Le moyen-orient

Texte de L’Antenne
samedi 29 mai 2010
par  LieuxCommuns

Pas facile de garder raison ou de faire la part des choses quand on en vient à discuter de l’islamisme radical (on marche sur des œufs !) :

D’un côté on ne peut nier que les divers courants « djihaddistes » influencent de plus en plus de monde dans les pays musulmans ou dans les communautés musulmanes installées en Europe (même si ce ne sont encore que des minorités), et qu’ils imposent, par la persuasion ou la force brute, les valeurs régressives, humiliantes pour les femmes, de la charia.

D’un autre côté, on voudrait éviter de crier avec les loups et les apprentis machiavels au pouvoir qui utilisent constamment ce problème (pas un jour sans que les médias qui conditionnent et manipulent ne parlent des « méfaits » des « musulmans ») pour faire passer leurs politiques ultra-libérales et leurs sales petites cachotteries. On a donc tendance à relativiser l’influence des islamistes sur les communautés musulmanes pour éviter tout amalgame et toute stigmatisation de celles-ci : comment distinguer, en effet, une personne originaire d’un pays musulman voulant pratiquer paisiblement sa religion et un méchant intégriste en guerre contre l’Occident ?

On peut considérer également que les dégâts provoqués par le rouleau compresseur capitaliste sur toutes les sociétés, la biosphère, les individus, sont bien plus graves et plus importants que ceux que provoque l’emprise de cette religion sur les consciences (il est évidemment infiniment préférable de vivre sous un régime d’oligarchie libérale que sous un régime islamique… les oligarchies le savent bien, c’est pourquoi elles font de l’islamisme un tel épouvantail), et rend donc secondaire la critique de celle-ci : c’est bien sur le terreau de la misère, des déstructurations humaines et sociales, de l’exploitation, des discriminations, de l’humiliation (ou du sentiment d’humiliation), fruits de la marche du capitalisme mondialisé mettant en concurrence tous contre tous que poussent les mauvaises herbes de la xénophobie, du racisme, du fanatisme et de la religion, « le soupir de la créature opprimée », difficile d’être plus éloquent que Marx à ce propos…

Ci-dessous un texte de « L’Antenne » sur le Moyen-Orient paru en avril 1988. C’était une mise en perspective historique (très anti-sioniste !) des événements dramatiques et des visées géo-politiques dont cette région est le théâtre depuis de longues décennies, et une tentative de compréhension des causes ayant menées à cette résurgence ou cette éruption de l’islamisme radical, et ce que celui-ci peut signifier pour les masses arabes et pour nous.

Le moyen-orient

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Le projet initial de cette lettre de l’Antenne conçu avant les récents événements qui mettent en cause pour la première fois sérieusement depuis 1967 la domination d’Israël sur les territoires occupés, était centré autour de l’idée d’un irrésistible effacement des Palestiniens : la cause qu’ils représentaient, le problème international qu’ils posaient et leur existence même comme peuple, nous paraissaient appartenir désormais au passé. Toute la dynamique de l’histoire du Moyen-Orient, qui est pour une bonne part l’histoire du monde contemporain, semblait s’être déplacée vers le Golfe – ce déplacement lui-même vouant à l’oubli, pêle-mêle, l’Etat libanais, les Palestiniens en exil et l’accroissement de facto du territoire d’Israël. Il y avait là une situation qui, pour être juridiquement irrésolue, n’en semblait pas moins durable ; à la décomposition achevée du Liban, maintenu en état de coma historique et en partie sous contrôle syrien, répondait de l’autre côté de la frontière la survie, bon an mal an, d’une population résignée à l’oppression. Le temps devait, selon toute apparence, suffire à achever l’œuvre commencée en 1967 et reprise en 1982, cependant qu’une guerre nouvelle, absolument inédite par son ampleur, sa durée, et son retentissement idéologique, mobilisait dans une sorte d’union sacrée, les Etats arabes de la région, les grandes puissances occidentales et, moins ouvertement mais de manière tout à fait effective, l’Etat d’Israël lui-même.

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La nouvelle donne créée par la guerre du Golfe correspondait en effet à une situation qui, comparée à celle qui était née de la non-résolution de la question palestinienne, semblait à la fois beaucoup plus dangereuse en termes de risques mondiaux, et idéologiquement plus confortable. Car si, avant sa quasi-disparition de la scène où son existence n’était plus que celle d’un symbole familier et un peu usé, l’O.L.P. avait fini par se trouver des alliés dans les chancelleries occidentales, suscitant même parfois des prises de position publiques qui ne lui étaient pas entièrement hostiles, et créant ainsi des divisions parmi les alliés traditionnels des Etats-Unis et d’Israël, l’Iran issu de la révolution de 1978 n’a pas cessé de faire l’unanimité contre lui, et il s’en est récemment fallu de peu qu’on ne voie toute une armada occidentale se lancer sous la conduite des Etats-Unis dans une aventure aux conséquences incalculables. Or deux événements majeurs, quoique sans aucun lien entre eux, sont sans doute sur le point de compliquer considérablement le jeu politique occidental et le fond idéologique sur lequel il se joue. Ce sont respectivement le réveil de la conscience palestinienne qui paralyse Israël à un point inconnu jusqu’alors, et, à l’autre bout de l’arc stratégique qui va de la Méditerranée occidentale jusqu’aux contreforts de l’Extrême-Orient et de la Russie méridionale, le retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan, retrait que le nouveau pouvoir en place en U.R.S.S. ne semble même plus soumettre à des conditions politiques concernant le futur régime intérieur de l’Afghanistan.

