Aux Etats-Unis, « le capitalisme financier a exterminé l’idée même de carrière »

vendredi 5 novembre 2010
par  LieuxCommuns

Source : Le Monde du 02.11.10

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Economiste de formation, sociologue et historien du travail, l’Américain Richard Sennett est professeur à la London School of Economics et à l’université de New York (NYU). Pour lui, la montée du chômage pousse l’électorat américain à droite.

Barack Obama a-t-il commis une erreur en plaçant la santé, plutôt que l’emploi, comme enjeu prioritaire de son action initiale ?

Richard Senett : Obama pense plus en termes stratégiques que politiques, il est plus un homme d’Etat qu’un politicien. C’est une grande qualité, et un grand risque. Vu le poids du coût de la santé sur l’économie – il pèse plus que partout ailleurs sur la croissance –, il a jugé que s’il parvenait à ses fins sur ce sujet, il ouvrait une brèche essentielle pour réformer ensuite l’ensemble du système.

Stratégiquement, c’était bien vu, mais politiquement, une catastrophe. Les gens ne sont obnubilés que par un seul enjeu : retrouver du travail. Autre erreur magistrale, l’administration a délibérément repoussé son programme de grands chantiers. Enfin, il fallait montrer aux gens qu’on améliorait immédiatement leur protection sociale. C’est une tragédie : le président intellectuellement le plus brillant depuis John Kennedy n’a pas un grand sens des réalités quotidiennes. Résultat, un boulevard s’est ouvert à la droite.

Pourquoi ?

Il est difficile de comprendre ce qui apparaît comme des mentalités irrationnelles des Américains. Elles sont liées au sentiment d’insécurité. Ce pays, socialement, est très fragile. Des grèves comme on en voit en France y sont impensables. La vie de la plupart des salariés est devenue si difficile, ils sont tellement dans la survie, que chacun devient obnubilé par son seul avenir personnel.

Dans le nouveau capitalisme, la couche supérieure se sent très puissante, mais la masse en permanence très menacée. La peur est source de fermeture, pas d’ouverture. Dans un moment exceptionnel, Obama s’est fait élire en appelant les gens à cesser d’avoir peur. Mais les difficultés de l’emploi ont tout emporté et la crainte de perdre son emploi s’est imposée comme l’axe de la vie politique du pays.

Dans quelle mesure, cette « culture du nouveau capitalisme », que vous avez beaucoup étudiée, explique-t-elle les difficultés de l’administration Obama après deux ans de présidence ?

Aux Etats-Unis, le centre-gauche se divise en deux catégories : les anciens "cols bleus", qui ont été massivement éjectés du terrain d’action du nouveau capitalisme, et les classes professionnelles, qui en ont bénéficié. Obama est parvenu à refaire la jonction entre ces deux catégories, entre autres parce que le premier groupe est de plus en plus représenté par des Noirs et des Hispaniques.

Mais structurellement, le nouveau capitalisme a profondément divisé les salariés. Le tournant qui est advenu est le suivant : la flexibilité, la capacité de passer d’un travail à un autre, est très amplement un mythe, mais il s’inscrit dans les croyances américaines. Or depuis vingt, vingt-cinq ans, la possibilité de bénéficier de la flexibilité pour améliorer son statut social a amplement disparu : la plupart des gens ont vu leur statut dégringoler. Seule une minorité est sortie par le haut : les professionnels liés aux nouvelles activités technologiques. Ils forment aujourd’hui l’encadrement du parti démocrate, qui est le parti des élites professionnelles.

Mais aujourd’hui, les deux catégories ne se parlent plus. Les vieux syndicats sont en rapide déclin. La gauche de type Labour britannique, qui était une composante structurelle du parti démocrate, armée des fortes notions de justice sociale et d’Etat-providence, a été laminée. Politiquement, le centre-gauche américain serait considéré comme le centre-droit en Europe.

Quel est l’impact du chômage sur le processus électoral actuel ?

Plus il gonfle, plus il pousse les gens à droite, car il accroît la « nostalgie » d’un passé où le travail était acquis, le chômage inexistant et la peur absente. Par ailleurs, la qualité du travail s’est énormément dégradée. Un travail manuel exigeant des compétences, en termes d’auto-valorisation, cela n’a rien à voir avec un emploi chez WalMart ou McDo.

Enfin, les connaissances exigées par les nouvelles technologies sont perçues comme une menace. Les changements majeurs ont commencé sous Bill Clinton. Mais à l’époque, beaucoup des « vieilles entreprises » n’avaient pas encore disparu. Aujourd’hui, on sait que ces emplois ne reviendront plus, que le « mode de vie » qu’on a connu est fini pour toujours, et en même temps on ne peut l’admettre. Cela pousse les salariés soit vers la nostalgie, soit vers la rage.

L’Amérique est-elle sous le choc de la découverte d’un chômage « structurel » comme l’Europe occidentale en connaît depuis trente ans ?

Depuis 2008, j’ai interviewé énormément de chômeurs. Ce qu’ils manifestent d’abord, c’est une tristesse existentielle quand ils constatent que la vie de leurs enfants sera moins bonne que ne fut la leur. Ces gens sont aujourd’hui plus concentrés sur la survie que sur l’histoire de leur vie. Cela les met en colère ou les rend nostalgiques.

