La persistance du crépuscule historique et son secret

lundi 1er novembre 2010
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G. Fargette, « Le crépuscule du XXe siècle », n°12, aout 2004

Un naufrage historique exceptionnel

L’histoire du mouvement d’émancipation est parcourue par une cécité de principe : il faut se référer aux phases ascendantes des révoltes, mais ne jamais examiner les déperditions de sens, les échecs les reflux, les régressions. Cette convention tacite n’autorise l’expression que dans la mesure où l’on feint de croire que le mouvement est toujours à l’offensive, même secrètement. C’est l’une des plus grandes sources d’irréalisme des “théories radicales”. Cet idéalisme est devenu écrasant depuis une trentaine d’années, avec le déploiement d’une régression historique qualitativement nouvelle.

L’expression ombragée de “Crépuscule du XXe siècle” est inspirée d’une remarque d’historiens, désireux d’attirer l’attention sur l’étrange évolution de cette période. Jamais siècle ne fut attendu avec ce mélange d’optimisme et de création. La simple mention de ce chiffre avait valeur de “modernité” et d’espérance dans l’avenir. Annoncé comme le plus brillant de l’histoire humaine, il s’est avéré constituer l’un de ses plus grands fiascos. Ce trou d’air immense est si peu anecdotique qu’il devrait se trouver au centre des préoccupations des partisans d’une perspective d’émancipation humaine générale.

On peut naturellement objecter qu’il demeure des “acquis” de cette période : amélioration considérable du sort des ouvriers en Europe et en Amérique du Nord (quoique rongée de plus en plus méthodiquement depuis une génération), libération de la plupart des colonies, émancipation relative des femmes, etc. Les deux derniers aspects se sont d’ailleurs révélés, contre toute attente, beaucoup moins difficiles à approcher que le dépassement de l’inégalité sociale. Mais un apogée a été atteint, très en deçà de ce qui était espéré et, depuis, la régression n’a cessé de s’accélérer, en prenant des formes de plus en plus déconcertantes (1).

Outre les abominations centrales et caractéristiques de ce XXe siècle, comme l’industrialisation de la guerre, les camps de concentration, et les mégamachines d’extermination, c’est surtout l’écart abyssal entre ce qui est advenu et les ambitions initiales qui doit être pris en considération, ainsi que l’essoufflement des résistances à la régression. Les conséquences de ce désastre silencieux ne sont pas achevées. Nous vivons dans l’ombre portée de cette période malheureuse qui, à travers ses manquements, a fixé pour une durée indéfinie et sans doute assez longue le cours filandreux de l’histoire contemporaine.

La conscience de cette faillite générale est très rare. Quand l’ouragan se déchaîne, le regard se porte rarement sur l’horizon. Le rétrécissement du champ de vision va de pair avec la répétition forcenée des formules magiques d’autrefois :

  • Rôle miraculeux du marché pour des libéraux péniblement recyclés en idéologues hypocrites de l’oligarchie, mais toujours péremptoires (où aurait-on vu fonctionner un “marché” réel conformément à leur théorie de la concurrence “pure et parfaite” ?)
  • Rôle messianique du “prolétariat” pour leurs anciens adversaires à la dérive, caricatures des marxistes ou des anarchistes d’autrefois. Ces gens demeurent convaincus que le dépassement des mécanismes capitalistes, organisés en un “système”, devrait avoir lieu de façon “automatique”, et que ce renversement permettra enfin l’avènement magique du paradis sur terre. Leur activité fastidieuse et envahissante pour favoriser cet “automatisme” contredit leur credo profond.

La réalité a de plus en plus divergé de tous ces discours, désormais réduits à de simples rhétoriques, mais sans perturber en rien tous leurs sectateurs, qui se soutiennent surtout de la dénonciation des illusions adverses. L’autosuggestion assujettie aux rituels et la recherche frénétique de filiations sacralisées tisse une mentalité infra religieuse, qui aggrave et renforce la régression historique généralisée.

Pour le moment, la grande question est de savoir quel courant historique incarnera au mieux celle-ci, qui doit prendre, comme toute tendance hégémonique dans une époque, une allure offensive. La résurgence des discours religieux, surtout du côté de l’islam, en l’absence de toute renaissance théologique, prétend défier la décomposition capitaliste qui n’a, de toute façon, plus rien de “progressiste” au sens du XIXe siècle, si tant est qu’elle l’ait eu un jour. Prendre parti dans cette compétition serait une abdication.

L’hypothèse anthropologique de la révolte sociale

Le meilleur argument permettant d’affirmer que les références anciennes sont radicalement obsolètes tient à la nature des rapports sociaux qui se sont imposé par défaut, au terme de deux siècles d’affrontements changeants mais en continuité les uns avec les autres. L’idée d’une polarisation des sociétés industrialisées, latente mais de plus en plus simplifiée, entre classes sociales de plus en plus antagonistes, s’appuyait sur la conviction que le processus historique d’industrialisation dépasserait la vieille question politique imprégnant les sociétés humaines depuis le néolithique. Cette hypothèse anthropologique était le fondement indiscuté de l’attitude subversive. Nombre d’insurgés du XIXe siècle avaient espéré que le mythe communiste, qui s’était annexé le projet de “socialisme” déployé dans le monde ouvrier quarante ans après la formulation de la tentative babouviste, pourvoierait à tout et résoudrait enfin les contradictions internes grevant les groupes humains ayant dépassé la chasse et la cueillette. Ce cadre mental, de type foncièrement millénariste, c’est-à-dire encore et toujours religieux, fut le terreau implicite des discours insurrectionnels du XIXe siècle européen.

