Les assemblées générales, école de démocratie ou terrain de jeux pour managers en herbe ?

Remarques sur les AG du mouvement social d’octobre 2010
jeudi 7 avril 2011
par  LieuxCommuns

Ce texte fait partie de la brochure n°16 « Octobre 2010 - La lutte à la croisée des chemins ».

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La brochure est constituée des documents suivants :

  • Article « Les assemblées générales, école de démocratie ou terrain de jeux pour managers en herbe ? », ci-dessous...

Cet article est paru à la mi-mai dans le numéro 26 de la revue Réfractions consacrée au mouvement des retraites et intitulée « La place du peuple ».


Dans le mouvement d’octobre 2010, l’intersyndicale s’en est tenue au minimum. Sur le fond, elle s’est bornée à réclamer le statu quo concernant le système de retraites. Sur la forme elle s’est bornée à exiger l’ouverture de négociations que le gouvernement lui a obstinément refusées. Cette position a été jugée insuffisante par une partie de la population, qui estime que les attaques répétées de l’oligarchie méritent une réponse plus ample. Une partie des salariés s’est interrogée sur la stratégie de l’intersyndicale (espacement des journées d’action, isolement des secteurs les plus déterminés). Certains n’y ont vu qu’un dysfonctionnement. D’autres, comme nous, un sabotage. Cela les a poussés à essayer de s’auto-organiser hors des actions proposées par les syndicats.

Malgré l’ampleur des manifestations, ces assemblées alternatives n’ont réussi à attirer qu’une part insignifiante des gens impliqués dans le mouvement social. Elles n’ont pas débordé la routinière contestation officielle. Les syndicats sont sortis du mouvement la tête haute, en accréditant le message qu’« on s’est bien battus », occultant une défaite cuisante alors même qu’à aucun moment ils n’ont perdu le contrôle du mouvement [1].

Cet échec interroge tous ceux qui ont participé aux « AG interpro » et autres « AG des AG » qui se sont tenues un peu partout en France. Tous ne tireront pas les mêmes conclusions. Derrière le rejet commun des politiques syndicales, ces AG ont rassemblé des gens dont les opinions allaient de la foi en l’action syndicale au rejet de syndicats jugés corrompus du sommet à la base.

Le point de vue de ce texte est celui de notre petit collectif Lieux communs, qui vise l’autonomie des individus, groupes et sociétés. Les assemblées générales qui apparaissent au cours des mouvements sociaux sont essentielles pour nous, car elles peuvent être les embryons d’une démocratie radicale. Encore faut-il en comprendre les pièges et les enjeux. C’est l’objet du texte Pour des assemblées générales autonomes [2] que nous avons écrit et diffusé au cours du mouvement. Nous y avons souligné combien les AG peuvent être des écoles de pratiques collectives et de démocratie directe, des lieux où se retissent les liens entre les gens. Mais nous avons aussi dit qu’elles sont par définition des lieux de pouvoir. Si ce pouvoir n’est pas partagé, c’est qu’il est confisqué par une minorité. Nous avons détaillé les manipulations dont les syndicats, partis et groupuscules sont coutumiers pour confisquer l’AG et y plaquer des schémas idéologiques qui n’ont rien à voir avec les aspirations des participants. Nous avons dit qu’il faut combattre les noyauteurs, mais aussi combien le vide laissé par leur départ peut effrayer des gens peu habitués à prendre des décisions collectives. C’est le plus difficile. Des AG autonomes nécessitent une vigilance perpétuelle, l’analyse lucide des situations vécues, la mise à nu des relations de pouvoir, afin que celui-ci soit partageable et critiquable. Nous avons ensuite énoncé quelques principes tirés de l’expérience avant de conclure que les AG sont héritières des formes de démocratie directe depuis la révolution de 1789.

Voilà pour notre vision des AG. Pour la pratique, les différents membres de notre collectif ont assisté à diverses AG en région parisienne. Certains y sont allés brièvement, et ont rapidement détecté les noyautages déjà en place. D’autres y sont allés « en pointillés », parfois seuls, parfois à plusieurs, à divers moments du mouvement. Nous avons souvent observé. Nous sommes parfois intervenus. Nous avons donc une vision partielle et partiale de ces séries de réunions, d’où s’est dégagé le sentiment qu’il ne se passait rien qui aille dans le sens que nous espérons. Voici les AG où nous étions présents :

  • L’« AG interpro de la Gare de l’Est » le 28 octobre à la salle Antoine Croizat de la Bourse du Travail de Paris ; les « forums » attenants le 27 et le 29 près de ladite Bourse.
  • L’« AG bloquons l’économie » : la fin de la réunion du 4 novembre au Centre international de Culture populaire (CICP), rue Voltaire, le 7 novembre à la Coordination des intermittents et précaires (CIP), quai de la Charente ; et le 11 novembre, de nouveau au CICP. Ces réunions rassemblaient quarante ou cinquante personnes à chaque fois.

