Donner une signification à nos vies

samedi 11 décembre 2010
par  LieuxCommuns

Interview de C. Castoriadis par R. Pol Droit paru sous ce titre dans le journal « Le Monde » du vendredi 30 novembre 1990, p. 28

Vous avez des mots très durs envers l’époque que nous traversons. Vous dites qu’elle est « incapable de se penser comme quelque chose de positif ou même comme quelque chose tout court ». Comment expliquez-vous cette sorte de panne de l’imaginaire ?

Il s’agit à mes yeux de la victoire d’un imaginaire spécifique. De 1750 à 1950, l’époque moderne a été caractérisée par la lutte et la contamination réciproque de deux grandes significations imaginaires opposées. L’une est le projet d’autonomie sociale, individuelle, et politique, qui a animé toutes les formes de lutte contre l’ordre des choses établi, dans tous les domaines. L’autre est l’imaginaire de l’expansion illimitée de la maîtrise rationnelle : nous rendre « maîtres et possesseurs de la nature », comme dit Descartes. Marx participe également de cet imaginaire capitaliste (en un sens plus large que le sens économique) quand il rêve de « dompter les puissances de la nature ».

Cet imaginaire capitaliste triomphe depuis les années 50, qui ouvrent l’époque du conformisme généralisé. Le projet d’autonomie disparaît graduellement de l’horizon. Désormais, il s’agit seulement de poursuivre cette expansion automatique que personne ne décide ni ne dirige. Les effets de cette expansion ne sont pas illusoires : les magasins sont bien fournis, le niveau de vie s’élève, au moins dans cette petite partie de l’humanité qui est hyperindustrialisée. Mais c’est une conquête triste, car plus personne ne croit qu’au terme de cette expansion une vie paradisiaque nous attend. Il s’agit uniquement de continuer, indéfiniment, la croissance sans autre but qu’elle-même.

Nous sommes dans un monde à la fois sursocialisé et désocialisé, une sorte de « désert surpeuplé »... Les embouteillages automobiles en fournissent une belle illustration : les individus se trouvent noyés dans un océan d’objets sociaux où chacun est isolé et déteste tous les autres parce qu’ils l’empêchent d’avancer. Il en va de même, en un sens, avec les milliers de livres, de disques, de musées, d’expositions qui sont chaque jour davantage à notre disposition.

Leur existence présente, bien sûr, d’importants avantages. Mais elle s’accompagne d’un regard superficiel, d’une forme de zapping généralisé où se succèdent au hasard de petits plaisirs, où plus rien n’est central. Nous vivons dans la destruction de toute hiérarchisation des oeuvres et des tâches. Or comment peut-il y avoir un monde sensé sans une hiérarchisation des choses ?

Pouvons-nous sortir d’une telle situation ? Quelles sont les issues envisageables ?

Je ne pense pas du tout que la situation actuelle fasse partie, comme le croit Heidegger, d’un destin métaphysique de l’humanité face auquel il nous faudrait attendre avec sérénité le retour des dieux. Mais ce qui rend difficile la réponse, c’est qu’il n’y a plus actuellement de répondant social-historique à aucun projet politique. Je pense, pour ma part, que la totalité de la population des pays industrialisés aurait intérêt à une transformation radicale de la société, sans considération de classes ni de groupes sociaux - à cet égard, il n’y a aucun privilège politique des pauvres comme tels. Cette transformation radicale, je pense que presque tous pourraient - et devraient - la vouloir.

Or les gens ne la veulent pas - pour l’instant, mais cet instant se prolonge. Il ne me reste donc qu’à continuer mon travail, en pensant que cet imaginaire de l’expansion s’usera, et qu’on retrouvera l’exigence de donner une signification à nos vies.

Ce que vous venez de dire ne concerne en fait qu’une petite fraction de l’humanité, les habitants des pays riches. Et tous les autres ?

Si l’on veut étendre la démocratie au monde entier, il y aura nécessairement des problèmes cruciaux à régler dans l’ordre démographique et économique. De toute manière, les limites énergétiques de la terre imposeront la nécessité de changements radicaux dans nos modes de vie.

A ces problèmes bien connus s’en ajoutent d’autres. Nous avons face à nous, avec l’islam ou l’hindouisme, des blocs d’imaginaire pour lesquels la structuration religieuse du monde est fondamentale. Ils ne se laissent pas véritablement corroder par l’imaginaire occidental de l’égalité, de la liberté et de la justice. Comment opérer dans ces cultures, sans les détruire, cette laïcisation du domaine public qui est nécessaire à l’autonomie politique ?

Je pense que l’Occident a là un rôle immense à jouer encore. Nous avons partout répandu nos Jeep, nos mitraillettes et nos télévisions, mais nous ne sommes pas encore parvenus à rendre universelle cette exigence d’autonomie fondée sur une séparation radicale entre les lois et décisions politiques et les considérations religieuses.

Quelle peut être aujourd’hui la tâche d’un philosophe ?

La tâche fondamentale est de parvenir à penser l’imaginaire comme créateur de formes, et la création-destruction comme la dimension essentielle de l’être. Toute une tradition philosophique depuis Platon s’est employée à éliminer l’imagination, à limiter ou à subordonner son rôle, et à considérer la création absolue comme une absurdité. Or toute l’histoire humaine, de la société pharaonique au nazisme, nous oblige à penser le caractère irréductible, créateur, instituant de l’imaginaire, dont ne peuvent véritablement rendre compte ni le matérialisme historique ni même la psychanalyse, qui reste confinée au domaine de l’âme, et ne peut pas penser l’institution comme telle.

Il nous faut penser l’Histoire comme création, aussi bien du meilleur que du pire. Devant cette création, nous avons à choisir, responsablement et raisonnablement. Mais, sur cette question vitale, il y a une lamentable démission de la pensée contemporaine, aussi bien philosophique que politique.


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