Entretien de J.- C. Michea à propos de G. Orwell

lundi 4 janvier 2010
par  administrator

Texte issu du « Magazine Littéraire » de décembre 2009

Ecrivain et professeur de philosophie à Montpellier, Jean-Claude Michéa est l’auteur de plusieurs essais autour de la pensée et de l’oeuvre de George Orwell dont Orwell, Anarchist tory et Orwell Educateur réédités recemment (chez Climats). Prônant des valeurs morales proches du socialisme d’Orwell, Michéa fustige l’intelligentsia de gauche, qui s’est, selon lui, éloignée du monde prolétarien et populaire et de la common decency, cette « décence commune » portée par la culture ouvrière traditionnelle. Dénonçant la montée en puissance de l’individualisme libéral, Michéa déplore que les idéaux modernistes bourgeois aient phagocyté le socialisme- processus qu’il analyse dans un autre de ses essais, Impasse Adam Smith (Champs-Flammarion). Il explique pour le Magazine Littéraire, ce que sa trajectoire intellectuelle doit à l’auteur d’Hommage à la Catalogne.

Orwell est en quelquesorte le père de la pensée antitotalitaire. Maintenant que l’antitotalitarisme est hégémonique et que, conjugué avec le règne sans partage du marché, il prétend accoucher de la fin de l’Histoire, n’est-il pas dépassé par ses idées devenues folles ? Autrement dit, Orwell n’est-il pas un penseur pour le XXe siècle ?

JC Michéa : Je ne partage pas du tout votre optimisme en ce qui concerne l’antitotalitarisme. En réalité, ce qui est devenu hégémonique, depuis le promotion médiatique des « nouveaux philosophes », c’est essentiellement l’usage libéral du concept de totalitarisme. Soit en d’autres termes, une version extrêmement appauvrie de la vieille doctrine « des droits de l’homme » (généralement réduite, pour les besoins de la cause, à l’improbable « lutte citoyenne » contre « toutes formes de discrimination ») qui, en suggérant une image convenue de « l’empire du mal », a surtout servi à légitimer le repli massif du clergé intellectuel sur les dogmes fondateurs de l’« empire du moindre mal », politique et culturel. Or, ce qu’Orwell s’efforçait de saisir sous le terme alors naissant de "totalitarisme est autrement plus original et profond- on ne devrait d’ailleurs jamais oublier que ses théorisations n’ont pas été dans le tour d’ivoire d’un campus universitaire mais bel et bien à l’épreuve du feu, c’est à dire à partir de l’expérience directe, dans le Barcelone de 1937, du stalinisme réellement existant et de la terrible chasse à l’homme dont lui-même et ses camarades du Poum ont fait l’objet dès leur retour du front d’Aragon.

Au-delà des mécanismes classiques de la terreur policière, il a en effet très vite compris qu’aucune organisation totalitaire ne pourrait durablement fonctionner sans le développement d’un nouveau type d’« intellectuels » ( il incluait sous ce nom, à la suite de James Burnham, tout ceux qui sont préposés à l’encadrement technique, managérial, et culturel du capitalisme avancé) et de sa pratique spécifique : l’idéologie. Non pas au sens marxiste du terme (un discours qui rationalise inconsciemment des intérêts de classe) et encore moins au sens libéral (toute espèce de conviction morale ou philosophique visant à exercer ses effets au-delà de la sphère privée). Mais au sens d’un régime mental inédit (du moins à cette échelle), plongeant ses racines das l’amour du pouvoir, et de nature à induire les zélés pratiquants une anesthésie générale du sens moral.

La victoire de l’idéologie serait donc la défaite de l’éthique ?

