écrivait « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » (décembre 1960-février 1961). Une erreur de sa part a été de penser qu’il s’agissait là d’un état pérenne, ce qu’il a d’ailleurs reconnu par la suite (de plus, Castoriadis ne s’est jamais pris pour un prophète et a toujours avancé que l’histoire est imprévisible, ce qui est à mettre en lien avec son idée d’auto-instiution de la société) . Toutefois, ce texte reste riche d’enseignements sur la période en question et peut nous faire comprendre en partie la désillusion qui a suivi cette période de faste relatif.

Concernant l’auto-transformation de la société et le fait de se prescrire ses propres lois, vous écrivez : « Je tiens en outre l’idée de l’auto-transformation de la société comme tout-à fait irréaliste, et je pense qu’une société capable de se considérer comme étant sa propre création souffrirait d’une grave forme de schizophrénie. De même, je me défie des communautés qui obéiraient seulement aux lois qu’elles ont décidé de se donner elle-même, parmi lesquelles je compte les oligarchies qui nous gouvernent, les maffias qui terrorisent le monde, et les bandes de voyous qui terrorisent leurs voisins. » Vous faites là de grosses confusions. L’auto-transformation de la société est un fait, à moins de croire que c’est Dieu ou par exemple les lois de l’histoire qui font la société plutôt que les hommes eux-mêmes. L’idée ici est que cette auto-transformation soit reconnue comme telle pour avoir une société autonome qui, on peut dire, obéit aux lois qu’elle s’est fixé elle-même (formulée ainsi, cette proposition n’est d’ailleurs pas bien nouvelle et remonte au moins aux Lumières et à Rousseau). Et j’aimerais bien savoir quel rapport il peut bien y avoir entre une société qui se considère comme sa propre création et la schizophrénie ??? Au-delà du fait où on peut se demander s’il y a bien un sens à parler de schizophrénie pour une société, il me semblerait que une société « schizophrène » (disons une société qui se « dédouble ») serait plutôt celle qui s’imagine que ce qu’elle est, ce n’est pas elle, mais Dieu ou n’importe quelle instance extérieure. Concernant les sociétés ou communautés qui obéissent à leur propres lois, vous faites encore une grave confusion, étant donné vos exemple. Les groupes mafieux ne se donnent pas leurs propres lois, ce sont les chefs mafieux qui dictent leurs propres lois ou règles à leurs sbires et tentent de les imposer éventuellement aux individus extérieurs au groupe. C’est en fait le contraire d’une obéissance à ses propres lois. Une société qui institue ses propres lois ne peut que le faire avec l’accord de l’ensemble des citoyens qui la composent, c’est-à-dire démocratiquement. De ce point de vue, les sociétés occidentales actuelles ne sont pas des démocraties, dans la mesure où ce ne sont pas les citoyens qui décident des lois, mais une petite minorité, une élite politique, à qui le peuple aurait « délégué » ce droit. Mais quand on vote une loi, à laquelle tout le monde sera tenu d’obéir, on ne demande pas l’avis des citoyens, pas d’information particulière, pas de prise de décision collective, même si ça vous concerne directement.

Concernant le sens de la vie, je suis assez d’accord avec vous. Il faudrait peut-être préciser ce point, qui s’applique surtout, je pense, à l’absence de sens politique, car même s’il existe des groupes politiques par exemple, qui cherchent à donner un sens avec un projet de société, ils ont des difficultés (difficiles de sortir des projets tout préparés auxquels, finalement, plus personne ne croit, le socialisme, le capitalisme, le fascisme...) et surtout les dirigeants successifs n’ont que pour idée directrice la croissance, produire plus, « travailler plus pour gagner plus », la sécurité. Au niveau du sens de la politique, du sens que la société se donne à elle-même, c’est extrêmement pauvre

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dimanche 13 mars 2011 à 02h05 - par  François Lonchampt

