La thèse du narcissisme

De l’usage des concepts psychanalytiques dans le champ sociologique
mercredi 24 novembre 2010
par  LieuxCommuns

Nous venons de perdre un camarade, un copain, un ami.
Jean-Franklin est mort vendredi 22 août 2014, et tout s’est assombri.

Notre travail ne serait pas le même sans ses critiques, ses désaccords, ses encouragements continus, son inextinguible rage contre l’injustice et la bêtise, ses appels à ne cesser de les combattre sous aucun prétexte. Ses derniers propos étaient des exhortations à la vie qui continue et recommence.
On retrouve sans peine le son de sa voix lorsqu’il écrit : « la barbarie où nous sommes fait du refus de ce monde une exigence éthique, plus exactement : une ultime façon de conserver notre humanité. Que cela marche ou pas est une autre question. »

Tout ceux qui cherchent l’émancipation viennent de perdre un des leurs.

Nous lui avons rendu hommage

Article paru dans la revue « Le Débat » n°55, mars - avril 1990

Jean-Franklin Narodetzki

Le recours à la thématique du narcissisme dans les travaux, sinon de sociologie stricto sensu, du moins de théorisation consacrée aux phénomènes socioculturels actuels, ce recours se fait de plus en plus insistant depuis une dizaine d’années. Au point d’apparaître, chez plusieurs auteurs, comme une figure clef permettant d’arraisonner enfin de façon synthétique une réalité sociale qui semblait devoir soustraire son sens global à la connaissance, et qu’il est en tout cas devenu de bon ton scientifique de renoncer à aborder d’un point de vue totalisant. Un tel point de vue est aujourd’hui doublement suspect : aux yeux d’une rigueur scientifique qui y décèle la tentation philosophique et à ceux d’une prudence politique convaincue d’y trouver les germes d’une pensée totalitaire. Et sans doute est-ce, pour une part, de la pression d’un tel contexte que procède la récente promotion du « narcissisme » au rang des facteurs d’intelligibibilité de l’existence dite « post-moderne ». Une bonne manière de concilier le souci de ne point encourir semblables reproches avec l’exigence synthétique néanmoins maintenue (la volonté de rassembler en une unité théorique les éléments glanés par l’observation) consiste en effet, glissant du registre de la théorie du social à celui de la théorie de la psyché, à user d’une notion sans filiation aucune avec le premier, présentant de ce fait de supposées garanties d’innocence idéologique.

Que l’une des principales contreparties de ce genre d’emprunt conceptuel (on verra qu’il en est d’autres, non moins pernicieuses) soit un substantiel tribut payé au psychologisme, voilà, curieusement, qui ne semble guère alerter des auteurs pourtant occupés à dénoncer l’« inflation psy » contemporaine. Apparemment aveugles au contexte d’énonciation de leur propre discours, ils ne relèvent pas davantage que, au titre de l’emprunt en question, ils sont eux-mêmes partie prenante de ce qu’ils constatent et stigmatisent parfois à bon droit : leur propre psychologisme, le recours au seul registre « psy », ou du moins à sa prépondérance, pour rendre compte d’une réalité sociale est évidemment solidaire, comme impact sur la surface des discours de savoir, de la croissance exponentielle de la sous-culture « psy » dans les sociétés occidentales.

Je ne compte pas me pencher ici sur l’ensemble des nombreux problèmes posés et impasses engendrées par ce type de littérature, dont la totale absence de considération épistémologique (à quelles conditions peut-on utiliser tel concept dans tel domaine ? ; quelle est sa validité, sa pertinence ? ; pourquoi et comment le transposer et l’appliquer ? ; questionnement scientifique minimum toujours esquivé) est un trait caractéristique. Je me contenterai de proposer quelques réflexions déroulées selon deux axes complémentaires : le traitement auquel s’est ainsi trouvé soumis le « narcissisme », et certains aspects de la problématique, toujours à reprendre, des relations entre théorie de l’inconscient (psychanalyse) et théorie de la société (sociologie, latissimo sensu). Ces deux groupes de questions ne sont pas sans recoupements, comme on le verra.

Deux auteurs représentatifs du courant « narcissique » (!) me serviront de référence. Le premier, Christopher Lasch(1), est un historien américain peu complaisant à l’égard de la société américaine ; le second, Gilles Lipovetsky(2), un professeur de philosophie français, très entiché de « post-modernité » et critique à l’égard du précédent.

I. Le narcissisme et ses destins

Libre à chacun de forger de nouveaux concepts, d’en emprunter, d’en employer d’anciens en leur conférant un contenu de son cru, si ce n’est inédit. Libre à chacun de jouer, autant que faire se peut, avec la pensée et les théories, de les détourner à son gré, de faire des pâtés ou de s’adonner au cut-up cher à Burroughs jusques et y compris dans les sphères de la connaissance. On ne sait jamais, n’est-ce pas, d’où un effet vérité peut surgir.

Ce que tout lecteur demeure cependant en droit d’exiger en pareille circonstance, c’est d’être informé et du procédé de fabrication et de la nature du produit servi. Or, si Lasch indique bien ses sources dans la littérature « psy » sur le narcissisme, Lipovetsky se satisfaisant d’un extrait de celles de Lasch, nos deux auteurs sont pareillement muets sur le bien-fondé de l’emploi qu’ils font de ce concept (les conditions de possibilité de son application au domaine considéré).

A ce premier problème passé sous silence s’ajoutent :

- Chez Lasch, une référence prédominante au cadre théorique de la psychanalyse normative : médicalisée, retaillée à l’aune de l’adaptation sociale, soumise à l’influence de l’ego psychology (renforcement du moi, identification encouragée à l’analyste garant de normalité). Donc un cadre de référence infiltré des éléments culturels mêmes dont l’auteur instruit le procès - paradoxe inaperçu, peut-on penser en l’absence de toute remarque à cet endroit. - Chez Lipovetsky, un maniement de la notion de narcissisme qui ne préserve même plus le lien que Lasch s’efforçait de tisser avec l’appareil conceptuel de la psychanalyse américanisée. Au lieu de cela, non pas même, ce qui serait éventuellement faisable, une acception originale du mot, mais la coexistence d’une invocation de pure forme (un paragraphe) de la clinique analytique actuelle, telle que « l’accord général des psy » l’attesterait (E.V., pp. 84-85), avec une dérive du (des) signifié(s) telle que le lecteur se trouve bientôt dans l’impossibilité de distinguer le « narcissisme » du plus banal souci de soi. Flottaison des concepts, à l’instar, là encore, de la « flottaison narcissique » théorisée par l’auteur, naturellement suivie d’un cortège d’à-peu-près quand ce n’est pas de contresens, et donnant l’illusion d’une assise et d’une caution psychanalytiques octroyées aux assertions du philosophe.

Car il se trouve que le narcissisme, en tant que concept théorique, possède une histoire, et une seule : celle que lui a conférée sa place, d’ailleurs aussi problématique que cruciale, dans la pensée freudienne et post-freudienne.

Il n’entre pas dans mes intentions d’en donner ici un tableau détaillé. L’ampleur de la méconnaissance, studieuse ou désinvolte, qui sous-tend chez nos auteurs la thèse du narcissisme oblige toutefois à d’élémentaires indications, faute desquelles l’enjeu du débat resterait obscur.

En gestation en 1910 - Freud forge l’hypothèse du narcissisme à propos du Trouble psycho­gène de la vision, mentionne le mythe de Narcisse dans le Léonard, et le terme apparaît pour la prefnière fois dans une note de la même année adjointe à la deuxième édition des Trois Essais sur la théorie sexuelle pour caractériser le choix d’objet chez les homosexuels (« partant du narcissisme, ils recherchent des jeunes hommes semblables à leur propre personne, qu’ils veulent aimer comme leur mère les a aimés eux-mêmes »), il sera évoqué en 1911 et 1912 comme stade de l’évolution psychosexuelle intermédiaire entre l’auto-érotisme et l’amour d’objet. Mais c’est en 1914, avec Pour introduire le narcissisme, que Freud en construit vraiment le concept pour l’intégrer à l’ensemble de la théorie psychanalytique. Il négligera ensuite d’en poursuivre le développement, bien qu’il y soit maintes fois fait référence, et ce jusque dans les textes les plus tardifs où sa problématique continue de courir, notamment sous les espèces de l’idéal. Quant aux épigones, ils seront peu nombreux à tenter une élaboration systématique à cet endroit. Citons cependant pour mémoire : H. Rosenfeld, Hartmann, Grunberger, Kernberg, Lacan, dans la conception duquel le narcissisme occupe une place essentielle, A. Green, enfin.