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De la guerre de libération algérienne à la révolution iranienne, la guerre n’a pratiquement jamais cessé autour de la Méditerranée. Mais, sous l’apparente continuité du processus qui met à feu et à sang toute cette région du monde depuis plus d’un quart de siècle, on peut déceler un changement très profond des enjeux, qui pourrait se décrire schématiquement comme la mise en place de nouvelles conditions pour une sorte de guerre sociale à l’échelle mondiale. Parmi les indices qui, à la surface des événements, manifestent ce bouleversement, les changements qui ont marqué les réactions des franges éclairées de l’opinion en Europe et particulièrement en France ainsi que le style d’action des Grandes Puissances dans les conflits, sont sans doute très significatifs. Que l’on compare par exemple la politique – hypocrite mais en même temps clairement orientée - de de Gaulle à l’égard de l’Algérie à la confusion du jeu que mènent les politiciens français au Proche-Orient depuis 1980 ; que l’on mette en regard, d’un autre côté, la mobilisation d’une grande partie de la gauche française contre la guerre d’Algérie, et d’une quantité appréciable de militants tiers-mondistes aux Côtés des Algériens, avec la violente répulsion qu’inspire uniformément l’Iran contemporain et sa révolution – et on mesurera mieux à quel point le déplacement des combats n’a pas été seulement géographique. Moins de dix ans après la Seconde Guerre mondiale, la guerre de libération algérienne était destinée à susciter en France des mouvements si contradictoires qu’ils furent bien près de déboucher sur une guerre civile. C’est qu’indépendamment même de l’impopularité grandissante d’une guerre qui finissait par coûter trop de morts pour un enjeu trop lointain et trop limité, il y avait, ou en tout cas il semblait y avoir, beaucoup d’affinités entre le discours des nationalistes algériens et celui d’une certaine tradition française. Comprendre la revendication algérienne, pour ceux qui avaient « fait » le Front Populaire puis la Résistance (comme pour ceux qui n’avaient fait ni l’un ni l’autre mais qui s’en réclamaient depuis la fin de la guerre), cela n’exigeait en somme qu’un effort minime : il suffisait de résister au frisson patriotique à la faveur duquel on tentait d’accréditer l’idée d’une patrie une et indivisible de Dunkerque à Tamanrasset.

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La grande figure de l’intelligentsia française de l’époque, Sartre représente parfaitement la signification que pouvait prendre dans le contexte de l’après-guerre, du stalinisme et de la guerre froide, l’adhésion à l’anticolonialisme comme seule version possible d’une pensée révolutionnaire écrasée partout ailleurs. Par une aberration aussi mystérieuse que commune Sartre, qui avait semblé ignorer jusqu’à l’existence d’une guerre mondiale avant que celle-ci ne prît fin, inaugura son entrée en politique par une assez peu glorieuse participation à la chasse aux sorcières dès 1945. Mais contrairement à beaucoup d’autres, il ne s’arrêta pas là, et la virulence anti-bourgeoise authentique qu’il déploya dans Les Communistes et la Paix déchaîna contre lui, bien plus encore que sa position de « compagnon de route » des communistes, une haine tout aussi authentique qui prouvait que la bourgeoisie française avait identifié en lui un porte-parole possible pour des aspirations révolutionnaires confuses, mais qui ne voulaient pas mourir. De leur côté les nationalistes algériens, dont beaucoup de cadres avaient été formés en France et abreuvés d’idéaux laïques et démocratiques et dont certains avaient, en tant que militaires, participé à la campagne de libération de l’Italie et de la France en 1944, avaient fini par lier de plus en plus étroitement au cours des années, guerre d’indépendance et révolution – association naturelle dans le contexte d’une colonisation d’occupation et de peuplement comme celle de l’Algérie, où l’indépendance devait nécessairement signifier aussi l’expropriation, et où l’expropriation posait de manière immédiate et impérative toute la question sociale. Quant au laïcisme officiel de la révolution algérienne, il tenait évidemment au fait que la promotion sociale des cadres et leur formation intellectuelle et technique s’était accomplie à travers la France (ce sur quoi les services français s’appuyèrent, semble-t-il, pour l’une de leurs opérations les plus réussies, à savoir la liquidation de pratiquement toute une génération de jeunes intellectuels combattants par leurs compagnons d’armes, à qui on avait fait accroire que, formée en France et par la France, ils s’apprêtaient à les trahir). Mais ce laïcisme se nourrissait aussi de l’histoire du monde arabe contemporain, où les seuls mouvements d’indépendance qui réussissaient alors à s’imposer étaient majoritairement d’inspiration laïque. L’aide et l’exemple venaient en particulier de l’Egypte nassérienne sortie grandie de la nationalisation du canal et de l’échec israélo-anglo-français de l’expédition de Suez dirigée entre autres, du côté français, par Massu, futur héros de la bataille d’Alger.

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L’anticolonialisme français et le nationalisme arabe pouvaient donc dialoguer, et dialoguaient en effet, même si cela n’allait pas sans malentendus et réticences. Du côté français, le facteur d’incompréhension le plus massif parmi ceux-là même qui voulaient la paix en Algérie, étaient précisément qu’ils ne voulaient que la paix. L’idée même d’un engagement effectif du côté du F.L.N. faisait sincèrement horreur à beaucoup de militants du P.C.F. non seulement parce qu’un tel engagement était contraire à la ligne du parti, mais parce que la Résistance s’était appuyée au moins autant sur le nationalisme que sur l’anti-nazisme et qu’une composante nationaliste exaltée dominait encore, au cours des années 50, dans l’idéologie « résistantiste » de base des communistes français, où elle faisait d’ailleurs bon ménage avec l’inféodation des cadres aux dirigeants soviétiques. D’un autre côté, une frange très marginale mais significative de l’extrême gauche refusait, sinon tout dialogue, du moins tout engagement avec la révolution algérienne dans laquelle elle ne voyait qu’un nationalisme dressé contre un autre. Enfin beaucoup de sympathisants des Algériens en lutte avaient de la question palestinienne une vision on ne peut plus vague, accompagnée d’une bienveillance non moins vague pour le jeune Etat d’Israël qu’ils se représentaient volontiers, contre toute réalité, comme menant en plein désert une expérience de socialisme laïque et de reboisement. En tout cas il ne leur paraissait pas contradictoire de prendre parti, en luttant contre le colonialisme français en Algérie, dans l’un des combats du nationalisme arabe, sans se prononcer sur l’autre. Bref, entre une droite déçue et fanatisée par les échecs successifs de Vichy, de l’Indochine et de Suez et une gauche qui ne pouvait voir, au mieux, la révolution algérienne qu’à travers le point de vue de ses cadres, point de vue déjà partiellement en porte-à-faux par rapport à la réalité sociale de l’Algérie, il semble bien que seul de Gaulle, et les gaullistes qui eurent à connaître sur le terrain même du Proche-Orient les conditions de création de l’Etat d’Israël, avaient compris qu’il existait une spécificité du destin historique moderne du monde arabe, et que la seule position historiquement raisonnable était de laisser à ce destin la latitude de s’accomplir, et en tout cas de ne le contenir, s’il avait à être contenu, que dans le cadre d’une reconnaissance mutuelle.

