L’offensive de l’insignifiance

mercredi 9 juin 2010
par  LieuxCommuns

Source : http://www.quatrieme-groupe.org/pub...

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En novembre 1996, Cornélius Castoriadis, philosophe et psychanalyste, a dit : « Ce qui caractérise le monde contemporain, ce sont bien sûr les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, etc... mais, ce qui me frappe surtout, c’est précisément l’insignifiance » ; puis : « Il y a un lien intrinsèque entre cette espèce de nullité de la politique, ce devenir nul de la politique, et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la littérature ». Dix ans plus tard, la situation a évolué : si l’insignifiance évoquait une absence de sens, quelque chose de passif, de manquant, d’en-moins ou d’équivalent, ce n’est plus le cas parce qu’elle se révèle active et offensive. Si elle affectait les champs de la politique, de l’art, de la philosophie et de la littérature, selon Castoriadis, elle investit à présent bien des champs dont celui de la santé et des pratiques soignantes en milieu institutionnel.

D’une caractéristique du discours contemporain, l’insignifiance est devenue un principe actif, un but à atteindre : produire de la non-pensée, évacuer le sens, la signifiance justement. Comment cela se peut-il concrètement ? C’est relativement simple : lorsqu’une équipe soignante de psychiatrie en milieu hospitalier, par exemple, trouve dans un dispositif d’analyse de la pratique le moyen de penser son travail avec les patients et d’élaborer les enjeux cliniques de la relation soignante, il suffit de décréter que « ça ne sert à rien », qu’ « on ne comprend pas ce qui se fait » et que le budjet est supprimé. Il suffit de s’étonner du fait qu’un patient est reçu en entretien par un psychologue clinicien pendant 40 minutes, alors qu’il est tout de même plus rentable d’en recevoir deux à raison de 20 minutes chacun. Et puis quelle idée d’écouter les gens : il suffit d’utiliser des questionnaires, des grilles d’évaluation, des protocoles, des programmes pour mesurer et chosifier toute cette subjectivité (cette humanité), comptabiliser l’ensemble et, enfin, obtenir des résultats probants. C’est assez facile, finalement, de vider de son sens une pratique visant à penser ce que l’on vit avec l’autre, ce que l’on fait pour l’autre : il suffit d’en ignorer activement le sens et d’en promouvoir ainsi l’insignifiance. La relation soignant-soigné, la qualité de l’écoute de l’autre, l’humanité d’une prise en charge, à subir les assauts de leur déni, n’en disparaissent pas pour autant, mais restent en souffrance. L’idéologie hospitalière actuelle, la « nouvelle gouvernance » (qui tient lieu de politique de santé), introduit un état d’esprit d’entreprise libérale et impose d’indiscutables critères de rentabilité, de concurrence, de résultats financiers dans des registres où primait jusqu’alors l’enjeu humaniste. La division de l’institution en « pôles d’activités » et l’instauration d’une « tarification à l’acte » accentuent encore la pression comptable, qui tend à se substituer à toute autre considération soignante. Cette idéologie de la quantification systématique est destructrice du sens et s’oppose activement au travail de pensée. Avec le bel aplomb de ceux que jamais le doute n’effleure et que la vérité n’intéresse pas, ce discours compromet délibérément les relations des soignants avec leurs patients, et les relations des soignants entre eux – puisque parler, se parler et écouter « ne sert à rien » - et compromet la transmission de l’expérience clinique : l’insignifiance isole et fait taire.

C’est pourquoi, loin de se résigner, il est maintenant nécessaire de s’opposer à l’emprise de l’idéologie du mesurable, de la platitude comportementale et de l’insignifiance, de s’opposer au démantèlement des relations soignantes, des heures et lieux d’élaboration. Il est temps de maintenir les précieux liens sociaux que le travail de « penser ensemble » a tissés, comme il est temps d’affirmer à nouveau la valeur du rêve insensé, du jeu de l’enfant, de la parole approximative, de la pensée hésitante, de la métaphore poétique, de l’histoire subjective et du résultat imprévu face à une idéologie de la non-pensée exacte. Contre l’activité offensive de l’insignifiance, il est vital d’aimer le sens, de chérir la parole, de nourrir le désir de penser ensemble et de défendre l’éthique d’une représentation humaine de l’homme.

Pascal Herlem

Annecy, novembre 2007


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