Il faut malheureusement constater, après deux siècles de luttes de classes intenses, que l’industrialisation n’a changé que très peu de choses à cette question sociale et politique. Les sociétés étendues ne parviennent à se trouver un équilibre précaire et, dans leurs moments les moins instables, un quasi-ordre, qu’à la condition de développer des structures inégalitaires, hiérarchiques, autoritaires. Ces sociétés n’affrontent l’adversité du milieu et celle plus redoutable encore de leurs rivales, qu’à la manière d’un navire qui tient la mer, en maintenant une partie de son volume sous la ligne de flottaison. La question politique conflue toujours avec celle du pouvoir le plus matériel. L’inégalité interne des groupes humains y renaît et s’y cristallise par des voies sans cesse renouvelées.

La faillite retentissante de la vision réduisant les rapports sociaux au jeu de classes antagonistes se mesure à ce que les partisans du renversement n’ont pas réussi à dépasser les fonctions de deux institutions majeures des sociétés humaines développées, l’argent et l’État, et qu’ils n’ont toujours aucune idée pratique sur la manière d’y parvenir. Pire, en concentrant leur hostilité sur les mécanismes d’accumulation de l’équivalent général, les marxistes ont contribué à démultiplier l’horreur qui gît au principe de l’État, et même à la faire accéder à un stade qualitativement supérieur. La grande invention des héritiers pragmatiques du marxisme, que les historiens ont qualifiée de “totalitarisme”, consiste en une tyrannie d’un genre absolument inconnu avant le XXe siècle. L’incapacité de la plupart de leurs courants à analyser la nature de l’URSS et les principes de son fonctionnement, même après coup (2), montre que les porteurs de ces méthodes et leurs héritiers n’ont rien appris. Placés dans les mêmes circonstances, la plupart récidiveraient. L’ambiance qui domine leurs ghettos idéologiques, faite d’anathème, d’orgueil et d’aveuglement manipulateur, assure la permanence de leurs errements. Dans leur foi para-religieuse, ils ont aiguisé la rouerie du mensonge, mais il agit d’abord sur eux-mêmes et son rayon d’action se réduit régulièrement. Ils sont donc les seuls à ne pas percevoir la méfiance généralisée qui accueille instantanément leurs discours.

La classe ouvrière, entendue comme groupe sociologique, puisqu’elle n’apparaît plus nulle part comme un ensemble politiquement conscient de lui-même disputant le pouvoir et l’organisation de la société aux couches dominantes, le sait si bien qu’elle s’écarte spontanément de tous ceux qui se réclament d’elle. Tous les sectateurs de modèles abstraits de société sont prêts à l’envoyer au hachoir, sans même sourciller. La méfiance sociale est si considérable que l’horizon de l’histoire est durablement bouché de ce côté-là.

Symétriquement, les anciennes classes dominantes se sont transformées en oligarchies prédatrices, prêtes à utiliser tous les moyens permettant de conforter la croissance régulière de leurs avantages matériels et symboliques. Il n’existe même plus de contrat social implicite. L’affrontement semble pouvoir se déchaîner sans limites, mais avec cette particularité qu’un seul côté mène la guerre et que le reste de la société se défend péniblement et toujours avec retard. Les sociétés occidentales sont marquées par une fragilité interne dont bien peu savent mesurer la gravité. Et cette faiblesse n’est pas le signe d’une potentialité historique.

Ces éléments expliquent la position à laquelle est réduite la classe ouvrière, qui se différencie du lumpenprolétariat précisément en ce qu’elle est capable d’organiser des résistances collectives dans la durée. Elle a dû admettre que les instruments passés de sa révolte ne peuvent lui permettre de l’emporter et d’abolir l’injustice sociale. Ses réactions se cantonnent à une incertaine défense tactique, qui peut faire preuve de véhémence, jamais d’initiative. Elle tente de limiter les dégâts, sans pouvoir proposer de solution générale. Les autres dimensions de l’émancipation, l’indépendance des colonies et le processus d’égalisation de statut pour les femmes, se sont intégrées sans difficulté à l’injustice régnante : les oligarques du tiers-monde et les dirigeantes de tous ordres se montrent aussi lamentables que leurs modèles déjà en place. Les nouveaux venus innovent même souvent dans l’abjection : ils doivent faire la preuve de leur appartenance au club de l’oligarchie locale.

