Qu’est-il possible de faire actuellement ?

Entretien de C. Castoriadis
vendredi 15 octobre 2010
par  LieuxCommuns

Extrait (dernière question) de l’entretien réalisé le 26 janvier 1974 par l’équipe de l’Agence de Presse Libération, repris sous le titre « Pourquoi je ne suis plus marxiste » dans « Une société à la dérive », Seuil, 2005.

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Qu’est-il possible de faire actuellement ? Et quelles sont les tâches des révolutionnaires, plus particuliè­rement en tant qu’intellectuels ?

La première tâche est d’essayer de s’organiser en tant que militants révolutionnaires. Aussi long­temps qu’un révolutionnaire reste isolé, la question posée reste sans grand mystère et sans grand intérêt. Des individus isolés doivent essayer de faire ce qu’ils peuvent là où ils se trouvent, mais aucune réponse générale n’est possible. La question qui importe est : comment dépasser les problèmes qui se posent à une collectivité de révolutionnaires et s’opposent à sa survie et à son développement ? Pour le reste, nous n’y pouvons rien : les ouvriers lutteront ou ne lutteront pas, le mouvement des femmes s’étendra ou ne s’éten­dra pas, les lycéens continueront ou rentreront au bercail. Mais ce dont on doit se sentir responsable, c’est qu’il y a en France des centaines, au bas mot, de gens qui pensent à peu près dans la direction tracée par le cadre de notre discussion, par la problématique qui nous importe (peu importe si leurs réponses va­rient) – cadre et problématique que d’autres refusent. Cependant chacun parmi eux sent ou sait que les fléaux qui ont ravagés les petites organisations révolutionnaires n’ont pas disparu, et ils ne sont pas plus près aujourd’hui qu’hier de croire qu’ils pourraient donner une réponse aux problèmes qui resurgiraient si une organisation était de nouveau reconstituée.

Pour savoir si l’on peut nager, il n’y a aucun autre moyen que d’entrer dans l’eau. Evidemment, on peut se noyer, mais on peut aussi choisir pour commencer un endroit où l’on a pied. Il faut d’abord essayer de savoir si un embryon d’organisation dans la direction à laquelle je faisais allusion à l’instant est pos­sible (si des gens qui y participeraient existent), puis essayer de définir un certain nombre de points d’accord né­cessaires et suffisants pour qu’une activité collective commence. A partir d’un référentiel commun de pro­blèmes et d’idées peut commencer la mise en pratique du principe que l’organisation s’autodétermine constamment, avec tout ce que cela implique. Il faut que les gens soient disposés à assumer une activité collective permanente de longue haleine et de caractère tant soit peu général. Il faut aussi que les gens soient prêts à examiner les relations qui se nouent entre eux, et plus généralement les problèmes internes à l’organisation, en liaison avec ceux qui se posent par rapport à l’extérieur ; il faut, autrement dit, qu’ils aient compris et admis qu’un groupe est composé d’individus en chair et en os, et nom pas de consciences politiques pures. A ces problèmes, on peut donner de belles solutions sur le papier, qui ne servent à rien dans la pratique. Car ce qui détermine le comportement effectif des gens dans l’organisation, beaucoup plus que leurs « idées », est leur vie, leur personnalité, leurs préoccupations, leur expérience, les rapports qu’ils nouent avec d’autres dans l’organisation, etc. Tout cela influe d’autant plus que le champs d’activité d’une organisation révolutionnaire ne présente pas les contraintes « objectives » que présentent d’autres types d’activité collective. Lorsqu’il s’agit de travail productif, par exemple, qu’il soit aliéné ou non, il existe une contrainte « objective » qui tend à minimiser les effets des facteurs mentionnés plus haut. Il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit d’une collectivité qui, en un sens, flotte quelque peu en l’air, et qui doit tirer d’elle-même l’essentiel de ce qu’elle pense, de ce qu’elle veut faire, et comment elle veut et doit le faire.

Maintenant, si votre question signifie : supposons que cette organisation existe, quelles doivent être ses tâches ?, je répondrai évidemment que c’est à elle de les définir, et qu’elles dépendent pour une grande part de facteurs conjoncturels. Pour ma part, je considère que des tâches immenses sont à remplir sur le plan de l’élucidation de la problématique révolutionnaire, de la dénonciation du faux et des mystifi­cations, de la diffusion d’idées justes et justifiables, et d’informations pertinentes, significatives et exactes ; comme aussi de la propagation d’une nouvelle attitude vis à vis des idées et de la théorie. Car il faut à la fois casser le type de relations que les gens entretiennent actuellement avec les idées et la théorie, type toujours essentiellement religieux, et montrer qu’on ne peut pas pour autant s’autoriser à dire n’im­porte quoi. Il me paraît évidemment tout aussi essentiel que l’organisation participe aux luttes là où elles se déroulent et en deviennent l’instrument, à condition que cette participation ne soit pas fabriquée ou pa­rachutée. Etablir un nouveau rapport entre les révolutionnaires, au sens que nous voulons donner à ce mot, et le milieu social commence par la conviction que l’organisation a autant à apprendre des gens dans la rue que ceux-ci ont à apprendre d’elle. Mais cela encore ne veut rien dire si cela n’est pas concrétisé, et ici encore un champs énorme d’invention est ouvert à l’activité des révolutionnaires.


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