Ce n’est pas le fait de considérer le prolétariat comme une classe révolutionnaire ou d’être influencé par la pensée de Marx qui constitue, dans mon esprit, un mysticisme. Personnellement, d’ailleurs, je ne pense pas que cette grille de lecture soit erronée. Le mysticisme prolétarien de SouB est de Castoriadis consistait dans l’idéalisation naïve de la communauté de production, de la « spontanéité créative des ouvriers », ou de « l’expérience prolétarienne » quotidienne dans l’usine, censée porter en elle-même les fondements d’un renversement de l’ordre des choses, les fondements du socialisme. SouB regorge de cette glose ouvriériste, où les comportements, les attitudes, les états d’âme des ouvriers sont observés religieusement et commentés avec une sorte de considération respectueuse (il y a de l’inneffable dans le quotidien des ouvriers), et cette glose vient illustrer une thèse qui n’était peut-être pas absurde, mais dont l’histoire des décennies suivantes à démontré l’inanité (l’ouvrier contraint pas sa situation d’engager la lutte pour le contrôle effectif de la production). C’est bien à tort d’ailleurs, que Castoriadis et son groupe avaient substitué à la question de l’exploitation, celle de la domination et du commandement, réduisant la révolution, peu ou prou à une question de gestion productive). Castoriadis passe sans transition apparente de cette mystique ouvriériste naïve à un enterrement de première classe pour le prolétariat révolutionnaire, qui relève de la même incompréhension. Ne pouvant soutenir sa vision naïve, il jette le bébé ouvrier avec les eaux du baptème.

En ce qui concerne généralement les erreurs de Castoriadis, il me semble un peu léger d’invoquer platement que « l’histoire est imprévisible », et que de toute façon, Casto n’a jamais voulu être « un prophète » (et qu’en conséquence, on n’est pas fondé à lui chercher des noises sur des propos, ses idées, opinions, toutes relatives et gratuites ?). Mais une erreur est une erreur, les constructions théoriques ne peuvent être considérés comme des « récits » à faire varier suivant les circonstances, et l’erreur ne peut être fructueuse à terme que si on la reconnaît comme telle, sans se cacher derrière ce genre de platitudes post-modernistes. Sinon, puisque de toute façon le monde change (qui le conteste), que « l’histoire est imprévisible », que ce qui était vrai hier ne l’est pas forcément aujourd’hui, que ce qui est vrai aujourd’hui pourra se révéler faux dès demain, et qu’en fin de compte, peut-être, il n’y a pas de vérité et il n’y a pas d’erreur, et qu’il est sans doute totalitaire de prétendre à une quelconque vérité... alors tout le monde peut dire n’importe quoi, sans plus de conséquence, et sans rendre aucun compte à qui que ce soit ! (1) Mais si le monde change, peut-on renoncer à interpréter et à anticiper ces changements sans renoncer à toute ambition intellectuelle ? Évidemment pas. En matière de révolution, comme en d’autres, mais peut-être plus qu’en d’autres, c’est même précisément cette capacité d’interprétation et de prédiction qui fait la valeur du théoricien. Ne pas être un prophète est généralement le parapluie invoqué par tous ceux qui acceptent bien les bénéfices symboliques de la position du théoricien, mais qui ne veulent surtout pas assumer les responsabilités qui vont avec (exemple typique, Debord). On est vraiment tout à fait dans l’esprit de cette époque. L’erreur du théoricien n’est peut-être pas un crime, mais sur ce genre d’erreurs ou de vérités, certains jouent leur vie.

D’autre part : c’est par erreur que j’ai écrit « Je tiens en outre l’idée de l’auto-transformation de la société comme tout-à fait irréaliste », ce qui ne voudrait pas dire grand-chose d’intéressant ni d’original. C’est évidement « auto-institution de la société » que j’aurais du écrire, concept castoriadiste celui-là. La phrase qui suivait le précisait sans équivoque « je pense qu’une société capable de se considérer comme étant sa propre création souffrirait d’une grave forme de schizophrénie. » Je crois que les hommes sont généralement joués par des forces qui les dépassent, et c’est effectivement ce qu’on a pu qualifier (sans doute imparfaitement) de « lois historiques ». On ne s’affranchit pas de ces déterminations, sauf à s’illusionner gravement (illusions qui peuvent coûter cher), il faut les comprendre, en acquérir l’intelligence pour éventuellement agir sur celles-ci dans une certaine mesure. Je ne prétends pas épuiser ce sujet important en disant ça.