La régression est fertile

Le terme de “communisme” qui était présenté comme le point de ralliement de tout l’effort de la révolte sociale depuis les années 1830-1840, jusque dans les années 1950, est irrémédiablement associé au pire esclavage que l’humanité ait réussi à mettre sur pied : escamoter ce verdict historique que le soulèvement de Budapest a rendu manifeste jusque dans la défaite la plus grave, et que les contestations de masse ultérieures à l’Est de l’Europe n’ont cessé de confirmer, revient à ignorer le fonctionnement des régimes dont le goulag fut la grande institution structurante.

La réapparition des logiques d’empire s’inscrit dans ce cadre régressif : depuis le passage du néolithique à l’histoire, la figure de l’empire est l’une des plus vieilles réponses humaines, qui a régulièrement servi à endiguer ou réguler les tares les plus consternantes des sociétés étendues. Quand le pouvoir d’un État atteint les bornes du monde connu et que sa revendication de monarchie universelle s’impose, les plus gros gaspillages dus aux rivalités de souveraineté cessent pour un temps, avec pour contrepartie un gel des affrontements sociaux internes. L’histoire n’avance plus que de façon souterraine, par une lente entropie interne. Elle paraît même suspendue. Pourtant, il ne suffit pas que les réponses aux détresses humaines veuillent converger en une aspiration à l’empire. Une telle nostalgie d’empire peut ne pas aboutir, et les diverses échelles de souveraineté ne pas trouver leur champ unificateur. Le Moyen Age européen en représente un des exemples les plus connus, ou certaines périodes plus brèves (comme le « Temps des Troubles » de la Russie). Le pourrissement peut alors suivre son cours improbable pendant longtemps, au travers d’un chaos qui n’est pas générateur de cohérence émancipatrice. Tel est probablement le type de phase dans lequel nous sommes engagés. Nous avons en tout cas sous les yeux une excellente définition de la barbarie.

Les luttes sociales contemporaines ne sont pas négligeables, mais sous peine de les mythifier, force est de constater leur rôle extraordinairement modeste, assurer un minimum de fluidité dans le métabolisme déclinant des sociétés industrielles. La régression va si loin qu’elles pourraient tout aussi bien aggraver la paralysie qui gagne progressivement ces sociétés dans toutes leurs dimensions historiques.

L’ébranlement de toutes les échelles de souveraineté qu’exprima la période des guerres de religion a laissé divers souvenirs et quelques réflexes pour la grande période qui reprit les principes de refus de l’ordre établi, quelque 150 ans plus tard. Mais ce qui est né à partir de la révolution de 1789 a parlé un tout autre langage et s’est défini un univers mental prodigieusement différent. Si une nouvelle période d’ébranlement doit encore se manifester à l’avenir, à laquelle s’adosserait un projet de redéfinition générale des rapports humains, il est certain qu’elle sera tout aussi éloignée des références qui nous ont nourris.

Le Crépuscule du XXe siècle s’appuie sur le constat de l’ampleur de l’impasse historique pour en définir le bilan, encore inachevé, et pour déceler, dans la mesure du possible, les germes de la reprise, sans doute très lointaine, d’un authentique mouvement d’émancipation. À tout le moins, d’en distinguer les conditions, car la caractéristique de l’histoire humaine qui fait frémir tous les déterministes, sa nature de création permanente, interdit d’en fixer les termes par avance. L’excès de l’effet sur la cause qui en constitue la trame invalide toute prédiction lointaine, toute certitude définitive.

L’analyse des mouvements insurrectionnels passés, à partir des résultats advenus, demeure le point de départ de toute lucidité historique, mais elle ne renseigne bien évidemment ni sur la date de leur retour éventuel ni sur le contenu de leurs perspectives.

Paris, mai 2004


Notes

1. Comment ne pas citer la remarque de Lewis Mumford dans “Les transformations de l’homme”, p. 76, sur l’apogée d’une civilisation : “Que se volatilisent subitement la signification et la valeur d’une civilisation, souvent au moment où elle semble être à son apogée, cela a été longtemps une des énigmes de l’histoire ; nous nous y heurtons à nouveau de nos jours.” ? Le fait que ce texte date de 1956 conforte l’idée que le regain des années 1960 ne fut qu’un feu de paille, étant donné ce qui ne l’a pas suivi.

2. L’acharnement à n’y voir, au mieux, qu’un capitalisme paradoxal, “d’État”, permet de retomber sur le seul ennemi que la théorie autoriserait à nommer. Ce que savent les populations qui ont subi ces régimes, c’est que ceux-ci n’étaient pas “capitalistes”, ils étaient qualitativement pires.


Commentaires

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La persistance du crépuscule historique et son secret
vendredi 5 novembre 2010 à 00h07 - par  JGorban

magnifique texte qui explique très bien ce que nous vivons en ce moment !

je crois de plus en plus que la seule possibilité pour l’émancipation sociale c’est de s’atteler à créer des alternatives concrètes en concordances avec les buts. luttes sociales et alternatives concrètes étant les deux jambes de l’émancipation, loin des spectacles médiatique et électoral

le capitalisme n’est pas apparu suite à une révolution ; il est né et a prospéré tout au long du moyen-age .

le mouvement d’émancipation est un changement civilisationnelle tellement profond que ce fut folie de croire qu’il pouvait survenir en quelques décennies .....