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Entre ces trois courants principaux, où situer et comment qualifier la politique de la France social-démocrate qui s’illustra dans l’expédition de Suez ? L’incommensurable sottise et l’aveuglement historique qu’il fallut pour croire que les Etats-Unis et l’U.R.S.S. laisseraient faire, comme si rien n’avait changé dans l’équilibre géopolitique depuis la guerre, la myopie propre à une politique faite de « coups » naïvement machiavéliques organisés par les services secrets hors de tout contrôle diplomatique, tout cela préfigure assez bien, dans l’ensemble, le style désormais caractéristique de la politique du camp occidental au Proche-Orient : style erratique et incohérent, entreprises fanfaronnes dont les échecs parfois piteux ne sont compensés que par de nouvelles et plus dangereuses fanfaronnades, incapacité foncière à concevoir autre chose que des verrous toujours plus puissants, toujours destinés à sauter – avec cette différence que, cette fois, il n’y a pas de super-géants pour mettre le holà, ne serait-ce qu’à leur profit.

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A l’égard du Proche-Orient, la politique occidentale est progressivement passée, non sans quelques soubresauts, sous la direction exclusive des Etats-Unis, eux-mêmes manipulés par Israël, à moins que ce ne soit l’inverse ou les deux : l’espion israélien Pollard infiltré au Pentagone n’a semble-t-il pas tardé à être remplacé par un collègue, pour l’heure encore anonyme, mais sur l’existence et l’activité duquel les Américains n’ont apparemment plus aucun doute. Edwin Meese n’a pas pu démentir l’autorisation demandée à Israël (et accordée sous forme de promesse de non-bombardement) pour la construction par les Américains d’importantes infrastructures pétrolières en Irak ; enfin, les seules auditions de témoins qui, à l’occasion de l’Irangate, eurent lieu à huis clos , furent celles où l’on débattit du rôle d’Israël, et où il fut établi qu’il avait bien été l’instigateur de toute l’affaire. Mais cette direction unifiée n’est pas pour autant garante d’une ligne politique clairement déterminée, bien au contraire. Il est vrai que certaines incohérences, en particulier toutes celles destinées à entretenir le désarroi et la confusion dans l’opinion publique ne sont probablement que de surface et délibérément programmées : ainsi pour ce qui concerne les coupables à chaque fois immédiatement désignés à la vindicte publique lors des attentats commis en Europe au cours de ces dernières années. A l’occasion de ceux qui firent plusieurs dizaines de morts à Rome et à Vienne en 1985, chacun y alla le même jour de sa version des choses ; pour les Américains, c’était l’Iran, pour Israël le groupe Abu Nidal, pour l’Italie les Syriens et les Libyens associés. Sans doute la vérité sortit-elle presque nue de la bouche de Rabin : « Ils ont frappé, dit-il, les pays qui appuient l’O.L.P. » - comprenne qui peut. Il est vrai aussi que l’Autriche et l’Italie avaient tenté de maintenir au-delà du supportable et au prix de dissensions internes qui atteignaient en Italie en particulier, un degré d’extrême gravité, quelque chose qui ressemblait encore à une diplomatie indépendante.

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Quant à la politique des Etats-Unis sur la question palestinienne elle marqua, entre la fin de la guerre du Vietnam et Camp David, une série d’oscillations spectaculaires entre la recherche de solutions diplomatiques classiques dans un cadre international, et l’usage du terrorisme d’Etat et des guerres locales comme moyen d’évincer définitivement l’O.L.P. de la scène, et de donner à Israël le temps qu’il lui fallait pour arriver jusqu’au moment où il pourrait ne plus être question de solution, n’y ayant plus de problème à résoudre. Entre 1974 et 1975, Nixon et Kissinger avaient conçu pour la région un « plan de paix » qui impliquait la reconnaissance de l’occupation par Israël des territoires conquis en 1967. Le principal obstacle à la mise en œuvre de ce plan était alors en la personne de l’un des rares grands chefs d’Etat que le monde arabe eût encore : le roi Fayçal d’Arabie. Celui-ci ne devait pas tarder à connaître le destin de la plupart des grandes figures politiques du Tiers-Monde depuis la décolonisation. Son assassinat, en avril 1975,suivit de peu une rencontre avec Kissinger où il avait renouvelé son opposition au plan de paix qui lui était proposé, et il précéda de peu ce qui devait constituer pour Israël la grande diversion dont il avait besoin, tout en lui offrant un nouveau champ d’action : la guerre du Liban de 1975. Avec l’arrivée de Carter à la présidence américaine, les choses semblèrent d’abord devoir changer. Le communiqué final publié à l’issue de la rencontre Carter-Gromyko, prévoyait en effet, pour les Palestiniens, l’auto-détermination et la création d’un « homeland ». Mais, que ce soit par son inconsistance politique propre ou sous la pression d’une partie de son administration, Carter allait rapidement changer de cap : d’un côté il faisait savoir à Giscard d’Estaing, en plein sommet de Venise, que les Etats-Unis s’opposeraient par tous les moyens à une solution négociée sous l’égide des Européens – et Venise fut en effet la dernière tentative de ce genre ; d’un autre côté il mettait en place, dans l’envolée de la visite de Sadate à Jérusalem (laquelle ne se fit sans doute pas sans accord américain préalable) les accords de Camp David grâce auxquels les Israéliens, en échange de la restitution du Sinaï, se voyaient dégagés de la seule menace militaire sérieuse à laquelle ils aient jamais été confrontés, libéré de toute pression visant à leur faire reconnaître l’O.L.P. comme interlocuteur, et maîtres du jeu qui était censé liquider, à travers la destruction du Liban, jusqu’au souvenir même d’une question palestinienne.

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L’invasion du Liban, en dépit du triomphe au moins momentané qu’elle représentait pour Israël, se termina sur un échec politique cuisant du camp occidental. Américains et Français durent replier les canonnières du bon vieux temps, fuyant de très meurtriers attentats, qui épargnèrent au contraire les Italiens – lesquels avaient d’emblée respecté leurs engagements initiaux de neutralité et d’assistance aux populations. Du même coup, et sous l’effet des mêmes pressions conjointes des groupes chiites et de la Syrie, Gemayel dut dénoncer lui-même l’accord libano-israélien qu’il venait d’accepter. Cependant l’essentiel – la perspective de voir Israël régner sur une région en décomposition – était sauf, et d’autre part il se jouait depuis deux ans déjà une partie autrement importante de laquelle l’équilibre mondial lui-même, et pas seulement le sort du petit peuple palestinien, semblait dépendre. Au départ les choses semblent simples : l’Irak dénonce le traité d’Alger qui fixait les frontières entre les deux pays, et envahit un Iran en pleine effervescence et désorganisation révolutionnaire, avec le projet de le faire éclater en petites républiques. La parenté avec la stratégie impérialiste d’Israël saute aux yeux, et c’est d’ailleurs pourquoi Israël, qui voit depuis longtemps dans l’Irak le seul rival susceptible de lui contester son statut de superpuissance régionale, devient immédiatement l’allié objectif de l’Iran. Mais il est le seul, et les puissances occidentales affichent très officiellement leur espoir et leur certitude d’une défaite iranienne à brève échéance, ceci au moins dans les premières années. Les thèses changeront bientôt devant l’opiniâtreté iranienne, peut-être aussi sous la pression du lobby juif américain. En tout cas les puissances occidentales ont fini par adopter, et maintenant tant bien que mal depuis 1984 à peu près, la ligne suivante :