Du texte inaugural (Pour introduire...) et de quelques autres, je relèverai seulement certains points pertinents pour notre propos, susceptibles aussi de montrer en quoi la question du narcissisme est à la fois plus précise et autrement plus complexe que ne le supposent ceux qui procèdent à l’instar de Lasch et Lipovetsky.

- Le narcissisme est d’emblée relié aux avatars de la « balance » (répartition) des investissements libidinaux(3) entre le Moi et ses objets ; plus la libido est investie dans le Moi, moins elle investirait l’objet, la figure extrême de la psychose - que Freud désigne alors des termes de « névrose narcissique » - se profilant à l’horizon de ce processus. Position tout à fait discutable, faut-il souligner : mainte modalité d’investissement objectal sustente l’investissement libidinal du Moi.

- Le narcissisme n’est pourtant en rien assimilable à un stade qui serait ultérieurement dépassé sans reste, ni à une caractéristique appartenant exclusivement au registre de la psychopathologie : l’investissement libidinal du Moi est une donnée permanente conditionnant l’existence même du Moi - et de la pensée - par-delà les variations que cet investissement connaît. En ce sens, le narcissisme infantile est indissociable de la formation du Moi (ce que Lacan, rattachant le narcissisme à la « captation » amoureuse du sujet par sa propre image, a plus qu’ample­ ment exposé depuis 1936). En outre, le choix d’objet narcissique est donné en 1914 pour l’un des deux grands types de choix régissant la vie amoureuse.

- Le narcissisme est étroitement imbriqué avec la dynamique de l’identification. Il y a implication réciproque du choix d’objet narcissique - où l’objet est choisi sur le modèle de la personne propre (plus exactement : sur le modèle de la relation du sujet à sa propre image) et où « l’objet représente la personne propre sous tel ou tel aspect » - et de l’identification. Le sujet et ses instances (cf. la seconde topique) sont en effet constitués « sur le modèle de ses objets antérieurs : parents, personnes de l’entourage »(4) [NB : citation ou référence erronée !]. En amont de cette « dialectique » de l’identification secondaire, où l’objet est déjà reconnu comme indépendant du sujet, l’identification dite originaire, contemporaine de la première phase orale et que Freud qualifie d’« expression première d’un lien affectif à une autre personne »(5), met en jeu un processus incorporatif (cannibalique) de facture éminemment narcissique : à cette phase, écrit-il, « l’investissement d’objet et l’identification ne peuvent guère être distingués l’un de l’autre » (6).

- En aval de l’identification primaire, ressort de la formation du Moi-idéal (idéal de toute-puissance narcissique engendré par identification à un autre être investi de la toute-puissance, soit la mère selon D. Lagache(7), le narcissisme préside également à la constitution d’autres instances de l’appareil psychique, mettant encore en œuvre le mécanisme identificatoire : le Moi et les parties qui s’en différencient - Idéal du Moi, Surmoi - sont de tels produits de l’identiflcation. Le Moi peut en effet se définir comme « produit d’identifications aboutissant à la formation, au sein de la personne, d’un objet d’amour investi par le Ça »(8). L’Idéal du Moi procède, quant à lui, « de la convergence du narcissisme (idéalisation du Moi) et des identifications aux parents, à leurs substituts et aux idéaux collectifs »(9). Précisons que ce qui est pris pour idéal ou objet de l’idéalisation vient aussi magnifier et exalter le Moi : ainsi le leader, dont Freud montre en 1921 qu’il peut être, comme l’hypnotiseur, « mis à la place » de l’Idéal du Moi des membres de la masse (cependant, « la formation d’idéal augmente [...] les exigences du Moi ; et c’est elle qui agit le plus fortement en faveur du refoulement »(10)).

- Le narcissisme est subdivisé par Freud en narcissisme primaire, qu’il conçoit comme un état anobjectal où l’ensemble de la libido serait exclusivement investie sur le corps propre ou le Moi (la position de Freud a varié sur ce point, et cette anobjectalité a été justement contestée, en particulier par les kleiniens), et narcissisme secondaire, résultant d’un retrait des investissements d’objet ramenés vers le Moi. Ce second processus, poussé à sa limite, serait à l’œuvre dans la schizophrénie. Mais il est également en cause, par exemple, lors du sommeil (« retrait narcissique des positions de la libido sur [...] le seul désir de dormir" ), et le narcissisme secondaire doit être considéré comme composante permanente du sujet, notamment responsable de l’existence de l’Idéal du Moi. Quant au narcissisme primaire, que Green articule avec la pulsion de mort(11), il serait à entendre comme expression de la tendance à la réduction des investissements au niveau zéro, recherche du « repos mimétique de la mort ». Dans un tel cadre, l’objet, fauteur d’excitation et coupable d’indépendance, ne peut en effet apparaître que comme l’ennemi du Moi narcissique avec sa passion de l’Un et sa revendication d’autosuffisance. Ce que ce narcissisme-là, lorsqu’il resurgit, ne saurait tolérer, c’est la différence : celle qui sépare autrui du sujet, d’abord, et, plus avant, celle des sexes. Nous sommes du côté d’une illusion de complétude qui se veut rempart contre la castration et qui n’est qu’un « mirage de mort » où le refus de l’objet, pour sauvegarder un système clos voué à l’éviction du conflit, est une nécessité vitale. Les personnalités de ce type sont, on l’aura compris, plus proches de l’ascèse que de l’« hédonisme » : « Le projet du narcissique moral est de s’appuyer sur la morale pour s’affranchir des vicissitudes du lien à l’objet et obtenir par ce moyen détourné la libération des servitudes liées au rapport objectal, pour donner au Ça et au Moi le moyen de se faire aimer d’un Surmoi exigeant et d’un Idéal du Moi tyrannique. Mais cet effort mystificateur échoue(12). »

A l’appui de ces rappels,trop brefs, on peut déjà poser ceci :

- Dans tous les cas, le narcissisme n’est pas le fait d’une monade étanche : lui-même tributaire pour sa genèse d’un processus relationnel, les opérations qu’il instruit, depuis l’érection des instances jusqu’aux manifestations pathologiques, se déroulent sur fond de dynamique relationnelle. L’éviction, la négation de l’altérité, l’autosuffisance souveraine et indifférente ne sont pas des accomplissements ni des acquis du narcissisme : rien de plus (mais rien de moins) que sa visée ou son aspiration, dont la réalisation durable est impossible - si ce n’est dans l’autisme, dont il n’est d’ailleurs pas sûr que le narcissisme puisse rendre compte, pour autant qu’il présuppose un Moi différencié. Tout au plus peut-on dire qu’il y a là une tendance du narcissisme, qui jamais ne cesse de se heurter à la question de la relation d’objet. Impossible de conclure de l’atomisation sociale au narcissisme, ni du narcissisme à la solitude atomisée ou au « dégagement de l’emprise de l’Autre » (E.V., p. 65). (Relevons aussi que la thèse du « narcissisme » ne distingue pas, ou distingue parfois pour l’oublier aussitôt, entre narcissisme primaire et narcissisme secondaire.)

- Donnée inéluctable de la psyché humaine, le narcissisme est partie prenante et condition sine qua non de la constitution du sujet et de sort identité singulière (si « imaginaire » fût-elle), de même qu’il participe à la composition singulière du réel que tout sujet entreprend. Passible de modalités diverses comme d’ampleur ou d’importance variable selon les individus et leur « structure », aucune culture n’a jamais réussi ni ne réussira jamais à l’éradiquer (même si certaines paraissent parvenir mieux que d’autres à le domestiquer), non plus qu’à le produire ex nihilo. Pas davantage la culture de la société sans classes que celle de la « post-modernité » devant laquelle on se pâme. Encore sa situation au regard de la culture n’est-elle pas si simple, pour ce qu’il s’y trouve à la fois en position d’antagonisme - le père-tyran, asocial et incapable d’amour, de la horde primitive est dit « Narcisse absolu » par Freud, et la tâche de la Kultur est désignée par lui comme limitation du narcissisme des individus, avec le potentiel, d’agression qu’il contient - et en position de collusion : « De l’Idéal du Moi une voie importante conduit à la compréhension de la psychologie collective. Outre son côté individuel, cet idéal a un côté social, c’est également l’idéal, commun d’une famille, d’une classe, d’une nation », déclarait-il à la fin de Pour introduire..., annonçant ainsi la thèse princeps de Psychologie des masses et analyse du Moi (1921) qui incluera en fait la psychologie sociale dans la psychologie individuelle (j’y reviendrai). L’affirmation que « le narcissisme est bien, comme nous invite à le penser Chr. Lasch, une conscience radicalement inédite, une structure constitutive de la personnalité post-moderne » (Lipovetsky) est privée de signification. Au mieux pourrait-elle faire sens aux yeux d’une psychologie descriptive, de la conscience précisément, i.e. pré-freudienne. Il n’y a pas de narcissisme « social ». Il y a des conditions socioculturelles et politiques susceptibles de favoriser un repli sur soi ou une ouverture au monde - ce qui est tout autre chose.