A mes yeux, plus que le chômage, le problème majeur des Américains est le sous-emploi qui se généralise. Les salariés ont si peu de garanties sociales qu’on trouve toujours des gens pour travailler pour des salaires moindres, ou pour des durées plus courtes. Cela crée une flexibilité qui pousse vers un marché du travail où la précarité – salaires faibles, temps partiel et modulable et pas de couverture sociale – devient la norme.

Plus la masse vit dans l’insécurité, plus on avance vers un partage du travail motivé par la survie. On le voit jusqu’au niveau universitaire. Les « enseignants auxiliaires » (« adjunct teachers ») deviennent la norme. Les professeurs titulaires sont une espèce en voie de disparition. Bref, ce qui est en train d’être exterminé par le capitalisme financier, c’est l’idée même de carrière. Or il est un fait statistique absolument vérifié : plus on préserve d’emplois de qualité, plus la structure sociale est résistante, plus on en perd, plus la précarité et l’insécurité se développent.

Quelle est l’impact de la désindustrialisation sur les mentalités des classes salariées ?

Les gens n’ont pas encore assimilé que les Etats-Unis perdent leur pouvoir hégémonique, mais ils perçoivent une forme de déclin beaucoup plus douloureuse que ce qu’a pu être, par exemple, le déclin de l’empire britannique pour les Anglais. Parce qu’aux Etats-Unis, il n’y a plus assez de tissu social pour maintenir le lien entre les gens.

D’abord, ici, il n’y a aucune culture du café ou du pub, ces lieux où on entre en relation avec d’autres sans que le travail soit forcément au cœur de cette relation. Ici, les relations interpersonnelles sont de plus en plus faibles, y compris au sein des familles.

Un collègue a comparé combien de temps un salarié américain passe réellement à manger en famille, et plus généralement à des moments de relations familiales, jouer ou faire les devoirs avec les enfants : eh bien, c’est un tiers du temps moyen passé par un Européen de l’Ouest. La raison de ce phénomène est qu’ici il faut deux jobs pour pouvoir survivre, trois si, comme cela existe de plus en plus, vous n’êtes employé qu’à temps très partiel.

Durant la campagne, McCain et Sarah Palin invoquaient Joe le plombier. Est-ce lui, l’ouvrier ou l’artisan traditionnel qui a perdu l’élection de 2008 et qui aujourd’hui se venge d’Obama ?

Je n’ai aucune nostalgie pour l’ère d’Eisenhower, celle de l’ouvrier blanc triomphant et de son mode de vie. Il serait irréaliste de rêver y revenir. Mais je crois qu’il est essentiel de réinvestir dans le tissu des PME américaines qui est très affaibli. Entre un dollar investi dans General Motors et un dollar investi dans une PME innovante, c’est le second qui crée plus d’emplois. Or on se focalise sur les enjeux de la mondialisation en oubliant que les petits producteurs sont le moteur de la vie économique. Et on fait très peu pour les encourager.

Obama aurait dû investir immédiatement et bien plus massivement dans les PME-PMI car ce sont elles qui recréeront de l’emploi.

Le Village Voice [hebdomadaire new-yorkais] titrait récemment sur l’idée que le "mâle blanc perd la tête" car il ne parvient pas à s’adapter aux mutations, en particulier démographiques. D’où sa rage et son attirance pour la droite extrême. Est-ce ce à quoi nous assistons ?

Je suis moi-même issu de cette classe ouvrière blanche et je n’ai jamais cessé de l’étudier. Ces gens, c’est « mon peuple ». Ce qui leur advient me rend triste, mais pas méprisant. Leurs sentiments racistes viennent souvent masquer le fait qu’ils ne parviennent plus à contrôler le monde qui les entoure. Ils sont de plus en plus confus.

Mais le Village Voice croit qu’ils deviennent une classe de frustrés. Or cela n’a rien d’inéluctable. Dans les années 1960-1970, lors des grandes luttes pour l’abolition de la ségrégation raciale, les ouvriers blancs ont fini par bien réagir, parce qu’ils se sont identifiés aux « victimes ». Aujourd’hui, rien n’est joué. Mon grand reproche à Barack Obama est qu’il a échoué à offrir à ces gens un leadership.

Pourquoi ?

Il correspond bien aux classes moyennes hautes, logiques, sensibles, ouvertes au long terme. Mais il manque du capital culturel pour répondre aux attentes de cette classe industrieuse blanche.

La raison pour laquelle Bill Clinton parvenait à leur parler avec tant de succès, c’est qu’il était lui-même une victime : il ne contrôlait pas sa propre vie. Face à des travailleurs, il était extraordinaire. Les ouvriers blancs pouvaient pleinement s’identifier à lui : ils reconnaissaient ses limites humaines, et c’est d’elles que Clinton tirait son autorité.

Obama, c’est l’inverse : un premier de la classe. Il est empli de confiance en lui, il a tout réussi, il a surmonté exceptionnellement et sans dommages ses expériences de jeunesse. Au début, il a insufflé de l’espoir. Mais c’est très difficile pour un travailleur américain de s’identifier à lui. Le particularisme américain est ainsi fait que c’est quand vous n’êtes pas un parangon de compétence que vous plaisez à la masse.

Propos recueillis par Sylvain Cypel


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