Ce que la thématique de l’oligarchie permet de décrypter

mercredi 15 septembre 2010
par  LieuxCommuns

Texte extrait du bulletin de G.Fargette « Le crépuscule du XX ième siècle », n°21, Novembre 2009

Il n’y a plus de classe sociale aujourd’hui, ces entités collectives sous-jacentes éternelles que le marxisme croyait avoir identifiées à partir de la production matérielle. Cette simplification outrancière n’avait pour excuse que de permettre au cours du XIXe siècle une approximation intéressante sur le surgissement de nouveaux processus historiques (en gros, les effets immédiats de la “révolution industrielle”). Mais il n’a jamais existé qu’une vraie “classe”, la bourgeoisie, et une demi-classe, que les marxistes voulaient voir en cours d’avènement, la “classe ouvrière”. Le reste, très majoritaire, de la société était ignoré, comme devant se fondre dans l’un des deux pôles identifiés. Comme toujours dans les processus de hiérarchisation humaine, il s’agissait moins de l’avènement du pouvoir ouvrier, que de celui des interprètes et des représentants de ce supposé pouvoir. Toutes les fois où les marxistes ont disposé d’un hégémonie sans limite sur une société, ils ont produit une nouvelle forme d’oppression, bien pire que celle induite par les mécanismes “capitalistes”.

Les structurations sociales peuvent prendre des formes beaucoup plus variées que ne l’admet la vulgate marxiste qui a prévalu sans retour à partir de la Deuxième internationale chez ses fidèles, sans pour autant déroger au principe de la hiérarchisation sociale.

Dans le cas du despotisme “oriental”, un groupe social domine une masse de paysans tout en puisant son renouvellement dans toute la société. Ce groupe dominant ne tire pas sa puissance d’une position dans la production mais de facteurs déterminés par les questions d’échelles de souveraineté que les groupes humains dépassant une certaine taille ne peuvent escamoter. Il arrivait que la paysannerie se révolte mais elle finissait toujours par reproduire une structuration sociale analogue.

La féodalisation correspond à une fragmentation générale des échelles de souveraineté. Mais celles-ci n’ont jamais cessé de se reconstituer au moins au niveau local. Une révolte paysanne, sauf l’exception des trois cantons suisses, n’a jamais produit de monde nouveau.

La révolution française a permis à une partie des couches dominantes (celle qui se définissait non par la “naissance” mais par la propriété), d’évincer l’élite en place. Une telle éviction n’a été possible que parce que cette élite avait cessé de se maintenir sur la crête de la fascination sociale. Le rapport de domination n’est pas un simple rapport d’oppression. C’est avant tout un rapport d’implication réciproque. Les groupes dominants s’entraînent et se forment en général méthodiquement à se maintenir sur cette crête stratégique. C’est d’ailleurs la raison de leur préoccupation considérable pour leur propre reproduction dans leur activité courante. Le “couple” bourgeoisie-classe ouvrière qui apparaît dans les années 1820-1880 dans toute l’Europe occidentale se conforme à ce schéma. C’est d’ailleurs pourquoi il est douteux qu’une classe dominée puisse renverser et abolir celle qui la domine. Les révoltes peuvent, à la rigueur, bouleverser les schémas de domination. Le salariat est qualitativement différent du servage, du colonat ou de l’esclavage et les révoltes sociales n’ont pas été sans effet sur ces mutations lentes.

L’apparition de bureaucraties marxistes en Russie puis en Chine évoque la structure du despotisme oriental, mais sur une base industrielle. Dans ces sociétés, un seul secteur est organisé, celui qui domine, et il coopte les éléments qui lui conviennent dans toute la société. Aujourd’hui encore, ce ne sont pas des oligarchies qui dirigent, ni en Russie (le pouvoir naissant des oligarques a été balayé par Poutine, conformément aux traditions du despotisme oriental), ni en Chine, mais des appareils bureaucratiques.

Depuis 1979, la Chine simule les mécanismes capitalistes (le mot d’ordre secret se résume au fond à : « plus jamais de “révolution culturelle” »), c’est-à-dire plus jamais de volontarisme imbécile en matière de production matérielle. Au lieu d’un schéma entre pôles antagonistes adossés à des “classes sociales” en guerre latente et perpétuelle, nous avons aujourd’hui en Occident, des sociétés fragmentées selon le principe d’un clientélisme multi-polaire. Au sein de ces clientèles instables, chaque strate tente de s’agréger à celle qui lui est immédiatement supérieure en statut, tout en cherchant à se distancier de celles qui sont “inférieures”. Le critère a prendre en compte est le rapport entre secteurs de l’oligarchie, secteurs des « couches moyennes », qui ont encore l’espoir d’une ascension et qui vivent de cette espérance matérielle et symbolique, et infra-monde ou secteur “lumpen-prolétaire”. Cette grille permet de prendre la mesure des réactions politiques et sociales à travers tout le monde occidental.

Le marxisme a achevé de se scléroser au début du XXe siècle, lorsqu’il a échoué à produire une analyse de l’impérialisme (il n’a produit qu’une théorie de l’anti-impérialisme) et de la nation, dont il a perpétuellement sous-estimé l’importance. Mais cette faillite théorique est bien plus ample qu’il n’y paraît. Ce sont toute les références de sa vision de l’histoire qui sont en faillite. Ainsi, on sait désormais que la naissance de l’inégalité sociale remonte au mésolithique, c’est-à-dire bien avant la révolution néolithique. Elle pourrait même avoir commencé avec l’apparition des bijoux, qui en seraient un révélateur, soit il y a trente mille ans au moins. Ce n’est pas la rareté des ressources qui crée la domination mais à l’inverse l’existence d’un surplus. C’est dire qu’une frange d’individus, dans toutes les sociétés humaines, aspire fondamentalement à dominer leurs semblables, et qu’ils finissent le plus souvent par y réussir. Telle est la source la plus profonde de la division sociale. Cette dimension amène à conclure que la recette pour l’abolir demeure inconnue.

Paris, le 22 novembre 2009


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