En ce qui concerne les groupes maffieux, je pense qu’il s’agit bien à l’origine de groupements qui se sont donné leurs propres lois, divergentes de la loi commune. Le fait qu’ils se soumettent à partir d’un certain point à des chefs omnipotents (mais qui ne sont pas eux-mêmes affranchis des lois auto-instituées du milieu) ne me semble pas remettre en cause cette affirmation. (2). Mais si l’exemple du groupe maffieux ne vous convient pas, prenez n’importe quel petite bande de quartier qui terrorise ses voisins, avec ou sans chef. Vous avez là typiquement un exemple se rapprochant de cet idéal, du groupe qui n’obéit qu’à ses propres lois (comme les pirates d’une autre époque, par exemple).

Merci d’avoir pris la peine de répondre à mon commentaire.


1. Les divers Parti « communistes », qui n’étaient pourtant pas post-modernes, ont ainsi abusé de ce genre d’explications « dialectiques » pour justifier les changements de lignes erratiques imposés par Moscou.

2. Il est aussi possible de se soumettre à des chefs volontairement. Pour ma part, je n’y verrai pas d’inconvénient à aliéner une partie de mon autonomie au profit d’un dirigeant, du moment que j’ai choisi librement cette aliénation, et je pense que chacun devrait être libre, autant que possible, de se choisir le chef, ou le maître à penser qui lui convient.

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jeudi 18 août 2011 à 17h37 - par  Quentin (du collectif LC)

Il n’est pas facile de vous répondre, François, parce que vous dites beaucoup de choses, sur beaucoup de sujets, ce qui semble inévitable pour des commentaires insérés à la suite d’une déclaration politique...

Le mysticisme « ouvriériste » était bien plus du côté du situationnisme que du côté de « Socialisme ou Barbarie », et tandis que les premiers versent aujourd’hui dans le catastrophisme froid et le nihilisme chic (lire l’introduction à la note de lecture du livre Riesel et Semprun, Castoriadis a redessiné totalement la perspective d’une émancipation sociale. Celle-ci ne vous plaît sans doute pas, mais vous ne pouvez pas écrire sans mentir qu’il a « enterré le prolétariat révolutionnaire » sans phrase. Quant à ses prévisions erronées, qui semblent vous en préoccuper bien plus que ses erreurs réelles (principalement marxistes), non seulement vous taisez celles qui ses sont réalisées (Mai 68, FN,...), mais c’est bien vous qui faites d’un « théoricien » un « prophète » : La critique sociale n’est pas une science dont le critère de véracité serait sa capacité de prédiction, à moins de reconduire le mythe positiviste des « lois de l’histoire », et l’interprétation des tendances de la réalité ne revient pas à inscrire celle-ci dans des lois d’airain (lire « les postulats de l’imaginaire révolutionnaire ».

Il est par exemple certain pour nous que les troubles que vivent aujourd’hui beaucoup de pays comportent de multiples dimensions : à la fois émancipatrices, mais surtout conservatrices des sociétés telles qu’elles sont, devant l’impossibilité de leur reproduction, à la fois d’un point de vue économique, mais aussi énergétique, écologique ou alimentaire. Ceci n’implique pas que nous devions « prévoir » l’évolution des choses, et cela n’invalide de facto nos analyses (lire notre tract sur le sujet, et les autres...)

C’est un peu le même malentendu concernant l’avant-gardisme. Il semble que vous ne fassiez pas la différence entre dire « la réalité est scientifiquement telle et voilà ce qu’il faut faire, ce que nous devons faire pour être dans le sens de l’Histoire » et dire « nous vivons ainsi ce qui se passe et nous aimerions que cela évolue dans tel sens plutôt que dans tel autre » (l’interview de Castoriadis est assez explicite . Ici encore, l’interprétation n’est pas normative et l’expression d’une volonté particulière ne peut être réduite à une pulsion dominatrice ou un acte dérisoire. Il est évident que la pratique du pouvoir, ne serait-ce que celui d’une prise de parole, est à la fois inévitable et éminemment problématique : ce n’est pas une raison pour l’éluder ou tenter une démission généralisée (comme cela se faisait il n’y a pas si longtemps dans des milieux « alternatifs »).