- La clinique du narcissisme ne fournit ni une typologie univoque ni une sémiologie unique, mais des tableaux divers, voire contradictoires : le narcissisme n’est pas moins agissant chez tel sujet dépendant et frileusement replié sur soi que chez tel autre « autonome et peu intimidable »(13). Mégalomanie et micromanie, autant l’une que l’autre, en découlent. Un comportement d’anachorète ne saurait, à lui seul, offrir une indication différentielle suffisante quant au narcissisme de son agent : « Il [l’anachorète] peut bien avoir totalement détourné des êtres humains son intérêt sexuel et pourtant l’avoir sublimé sous forme d’un intérêt accru pour le domaine divin, naturel, animal, sans que sa libido ait subi une introversion dirigée sur ses fantasmes, ou un retour à son Moi », lançait Freud à Jung(14). Semblablement, la plasticité de la personnalité, un Moi « labile » devenu « espace « flottant », sans fixation ni repère, une disponibilité pure » (E.V., p. 65), s’il existait, ne serait pas plus spécifique du narcissisme qu’une personnalité rigidifiée dans ses repères, cramponnée à ses emblèmes, ses masques et ses répétitions. Le narcissisme n’« expurge » pas davantage « du Moi les résistances et les stéréotypes » que le « procès de personnalisation narcissique » ne « vide le Moi de tout contenu définitif » (sic,E.V., p. 66) : s’il y a quelque chose qui « résiste », c’est bien lui - à l’analyse, de préférence, qui menace l’empire du Moi en le confrontant à ceci qui échappe à sa juridiction : l’inconscient. Et s’il y a quelque chose qui peut se montrer plein comme un œuf - plein d’images, d’insignes et d’armoiries, de signaux phalliques, de verroterie identitaire et de pauvres petites différences, comme ces « gros pleins d’être » dont se gaussait Sartre - c’est encore lui. À moins qu’en une autre version, de narcissisme négatif celle-là, il ne cultive en effet le vide : mais ce n’est pas celui de la vidange « personnalisante », c’est celui du zéro ou du Nirvana, soit de la pulsion de mort. Quant aux sujets dits narcissiques, dont la prolifération contemporaine est alléguée par Lasch puis Lipovetsky, rappelons-leur qu’il ne s’agit pas de containers remplis d’une plus grosse quantité de narcissisme, mais, comme le dit Green, de « sujets blessés, en fait carencés du point de vue du narcissisme »(15).

Aussi n’y a-t-il pas, du point de vue qui est le nôtre, à choisir entre la thèse, critique, d’une « invasion » de la sphère privée par la bureaucratisation de l’existence résorbant l’espace personnel et suscitant en retour un repli narcissique désocialisant (Lasch), et celle, complaisante, d’une privatisation systématisée promouvant « l’égalisation des conditions » par le biais d’un narcissisme érigé en « instrument de socialisation » pour ses vertus d’« adaptation fonctionnelle à l’isolation sociale » (Lipovetsky). Soit : entre un narcissisme clôturant et un narcissisme d’ouverture. S’il faut les renvoyer dos à dos, ce n’est pas tant que l’opposition du privé et du public n’est plus d’aucun secours à l’intelligence de notre époque. C’est qu’elles peuvent être dites également vraies (les textes de Lasch et ceux de Lipovetsky ne manquent d’ailleurs pas de descriptions fines et de portraits opportuns), ou également fausses : le « narcissisme » se retrouve des deux côtés, il n’y a là que deux figures et deux manifestations possibles de celui-ci, au demeurant susceptibles de coexister. La portée heuristique du « narcissisme » est ici rigoureusement nulle.

- On peut sans doute rapporter la psychanalyse en son entier à la quête d’une « adéquation à soi, sur le modèle [...] de la dépossession constitutive et de la contrainte à obéir a une vérité de soi soustraite au contrôle du Moi »(16). A condition de préciser que la confrontation à cette contrainte dans la cure n’est pas faite pour que le sujet en reste là, continuant d’y obéir aveuglément comme il l’a toujours fait. On peut encore soutenir que « jamais le sujet n’est autant lui-même que dans ce qu’il ignore de lui-même. Au travers de sa division, en d’autres termes, il se correspond à lui-même ». A condition de s’entendre sur cette correspondance ; de ne point faire trop bon marché, aussi, du décentrement que cette expérience génère ; et d’ajouter, pour ce qui nous occupe, que de cet accès accru à soi-même il ne s’ensuit, de facto ni de jure, nulle recrudescence ni extension du narcissisme.

Ce qu’en revanche il n’est pas possible de soutenir, sinon au gré d’une radicale méconnaissance de ce qu’est l’expérience de la cure - méconnaissance la mieux partagée, il est vrai, de nos jours où elle semble croître en proportion directe du développement de la sous-culture « psy » - c’est qu’elle consisterait en une pure opération narcissique ; que « l’inconscient et le refoulement » sont des « opérateurs cruciaux du néo-narcissisme » ; que « l’inconscient » « provoque » un « processus de personnalisation sans fin » ; ou encore qu’« en élargissant [...] l’espace de la personne, en incluant toutes les scories [il s’agit du « sexe », du « rêve », du « lapsus » et de « etc. »] dans le champ du sujet, l’inconscient ouvre la voie à un narcissisme sans limites » (E.V., p. 61). À moins de prendre l’analyse pour un exercice de nombrilisme et l’activité de l’analysant pour le maquillage interminable d’une coquette devant sa psyché... Ce qui correspond en effet à l’image qui en est répandue dans ce qu’on appelle le grand public. L’analyse ne « personnalise » rien du tout - et certainement pas le « désir par les associations « libres » » (E.V., p. 61) - elle dessaisit le sujet des personae (masques) où il se fascine de ses propres reflets.

Même erreur à quelque chose près (notamment la logique de l’aveu comme stratégie de domination - il n’y a plus de domination chez Lipovetsky - mais l’idée de l’« infini examen » est bien là), que celle de Foucault amalgamant la psychanalyse avec l’ensemble des « procédures d’individualisation » normalisantes et l’assimilant aux discours sexologiques contemporains comme sexothérapie verbale. Avec cette autre différence que Foucault évacuait tout bonnement la question de l’inconscient, alors que Lipovetsky a pris acte de son existence - de ce qu’il nomme ainsi, du moins - pour y voir un outil : l’instrument d’un gain narcissique.

Au risque de lasser un lecteur averti, il faut alors convoquer encore quelques évidences.

L’inconscient n’est pas plus un bien qui s’acquiert, même laborieusement, un territoire dont on prendrait possession, qu’un ustensile qui se manipule. Il est ce qui toujours se dérobe par-delà les déchirures qu’on aura pu pratiquer dans son occultation et ce dont l’accès, à quelques émergences près, ne saurait être qu’indéfiniment asymptotique. S’il faut bien un jour conclure pour ne pas verser dans l’analyse interminable, ce n’est pas qu’une vérité exhaustive en ait été fixée. C’est que « tant de refoulé ait été rendu conscient, tant d’incompréhensible élucidé, tant de résistance intérieure vaincue, que l’on n’ait pas à craindre la répétition des processus pathologiques »(17). En d’autres termes : que la souffrance inutile qui avait amené le patient à l’analyse - oui, la souffrance, pas la recherche « cool » d’un faire-valoir « personnalisant » pour les petites annonces - a cessé de l’empêcher de vivre, et qu’il n’y a plus de modifications importantes à attendre d’une continuation. « Wö Es war, soll Ich verden »(18) ne signifie pas que le Moi doit devenir un Ça « s’autoséduisant » - ce qui serait à la rigueur une façon approximative de qualifier une ambition narcissique irréalisable : redevenir le Moi-idéal des origines - mais que l’analyse consiste à rendre possible au sujet une marge de manœuvre à l’égard des contraintes mortifères de ses répétitions en frayant, difficultueusement, un chemin vers ce dont son narcissisme, précisément, ne voulait rien savoir, ce pourquoi il a partie liée avec le refoulement. Non pas pour qu’il s’y mire, ce patient, mais afin qu’il puisse, sortant de sa sujétion à l’égard de ses symptômes, « se décider pour ceci ou pour cela »(19). Et étant entendu que, à l’issue, le Je ne saurait escompter avoir asséché le Zuydersee de l’inconscient ni en avoir fini une fois pour toutes avec le conflit psychique (la division du sujet ne se liquide pas).