Peut-on parler d’assemblées générales de grévistes pour qualifier ces réunions ? Elles ont toutes eu lieu le soir après 18h, le dimanche ou un jour férié. Concernant le rendez-vous du 24 septembre à la Gare de l’Est, un dénommé Iskra (l’étincelle, référence au journal bolchevique ou à un groupe éponyme) remarque : « … le RDV du tract n’appelait pas à une AG puisque nous n’étions plus en grève sur la Gare de l’Est. C’est plus une invitation à une réunion à ceux qui souhaitent conserver des liens de discussion et afin de faire un bilan et discuter des perspectives » [3]

D’après ce que nous avons lu sur les débuts de l’AG interpro, il semble qu’elle n’ait pas été une façon d’aller au-delà de l’action syndicale, mais plutôt l’expression d’un désarroi : les grands syndicats n’essayaient même pas de reconduire la grève entre les journées d’action espacées, et beaucoup de salariés hésitaient à sortir de ce cadre. S’est alors instaurée une « AG interpro », ouverte à tous, c’est-à-dire aux cheminots mais aussi aux gens des environs : habitants du Xe arrondissement, salariés d’autres entreprises, gens de passage. Cela permettait d’être plus nombreux et de donner un lieu d’expression aux chômeurs et précaires que la forme-grève classique exclut de fait. Les participants se sont vite aperçus qu’ils n’étaient d’accord sur rien. Fallait-il rejeter l’intersyndicale, ou seulement certains syndicats ? Fallait-il s’en tenir à la ligne défensive officielle ou élargir le champ des revendications ? Se cantonner au calendrier syndical ? Mener des actions propres (blocages) ? Les différentes opinions, toutes minoritaires, n’ont réussi qu’à s’entendre sur une sorte de déclaration minimale. Puis une poignée de militants groupusculaires a fini par donner le ton des tracts, avec ses références au « capital » et à la « classe ouvrière ». Or justement, une partie de la « classe ouvrière » (les cheminots) impliquée dans cette AG ne cherchait qu’à renouer avec les syndicats, pour intensifier la lutte certes, mais sous leur égide. Elle a déserté l’AG interpro, laissant les groupuscules marxistes-léninistes la noyauter.

L’« AG bloquons l’économie » était des réunions organisées par des courants issus du « milieu radical » (que le pouvoir appelle « anarcho-autonomes ») [4]. Le mot AG est trompeur ici. Ce n’était pas une assemblée basée sur un quartier ou une entreprise, mais des réunions politiques dont l’objet était principalement d’organiser des actions de blocage sur la région parisienne.

Dans les deux cas, il n’y avait pas ce que nous recherchons : des assemblées populaires prémisses de démocratie directe ou, au moins, une volonté de comprendre et d’agir sur la situation en sortant des slogans préconçus et stériles. Dans le premier cas, parce que la dynamique a été à la désertion progressive accompagnée par un noyautage. Dans le deuxième, parce que ce n’était pas une assemblée populaire, mais des réunions politiques ouvertes à tous, certes, mais avec un mot d’ordre (bloquons l’économie) d’emblée non discutable Cela ne signifie pas qu’il n’y a rien à dire sur les comportements, ceux des participants comme ceux des « tribunes » marxoïdes ou radicales.

L’apathie des participants aux AG : tentative d’explication

Nous avons ressenti une inertie parmi les participants de ces AG. Cela s’explique sans doute par plusieurs phénomènes. Tout d’abord, un phénomène social général. Les lieux de lutte ne sont pas imperméables à la perte de sens générale que nous connaissons dans la vie courante. Dans une société sans boussole, dont le seul moteur est la cupidité des dominants, tout se vaut. Faire grève, s’impliquer dans huit associations caritatives, planter des légumes bios ou faire montre d’un égoïsme crasse. Il en va des raisons de s’engager comme des gadgets qui encombrent nos logements : on ne sait plus où donner de la tête. Ces raisons sont avant tout un moyen de remplir le vide abyssal de nos existences.