1) Il est urgent, impératif et moral que la guerre cesse immédiatement (discours destiné aux opinions publiques en général) ;

2) « Une victoire de l’une des parties n’est pas possible militairement, pas plus qu’elle n’est souhaitable stratégiquement » (Richard Murphy au Congrès américain, juin 1984) ; « Mieux vaut pour Israël que cette guerre dure le plus longtemps possible » (Haaretz, novembre 1986) ; (propos généralement épargnés au grand public, cités par les moins lus des grands journaux américains, et par Le Monde Diplomatique) ;

3) Les ventes d’armes à l’Irak sont licites, publiques et massives (la France à elle seule en vend pour à peu près six milliards de dollars de 1980 à 1983) ;

4) Les ventes d’armes à l’Iran sont strictement prohibées ; Israël, les Etats-Unis et la plupart des pays d’Europe les camouflent avec plus ou moins de succès.

Il est difficile de croire, dans ces conditions que la perpétuation de la guerre n’ait pas été assurée par tous les moyens, l’avant-dernier en date étant l’ouverture par l’Irak, sérieusement menacé, du front de la guerre des pétroliers, front sur lequel les Etats-Unis et leurs alliés sont pratiquement passés, momentanément en tout cas, du statut d’alliés de l’une des parties, à celui de belligérants actifs. Mais, parmi ceux-là mêmes qui s’entendent pour jeter de l’huile sur le feu, les intérêts divergent et ne sont pas toujours assurés de ne pas se retourner en leur contraire un jour ou l’autre. Pour Israël par exemple, l’alliance de fait avec l’Iran est loin d’avoir rapporté ce qui en était escompté, au point qu’un lobby pro-irakien commence à se faire entendre à Jérusalem et même à Washington, où le lobby « pétrolier » commence à trouver des alliés pro-irakiens au sein même du lobby juif. Car non seulement l’Irak n’a pas été vaincu, mais l’ « alliance naturelle » entre Israël et l’Iran (alliance raciale anti-arabe) sur laquelle comptaient, à terme, les Israéliens, ne semble pas devoir se réaliser, l’Iran continuant à soutenir, en dépit des ventes d’armes, ceux qui sont devenus les principaux obstacles au contrôle d’Israël dans le Sud Liban : les chiites du Hezbollah. De plus la continuation de la guerre qui, à défaut d’une défaite de l’Irak, était censée provoquer au moins son affaiblissement, risque de donner aux Irakiens une expérience militaire qu’Israël n’a pas eu l’occasion d’acquérir au cours des guerres-éclairs de son histoire. Les fournisseurs d’armes sont, eux aussi, d’une certaine manière dans l’impasse ; car aux profits fabuleux réalisés sur les ventes d’armes ont succédé des prêts fabuleux accordés à l’Irak pour continuer à s’approvisionner. L’Irak ne doit donc pas perdre la guerre, si on veut qu’il puisse un jour payer. Mais il semble de plus en plus clair qu’il ne peut pas non plus la gagner, sinon au prix d’un engagement effectif des forces armées occidentales à ses côtés, engagement qui a connu un début de réalisation durant l’été de 1987, et dont il n’est pas toujours exclu qu’il reprenne.

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Les seuls qui aient jusqu’à présent tiré de la poursuite de la guerre un profit sans ambiguïté sont les stratèges américains qui ont installé, sur le pourtour des combats, une gigantesque infrastructure militaire d’une puissance largement équivalente à celle de l’O.T.A.N. et sur l’exacte finalité de laquelle les analystes américains en sont encore à s’interroger – mais on sait que les équipements militaires, une fois mis en place, finissent généralement par servir. En 1981, pour remplacer le « Rapid Deployment Force » dont le projet avait été abandonné après l’échec du raid sur l’Iran un an avant, les Etats-Unis créèrent le « Conseil de Coopération du Golfe » sous l’égide de l’Arabie Saoudite. Il s’agissait, pour mieux tourner les inconvénients d’une intervention occidentale ouverte, de créer un système de défense intégré des Etats de la région, disposant d’énormes moyens de bases, en stocks de matériel et services de renseignements américains – lesquels services seraient également utilisables dans la lutte contre la subversion à l’intérieur des Etats membres. Cette énorme machine de guerre est désormais opérationnelle, et elle se prolonge vers l’Est jusqu’au Pakistan, vers le Sud-Ouest jusqu’à la Corne de l’Afrique, par le biais d’un « Commandement Militaire Unifié Régional », regroupant dix-neuf pays. Cependant, et c’est là que les questions commencent, la dépendance des pays occidentaux à l’égard de la circulation du pétrole dans le Golfe ne cesse de décroître et l’U.R.S.S., qui s’approvisionne elle-même, ne peut être soupçonnée de convoitises, au moins économiques, dans cette zone. Le dispositif mis en place était-il conçu comme l’arrière du futur front d’une guerre américano-soviétique qui, en épargnant l’Europe, atteindrait l’U.R.S.S. par le Sud ? Mais si la perspective d’une telle confrontation pouvait encore trouver des justifications au début des années 1980, il est clair désormais que l’U.R.S.S a renoncé à toute stratégie d’avancée dans la région. Tout, ici est suspendu à la détermination des futures administrations américaines à poursuivre la politique de détente. En attendant, les bénéficiaires immédiats de l’existence de cet arsenal sans commune mesure avec les dangers allégués sont les régimes en place dans le Golfe, en Egypte et en Irak – régimes ainsi prémunis, du moins le croient-ils, contre la déstabilisation qui les menace.

