Les hiéroglyphes de l’autonomie

jeudi 18 octobre 2007
par  administrator

L’efficacité d’une illusion tient à ce qu’elle parvient à attirer l’attention à un endroit tandis que l’essentiel est masqué, se passe ailleurs. L’actuelle réforme des universités et la mobilisation à laquelle elle donne lieu révèlent au grand jour une contestation de l’organisation de l’université. Pourtant, cette contestation n’est ni surprenante, ni inédite, et sa soudaine mise en lumière ne doit ni nous aveugler, ni nous mystifier : en dehors des manifestations et des défilés dans la rue, la contestation de l’organisation de l’université existe déjà et avant tout à au sein même des universités, à travers certains comportements des étudiants et certains événements. Ici même à Paris 8, nous pouvons percevoir ce type d’événements et de comportements ; ils débordent et contestent l’organisation actuelle de l’université, ils sont porteurs de significations qui n’y existent pas : ils apparaissent comme les hiéroglyphes d’une autre organisation. Notre propos sera donc ici de les exposer, d’en déchiffrer le sens.

Cas du Lab’O. La double action de la réforme LMD et des déchirements claniques a eu pour conséquence la disparition de l’anthropologie comme diplôme à part entière, et le laboratoire de recherche qui lui était rattaché a disparu. De ces ruines s’érige alors un édifice dont les étudiants d’anthropologie seront les architectes et bâtisseurs : le Lab’O. Rassemblés par leur passion commune pour l’anthropologie et la lutte menée pour la défense de leur enseignement, les étudiants constituent leur propre laboratoire. A rebours de l’organisation actuelle de l’université, ils organisent eux-mêmes leur enseignement et se forment mutuellement en tenant à tour de rôle des séminaires sur les sujets de leur choix : le contenu, l’organisation et les rapports d’enseignement cessent d’être la propriété exclusives des maîtres-enseignants, et en se réappropriant ces questions, les étudiants se réapproprient le sens de leur propre formation et y participent activement

Cas du collectif de psycho. Le département de psychologie avait l’an dernier organisé le diplôme de telle manière qu’il devenait quasiment impossible pour les étudiants de valider leur année : surcharge des enseignements sur un semestre, différents cours obligatoires à la même heure, etc. Devant une telle absurdité les étudiants réclament à leur département une autre organisation des enseignements, mais ils se heurtent à l’arrogance de la hiérarchie : le département refuse de changer quoi que ce soit, les étudiants n’ont qu’à se plier à la situation. Cette arrogance les fera au contraire se soulever : ils s’organisent en assemblées générales, discutent de leurs problèmes, formulent des propositions collectives, vont exposer leur situation au CA et au CEVU, ils y proposent des motions, poussent ces conseils à prendre des décisions et agir. Leur département finit par céder, son arrogance vole en éclats et dévoile son incompétence face à la grande capacité d’auto-organisation dont les étudiants ont fait preuve.

Cas du MAS (Mouvement Autonome de Saint-Denis). Le mouvement anti-CPE du printemps 2006 a été un puissant vecteur de politisation collective. Il a fait naître chez nombre d’individus un désir d’émancipation par la pensée et l’action politique, une remise en question de l’ordre établi qui survivront à la fin du mouvement. Le MAS est le rassemblement en collectif d’une partie de ces personnes pour donner suite et faire vivre ce qui s’est enclenché en eux. Voués, en tant qu’étudiants, à passer beaucoup de temps à la fac, il s’agit alors pour eux de s’informer et de se réinterroger sur l’organisation de l’université et sur le sens de ce qu’ils y font, avec un horizon : parvenir à l’autogestion de l’université. C’est sur ce programme plus ou moins clairement établi qu’ils sont élus dans les conseils représentatifs (1 élu au CA, 2 élus au CEVU). Quelques réunions d’information ouvertes à tou-te-s les étudiant-e-s sont organisées (au moins au début), leur entrisme au sein des conseils leur permet de comprendre un peu mieux les rouages de l’université, et ils fournissent un soutien aux étudiants en fournissant un soutien matériel (photocopies) ou en aidant ceux qui le veulent à organiser des événements sur la fac. Mais il est tout aussi intéressant de se pencher sur le MAS en tant qu’analyseur, révélateur d’obstacles : la participation aux conseils, méandres de bureaucratie, est exigeante et fastidieuse, les discussions sont assez peu intéressantes pour les étudiants qui n’ont que très peu prise dessus ; le MAS n’a pas réussi à formuler le sens de sa démarche, parler d’autogestion dans ces conseils n’est pas possible, n’y a pas de sens : l’autogestion ne se décide pas par décret, c’est une pratique. Face à ces obstacles, le collectif est donc amené à repenser l’autogestion pratiquement, élucider ce qu’elle implique (participation des étudiants au contenu, à l’organisation des enseignements, aux institutions de la classe), et en faire l’expérimentation à son échelle avec tous ceux qui souhaiteront y participer.

Les tables de presse du mercredi (diffusion de textes pratiques et théoriques) et les projections-débats du vendredi soir l’an dernier, le collectif des étudiants de philosophie – et surement d’autres événements que nous ne connaissons pas – font également écho à ce que nous avons décrit ici.

Tous ces événements et comportements sont loin d’être homogènes, toutefois ils ont une certaine cohérence, et se répondent comme les signes d’un même langage ; à un degré plus ou moins fort, ils expriment tous une contestation de l’organisation bureaucratique de l’université, ils expriment une autre organisation. Ils contestent le monopole de l’organisation de l’université et des enseignements par les seuls conseils, professeurs, et bientôt entreprises ; ils affirment en acte la volonté des étudiants de définir leurs propres règles, de se réapproprier leur formation, de participer effectivement à son organisation, à la définition et à la création de son contenu : ces comportements et événements visent l’autonomie individuelle et collective, ce sont des hiéroglyphes de l’autonomie. Faisons les exister pour qu’ils se nourrissent mutuellement, ne les laissons pas devenir une langue morte, soyons en les scribes par nos écrits et faisons les vivre dans nos actes.


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Problème technique : les envois des « lettres d’information » (dernières publications et revues de presse) sont provisoirement impossibles. Toutes nos équipes sont à pied d’œuvre...