Le relativisme, l’individualisme, la camelote idéologique qui polluent nos vies ne restent pas à la porte des AG et des manifestations. Les fous, les démagogues, les manipulateurs et les narcisses y trouvent un public attentif devant lequel ils s’exhibent. Raisonnements médiocres, stupidités à la mode, discours incohérents, flagornerie et radicalité creuse : tout a droit de cité puisque tout se vaut.

Au forum de l’AG interpro du 27 octobre, à l’occasion de la rédaction collective d’un tract (nous devions être une douzaine), deux jeunes qui animaient la réunion se sont livrés publiquement à un petit numéro fort ennuyeux : avec quoi sépare-t-on les deux phrases composant le titre du tract ? Avec une virgule ? « Avec une virgule ? ». « Non, avec deux points ! ». « Non, une virgule, je préfère... ». Il s’agit moins ici de blâmer « les autres » pour leur comportement que de s’interroger sur soi-même. Qui, dans une AG ou une manif, n’a jamais éprouvé l’envie d’exister, y compris de façon parasitaire ? Certains d’entre nous se permettent de le faire, en jouant sur la frontière souvent ténue entre une expression légitime et un verbiage égocentrique. Nous réapproprier nos luttes, c’est aussi nous astreindre à une attitude décente, comme nous nous astreignons à ne pas faire nos besoins en public.

La mentalité du chacun-pour-soi pèse sur les mouvements sociaux. Elle transparaît dans les propos du genre « je bouge (je fais grève, je manifeste) si les autres bougent ». Cet automne, elle a poussé les gens à mener un mouvement social « à l’économie » : l’immense majorité a continué à travailler. Travailler dans la journée et soutenir les piquets de grève à la déchetterie le soir, ce n’est pas la même chose que faire grève. Manifester en ayant posé un jour de RTT, ce n’est pas la même chose que manifester et faire grève. Il y avait certainement là des considérations liées à la situation de l’emploi et aux coercitions patronales habituelles. La vie est chère, beaucoup de gens se sont livrés pieds et poings liés aux organismes de crédit, et ils ont pensé qu’ils suffisaient de mener quelques actions symboliques. La guéguerre des chiffres entre le gouvernement et les syndicats conforte ce genre d’attitude. Après tout, quelle importance que nous ne soyons qu’un million à manifester ? Les syndicats annonceront trois millions et demi.

La boucle est bouclée lorsque le manifestant parvient à se mystifier lui-même. Lors de la manifestation du 2 novembre entre Jussieu et la déchetterie d’Ivry, je me suis livré à un comptage des manifestants. Cent cinquante. En admettant que j’aie compté un peu vite et que j’en ai oublié : deux-cents. Peu après, je discute avec un manifestant. « On est cent cinquante », dis-je. « T’es fou, on est au moins cinq-cents », me répond-il. « Non. Cent cinquante, insisté-ju. Mets-toi sur le côté et compte : ça prend deux minutes ». « Ca me saoule ! », me fait-il. Les gens s’abusent eux-mêmes. Ils se racontent des histoires. Les syndicats, au terme du mouvement, leur disent : « Bravo ! On s’est bien battus ». Les groupuscules marxistes pérorent depuis soixante-dix ans sur un capitalisme sur le point de s’effondrer. Les anarcho-autonomes font un piquet volant, bloquent tel carrefour une heure, tel autre deux heures, pour freiner le flux de ceux qui vont au travail, à toute force, malgré la pénurie d’essence et les transports en commun bondés…

Le peu d’implication dans les AG pose question. Il ne s’agit pas que des gens qui ne viennent pas, mais aussi de ceux qui viennent et qui restent là, inertes. Cela fait un contraste assez saisissant avec le ton triomphaliste des tracts. A l’AG interpro du 28 octobre, nous étions dans la grande salle Antoine Croizat de la Bourse du Travail. C’était plutôt clairsemé : il devait y avoir quelques dizaines de personnes. Comme depuis le début de cette AG, il a été proposé des activités à la carte, selon le bon vouloir des participants. Déjà, ça ne se bousculait pas au portillon. Malgré cela, un type s’est retrouvé tout seul le lendemain à distribuer des tracts. Les deux personnes qui devaient l’aider lui ont posé un lapin.