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Or, cette menace n’est pas imaginaire. Elle fait trembler au moins autant les Etats occidentaux que ceux des Etats arabes qui ne vivent que par leur protection. En schématisant à peine, on peut dire que depuis le déclin du marxisme, d’abord en Occident puis dans les pays du Tiers-Monde, où il ne commença qu’avec une génération de retard, le seul discours radical adressé aux pauvres comme tels, et susceptible de les faire se doter d’une force réelle, a été celui de l’Islam. En Amérique du sud, où l’Eglise catholique a souvent pris la relève des mouvements marxistes dans les luttes sociales les plus dures, non seulement la coupure avec la marxisme est moins profonde, mais le combat se mène entre adversaires qui partagent une même culture, si bien que des moyens de pression (l’autorité du Vatican sur les prêtres par exemple) existent et que, d’une manière générale, les révolutionnaires de ces régions inspirent beaucoup moins de cette haine fondée sur l’ignorance totale, si caractéristique des réactions occidentales, de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, à l’égard du « fondamentalisme » chiite. Quant aux mouvements d’indépendance laïques du Proche-Orient, dont l’O.L.P. a été la dernière incarnation, ils présentaient en outre cet avantage, même lorsqu’ils étaient marxistes, d’être des mouvements d’élite. Outre que cette qualité leur valait à elle seule une certaine honorabilité, elle offrait des voies d’approche qui pouvaient aller de la discussion entre militants jusqu’à l’achat pur et simple des cadres par les services des Etats intéressés. Rien de tel n’existe plus entre nous et l’islamisme radical. Ce qu’il faut entendre par là est loin, naturellement, de constituer un tout homogène, mais l’ampleur du phénomène, sa vitesse de propagation et la profondeur des mouvements sociaux qu’il met en branle auraient mérité, de la part de nos analystes et moralistes politiques, autre chose qu’un rejet aussi précipité que violent. Ce rejet repose, dans ses manifestations les plus grossières, sur la diabolisation médiatique de la figure de l’Ayatollah (est-il inutile de rappeler que le prétendu pendant de cette diabolisation, la qualification de « Grand Satan » qui serait appliquée par la propagande iranienne aux Etats-Unis, n’est que la traduction sans doute volontairement grotesque, d’une expression persane qui signifie à peu près « ennemi principal » ?). Mais même lorsqu’il se fonde sur la réprobation, juste en elle-même, des cas de torture signalés dans les prisons iraniennes et des exécutions d’opposants, ce rejet procède d’un refus, rare à ce point, de toute vision historique des choses. Nous sommes pourtant bien placés pour savoir que, dans des situations de convulsion ou de tension sociale violente, comme en temps de guerre, il est pratiquement impossible qu’il ne se trouve des individus que les bouleversements ambiants n’entraînent à basculer du côté de la barbarie. Dire cela ce n’est pas justifier le crime, c’est reconnaître qu’il appartient au lot commun du malheur de l’humanité et qu’en tout cas il ne suffit pas à stigmatiser un peuple entier, ni un seul entre tous. Car où en seraient les études historiques, et où en serions-nous nous-mêmes de notre histoire, si le sang versé de manière folle et tragique sous la Terreur était demeuré comme l’unique emblème, et à jamais déshonorant, de la Révolution française ? L’Iran se trouve pourtant comme la France de 1792, aux prises avec une guerre civile qui n’est pas terminée, et une guerre extérieure dans laquelle il se bat seul contre une coalition d’Etats qui se sentent par lui menacés dans leurs fondements.

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Le radicalisme spécifique de la révolution iranienne tire sans doute une grande partie de sa force de ce qu’il s’est trouvé doublement déterminé par la forme particulière de l’Islam qu’est le chiisme, et par les conséquences d’une situation au demeurant classique mais poussée dans l’Iran du Shah à un point extrême, celle d’un pays de forte et grande tradition dont les modes de vie et de production, ainsi que les croyances et la vie spirituelle en général se sont trouvés sans transition condamnés par les exigences d’une révolution industrielle capitaliste importée. Cette situation, caractéristique de l’ensemble des pays du Tiers-Monde, est bien connue, tout comme les ravages de toute espèce qui en sont l’inévitable cortège. Si elle a frappé l’Iran avec une brutalité toute particulière, cela est certainement dû à tout ce qui aurait pu au contraire constituer pour ce pays une force : son immense étendue, sa richesse en hommes et en ressources naturelles, sa position cruciale entre Nord et Sud, Orient et Occident. Or, c’est précisément en considération de tous ces atouts que l’Iran fut promu par les Occidentaux au rôle de gendarme d’une région dont le contrôle conditionne celui du monde, et qu’à ce titre il bénéficia à un rythme accéléré de toutes les calamités inhérentes à ce rôle : dépeçage du pays par le Shah, ses feudataires et leurs patrons étrangers, destruction du tissu social par l’urbanisation moderne liée à l’industrialisation, création d’une classe de compradores éclairés – ce qui ne peut avoir dans un tel contexte qu’une seule signification, celle du rejet par-dessus bord de quoi que ce soit qui puisse encore s’appeler « valeur » au profit de la poursuite toujours plus frénétique des bien matériels. Par-dessus tout cela, et en guise d’emplâtre idéologique, l’exaltation artificielle de « racines » anté-islamiques pour laquelle on n’hésitait pas à convoquer pêle-mêle Cyrus et Zoroastre, le Shah lui-même s’étant inventé, pour rassurer sur l’élévation spirituelle de la modernité dont il était le chantre, une espèce de théosophie confusément scientiste, qui n’était pas sans faire penser au bouddhisme de pacotille qui se porte volontiers parmi les grands industriels américains. Il est bien vrai que l’Europe occidentale a connu elle aussi une révolution industrielle payée par des millions de morts et une métamorphose profonde de son organisation sociale et de sa culture. Cela ne l’a pourtant pas empêchée de se survivre à elle-même toujours plus capitaliste, industrielle et puissante, ayant dans l’espace de deux siècles parachevé le lent processus de destruction de ses propres valeurs, moyennant quoi ses populations ont atteint, dans leur masse, à la fois un niveau de bien-être matériel jusqu’alors inconnu dans l’histoire de l’humanité, et de déliquescence spirituelle sans doute tout aussi inouï. Les conditions de possibilité de ce processus – la « digestion » par les sociétés impliquées des immenses souffrances et pertes de toute nature liées à l’exploitation et à la répression des révoltes et révolutions – ces conditions sont très difficiles à saisir, mais certaines d’entre elles au moins se dégagent assez clairement à la lumière, justement, de ce qui advient maintenant ailleurs. Il s’agissait en Europe d’un mouvement autochtone, ce qui déjà garantissait qu’il n’y aurait rupture et guerre que sur le front social, sans affrontement irréductible de cultures foncièrement étrangères les unes aux autres. De plus, s’agissant d’un processus véritablement créatif et non d’un produit importé, il prit le temps de mûrir, et en mûrissant mit en place de manière progressive les conditions de sa propre survie, en particulier la création de classes sociales nouvelles, et la déchristianisation, qui était l’une des principales conditions de l’adhésion des masses à la croyance au progrès.