Il serait aisé de montrer que l’aventure analytique (je ne parle pas de la « psychanalyse » façon ego psychology) est essentiellement destitution des configurations égologiques dont la chute entraîne, avec les certitudes où le Moi croyait s’assurer de lui-même, la part de croyance qui le soudait aux idéaux (de préférence collectifs) les plus obturants - sans qu’il s’ensuive, par aucune nécessité (mais cette fin est aussi possible : il n’y a pas de résultat programmable), une nouvelle intronisation de l’ego comme seule valeur épargnée. Il serait opportun d’indiquer que l’autonomie qu’elle vise (sauf chez Lacan, où le devenir-sujet n’est qu’un assujettissement), à construire sur la base d’une relation modifiée entre conscient-préconscient et inconscient, toujours précaire, ne s’inspire pas d’une optique « progressiste » selon quoi il faudrait absolument « devenir grand ». Ce qui est un fantasme d’enfant et un projet, narcissique s’il en est, susceptible de prendre la forme de l’identification à l’analyste (garant adulte de l’identité adulte du patient) ou le visage d’une théorie psychogénétique ou « développementale ». L’analyse aurait plutôt à « permettre à des adultes de devenir enfants », à « faire d’un adulte quelqu’un d’apte à l’enfance »(20). Il conviendrait encore d’exposer la négativité à l’œuvre dans la cure, de prendre en compte sa part de destruction nécessaire, pour la distinguer d’une simple procédure d’affirmation de soi.

Mais tous ces développements seraient inutiles au regard de ce qui nous retient maintenant, car le point décisif est ailleurs. A savoir, dans l’inaptitude du « narcissisme » à nous servir de critère. Dira-t-on que se défaire d’une symptomatologie, passer de la « passivité » à l’égard d’un destin opaque à la récupération de l’histoire propre et à la création d’un devenir autre (quand bien même individuel) que celui tracé par l’hypothèque névrotique, dira-t-on que cela, par exemple, témoigne d’un narcissisme amplifié ? Y aurait-il « moins » de narcissisme dans la répétition obtuse jouée sur la scène de la quotidienneté que dans celle qui se joue sur la scène du transfert - ou « plus » dans la remémoration et « moins » dans le refoulement ? Y en aurait-il « moins » dans la rançon complaisamment versée aux effigies dont le Moi se soutient et le sujet s’entrave que dans la tentative de s’en déprendre ? Qui est « plus » narcissique, du gourou dépendant du regard de ses esclaves ou de la groupie jouissant de l’asservissement à son modèle ? Du militant tragique prêchant la Vérité qui le tient debout, lui et son « identité », ou de l’« apathico-désinvolte » indifférent aux « grands systèmes de sens » (Lipovetsky) ? Questions absurdes.

Mais leur absurdité nous montre, une fois encore s’il était besoin, que le « narcissisme » n’apporte aucune lumière au domaine d’objet auquel on l’applique, s’y vidant de toute capacité discriminative. Il y a à cela d’essentielles raisons générales qui tiennent à la transplantation des concepts, et dont je dirai plus loin quelques mots. Mais il en est encore une au moins, particulière. C’est que le narcissisme est un concept, non une réalité, comme le rappelle Green, ce qui veut dire qu’il est vain de réchercher une totalité (au sens kantien de l’unité d’une pluralité) qui lui correspondrait dans l’empirie. Cette confusion du plan conceptuel avec le plan descriptif est justement la principale maldonne qui sous-tend l’usage que Lasch ou Lipovetsky font du « narcissisme ».

Leur méthode consiste en effet en l’inférence, indue parce qu’immédiate, du plan de l’observable (de l’expérience, de l’intuition) au plan de la théorie. À celui, qui plus est, d’une théorie dont l’une des caractéristiques est de valoir pour le non-visible. En d’autres termes, ils glissent directement de la sémiologie à l’ontologie ou, si l’on préfère, des comportements constatés à la réalité psychique, i.e. à l’inconscient, le narcissisme ne prenant sens (théorique) que référé à ce dernier. Malheureusement - ou heureusement - il n’existe pas de correspondance bi-univoque entre les deux plans, celui du manifeste (de la conscience) et celui du latent (du refoulé et de l’inconscient). Pas même, ainsi que ia clinique nous le rappelle chaque jour, sous la forme d’une relation contradictoire constante telle que de l’énoncé A de tel patient ou du contenu manifeste B d’une séquence onirique on puisse systématiquement conclure à une pensée latente non-B ou à un souhait (Wunsch) refoulé non-A. A fortiori ne saurait-on conclure d’un comportement égotique ostensible au « narcissisme », ni du narcissisme déduire le même comportement - sinon par voie d’analogisme grossier.

Autant dire, pour clore cette question, que le « narcissisme » ne tiendra pas l’office auquel on le destinait : parfaitement impuissant qu’il est à offrir le moindre éclairage sur la condition présente de l’homme occidental. Les penseurs de la « post-modernité » feraient mieux d’oublier Narcisse.

II. Théorie du social et théorie de l’inconscient

Les impasses auxquelles mène cet usage du narcissisme ne sont qu’illustrations particulières des difficultés propres aux relations entre la compréhension-explication de l’historico-social et la théorisation psychanalytique.

Lorsqu’elle est le fait de psychanalystes, et les occasions n’ont pas manqué depuis que la psychanalyse existe, la tentative d’articuler l’une à l’autre donne le plus clair du temps des résultats affligeants, les apprentis-sorciers qui s’y risquent après Freud s’avérant en général aussi dépourvus de scrupules gnoséologiques que le philosophe et l’historien précités. Ce qu’on trouve sous la plume des analystes procède presque sans exception d’un impérialisme épistémologique soit aveugle à sa propre opération - auquel cas les concepts forgés dans la sphère de la théorie de l’inconscient se voient naïvement plaqués tels quels sur des objets d’investigation appartenant à une sphère différente, le problème de l’articulation étant tout simplement évacué -, soit justifié au titre de la dimension de l’Autre au sein de la psyché individuelle. C’est déjà la position de Freud, énoncée dès la première page de Psychologie des masses... : « Dans la vie psychique de l’individu pris isolément, l’Autre intervient très régulièrement en tant que modèle, objet, soutien ou adversaire ; et de ce fait, la psychologie individuelle est aussi, d’emblée et simultanément, une psychologie sociale, en ce sens élargi mais parfaitement justifié. » Et Freud insiste : « Les rapports de l’individu à ses parents et à ses frères et sœurs, à son objet d’amour, à son professeur et son médecin, donc toutes les relations qui ont jusqu’à présent fait l’objet de l’investigation psychanalytique, peuvent revendiquer d’être considérés comme phénomènes sociaux et s’opposent alors à certains processus que nous nommerons narcissiques, dans lesquels la satisfaction pulsionnelle se soustrait à l’influence d’autres personnes ou y renonce. L’opposition entre les actes psychiques sociaux et narcissiques [...] se situe donc exactement à l’intérieur même du domaine de la psychologie individuelle et n’est pas de nature à séparer celle-ci d’une psychologie sociale ou psychologie des masses. » (21)

Position tout à fait discutable, puisque sous couvert d’une annexion de la « psychologie sociale » par la psychanalyse (« psychologie individuelle »), c’est en vérité le champ entier des réalités collectives, tout le champ social et anthropologique qui se trouve ainsi placé sous la juridiction scientifique et la suprématie explicative de la psychanalyse. Au motif toujours productible de cette évidence que ce champ est traversé de part en part par du psychique. Il n’y aura, au bout du compte, que différence de quantité entre individuel et collectif. A partir de là, on pourra toujours, et Freud ne s’en privera pas, déduire et le social et les faits sociaux du psychique-individuel, les ressaisir immédiatement dans les termes de la théorie de l’inconscient - duquel on prendra soin d’accentuer le caractère impersonnel, alibi universel du psychanalysme. Ce qui donnera lieu (déjà chez Freud, les analystes s’obstinent à ne pas le voir) à de consternantes aberrations réductionnistes dont le dénominateur commun est un psychologisme amélioré, i.e. approfondi et affiné par la dimension de l’inconscient.