Certes l’AG interpro était déjà noyautée par les groupuscules. Certes, les tracts distribués traduisaient moins les aspirations des participants qu’un compromis entre diverses positions marxoïdes. C’étaient eux qui donnaient le ton lors de la rédaction des tracts. Il devait y avoir aussi quelques « radicaux ». Mais pourquoi dire « je vais le faire » et ne pas le faire ensuite ? Est-ce un effet du relativisme général décrit plus haut (« que je vienne ou pas, de toute façon, c’est pareil ») ? Est-ce une petite vengeance ? Une manifestation de ressentiment ? Car les participants de l’AG interpro voient bien comment une poignée de militants issus de groupuscules arrivent à noyauter l’AG et à confisquer la parole en plaquant leurs discours tout faits, leurs analyses ficelées, leurs raisonnements clos. Ils les repèrent, mais peuvent-ils les mettre dehors ? Et une fois qu’ils les auront expulsés, ne vont-ils pas retomber dans des discussions interminables entre points de vue minoritaires, dans une autre forme d’impuissance ? Se sentant dépossédés de l’AG, ils vont au plus simple, au moins dangereux, au moins fatigant aussi. Ils la sabotent, à la façon dont les travailleurs soviétiques sabotaient la production dans la « patrie des travailleurs » : par un je-m’en-foutisme éclatant et le vote avec leurs pieds. Cette hypothèse est peut-être fausse, mais cela voudrait dire qu’on a atteint un degré de nihilisme fantastique. Parce que quitte à ne rien faire, autant rester chez soi dès le départ.

L’élite des « érudits »

L’autre pôle de l’AG interpro, c’étaient les militants marxoïdes. La forme la plus « moderne » du marxoïde (le trotskyste) a une grille de lecture qui s’arrête au 19 août 1940. Il pense que la classe ouvrière est trompée par les idéologies bourgeoises, et qu’il faut, pour l’émanciper, bien entendu, lui donner une direction, un parti qui détient la vérité de l’explication historique. Qu’à chaque mouvement social, il faut tâcher de déborder les syndicats et les organisations staliniennes, de proposer un programme minimum, puis, à mesure que le mouvement se radicalise, un programme maximum, en vue d’emporter l’adhésion populaire, prendre le pouvoir, et dire : « Maintenant que vous nous avez portés au pouvoir, il faut nous obéir, car nous détenons la vérité ». Si les choses ne se passent pas ainsi, ce n’est ni de leur faute, ni de celle des travailleurs. C’est celle des « traîtres » syndicaux ou politiques, perpétuellement démasqués et perpétuellement renaissants.

Ainsi, à l’AG interpro, le leitmotiv était qu’on était dans une AG enfin libre, libérée des syndicats qui nous avaient trahis. Libérés aussi de LO et du NPA qui noyautaient l’AG 93 [5]. Ce discours entretenait une illusion de liberté et permettait aux divers groupuscules de vaquer à leurs occupations habituelles : contrôler l’AG, ou à défaut, tenter de recruter pour leur boutique. A la fin du forum du 29 octobre, j’ai dit que si c’était pour remplacer la mainmise des syndicats par la leur, ça n’avait aucun intérêt. Mais c’était déjà mort. A ce moment il ne restait dans la salle que quelques groupusculaires et une ou deux recrues prêtes à entrer au couvent Saint-Marx et Saint-Engels pour adirer la Sainte Famille.

Contrairement aux marxoïdes, dont certains sont bloqués à la Bible de 1848, l’immense majorité de la population a pris acte de quelques données au cours du XXe siècle. Elle a appris à se méfier des gens qui ont du bagout, des discours construits, celui du bateleur comme celui du manager ou du chef charismatique. Elle a intégré l’idée que ces discours débouchaient toujours sur une arnaque ou une horreur, de la vente d’objets inutiles à l’avènement de systèmes totalitaires. Elle assimile le PS et le PC aux trahisons, les staliniens, les trotskystes et le FN au totalitarisme, et les discours managériaux à l’escroquerie. Seulement, comme on n’a pas (ou on ne se donne pas) les moyens de leur répondre, on esquive. Jusqu’à la prochaine fois.

On en arrive à des situations ridicules : certains crypto-marxoïdes de l’AG interpro ont joué sur le vieux complexe des milieux populaires face à Ceux-qui-savent. Ils prenaient un air pénétré afin de subjuguer leur auditoire. Il y en avait un comme cela qui se présentait comme professeur d’université et prolétaire. Lors du forum du 27 octobre, IL nous a distribué la photocopie d’une page de livre (format livre de poche, sans mention de l’auteur ni du titre) qui, selon lui, démontrait que la situation d’octobre 2010 était la même que celle qui, en février 1934, avait ouvert la période d’agitation sociale qui déboucha sur juin 1936. Il a recueilli une indifférence polie. Discuter de l’inanité de ce placage grossier des faits eût été donner beaucoup d’honneur à l’insignifiance. L’esquive laisse des coquilles vides aux groupusculaires, mais ne résout pas notre problème : comment s’organise-t-on collectivement ?