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Ce qui semble évident concernant l’islamisme radical actuel, c’est qu’il n’est ni une immense organisation secrète unifiée, ni l’apanage du chiisme iranien, ni un mouvement de retour à une religiosité qui aurait été oubliée et qui connaîtrait, pour des raisons sociales et politiques conjoncturelles, une sorte de restauration. Les analystes les plus sérieux refusent d’ailleurs les étiquettes d’intégrisme ou de fondamentalisme trop vite plaquées sur un ensemble de phénomènes fort complexes mais qui en tout cas ne présentent pas les caractéristiques de ce que l’on entend par là dans l’histoire religieuse de l’Occident. En premier lieu, la place accordée à la figure du « déshérité », la dignité qui lui est reconnue et les devoirs que son existence impose aux autres, tout cela est conforme à la plus pure orthodoxie islamique, sans distinction de rites. D’autre part des mouvements islamistes radicaux de rite sunnite, clandestins et prônant le renversement par la force des pouvoirs établis, existaient dans tout le Proche-Orient dès avant le déclenchement de la révolution iranienne : héritiers proches ou lointains des Frères Musulmans, ou complètement indépendants d’eux, ils étaient devenus actifs au cours des années 70 en Syrie, en Egypte, et à un degré moindre au Maroc et même en Algérie et Tunisie. Or, ces mouvements n’ont semble-t-il jamais manifesté de sympathies particulières pour les groupes d’obédience iranienne, même si l’aura de la révolution accomplie en Iran a pu contribuer à renforcer leur propre audience. Ce qui a fait la particularité du « modèle » iranien tient à une conjonction de facteurs hétéroclites parmi lesquels le chiisme en tant que tel joue sans doute un rôle important, mais non pas exclusif. Religion de l’attente (du septième eu du douzième imam selon les traditions), il favorise une sorte de disponibilité diffuse au mouvement et, comme signe de cette disponibilité, une préparation des individus au sacrifice de soi dans la perspective de l’avènement attendu – trait qui contraste avec ce qui est, dans le sunnisme, au moins une tendance au légalisme et à la préservation de l’ordre. Un autre facteur, plus contingent, a contribué à associer plus étroitement au chiisme la valorisation des « déshérités », alors même que celle-ci constitue une thématique propre à l’Islam dans son ensemble : c’est le fait que, sauf en Iran, presque toutes les communautés chiites vivent effectivement une situation d’oppression sociale. Les chiites sont minoritaires, en général, dans les pays où ils sont implantés mais, même là où ils ne le sont pas (au Liban, en Irak, à Bahreïn), ils sont exclus du pouvoir et constituent la grande masse des classes sociales les plus pauvres. Au Liban la situation de la communauté chiite était, jusqu’en 1982, particulièrement significative de cet état de chose puisque, devenue la communauté la plus nombreuse dans un pays à base officiellement confessionnelle, elle fut la dernière à recevoir un début de représentation politique et la misère dans laquelle vivait l’immense majorité de ses membres constituait la face honteuse et cachée de ce Liban florissant, tolérant et mythique si cher à l’Occident. Une bourgeoisie chiite à peine naissante, regroupée sous l’égide du mouvement Amal et qui aspirait simplement à entrer dans le sein de l’oligarchie dirigeante, fut prise de vitesse à la fois par la guerre et par l’écho que rencontra dans sa clientèle potentielle la révolution iranienne – et elle a sans doute peu de chances de survivre, comme force politique, à l’effondrement du confessionnalisme d’Etat. Partout ailleurs, et dans les pays du Golfe en particulier, les foyers de subversion sont désignés par les pouvoirs en place comme chiites, et souvent ils le sont, mais pas toujours. Mais là où il existe, comme en Arabie Saoudite, une police religieuse officielle d’obédience sunnite, il est évidemment commode d’appeler « chiite », et de réprimer sous prétexte de faire respecter l’orthodoxie religieuse, tout mouvement qui menace l’ordre établi. La même chose vaut pour tous les pays « modérés » du Golfe qui jouent à fond la carte de la xénophobie et du racisme anti-persans en favorisant la montée en puissance d’un « Islam noir », « arabe » et « sunnite » contre l’ « Islam rouge » à l’iranienne : comme quoi les vieilles recettes n’ont rien perdu de leur vertu, quand il s’agit de guerre sociale.

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La grande question posée par l’Iran est justement celle de la possibilité d’une guerre sociale qui prenne pour point de départ et point d’appui un « archaïsme » autochtone reconnu, et qui en tire sa force. Jusqu’alors, la plupart des luttes de résistance des pays du Tiers-Monde à leur écrasement par les pays riches de la planète avaient commencé par des tentatives plus ou moins réussies pour refouler les « archaïsmes » locaux considérés comme le handicap majeur sur la voie de leur accession à la modernité – elle-même censée être, qu’elle soit de type capitaliste ou socialiste, la clé du développement et de la démocratie ou de la justice sociale, par le développement. L’Algérie indépendante, passée d’une orientation socialiste socialement très coûteuse à une économie de plus en plus livrée aux appétits libéraux, paie en ce moment même les conséquences de ce refoulement, auxquelles elle tente de remédier par la démagogie d’un islamisme de propagande destiné à désamorcer des frustrations populaires d’ordre indissociablement culturel et social. D’une manière générale, après la phase de leur libération, les pays pauvres ont découvert ce qu’avait de parfaitement illusoire l’idéologie nationaliste qui avait un temps fait leur force car, plus ils allaient dans le sens de la modernisation, et plus s’accumulaient chez eux les déchets de l’industrialisation à marches forcées, plus aussi se creusait le décalage entre modernisation et base réelle de la modernisation, et plus se renforçait l’impitoyable dépendance dans laquelle on continuait à les tenir. Car ils ne disposent, eux, de tous les moyens qui permettent aux peuples occidentaux de continuer à croire indéfectiblement qu’à tous les échecs de la modernisation, dont ils ont plus ou moins confusément mais toujours davantage conscience, il n’y a quand même qu’un seul remède : encore plus de modernisation.