Enfin, votre lecture du principe d’auto-institution est complètement erronée, alors que le commentaire précédent de Clément est particulièrement clair. Que les déterminations humaines soient énormes et écrasantes, c’est un fait, et vous formulez vous-même les possibilités qu’il existe de s’en émanciper sans pour autant s’en arracher complètement : le sujet, qu’il soit individuel ou collectif se borne lui-même de multiple façon. L’expérience religieuse ou psychanalytique le montre abondamment (certes si on considère que le Capital est d’origine extra-terrestre, les choses se présentent différemment). L’émancipation n’est possible, et même envisageable, que si est reconnue cette auto-institution : il n’y a pas de Dieu et le passé est passé, l’économie a été rendue souveraine par une histoire particulière, rien d’extérieur ne détermine essentiellement. C’est bien cette explicitation de l’auto-institution qui rend l’auto-nomie actuelle et les contre-exemples que vous citez marquent une incompréhension profonde : Le cas des maffias a été facilement réfuté, mais depuis quand les membres de l’oligarchie échappent-ils, ou même cherchentn-ils à échapper à leurs déterminations sociologiques, psychologiques, familiales, etc... aussi bien individuellement qu’en tant que membre d’un milieu très particulier ? Quant aux cas des « voyous » que vous citez, c’est encore plus clair pour qui les côtoie, et le texte de J.C. Michéa « La Caillera et son intégration » est limpide. Votre position semble pouvoir se résumer à l’argument de Dostoïevski « Si Dieu n’existe pas tout est permis », comme si l’autonomie ne pouvait conduire qu’au pire, et non pas développer des comportement et des attitudes adultes... On est pas loin du « noble mensonge ».

C’est dire d’une autre manière que les tendances à « l’accumulation, la domination et la puissance » ne sont en rien des monopoles des « puissants » et ils n’ont rien d’« inhumain » - bien au contraire. Et leur déchainement aujourd’hui au quatre coin de la planète provoque cet effondrement de comportements millénaires qui jusqu’ici réglaient les vies en sociétés.

Vos propos concernent beaucoup Castoriadis, que vous connaissez finalement assez peu mais cela n’empêche pas un acharnement péremptoire. Cela rappelle ce travers pénible des attaques gauchistes très peu fondées, résultants de lectures très superficielles, et qui prennent prétexte pour régler des comptes plus ou moins personnels. Ca ne facilite pas le débat.

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mercredi 14 septembre 2011 à 21h53 - par  François Lonchampt

En ce qui concerne l’enterrement du prolétariat (et accessoirement la mystique ouvriériste) :

En 1974 (« Pourquoi je ne suis plus marxiste »), Castoriadis affirme qu’ « à l’exception d’une petite minorité au sommet, l’ensemble de la population est tout autant ouvert – ou fermé – à une perspective révolutionnaire. Il se peut que, conjoncturelle ment, telle couche ou catégorie joue un rôle plus important ; mais on ne peut plus maintenir l’idée que le prolétariat est « le » dépositaire du projet révolutionnaire ». C’est ce que j’appelle proprement « enterrer le prolétariat révolutionnaire », dans un raccourci qui ne me semble pas abusif. Logiquement, au lieu du prolétariat ou de la classe ouvrière (comme dans la première veine de SouB), il se réfère à des sujets indéterminés comme la communauté, les hommes et les femmes, la société, etc., comme si effectivement tous les hommes et toutes les couches sociales avaient les mêmes intérêts et le même intérêt à changer les choses, et il formule des objectifs consensuels, (ainsi « l’urgence, c’est d’arriver à maitriser les forces aveugles que le système a déclenchées », qui pourrait être contre ?), censés les concerner effectivement au même chef, et qui remplacent avantageusement, dans sa perspective, la nécessité d’en finir avec l’exploitation et le pouvoir de la bourgeoisie. Et toujours dans le consensus, plutôt que d’évoquer le capitalisme, il préfère parler du « capitalisme contemporain » (une forme particulière de capitalisme), ou de « L’Occident ». Il assimile d’ailleurs la classe ouvrière française (celle qui travaille, en tout cas) aux privilégiés, puisqu’elle bénéficie d’un certain confort, et que « tout se passe comme si on avait trouvé le moyen de comprimer la quantité générale de misère engendrée par la société sur 15 ou 20% de population « inférieure » (Noirs et Hispaniques aux Etats-Unis, chômeurs et immigrés dans les pays européens) ». Position absolument dominante ces trente dernières années dans un monde intellectuel dominé par la pensée postmoderne.