L’élite des « guerriers »

L’« AG bloquons l’économie » n’était pas démocratique, contrairement à ce que le caractère « ouvert à tous » et la forme adopté pouvait laisser penser. Dans une assemblée démocratique, on peut discuter de tout : là, on partait derechef sur la base d’activités de blocage et d’occupation. La préoccupation des organisateurs de la réunion était, semble-t-il, moins d’avoir des discussions sur l’auto-organisation que de recruter des troupes à diriger lors des actions. Ce qui aurait dû ne pas poser de problèmes dans une assemblée réellement démocratique en posait ici. Le 7, à la CIP, nous avons essayé d’engager une discussion pour faire le point du mouvement. Ce n’était pas incongru : nous étions entre le vote de la réforme des retraites par le Sénat et la promulgation de la loi, et le mouvement social n’avait freiné en rien la machine institutionnelle. Notre intervention est quasiment passée pour une tentative de démoralisation. Nous ne contestons bien évidemment pas le fait que la majorité des participants d’une AG ne soit pas d’accord avec nous. Nous disons que dans une réunion politique, c’est la mouvance organisatrice qui a le dernier mot, et c’est précisément cela qui distingue une réunion politique d’une AG démocratique. Entre le 7 et le 11, nous avons soulevé deux autres sujets tabous : la posture anarcho-autonome et sa cohérence, et le fiasco de l’action de l’Opéra Bastille.

Vous me direz que si nous ne sommes pas d’accord avec la mouvance anarcho-autonome, il ne faut pas aller les voir. Sans doute. Mais lorsque des gens prétendent faire une AG ouverte à tous, nous les prenons au mot : cela implique le droit de questionner et de critiquer tout ce qui se dit ou se fait dans cette AG. Sinon, il faut appeler cela autrement, bureau de recrutement pour des actions de guerre sociale, par exemple.

La question de la cohérence

Le 4 novembre, je suis allé à la réunion au CICP. Je suis arrivé tard, une heure et demie après le début. A l’entrée de la salle, il y avait un jeune homme qui venait de se blesser à l’avant-bras avec son couteau. Quatre ou cinq personnes autour de lui, personne ne savait quoi faire. Je suis entré dans la salle où j’ai suivi la fin des discussions.

Le 11 novembre, à l’annonce de l’ordre du jour, j’ai dit que j’avais deux points à soumettre, sur les modes d’action et sur l’action menée à l’Opéra Bastille. Ca avait l’air inhabituel : au lieu de demander s’il y avait d’autres questions à l’ordre du jour, ils m’ont donné la parole. J’ai demandé si on appelait les pompiers lorsqu’on est contre l’armée (c’est ce que les amis du jeune homme avaient fini par faire), ou à défaut, si les participants aux actions étaient à même de soigner leurs camarades blessés de la « guerre sociale ». J’ai obtenu quelques réponses évasives, des promesses de s’auto-former sur tel ou tel domaine, et un sarcastique « merci Papa ».

Cela n’a peut-être pas été clair, mais mes questions ne visaient pas à faire la morale, et encore moins à pousser à des comportements casse-cou. Elles interrogeaient plutôt la cohérence, la posture, voire une possible forme de tartufferie, qui n’est pas l’apanage des bourgeois réactionnaires assumés. Parmi les jeunes qui fréquentent le milieu radical, certains squatters peuvent se payer le luxe de jouer les têtes brûlées et d’afficher leur admiration pour Mesrine parce qu’ils savent pertinemment que derrière eux, il y a Papa pour faire jouer ses relations en cas de problème avec la justice. Ceux-là pourront dire « Merci Papa ». Malheur à ceux d’origine modeste qui les suivent, sans filet pour amortir leur chute.