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La révolution iranienne a connu, comme toutes les révolutions, une phase de grande incertitude sur ses propres orientations. Née d’un mouvement de masse qui avait d’abord tout emporté sur son passage, elle se traduisit immédiatement par des occupations de terres légalisées après coup, et par la nationalisation des grandes entreprises et des banques, devenue une mesure de salut public après le pillage des ressources publiques et la fuite à grande échelle des capitaux auxquels avaient procédé les piliers de l’ancien régime, aux premiers signes annonciateurs du cataclysme. Durant cette phase où le pouvoir était encore à prendre, de nombreux groupes rivaux aspiraient à s’en emparer. La confrontation dont Khomeiny sortit vainqueur élimina successivement ce qui restait de la Savak passée à la contre-offensive avec l’appui de la C.I.A. et du Mossad, les groupes bourgeois libéraux, le parti communiste Toudeh décapité après que la C.I.A., qui escomptait encore jouer l’Iran contre l’U.R.S.S. , eut livré au nouveau pouvoir la liste nominale des agents iraniens de Moscou, et enfin les Moudjahidin du Peuple, les plus proches adversaires de la tendance finalement victorieuse, et avec lesquels la lutte fut, comme de juste, la plus féroce de part et d’autre : on connait bien la répression dont furent victimes les Moudjahidin du Peuple pourchassés jusque dans leur exil, on oublie plus volontiers que ceux-ci firent, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, et longtemps après 1979, de très nombreuses victimes d’attentats politiques ou individuels dans le camp khomeyniste. La victoire de ce dernier est indiscutablement liée à l’articulation directe de la parole du chef religieux qui, relayée depuis son exil jusqu’au plus profond de l’Iran par la prédication, fut le premier moteur de l’ébranlement populaire. Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une organisation, mais ce réseau de propagation de l’appel avait pour lui ce que n’avait aucune organisation, même révolutionnaire : un langage commun immédiatement ancré dans les réalités essentielles de la misère, de l’humiliation et de la foi. Ce que le pouvoir khomeyniste a fait de cet immense potentiel révolutionnaire est encore difficile à discerner. La propagande occidentale, la méfiance iranienne à l’égard de tout regard étranger et l’écran de la guerre rendent tout bilan prématuré. Ce que l’on sait, c’est que la révolution sociale ne s’est pas poursuivie au-delà des grandes mesures d’urgence du début et d’une amorce, qui a d’ailleurs porté des fruits dans la production agricole et industrielle, de rupture des barrières entre villes et campagnes, cadres et ouvriers. Mais le Bazar et le grand commerce sont toujours florissants et si la drogue, dont tous les témoignages concordent pour dire qu’elle faisait, à la fin de l’ancien régime, des ravages effrayants dans les classes les plus pauvres, a peut-être été éradiquée, la misère ne l’est toujours pas, et les luttes entre factions, intérêts et orientations contradictoires se poursuivent. Mais le problème qui désormais commande à lui seul la survie de l’Iran révolutionnaire comme tel est la guerre.

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Sur la question de la guerre les choses sont, en revanche, à peu près claires : l’Irak a pris l’initiative de son déclenchement en occupant une partie du territoire iranien avant de se voir, contre toute attente, occupé lui-même par les troupes iraniennes. Incapable de résister à la pression de ces dernières sur terre, il a également pris l’initiative de déclencher la guerre des pétroliers, l’a poursuivie avec l’aide des troupes occidentales, en rompant régulièrement les trêves intervenues depuis le début des combats maritimes qui ne nuisent qu’à l’Iran, puisque le pétrole irakien transite par d’autres voies que le Golfe. Il en va de même pour la guerre des villes inaugurée et relancée à chaque fois par l’Irak, ainsi que pour l’utilisation des armes chimiques. La résolution 598 de l’O.N.U. est, dans ce contexte, purement formelle : en exigeant le retrait des belligérants sur les frontières internationalement reconnues, elle favorise d’emblée l’Irak dont une partie du territoire se trouve actuellement occupée. L’Irak lui-même ne l’a acceptée que parce qu’elle a été conçue à son intention par ses alliés, qui ont refusé d’y inscrire la seule clause qui aurait pu incliner l’Iran au moins à des négociations, et qui eût d’ailleurs énoncé la stricte vérité : la désignation de l’Irak comme agresseur. On peut penser que la sagesse eût été, pour l’Iran, d’accepter un cessez-le-feu, même dans les conditions hypocrites où il lui était proposé. L’argument le plus communément avancé pour expliquer l’intransigeance actuelle des dirigeants iraniens est celui de l’utilisation qu’ils feraient de la guerre comme diversion à leurs difficultés intérieures. Argument difficile à évaluer, car le fait est qu’il y a bien en Iran des tensions sociales et politiques irrésolues, et des partisans d’une paix négociée, même à des conditions injustes. Il se trouve simplement, d’une part que l’on peut toujours en dire autant de n’importe quel pays en guerre, et d’autre part que la guerre comme solutions aux problèmes intérieurs est toujours une arme à double tranchant qui fait courir aux régimes à bout de souffle le risque de succomber définitivement. Or, des deux régimes, celui qui a le plus besoin de la guerre, et qu’en même temps elle fragilise le plus, est celui de l’Irak – qui, soi dit en passant est depuis longtemps une tyrannie sanguinaire dont l’existence ne semble jamais avoir fait problème à ses alliés occidentaux. Le second argument et le plus populaire est celui du « fanatisme » qui n’existerait, naturellement, que du côté iranien, l’Irak n’ayant déclenché la guerre que pour d’avouables motifs de puissance et de conquête. Cet argument se nourrit de déclarations maintes fois réitérées des dirigeants de Téhéran, aux termes desquelles l’un des buts de la guerre est le renversement du régime de Saddam Hussein. Passons sur le fait que l’objectif initial de l’Irak était non seulement le renversement du nouveau régime iranien, mais la disparition pure et simple de l’Iran comme Etat. Il faut aussi penser, en termes stratégiques, que l’Iran ne serait peut-être pas beaucoup mieux loti par la paix qu’on lui propose que par la guerre. Car ce que tous les alliés de l’Irak, et il y en a beaucoup, attendent, c’est le moment de la curée : un Iran en situation de demi-victoire, ou de demi-échec deviendrait selon toute probabilité le théâtre de tous les types d’opérations de police impérialiste imaginables. Si en effet les années qui viennent voient se confirmer la détente amorcée sur le front des relations Est-Ouest, il est prévisible que c’est en direction des relations Nord-Sud que se concentrera tout le potentiel agressif de l’impérialisme américain, selon les règles d’un mouvement pendulaire qui a marqué l’histoire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – l’U.R.S.S. étant, quant à elle, ligotée de ce côté par le problème de ses populations méridionales. Il est vrai que dans un Iran à nouveau asservi il mourrait moins d’hommes et il coulerait moins de sang que dans l’Iran en guerre d’aujourd’hui, et qu’on est en droit de placer ces considérations-là au-dessus de toutes les autres. Au moins ne faut-il pas que les autres soient totalement occultées. Nous savons par expérience que la formidable impulsion qui met en branle les révolutions est à la fois contagieuse et expansionniste. On peut déplorer que la révolution française et la révolution russe aient irrésistiblement tendu à s’exporter ; il faut au moins reconnaître que cette tendance n’est pas le propre d’un fanatisme spécialement islamique. Quant à la question de savoir si ce que l’Iran tente d’exporter est véritablement de nature révolutionnaire, c’est évidemment la plus complexe de toutes. Indépendamment même du type de mesures prises et prônées par le pouvoir iranien actuel, deux types de considérations permettent de poser la question dans des termes un peu moins approximatifs.