Position similaire quant à l’hégémonie chez Lacan, à cette sophisticaction près : le détour par une thématique anthropologique lévi-straussienne amènera dans le domaine psychanalytique un « symbolique » substantifié, coupé de ses fondements sociaux et autonomisé, faisant office de prothèse pour penser la socialité. Un tel contexte sera très propice à des stratégies énonciatives rendant impossible toute coexistence, a fortiori toute articulation, avec d’autres types d’explication que le monopole heuristique d’un discours dogmatique-totalisant exclut expressément. Il en sera ainsi, exemple parmi tant d’autres, du concept de Loi (du père) dont l’amphibologie permet, tout en affirmant un écart infranchissable avec les lois effectives institutionnelles, historiques, juridiques) ou les règles d’une organisation sociale, de globalement rendre compte de celles-ci, grâce à cet écart, par voie de déductibilité illimitée. Ce qui est un excellent moyen d’empêcher de penser l’institution de ces lois et règles sociales. Toute sociologie est ici illusoire, au mieux superflue. Le vulgum pecus lacanien s’est précipité sur cette aubaine ; il s’y précipite encore.

Du côté des tenants (freudiens) de la dynamique des groupes restreints, les choses ne se présentent guère sous un jour meilleur, dans la mesure où leur approche du collectif semble hypothéquée en son ensemble par un principe d’incarnation à peu près systématiquement mis en œuvre : tel membre du groupe en est le Moi, tel autre le Ça, tel encore l’Idéal du Moi, tandis que le groupe lui-même est abordé comme appareil psychique, comme corps imaginaire, comme rêve, etc. Placage métapsychologique et réductionnisme, là encore.

Il existe certes d’autres attitudes chez des analystes plus soucieux de cohérence méthodologique. Ainsi celle de G. Devereux, qui plaidait pour une pluridisciplinarité complémentariste (à l’encontre d’une « interdisciplinarité » additive et fusionnante) qui tiendrait compte de « l’inter­dépendance totale de la donnée sociologique et de la donnée psychologique », tout en préservant l’« autonomie absolue tant du discours sociologique que du discours psychologique ». Ce dont il voyait le gage dans l’obligation faite « d’expliquer un comportement, déjà expliqué d’une manière, aussi d’une autre manière », i.e. dans le cadre d’un second système d’explications(22). Et les textes de Devereux contiennent en effet, outre des réflexions stimulantes et des applications pertinentes, un certain nombre de repères méthodologiques précieux, quoique parfois schématiques, à l’usage de son domaine propre, soient l’observation et la pratique ethnopsychanalytiques. Il est cependant à craindre que les avancées de Devereux ne soient d’un secours moins étendu qu’on eût pu l’escompter, parce qu’il néglige de prendre toute la mesure du statut spécial de la conceptualité psychanalytique (voir infra)’. De ce fait, sans qu’on puisse lui reprocher aucune assimilation explicite de la psychanalyse à la psychologie - assimilation manifestement absente de ses travaux - les préceptes méthodologiques (je ne parle pas des principes techniques) qu’il propose apparaissent souvent mieux applicables aux relations entre sociologie ou ethnologie et psychologie - laquelle se veut fidèle aux critères de scientificité des disciplines expérimentales, donc également fondée sur l’observation de préférence quantifiable - qu’aux rapports entre sociologie/anthropologie et théorie de l’inconscient. Malgré ses défauts, reconnaissons, en ces temps de désinvolture, à l’inquiétude méthodologique de Devereux le mérite d’avoir existé. Car on n’en trouve guère d’écho, même dans sa postérité, lorsque s’y règle d’une cuiller à pot la question de la relation entre Moi et culture : par la décision que la seconde est le « double » du premier (T. Nathan).

Parvenu à ce point de la discussion, je ne vois qu’un nombre très faible de voies permettant de contourner les apories que nous avons relevées.

- L’assignation à résidence : considérer que la psychanalyse n’a rien à dire du social et restreindre la validité de ses énoncés aux seules conclusions directement tirées de la situation analytique, applicables à elle seule ; considérer symétriquement que les sciences sociales n’ont rien à dire de la psyché, et restreindre la validité de leurs énoncés au seul registre des structures et institutions, à l’ordre des déterminismes sociaux dits objectifs. Partage obscurantiste et inepte du seul fait de l’intrication réelle des registres.

- Recourir à la science « carrefour » de la psychosociologie, qui n’est que la zone d’embouteillage où s’accumulent et se renforcent mutuellement les limitations de la sociologie et les infirmités de la psychologie : inaptitude à prendre en compte l’inconscient, scotomisation du politique et de l’historicité, énoncés normatifs commandés par la collusion avec l’ordre établi. (L’inversion critique de cette discipline en sociopsychanalyse - G. Mendel - se trouve, elle, lestée d’un marxisme simplifié et simplificateur et d’une psychanalyse frelatée, ainsi qu’il arrive chaque fois que l’on se risque à les accoupler.)

- S’extraire d’une problématique peut-être insoluble en inventant un discours autre, double dépositaire des enseignements de la psychanalyse et de ceux des sciences sociales, y puisant selon ses besoins, non point comme en un lexique mais comme en un ouvrage toujours à remettre sur le métier. C’est là, je crois, que nous trouverons les travaux les plus riches, malgré le reproche éventuellement justifié de non-scientificité qu’ils encourent de la part des spécialistes de tel ou tel domaine. Mais ne procéder de la sorte que sous la condition expresse d’ériger les garde-fous propres à interdire la dérive theoriciste qui a tôt fait, on vient de le voir, de convertir la théorisation en spéculation confusionniste.

Les réflexions qui suivent concernent quelques uns des présupposés d’une telle élaboration.

1. La conceptualité psychanalytique possède un statut singulier, probablement sans équivalent dans aucun des secteurs du savoir répertoriés comme sciences, et dont la non-prise en compte est source de la plupart des impasses de la psychanalyse dite appliquée. Cette singularité, loin de lui conférer je ne sais quel privilège épistémique, est à l’origine de difficultés théorico-pratiques considérables et constantes, inéliminables parce que constitutionnelles. Aucune construction théorico-clinique passée ou à venir n’en viendra jamais à bout, parce qu’elles tiennent au mode d’engendrement des notions psychanalytiques.

Si l’on tient « pour évident que la base même de toute science est l’étude des données de nos sens » et conséquemment commence par l’observation(23), il faut poser, nonobstant que le matériel fourni par la séance transite nécessairement par l’ouïe de l’analyste, que l’« organe sensoriel » qui reçoit ce matériel et en prélève quelque chose n’est autre que l’inconscient de l’analyste, donc le contre-transfert de ce dernier. Ce que Freud indiquait très clairement : « L’inconscient de l’analyste doit se comporter à l’égard de l’inconscient émergeant du malade comme l’écouteur téléphonique à l’égard du microphone »(24) (« écouter avec la troisième oreille », disait Reik(25)).

Il s’ensuit nombre de conséquences, dont la moindre n’est pas qu’à parler rigoureusement il n’y a pas d’« observation » en psychanalyse. Ne serait-ce que parce que la vision en est sinon exclue, du moins réduite autant que faire se peut. De fait, i.e. par le cadre (divan/fauteuil ; pas d’agir ; pas de contact physique ; expressivité gestuelle réduite de l’analyste). Et par principe : la transformation freudienne institue l’expulsion du visible comportemental (auquel psychiatrie, psychologie, psychosociologie restent entées) au profit de l’invisible du fantasme - et de la parole. Mais aussi parce que la position de l’analyste ne peut vraiment être dite ni d’intériorité (« en psychologie, l’observateur est, par définition, situé « au-dedans » du sujet », écrivait Devereux(26) ni d’extériorité par rapport à l’« objet » de son activité. Serait-elle absolument interne, qu’une relation - plus exactement une non relation - fusionnelle s’établirait, qui rendrait bientôt toute analyse impossible. Serait-elle absolument externe, que l’analyste en serait réduit à plaquer ses références métapsychologiques sur ce qu’il entend, compromettant ainsi tout effet interprétatif pour le patient comme pour lui-même. Bien plutôt externe-interne (ce qui n’est pas sans évoquer la situation du fantasme ou le souvenir de la scène traumatique comme « corps étranger interne »), il se tient au point mouvant de décussation du sujet et de l’objet, si l’on veut reprendre des catégories finalement peu congruentes avec la dynamique transféro-contre-transférentielle qui en transgresse les limites.

Il n’y a pas non plus d’observation au sens précis, mais déjà problématique en sciences, d’un recueil de données brutes (et reproductibles), ensuite soumises à interprétation. Car ce que met en jeu la situation analytique, c’est un matériel qui est lui-même de l’interprétation, du toujours-déjà interprété (les théories sexuelles infantiles l’illustrent éloquemment) adressé à un toujours-déjà interprétant : nous sommes toujours-déjà plongés dans le milieu de l’interprétation (énoncée ou non). Et pas de « données brutes », si l’on entend par là des éléments offerts à l’observation qui les prélève, sans que ce prélèvement les altère. La situation analytique, pourrait-on dire, à la fois renverse l’Abtötungsprinzip de N. Bohr (« principe de destruction », selon lequel toute étude expérimentale trop poussée du phénomène « vie » le détruit) et porte au paroxysme le principe d’indéterminisme d’Heisenberg (en simplifiant : l’observation modifie l’observé) : l’espace analytique est, pour une part notable, créateur de ce qui s’y déroule. Sans compter que les données (le toujours-déjà interprété) sur quoi portent les interprétations-constructions (de l’analyste) sont d’un genre particulier pour une raison supplémentaire : c’est, le plus clair du temps, un matériel d’erreur (« fausse connexion », disait Freud du symptôme), soit le produit des défenses que le sujet met en œuvre à l’encontre de l’inconscient.Réception interprétative de l’erreur-illusion interprétante du patient, voilà la posture de l’analyste.