En réalité, je ne crois pas que Castoriadis s’adresse effectivement à tous les segments de la population. Il s’adresse aux segments éclairés de la population. Comment pourrait-il s’adresser à l’ensemble de la population, quand « la grande majorité de la population semble se contenter des loisirs et des gadgets, avec quelques réactions ponctuelles et corporatistes qui ne tirent pas à conséquence. Elle ne nourrit aucun désir collectif, aucun projet à part la sauvegarde du statu quo », quand « frileusement repliée dans sa sphère privée, elle se contente de pain et de spectacle » ? Renversement complet, donc, par rapport à son point de départ. Au départ, l’ouvrier considéré avec une attention plus que respectueuse, presque religieuse, et au final, ayant déçu, il est mis plus bas que terre.

C’est cette attention plus que respectueuse, presque religieuse, qui m’a inspiré le qualificatif de mystique ouvriériste. On peut dire qu’il y a messianisme prolétarien chez l’IS, mais l’IS ne glorifiait pas l’ouvrier en tant que tel, plutôt un ouvrier imaginaire. En fait, elle critiquait explicitement l’ouvriérisme (ce qui ne veut pas dire qu’elle en était exempte), et elle ne s’intéressait pas beaucoup aux ouvriers réellement existants.

En ce qui concerne l’auto institution de la société,la discussion tourne un peu en rond. Il s’agit à mon avis, soit d’une banalité absolue (exprimée ainsi par Clément « L’auto-transformation de la société est un fait, à moins de croire que c’est Dieu ou par exemple les lois de l’histoire qui font la société plutôt que les hommes eux-mêmes », soit d’une erreur, ce que j’avais tenté d’illustrer par l’exemple de la Maffia. Cet exemple n’a nullement été réfuté par Clément. « Les groupes mafieux ne se donnent pas leurs propres lois, ce sont les chefs mafieux qui dictent leurs propres lois ou règles à leurs sbires, et tentent de les imposer éventuellement aux individus extérieurs au groupe », dit Clément. Mais ce n’est pas le cas. Les membres de la Maffia (au sens traditionnel du terme) obéissent bien, au départ, aux lois qu’ils se sont donnés, des lois auxquelles y compris les chefs eux-mêmes sont soumis, et c’est une erreur que de croire que n’importe quel gangster méconnaissant ou violant les règles du milieu peut se retrouver à la tête. Au contraire, à moins d’un coup d’Etat, ne parviendra au sommet que celui qui fait preuve de sa connaissance des règles, même s’il les viole à l’occasion (elles sont aussi faites pour être violées). Et ce n’est pas parce qu’il est au sommet que le chef peut faire ce qu’il veut avec les lois du milieu. A partir de là, il n’y a pas de raison pour qu’une société qui n’obéit qu’à ses propres lois ait un fonctionnement démocratique.

En ce qui concerne les autres points, je vais prendre la peine de lire les articles que vous référencez.

Je regrette que mon intervention passe pour un acharnement. Ça résulte peut-être un tropisme à corriger (abus du ton polémique).