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Qu’en est-il en premier lieu des caractéristiques stigmatisées comme « médiévales » et « rétrogrades » de la révolution iranienne ? On en exhibe volontiers comme preuve le voile des femmes, le châtiment de l’adultère, la mutilation des voleurs, et autres choses du même genre qui ne seraient en effet que de tristes manifestations d’un moralisme étriqué si la référence religieuse n’était plus qu’un prétexte : un peu comme le chapeau des honnêtes femmes et la messe du dimanche dans une Europe industrielle et bourgeoise qui ne croyait déjà plus à rien d’autre qu’à elle-même. Pour ajouter à la confusion, il faut ajouter que ce qui a « pris » de la manière la plus spectaculaire, de la révolution iranienne, dans les pays arabes qui avaient connu des luttes d’indépendance nationale de type laïque et progressiste, comme l’Algérie ou l’Egypte, ce sont ces épiphénomènes de mœurs qui se sont très vite répandus dans des classes moyennes déjà très éloignées de l’Islam vivant, qu’il soit populaire ou érudit, et frustrées dans leurs aspirations sociales ; il n’est pas impossible d’ailleurs que ce soit aussi, en Iran même, par ces moyens extérieurs que les classes moyennes se décernent des brevets de bonne conduite révolutionnaire. Mais les masses iraniennes n’ont pas besoin de revenir à des coutumes et à une foi qu’elles n’ont jamais abandonnées, et qui étaient à tel point leur bien propre, que n’eût été l’intérêt vital qu’elles trouvaient à les défendre, il n’y aurait peut-être eu en Iran qu’une révolution politique, et non populaire. L’immense défi que représente dans le monde moderne la révolution iranienne est précisément là : il s’agit d’une révolution qui cherche à concilier une spiritualité fondatrice de valeurs, et dont la masse d’un peuple est dépositaire, avec les bénéfices de la modernité technique. Car il ne s’agit pas de revenir à la lampe à pétrole ; mais il ne s’agit pas non plus de mettre l’industrie au service de la révolution, mais plutôt l’industrie et la révolution au service de l’Islam conçu comme voie de perfectionnement et de libération des individus. Qu’il existe la moindre possibilité effective de relever ce défi , on peut le mettre en doute, et rien ne dit qu’en poursuivant les projets de développement auxquels il s’est attelé l’Iran ne finisse pas par détruire les conditions mêmes d’une vie sociale scandée et commandée par des occupations et préoccupations religieuses, et par placer au premier rang de ses objectifs le développement en lui-même et pour lui-même. L’U.R.S.S. et les autres pays de l’Est sont désormais eux-mêmes engagés dans la course indéfinie à l’accroissement quantitatif des richesses dont les vertus libératrices ne sont presque jamais contestées, même si on peut penser que les producteurs mêmes de ces richesses seront peut-être, à l’Est, moins faciles à duper sur ce point que ne l’ont été les classes ouvrières occidentales. Or, l’une des racines de la haine sincère et générale qu’inspire l’Iran actuel semble bien être dans la mise en cause, peut-être, tout à fait provisoire et désespérée, mais pour la première fois proclamée avec force, de l’une de nos croyances les plus fondamentales et qui semblait avoir gagné la planète entière : la croyance selon laquelle il n’y a plus qu’un seul perfectionnement concevable : celui des machines. A cela vient s’ajouter le fait que, si le capitalisme financier en se mondialisant n’a jamais rencontré de difficultés à se trouver partout des alliés autochtones, il n’y a plus, même à titre d’utopie, d’internationalisme prolétarien ; et, plus déterminant encore, le front de la guerre sociale est devenu géographique, les pays riches étant désormais – leurs propres classes moyennes comprises – les bénéficiaires de la misère massive et uniformément accélérée des pays pauvres – leurs propres classes moyennes, si tant qu’ils en aient, comprises. Ce phénomène ne concerne pas seulement l’Iran, mais la révolution iranienne, et les mouvements qu’elle inspire et nourrit représentent sans doute la première forme grave d’une guerre des pays riches contre les pays pauvres, dont les prodromes ne manquent pas ailleurs, mais que l’Occident a jusqu’à présent réussi à contenir victorieusement, même s’il la craint pus que tout.

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Sur le fond de cette grande peur, la révolte des populations des territoires occupés par Israël paraît mineure en importance, et très éloignée du radicalisme islamique inspiré par l’Iran. Elle l’est en effet, et la meilleure preuve en est qu’Israël, après avoir brièvement favorisé dans les territoires occupés des mouvements islamistes avec l’illusion de faire pièce de cette manière à l’audience de l’O.L.P., pour tenter ensuite de désigner la propagande islamique comme le fauteur des troubles, a dû finalement reconnaître que le mouvement était bien massif et spontané, et ne devait rien aux agents de Khomeiny. Pourtant la signification de ce mouvement n’est pas si éloignée qu’il y paraît de celle de la révolution iranienne. Car il s’agit d’une résistance de pauvres menée avec des moyens de pauvres, et qui ne doit rien qu’à elle-même, à l’humiliation et à l’oppression exercées par l’un des rares pays riches, disposant de tous les moyens des riches et enclavé en plein Sud : Israël. Or, il se trouve que cette résistance a d’emblée atteint un résultat qu’aucune armée arabe, aucune action stratégico-diplomatique d’une O.L.P. de plus en plus embourbée dans les contradictions, compromissions et erreurs peut-être inévitables dans une lutte menée de l’extérieur, n’avait jamais pu obtenir. Là non plus rien n’est joué ; il est possible que le mouvement se dénature, qu’il s’épuise, ou que perdure indéfiniment une situation pourrissante en beaucoup de points comparables à l’Afrique du Sud. Mais ce qui se joue dans l’un et l’autre cas préfigure sans doute ce qui risque de se jouer dans les années à venir de manière toujours plus dramatique et brutale : le maintien et l’accroissement par la force de l’inégalité mondiale qui nous fait vivre aussi bien – et aussi mal – que nous vivons.

(L’Antenne, avril 1988)


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