Pas seulement de l’éthique. Pour Orwell, cette insensibilité morale à d’autres conséquences : d’une part un aveuglement stupéfiant à la réalité (« il ment comme un témoin oculaire », aimaient à plaisanter les Soviétiques), de l’autre, la perte de tout sens esthétique et de tout sentiment de la langue écrite et parlée. Si la « LTI » de Victor Klemperer représente de ce point de vue, le penchant national-socialiste du « duckspeak » stalinien, il est cependant intéressant de notre qu’Orwell décelait certains prémices de cette corruption moderne du langage dans le jargon des « experts » et des journalistes de son époque. Or non seulement, comme chacun peut le constater, ce nouveau type humain à survécu sans dommage à la Chute du Mur de Berlin, mais il devrait être évident, à l’ère du « politiquement correct », de la consommation dirigée et du nouveau « management » capitaliste, qu’il se porte comme un charme, au point d’avoir été cloné de façon industrielle. C’est là, du reste, un phénomène qu’Orwell avait clairement anticipé : « D’après tout ce que je sais, écrivait-il ainsi en 1945, il se peut que, lorsque La Ferme des Animaux sera publiée, mon jugement sur l’Union Soviétique soit devenu l’opinion généralement admise. Mais à cela servirait-il ? Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès. Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. »

Etes-vous si sûr que l’orthodoxie antitotalitaire d’aujourd’hui ne constitue nullement un progrès par rapport à celle d’hier ?

Il faudrait, encore une fois, s’interroger sur la solidité réelle de cette supposée « hégémonie » du discours « antitotalitaire ». Si l’analyse d’Orwell est juste, il est tout à fait possible, au contraire, que le retour inévitable (selon la loi des cycles idéologiques) d’un certain degré de critique anticapitaliste s’accompagne de nouveau d’une remise en question du concept de « totalitarisme », - conformément au principe particulièrement stupide que veut que les ennemis de nos ennemis soient nécessairement nos amis ( l’« islamophobie » pourrait, dans cette hypothèse, constituer l’un des substituts les plus présentables du vieil « antisoviétisme primaire »). Si tel était cas, il faudrait alors conclure que nos élites intellectuelles_ à l’image de ces émigrés retrouvant leurs privilèges après la chute de l’Empire- n’auraient rien appris ni rien oublié. Tel est souvent le prix à payer- remarquait d’ailleurs Orwell- pour le rêve d’une société « dans laquelle ce serait enfi l’intellectuel qui tiendrait le fouet ».

Je ne voudrais pas vous peiner, mais Orwell ne nous apprend-il pas qu’il faut préférer le moindre mal au mal tout court, comme le montre son patriotisme résolu pendant la guerre ?

Vers la fin de sa vie, Orwell a effectivement écrit dans l’un de ses carnets d’hôpital, qu’en politique « il ne s’agit jamais que de choisir le moindre des deux maux ». Mais c’est uniquement parce qu’il faisait alors allusion à son positionnement personnel durant la Seconde Guerre mondiale, et donc à ces situations historiques extrêmes « auxquelles on ne peut trouver d’issue qu’en se comportant en forcené ou en dément », -tout en ajoutant que, même dans de telles situations, « il faut réussir à maintenir inviolée une par de soi-même ». On est donc très loin du discours tenu par les libéraux. Pour ces derniers, en effet, ce qui a toujours fondé leur appel à une politique du moindre mal, ce n’est pas tant l’existence toujours possible de tels situations historiques (et l’époque des guerres civiles de religion en était assurément une), c’est plus fondamentalement, la nature même de l’homme, dont il faudrait toujours attendre le pire, pour peu qu’il refuse d’écouter la seule voix de son intérêt bien compris. Une telle hypopthèse métaphysique est évidemment aux antipodes des idées d’Orwell sur la « décence » naturelle des travailleurs et des simples gens, telle qu’il l’avait découverte à Wigan et sur le front espagnol.

Le péché philosophique originel des libéraux c’est, en somme, d’avoir transformé en vérité anthropologique universelle ce qui n’était éventuellement que la vérité provisoire d’une situation particulière ; oubliant du même coup que, si l’homme est de toute évidence capable du pire, il est tout autant capable du meilleur, dès lors que les circonstances et le contexte ne s’y opposent pas radicalement. Et le socialisme d’Orwell (la « société décente ») reposait justement sur cette conviction profonde qu’il était encore possible d’édifier un contexte politique, social et culturel d’encourager en permanence les individus à donner, autant qu’il est possible, le meilleur d’eux-mêmes. On peut certes trouver utopique une telle société. Mais il n’y aurait aucun sens à présenter celle-ci comme un « moindre mal ».