Pour en savoir plus : http://www.youtube.com/user/Jandupon

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samedi 19 juillet 2014 à 23h52 - par  anne

Bonjour François,

vous écrivez :

« Je ne sais pas ce qui donne sens à votre vie, à votre vie à vous. Pour ma part, ce qui donne un sens à ma vie ne s’effondre nullement. Mais dans la mesure où le « nous » dont vous usez ne signifie pas « nous qui écrivons ce texte », mais sur un plan beaucoup plus ambitieux « nous les humains », ou peut-être « nous les européens », ou tout autre « nous » générique, l’affirmation me semble erronée. Cette idée de la « perte de sens » fait les choux blancs des medias, mais pour la plupart des gens que je connais, ce sont la famille, les enfants, l’amour, l’amitié, ou quelque passion privée (sport, littérature, musique, etc.) qui donnent un sens à leur vie. Pour certains c’est le militantisme, pour d’autre, qui sont souvent les mêmes, c’est un intérêt passionné pour la question sociale, pour d’autre encore, c’est la religion, une recherche, et parfois leur travail, s’ils l’ont un peu choisis. Et tout cela ne s’effondre pas, malgré les fissures. »

Je vais vous parler de mon expérience :

En tant qu’être humain, je ne peux donner un sens, je ne peux vivre mon individualité profonde uniquement par la famille, l’amour ou l’amitié ou quelques passion privée. J’ai besoin d’être. J’ai besoin de vivre selon qui je suis profondément. Depuis toujours, j’ai essayé de m’adapter aux cadres qui ont jalonné ma vie. La famille. La scolarité. La profession. Je me suis perdue en cours de route. Je suis devenue incapable de savoir qui j’étais réellement. La vie m’a donné un sérieux avertissement, je l’ai pris comme tel, et j’ai essayé de bouger les lignes. J’ai essayé de retrouver qui je suis, et de vivre pleinement sans barrières. Grâce à cela, j’ai pris conscience de la pauvreté et de l’insignifiance du monde dans lequel on vit. Je passais ma vie à la gagner. Je devenais zombie à force de passer ma vie à la gagner et à essayer tant bien que mal de faire entrer du sens à d’autres moments. Je courrais après le temps avec l’illusion que je pourrais y arriver. Travailler, trouver du sens, faire une famille... Je courrais, j’avais perdu la capacité à vivre le moment présent, et je me perdais, sans trouver le sens recherché. Je regarde les gens vivre autours de moi. Je me rappelle comment je vivais. Je vois combien je peine face à mes barrières encore existantes. Je me rends compte de tout ce que nous pourrions être. Je vois toute l’incapacité dans laquelle nous sommes à nous réaliser. Je vois à quel point nous n’en avons pas conscience. Je regarde les gens vivre, et je vois : travail, achats, télé, famille dans la fatigue de la vie quotidienne, quelques moments de détente qui deviennent eux-même de la course pour « en profiter le plus possible ». Je pense qu’il n’y a plus de place pour les aspirations profondes et pour juste être en lien avec soi-même et avec l’autre dans nos vérités. Je pense que c’est une perte de sens. Nous ne savons plus qui nous sommes réellement. Nous n’avons plus d’aspirations profondes. Nous ne savons plus créer, inventer, être autonomes, indépendants, imaginatifs, heureux d’être des individus humains pensants, bien vivants. Quand je dis nous, je pense à la majorité d’entre nous, qui n’avons pas un travail de passion, et qui acceptons de nous ennuyer dans un travail la plupart du temps absurde pour gagner notre vie et de quoi acheter toutes ces choses qui comblent un vide sans vraiment y parvenir. Je pense que nous ne sommes plus vraiment vivants.

Voilà. Je me demande quel âge vous avez, et depuis combien de temps vous travaillez, et ce que vous y faites, pour n’avoir encore jamais ressenti l’absurdité et la cruauté de ce paradoxe : la vie c’est du temps et nous le perdons à gagner notre vie.

Problème technique : les envois des « lettres d’information » (dernières publications et revues de presse) sont provisoirement impossibles. Toutes nos équipes sont à pied d’œuvre...