Telles sont les conditions dans lesquelles la problématique des rapports entre expérience clinique et théorisation est invinciblement posée. On peut reprendre ici la distinction que J.-Cl. Stoloff propose entre interprétations de premier niveau (« primaires ») : concepts fondamentaux de la théorie (métapsychologie), objets des convictions partagées (« consensus minimum ») des analystes, sans lesquelles il n’y aurait ni théorie ni pratique analytiques (« hypothèses fondatrices qui ne peuvent être remises en cause sans que cela entraîne la chute de l’édifice théorique qui s’appuie sur elles ») ; et interprétations de second niveau (« secondaires »), prenant place « sur un terrain préalablement défini et balisé par les interprétations primaires », passibles d’un choix, d’une transformation ou d’un abandon sans que cela entraîne « l’effondrement du système théorico-pratique de l’analyste », se déployant à l’intérieur du cadre analytique (« dans le cours du traitement »), conçues et pertinentes dans ce seul cadre(27). Ce sont, bien sûr, les éléments de premier niveau que l’on retrouve au fil des applications du discours analytique au champ social - la « psychanalyse appliquée » se spécifiant de supprimer la distinction de ces deux niveaux.

Les notions psychanalytiques, celles de premier niveau au moins, ne sont pas, à l’endroit de ce qu’elles ont à appréhender (plutôt que désigner : la dénotation au sens linguistique n’est pas ici adéquate), dans une relation de carte à territoire, mais de modélisation à modélisé. Cette modélisation s’effectue selon un processus à la fois métaphorique et métonymique.

Métaphorique en ceci qu’elle construit un semblant-ressemblant, des figures de simulation (et la relation analytique est un modèle de simulation de la situation infantile où la névrose, ou autre chose, s’est nouée : cf. la « névrose de transfert ») supposées approcher les composantes de la réalité psychique. Les instances de la seconde topique - Ça, Moi, Surmoi, Idéal du Moi - sont de telles métaphores personnifiées. (Elles ne sont pas des choses, comme chez les marmitons de la psychologie projective qui ont une « planche du Surmoi », une « planche de la castration », etc., dans leurs « tests ».)

Métonymique en ceci qu’elle est partie prenante - mais partie nécessairement disjointe, car on « n’écoute pas avec la métapsyehologie en tête »(28), et l’interprétation d’un rêve (par exemple) n’est pas la lecture d’une clef des songes ; et partie devant être tenue à l’écart, sans quoi l’analyste devient promptement sourd, n’entendant plus que le tintement de ses concepts - de l’activité élaborative de l’analyste, en tant que toile de fond ou référence réservée de cette activité. Donc en situation de contiguïté avec celle-ci, séparée dans le temps de l’écoute, encore que d’une cloison poreuse, puis convoquée dans celui de la conceptualisation ou du retour à l’interprétation théorisante de premier niveau qui se ressaisit de l’ensemble de l’écouté-prélevé pour le traduire dans sa langue propre, lui donnant ainsi figuration, donc intelligibilité et communicabilité, à l’intérieur du discours psychanalytique.

Lequel discours ne peut, par définition, que manquer la singularité incarnée de la problématique de ce patient et de cette relation qui s’est instaurée entre lui et cet analyste pour générer ce matériel clinique. Tout compte rendu de séance, toute « vignette clinique » est déjà dé-figuration (et re-figuration à un autre niveau), reconstruction altérante et réductrice, et la métapsychologie n’est peuplée que d’analogon de la réalité psychique. L’écart entre la clinique, la matière analytique (ou le contenu prélevé des séances, pour faire court) et la métapsychologie ne saurait être comblé. Cela n’empêche pas que la matière analytique ne devient intelligible puis communicable que référée à la théorie et, inversement, que les interprétations de premier niveau (la métapsychologie) ne sont opérantes et ne prennent sens que rapportées, selon la connexion qui vient d’être esquissée, au contenu singulier des séances, donc à la (cette) dynamique transféro-contre-transférentielle.

Rigoureusement parlant, l’exportation des notions psychanalytiques hors de leur sphère pratique d’engendrement et de référence (situation analytique) est donc irrecevable, puisque font défaut les conditions d’articulation des modèles au matériel. Rigoureusement parlant, il ne peut y avoir de psychanalyse « appliquée ».

Ce qui s’obtient de la sorte n’est jamais que de l’analogie redoublée ou analogie de l’analogie, produite par un sujet, situé comme tel, devant un objet institué comme tel, soit la relation qui justement s’établit entre un observateur et un (supposé) observable. Lequel ne livrera jamais, comme tel, que de la donnée descriptible, ou matière d’une phénoménologie ensuite toujours arbitrairement raccordée au plan métapsychologique. L’inconscient n’est pas un phénomène - ce n’est pas un observable - et ne se laisse jamais approcher que dans le cadre transféro-contre-transférentiel.

D’où l’aspect d’abstractionnisme autodéterminé, libre de tout fondement et de toute attache, des discours de ce type où l’on retrouve des éléments de la métapsychologie vidés parce que coupés de leur (difficile) articulation avec la matière transféro-contre-transférentielle et transformés en entéléchies souverainement manipulables car désormais sui-référentielles.

2. De la transversalité du psychique au social et de la socialisation de la psyché s’impose pourtant la nécessité de penser ensemble les deux registres.

Nulle échappée hors des apories rencontrées ne résultera ni de la juxtaposition de deux systèmes d’explication sous l’égide de leur interdépendance décrétée, mais reconduisant en dernière analyse la « séparation abstraite » de l’individuel et du social, réunis par quelque artefact de procédure après avoir été clivés dans la théorie, ni par l’absorption d’un registre et d’un système d’explication par l’autre.

Dans le premier cas s’épanouit un déterminisme dont peu importe finalement comment il agence ses causalités (le lieu où il assigne ses causes et celui où il dispose ses effets) puisque, quand bien même il se voudrait réversible (« interaction », and so on), il est généralement indécidable. Affirmer que « la société capitaliste moderne provoque et renforce les traits narcissiques en chacun de nous » (CN, p. 311) ou que « c’est la structure particulière de la famille américaine, effet de la transformation des modes de production, qui, à son tour, a donné naissance aux types psychologiques associés au narcissisme » (C.N., p. 239), c’est prononcer un décret qui suppose résolue la question hypercomplexe de la détermination de l’inconscient (réalité psychique, faut-il rappeler) par les conditions socio-économico-politico-historico-culturelles. Cela ne cesse pas d’être un décret de ce que l’on complète cette première détermination d’un renversement recueillant les déterminations postulées de sens contraire. Il n’y a pas davantage déductibilité immédiate de la clinique au « social » que du « social » à la clinique.

Du second cas - celui du psychologisme ou du sociologisme - le texte cité plus haut de Psychologie des masses et analyse du Moi est caractéristique. L’apparence irréfutable de l’argument « clair et distinct » qu’il y a de l’altérité dans la vie psychique de l’individu et, partant, que celle-ci est « d’emblée et simultanément » sociale recèle un sophisme discret qui donne pour identiques le social et le relationnel. La lecture de ce passage, pour peu qu’on ait à l’esprit les thèses dites « sociologiques » de Freud, rend manifeste que « social » y équivaut à : « les autres personnes et leurs influences », soit, du point de vue du sujet, à : relations de cet individu avec les autres. Autrement dit, le social pour Freud, c’est de l’intersubjectif (certes, il ne parle que de « psychologie sociale », d’« actes psychiques sociaux », mais on sait que le recouvrement du champ social-historique en son entier s’effectue du même geste). Et ce ne sera jamais que cela, quitte à le multiplier autant de fois que besoin, de la famille aux peuples en passant par les groupes : intersubjectif puissance n.