Orwell établit une distinction entre la gauche et le socialisme. Et vous avez fort bien montré comment la gauche, par sa naissance même comme partu du mouvement, était logiquement devenue la meilleure alliée du capitalisme (ce qui signifie d’ailleurs qu’il n’y a plus de grande différence entre elle et la droite et que donc ces catégories ne sont guère utiles). Etes-vous, avec Orwell, le défenseur d’une gauche non moderne ou d’un socialisme conservateur, bref d’un anarchisme tory ? Ne sont-ce pas des oxymores ?

Ce ne sont que des oxymores qu’à l’intérieur du dispositif idéologique légué par les courants dominants de la philosophie des Lumières (il faut donc en exclure cette tradition du républicanisme « néoromain » dont Orwell- Bernard Crick l’a souligné-était souvent assez proche). Pour les élites intellectuelles du XVIIIe siècle, en effet, il s’agissait avant tout de tracer une ligne de démarcation infranchissable entre les partisans du « Progrès » et de la « Raison » (ce que l’on appellerait bientôt la « Modernité ») et les tenants d’un passé ténébreux, que les progressistes les plus radicaux assimilaient en bloc à l’absurde système « féodal » et à son cortège de superstitions populaires, de coutumes ridicules et de préjugés inacceptables. L’ambiguïté d’un tel dispositif- dans lequel Engels voyait le « règne idéalisé de la bourgeoisie »- saute immédiatement aux yeux. D’une part, il a conduit à ancrer le libéralisme- moteur principal de la philosophie des Lumières- dans le camp des « forces de progrès » (on sait d’ailleurs que Constant, Bastiat et Tocqueville siégeaient à gauche, voire à l’extrême gauche du Parlement). De l’autre, il a contribué à rendre d’avance illisible la critique socialiste originelle, puisque celle-ci allait précisément naître d’une révolte contre l’inhumanité de l’industrialisation libérale et l’injustice de son droit abstrait. Ce qui explique au passage, qu’un Marx- à la différence d’une Marie-George Buffet ou d’un Olivier Besancenot- n’aurait jamais songé à se revendiquer de la gauche : comme la plupart des socialistes de son temps, il défendait encore la précieuse indépendance du mouvement des travailleurs, tant à l’égard de la droite monarchiste qu’à celui de la gauche libérale, quitte à appuyer parfois cette dernière pour des raisons purement tactiques et provisoires.

Y’aurait-il des accointances entre la révolution (le socialisme ?) et la réaction ?

Oui, si l’on tient aux schèmes idéologiques introduits par la « nouvelle philosophie ». Mais cette atopie singulière du socialisme naissant ne signifie évidemment pas que ses partisans entendaient revenir au monde d’avant la Révolution. Ce qui est sûr, en revanche, c’est ce que leur dénonciation de ce dernier était infiniment plus subtile que celle des idéologues de gauche. Dans leurs critiques de l’Ancien Régime, ils prenaient en effet toujours soin de distinguer ce qui relevait du principe hiérarchique (un socialiste est par définition hostile à toute forme d’oligarchie, quand bien même elle se fonderait sur la prétention de certains à être « plus égaux que les autres ») et ce qui relevait du principe « communautaire » (la Gemeinwesen de Marx) et de ses conditions morales et culturelles : un socialiste s’oppose par essence à ce qu’Engels appelait la « désagrégration de l’humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier ». Pour les premiers socialistes il était donc clair dans laquelle les individus n’auraient plus rien d’autre en commun que leur aptitude rationnelle à conclure les marchés intéressés ne pouvait pas constituer une communauté digne de ce nom- on remarquera, au passage, que la gauche contemporaine aurait presque fini par nous faire oublier l’étymologie même des mots de « communisme » et « socialisme ».

Tout cela, naturellement, Orwell le sentait et le vivait de façon viscérale. Et c’est avant tout cet aspect du « passé » (celui qui fonde, en définitive, une grande partie du sens et du charme de l’existence humaine) qu’il désirait protéger et développer, jusqu’à en faire l’horizon nécessaire- ce n’est qu’un paradoxe apparent- de toute vie privée réussie. Et quitte, selon son habitude, à multiplier les provocations philosophiques destinées à éveiller les intellectuels de gauche de leur éternel sommeil dogmatique. C’est ainsi par exemple, qu’il confia un jour que, « ce dont avait besoin l’Angleterre, c’était de suivre le genre de politique prônée par le G.K’s Weekly de Chesterton : une forme d’anticapitalisme et de joyeuse Angleterre agraire et médiévale ». C’est à coup sûr dans ce cadre précis qu’il convient d’interpréter sa dernière volonté d’être inhumé selon le rite anglican. Il ne croyait évidemment pas en Dieu, mais il n’en pensait pas moins que « le véritable problème était de trouver un moyen de restaurer l’attitude religieuse, tout en considérant que la mort est définitive ». Non qu’à ses yeux le sens moral trouve son fondement réel dans la religion, mais simplement parce qu’il était convaincu- et bien des révoltes populaires lui donnent raison sur ce point- que la religion pouvait aussi fonctionner, à l’occasion, comme l’un des habillages culturels les plus efficaces de la common decency.