Débriefing des opérations de guerre

Le 7 novembre à la CIP, nous avons été quasiment sommés de nous mettre au garde-à-vous devant l’urgence de rédiger un texte pour soutenir les « martyrs » arrêtés lors de la tentative d’occupation de l’opéra Bastille le 16 octobre. Une casquette a circulé pour aider à payer les frais d’avocat. Lorsque le 11 novembre au CICP j’ai demandé si on avait abordé la question des raisons qui avaient conduit au fiasco de l’action à l’opéra Bastille, on m’a répondu que cette question avait déjà été longtemps discutée. Quelques minutes plus tard, un texte sur cette action [6] a été lu à haute voix sur un ton triomphal. Pas un mot sur des erreurs qui auraient été commises. Comme cela ne semblait déranger personne et que s’entamait une interminable discussion sur la question autrement plus grave de la place des virgules dans le texte, je suis parti. Quelqu’un est alors venu me voir en aparté hors de la salle de réunion pour me donner sa version de l’action à l’opéra Bastille. A l’heure qu’il est, je n’ai toujours pas compris si ces discussions sur les raisons du fiasco ont eu lieu dans les AG auxquelles je n’ai pas assisté ou « en interne », c’est-à-dire au sein du groupe à l’initiative de ces réunions. Ce qui n’est pas du tout la même chose.

Les radicaux aiment à poser en guerriers de la guerre sociale. Ils envoient des gens droit sur les flics, et une fois qu’ils ont produit leurs martyrs, ils s’en servent pour hurler contre l’Etat policier et culpabiliser les gens dans leurs réunions. Eux vous intiment de verser à la casquette pour payer les frais d’avocat. Mais vous, avisez-vous de leur demander des comptes, ils vous répondront qu’ils n’ont obligé personne à les suivre. Ne leur parlez pas de responsabilité, c’est un mot de flic. Procédés éculés, usés jusqu’à la moelle.

Nous avons vu des postures élitaires de gens qui cherchaient à se distinguer de la base. Des « érudits » qui voulaient guider le peuple. Des « guerriers » qui méprisent le tout-venant. Ainsi s’installe la hiérarchie dans des assemblées où on prône l’auto-organisation à grands renforts de mots ronflants.

Dans les mouvements sociaux, il existe des gens désintéressés. Il existe aussi des carriéristes qui se font la main histoire d’éprouver leurs capacités à manier les foules. Ce n’est pas nouveau : mai 68 a produit une flopée de manipulateurs professionnels.

Pendant que le fossé se creuse entre les discours sclérosés et la réalité, celui entre les moments de lutte et la vie ordinaire se comble : au travail comme dans les AG on retrouve les mêmes mécanismes de domination, le même désengagement, la même perte de sens.

Peut-être avez-vous assisté à ces assemblées, ou à d’autres similaires, et avez-vous une vision différente. Peut-être avez-vous fait des rencontres passionnantes, et c’est tout ce qu’on vous souhaite, parce que cette fonction de lien social, au moins, nous semble toujours là. Peut-être avez-vous éprouvé un sentiment de liberté, vous y êtes-vous investis avec passion. Peut-être avez-vous été séduits par des discours politiques, et vous ne serez pas les premiers : beaucoup d’entre nous sont issus des courants que nous critiquons ici.

Les mouvements sociaux doivent être l’occasion de s’émanciper et d’apprendre la démocratie. Il serait bon, dans la mesure du possible, qu’ils ne servent pas exclusivement de rite de passage pour les futurs dominants, de stage pratique pour futurs DRH ni d’entraînement grandeur nature pour la police. Ils n’ont pas vocation à renforcer le camp adverse.

Nous réapproprier nos luttes requiert de ne pas nous illusionner nous-mêmes. Pour cela, nous devons préciser le projet d’une démocratie radicale, mais aussi mettre en commun nos expériences, mais aussi nous efforcer d’en parler sans fard.

Collectif Lieux communs, 12 février 2011 (rédacteur principal : P.)


Notes :

[1] Pour une analyse plus complète du mouvement, voir notre texte Notes sur le mouvement social d’octobre 2010 : http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

[2] Disponible ici : http://www.magmaweb.fr/spip/spip.ph...

[3] Source : http://ag.idf.free.fr/spip.php?article51

[4] Sur ce courant, voir la partie consacrée au « milieu radical » dans Notes sur le mouvement social d’octobre 2010

[5] Parmi les marxoïdes de l’AG interpro, il y avait des militants de Révolution Internationale, d’autres rattachés à la mouvance Gauche communiste et d’autres encore d’ARS Combat : des trotskystes, donc, mais en rupture avec Lutte ouvrière, qu’ils accusent de cogérer la crise avec les syndicats…

[6] Sur le moment, je n’ai pas eu la présence d’esprit de prendre une copie de travail de ce texte, et je ne l’ai retrouvé nulle part par la suite (j’ai notamment cherché sur le site http://www.non-fides.fr/). Si quelqu’un sait ce qu’il est advenu de ce texte discuté le 11 novembre au CICP…

Petite bibliographie :


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