Quant à ce qui se trouve retranché du social freudien pour s’être « soustrait à l’influence d’autres personnes », à savoir les « actes psychiques narcissiques », on peut s’étonner d’une pareille assertion, dans la mesure où la formation narcissique (primaire) par excellence, le Moi-idéal, s’édifie précisément par identification à... « une autre personne ». Du coup, l’« opposition » entre « actes psychiques sociaux » et « actes psychiques narcissiques », bâtie à l’aide d’un narcissisme imprécis et d’un social réduit, ne tient plus.

Mais il faut prendre à la lettre le titre que Freud donne à son essai : Massenpsychologie, psychologie des masses, non pas Massenpsychoanalyse, psychanalyse des masses. Il peut y avoir, il y a une psychologie de/des masse(s) ou des foules - sur laquelle on rabat la métapsychologie. Il ne peut y avoir une psychanalyse de/des mass(s). Et cette retranscription de la « psychologie collective » dans les termes de la métapsychologie ne peut être, au mieux, qu’un pari explicatif, une hypothèse de travail théorique. Il se trouveque, dans le cas de Massenpsychologie und Ich-Analyse, cela « marche », i.e. semble en effet rendre compte, pour partie et dans certaines limites, de pratiques ou « phénomènes » collectifs historiquement observables. Mais il se trouve aussi que la même démarche peut ne pas « marcher », et surtout que de son principe on peut tirer tout et n’importe quoi : par exemple, une théorie sado-masochique de l’extraction de la plus-value, ou encore une explication de Mai 68 par le complexe d’Œdipe.

3. Placés devant ce double constat :

- d’une part, qu’un recours, fût-il le plus sophistiqué, à la théorie psychanalytique aux fins de rendre compte d’objets situés hors du cadre d’élaboration et de référence de cette théorie, lequel délimite en même temps son espace de validité et de pertinence, aboutit à un placage d’abstractions dont l’arbitraire croît à mesure que l’on s’éloigne de ce cadre ; ce dont l’effet dernier est, côté psychanalyse, une altération du statut de la théorie qui la transforme en sorte de clef universelle, corpus de notions réifiées toujours prêtes à n’importe quel emploi dogmatique - le dogmatisme est « la prétention de procéder à l’aide d’une connaissance pure tirée de simples concepts (la connaissance philosophique) »(29) - et, côté objet, sa réduction le plus souvent aveugle (« la société n’a pas plus de Surmoi ou d’Idéal du Moi que la psyché n’a de Constitution ou de Cour de cassation », disait Devereux(30) ;

- d’autre part, qu’il est cependant impossible de se passer des éléments de la psychanalyse pour l’intelligence de la majeure partie du champ social ou anthropologique sans retomber dans le sociologisme le plus naïf ;

- sachant aussi que la complémentarité des approches, si nécessaire soit-elle, ne saurait prémunir à elle seule contre les distorsions de la psychanalyse appliquée ; la tâche reste à mon sens entière de fixer les conditions d’une contribution légitime de la psychanalyse à l’interprétation-théorisation des « faits de société ». De cette tâche, dont je ne sais d’illeurs si elle peut être menée à bien autrement qu’au fil d’essais successifs, la première étape consisterait à borner les ambitions d’un type de savoir excessivement enclin, ou se prêtant particulièrement, à l’extension indéfinie, à la totalisation abusive et aux opérations, catégorico-déductives sans rivages. (Etant entendu que ce genre d’ambition n’est pas son apanage et que les systèmes d’explication concurrents doivent être soumis à de semblables retenues.)

Voici donc, sans autre prétention que de commencer de fournir des jalons, et sachant de combien peu d’effets les proclamations de principe sont suivies, d’ultimes notations pour aller dans ce sens.

a. Si les critères de la méthode expérimentale sont inapplicables à la psychanalyse ; si les formulations de celle-ci ne sont pas de l’ordre du démontrable - la psychanalyse n’est pas et ne sera jamais un savoir positif - et si d’un même phénomène psychique plusieurs interprétations sont toujours possibles, voire requises, la très difficile question de la vérité de l’interprétation ne cesse pour autant de solliciter l’analyste. Or, elle ne saurait même être posée hors le cadre d’une articulation des interprétations primaires aux interprétations secondaires. Sans qu’il soit possible, ni même souhaitable, de combler l’écart entre théorie et pratique - ce qui ne signifie pas qu’elles soient incommensurables, mais que la théorie ne sera jamais que « la description ou le récit, plus ou moins structuré par une terminologie nouvelle adéquate », de l’expérience, un « double appauvri » de celle-ci, sa « traduction » ou sa « figuration »(31) - des critères existent toutefois, quelques uns trop succintement formulés par Freud, permettant de juger de la pertinence d’une interprétation ou d’une construction(32). Valabrega « considère comme l’un des meilleurs critères de l’interprétation vraie [qu’] une somme de données, diversement éparses dans le temps comme dans l’espace [soient] rendues soudainement accessibles et explicables, et de façon tant rétrospective qu’heuristique, par la mise en jeu d’un élément simple »(33). Stoloff évoque « l’enrichissement des associations de l’analyste [et] de celles de l’analysant » (« la levée de l’amnésie dont parle Freud concerne bien souvent l’analyste. Il y a mise en mouvement chez lui de représentations psychiques (affects, souvenirs, phantasmes) dont la rencontre avec celles de l’analysant confère à l’interprétation cette qualité de conviction, cet élément de vraisemblance, un sentiment de vérité, résultant peut-être, comme l’écrit Freud, de la jonction entre la représentation et l’affect qui en avait été primitivement détaché »). Ou encore « l’effet produit sur le procès de la cure » (« résurgence de zones jusque-là inexplorées », « mobilisation d’affects »). « La vérité de l’interprétation, conclut-il, est dans le mouvement qu’elle impulse, son inexactitude dans la stagnation qu’elle peut induire(34). » C’est dire que la validité de l’interprétation n’est que rarement immédiate - elle s’établit dans l’après-coup - jamais binaire (vrai/faux) - ni unique, ni suffisante, ni définitivement acquise - et qu’elle s’éprouve dans et par le processus analytique, lieu exclusif où peuvent opérer les critères de vérité.

b. L’absence de ce lieu et de ces conditions modifie radicalement le statut des énoncés psychanalytiques dont, dérobant l’ancrage expérientiel, elle supprime du même coup les moyens d’évaluation. Ce qu’on obtient de la sorte, c’est une pure théorie, ensemble compossible ou systématique d’explications autonomisé, qui n’a de compte à rendre qu’à soi-même et dont le statut épistémique ne se distingue plus en rien de celui de n’importe quelle thèse, conception ou vision du monde qu’on peut choisir d’argumenter, seulement appuyé qu’il est sur des conclusions éprouvées par ailleurs et sur un autre plan, puis généralisées. Du discours psychanalytique, la structure est devenue spéculative, la forme dogmatique et le statut d’opinion. Ce qui ne signifie pas qu’il soit devenu faux ou inutilisable ; mais qu’à partir de là, la probabilité de produire des énoncés dépourvus de pertinence, ou tout simplement d’une grande pauvreté explicative malgré leurs prétentions, sera infiniment plus élevée et à peu près incontrôlable. Cette psychanalyse- côtoie constamment l’idéologie, elle devient bientôt elle-même idéologie. Et dans tous les cas, elle ne peut avoir affaire qu’à des résultats de processus psychiques inconscients, jamais à ces processus eux-mêmes.

c. Dans ces conditions, sa matière est constituée de ce qu’elle est contrainte de traiter comme manifestations, actualisations ou incarnations d’invariants psychiques, établis par ailleurs comme acquis catégoriques de l’expérience analytique. La procédure explicative s’érige sur le socle d’un double postulat de similitude : entre les phénomènes pris pour objets et ceux qui prennent place dans la situation analytique, d’une part ; entre interprétation et théorisation, d’autre part. La confusion est patente, mais il est clair qu’elle ne suffit pas à infirmer a priori la totalité des énoncés ainsi produits : il s’impose seulement de les mesurer à cette différence, ce dont on préfère s’épargner la peine. Il s’agit donc de savoir ce que l’on fait et à quoi l’on a affaire : irrémédiablement alimentés de correspondances formelles (figure du chef/imago paternelle, religion/névrose obsessionnelle, mythe/fantasme, etc.) et sans cesse menacés de glisser de l’équivalence à l’identité, ces énoncés ne sauraient être que problématiques et conjecturaux. Faute de l’épreuve de réalité rendue possible par la situation analytique, on ne dispose à leur égard d’autres moyens d’évaluation, outre le débat interne entre hypothèses divergentes ou contradictoires, que la confrontation avec des hypothèses allogènes relatives au même objet. Ces dernières n’étant évidemment pas juges des énoncés psychanalytiques : la compatibilité ou l’incompatibilité des deux ordres d’énoncés interroge également ces deux ordres.

d.Cette suite de remarques, qui ne cherche pas - est-il besoin de le dire ? - à désavouer le recours à la théorie psychanalytique pour l’élucidation des objets du champ social-historique mais à préciser la nature des moyens mis en œuvre pour en discerner les limites, ne répond pas à la question de savoir quels seraient les objets que ces moyens pourraient éclairer. A cette question, qu’on ne manquera pas de poser, je ne pense pas que l’on puisse répondre par autre chose que ce truisme : tout domaine où la psyché est impliquée intéresse la psychanalyse. Ce qu’il faut aussitôt assortir de cette réserve : il ne s’ensuit, de ce seul fait, nul privilège heuristique pour la psychanalyse ; et de ce retranchement : la quasi-totalité du champ social-historique l’intéresse virtuellement, à l’exception des déterminismes sociaux dits objectifs ou de certains procès, causalités et effets de structures. La psychanalyse ne peut, par exemple, rendre compte de la formation des classes sociales ; tout au plus peut-elle contribuer a en éclairer quelques facteurs annexes qu’elle aurait sagesse élémentaire à ne point prendre pour le tout de la question. Mais l’important ici est moins le domaine d’objet (sans oublier que les objets d’où la psyché est absente sont cependant examinés par des psychés...) que la méthode et, à l’intérieur de celle-ci, les parts respectives accordées à l’explication psychanalytique et à d’autres modes d’explication, donc le partage entre causalités inconscientes et causalités d’un autre ordre. Ce précepte de Devereux n’est pas sans intérêt pour notre propos : « Lorsqu’un effort explicatif supplémentaire fourni par le psychologue cesse de produire un rendement supplémentaire proportionnel à son effort supplémentaire, bref, lorsqu’il cesse d’être rentable, il est temps de faire appel aux explications sociologiques... et inversement(35). » Mais il est à la fois trop vague - reste cependant à se demander si trop de rigueur méthodologique ne stérilise pas la recherche - et trop précis - comment mesure-t-on l’« effort » et le « rendement » ? - pour nous aider vraiment. Et surtout, une telle formulation ne peut que conforter, bien que telle ne fût pas l’intention de l’auteur, la juxtaposition de disciplines séparées donnant chacune sa version des choses. Or, si ardue qu’en soit l’entreprise, il n’est pas impossible d’aller au-delà de ce simple parallélisme explicatif. Il y faut une théorisation unitaire susceptible d’intégrer psychanalyse et sociologie lato sensu sans pour cela les dissoudre. Soit une élaboration en tierce position, soucieuse de ne promouvoir aucune suprématie systématique de l’une des modalités explicatives sur l’autre, capable aussi de délimiter les compétences respectives dans l’investigation d’un même objet et, de ce même objet, reconnaître l’origine, la nature et l’importance des déterminations hétérogènes qu’il subit.

e. Une telle élaboration prendrait pour axe la problématique du sujet.

Ce que concerne la thèse narcissisme, mais qu’errant à sa lisière elle manque faute d’en considérer le concept, comme le manquent de leur côté les analystes pour d’autres raisons afférentes à leur commune surdité au social-historique, c’est la forme-sujet et ce qu’elle subsume. Soit ce qui, du sujet précisément, est traversé et déterminé par l’histoire collective ou, pour le dire autrement : la représentation, la fabrication, l’institution et la reproduction d’un type de subjectivité propre à, et requis par, telle culture, telle organisation sociale ou telle civilisation à tel moment de son histoire - par-delà et sur la base des invariants humains ou des constantes anthropologiques qui définissent tout sujet. (Le sujet de la polis n’est pas le sujet médiéval ni le sujet moderne. II y a du sujet et il n’y en a pas, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, en Grèce archaïque, par exemple.) Le discours psychanalytique, ethnopsychanalyse exceptée, s’en tient à ces constantes, tandis que le discours sociologique stricto sensu n’en recueille que l’écume, c’est-à-dire les manifestations objectivables dans une tranche temporelle.

Or il y a là, i.e. dans une systématique des formes d’émergence ou des figures successives et éparses en quoi s’actualise et s’accomplit le sujet, un concept unitaire et une théorisation virtuelle susceptible de lever les apories du dualisme individu/société - jusqu’ici entamé avec quelque efficace et sans impérialisme psychanalytique excessif, dans le seul domaine éthno- ou anthropo-psychanalytique - comme de dépasser la juxtaposition stérile des disciplines.

La plus utile et la plus urgente des contributions que la psychanalyse y puisse offrir serait une nosologie historique qui nous dirait enfin - car nous sommes tous d’accord pour affirmer que « les patients ont changé depuis l’époque de Freud », mais personne n’ jamais donné de ces changements une explication satisfaisante, ni même un tableau d’ensemble acceptable - les spécificités cliniques, sémiologiques et structurelles, de la psychopathologie contemporaine. Ce dont, bien sûr, ne sauraient tenir lieu des considérations impressionnistes sur le « narcissisme », non plus qu’une pure et simple psychologie du self, également incapables de dégager la figure présente du sujet occidental.

Jean-Franklin Narodetzki


Notes

1. Chr. Lasch, The Culture of Narcissism, American Life in an Age of Diminishing Expectations, Norton & Co, New York, 1979, (fort mal) traduit sous le titre : Le Complexe Narcisse. La nouvelle sensibilité américaine, Laffont, 1980. Ci-après désigné C.N. (la pagination est celle de I’édition française)

2. G. Lipovetsky, L’Ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, Gallimard, 1983. Chap. III : « Narcisse ou la stratégie du vide ». Ci-après désigné E.V.

3. Pour nombre des précisions qui suivent, je m’appuie­rai sur le Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis, P.U.F., 1968.

4. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, op. cit., article « Choix d’objet narcissique ».

5. Psychologie des masses et analyse du Moi, in Essais de psychanalyse, nouvelle trad., Payot, 1981, p. 167.

6. Le Moi et le Ça, in Essais de psychanalyse, p. 241.

7. D. Lagache, « La psychanalyse et la structure de la personnalité », in La Psychanalyse, P.U.F., 1958.

8. J Laplanche et J.-B. Pontalis, op. cit., article « Moi ».

9. Ibid., art. « Idéal du Moi ».

10. "Pour introduire le narcissisme », in La Vie sexuelle, P.U.F., 1977, p. 99.

11. A. Green, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Minuit, 1988.

12. Ibid., p. 194.

13. S. Freud, « Des types libidinaux », in La Vie sexuelle, P.U.F., 1977, p. 157.

14. Pour introduire..., p. 88.

15. Op. cit., p. 17.

16. M. Gauchet, Le Désenchantement du monde, Gallimard, 1988, p. 246.

17. S. Freud, Analyse avec fin et analyse sans fin, in Résultats, Idées, Problèmes, t. II, P.U.F., 1985, p. 235.

18. « Là où était du Ça, doit advenir du Je » (S. Freud, XXXIe Conférence, in Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, nvelle. trad., Gallimard, 1987, p. 110).

19. S. Freud, Le Moi et le Ça, op. cit., p. 265.

20. F. Perrier, La Chaussée d’Antin, t. II, « Séminaire sur l’amour », U.G.E., coll. « 10/18 », 1978.

21. Op. cit., pp. 123-124. « Objet », au premier paragraphe, est omis dans cette traduction.

22. G. Devereux, Ethnopsychanalyse complémentariste, Flammarion, 1972, pp. 9-10.

23. G Devereux, op. cit., p. 11.

24. « Conseils aux médecins sur le traitement analytique », in La Technique psychanalytique, P.U.F., 1977, p. 66 (« comme le récepteur téléphonique à l’égard du volet d’appel », dans cette traduction).

25. Th. Reik, Listening with the Third Ear, Grove Press. New York, 1948.

26. Op. cit., p. 12.

27. J.-Cl. Stoloff : « Consensus et communication entre psychanalystes : la discussion de l’interprétation », Topique, n° 32, Épi, 1984, pp. 81-83.

28. Fr. Gantheret : La haine en son principe », Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 33, p. 64, Gallimard, 1986. « Et pourtant, je ne saurais écouter sans elle », ajoute-t-il aussitôt.

29. E.Kant, Critique de la raison pure, Préface à la 2e édition, P.U.F, 1965, p. 26.

30. Op. cit, p. 119.

31. Fr. Roustang, Elle ne le lâche plus, Minuit, 1981, pp. 66-67

32. Sur la différence entre interprétation et construction, cf. S. Freud : « Constructions dans l’analyse », in Résultats, idées, problèmes, t. Il, P.U.F., 1985.

33. Phantasme, mythe corps et sens, Payot, 1980, p. 131.

34. Art. cité, pp. 95 et 97.

35. Op. cit., p. 12.


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