D’accord chez Orwell, l’expérience existentielle précède et domine l’élaboration théorique. Il ne part pas des idées mais des individus concrets et de leurs vies concrètes pour penser le monde commun. Mais justement, la common decency est une disposition personnelle plus qu’une construction collective. Le pari sur la persistance de cette disposition n’est-il pas un peu hasardeux- peut-être vivons-nous une mutation anthropologique qui consacrerait la victoire de l’individu rationnel des libéraux sur l’homme décent d’Orwell ? Est-il raisonnable aujourd’hui, aujourd’hui, de prétendre édifier la maison commune sur une moralité partagée ?

Orwell est incontestablement un moraliste, si l’on entend par ce mot celui qui- à l’image d’un Spinoza ou d’un Nietzsche- s’efforce en permanence de chercher l’homme derrière l’idée. Pour lui aucune société matérialiste n’était envisageable sans cette personnelle d’implication du sujet dans ses actes qui est le principe ultime de toute décence et de toute honnêteté intellectuelle ; et il est certain qu’au XXe siècle, peu d’intellectuels auront autant payé de leur personne pour essayer d’accorder leur vie à leurs idées (de là l’admiration que lui vouait, par exemple, un Henry Miller, pourtant si éloigné de ses convictions socialistes). Cette exigence morale est le fondement le plus stable du double combat qu’il a conduit en permanence contre l’indifferentisme moral des libéraux et contre « l’esprit réduit à l’état de gramophone » qui caractérise les intellectuels totalitaires. Cependant, il convient d’ajouter que la common decency - condition première de toute révolte authentique- ne représentait pour Orwell que le point de départ nécessaire d’une politique socialiste. Il faut certes « s’appuyer sur elle », écrivait-il, mais aussi et surtout lui assurer « un développement infini » sous peine de se retrouver piéger, d’une manière ou d’une autre, dans l’autre, dans l’univers délétère du « communautarisme » et du nationalisme. Rappelons qu’Orwell, à la différence des intellectuels de gauche d’aujourd’hui, savait parfaitement distinguer ce dernier de l’attachement ce dernier de l’attachement à son pays natal et du dévouement patriotique. Ce qui est ici en jeu, c’est donc une fois de plus l’éternelle dialectique du particulier et de l’universel : en ce sens, toute théorisation socialiste doit quelquechose à Engels, même si Orwell, en bon anglais, manifestait une solide indifférence pour l’oeuvre de celui-ci.

En somme, la cité d’Orwell se construit non pas sur l’ablation des singularités concrètes mais à partir d’elles ?

C’est non seulement l’idée-clé de toute sa politique, mais c’est aussi, selon moi, ce qui en fait toujours l’intérêt et la force. Comme le prouve, en effet, l’expérience de toutes grandes révoltes populaires (mais aussi bien l’histoire de l’art), c’est toujours à partir d’une tradition culturelle particulière qu’il apparait possible d’accéder à des valeurs véritablement universelles, c’est à dire à des valeurs susceptibles de parler à tous. Celles-ci ne peuvent jamais constituer un point de départ acquis d’avance, et dont la condition première serait la ruine de tous les enracinements particuliers- un peu comme si, par exemple, l’amour des langues étrangères ne pouvait surgir que de l’indifférence au génie de la sienne propre. Elles se présentent toujours, au contraire, comme l’aboutissement d’un dur labeur historique- nourri, entre autres, de l’expérience des situations affrontées en commun- et qui doit finir par dégager tout ce qui, à l’intérieur d’une tradition culturelle donnée, se révèle effectivement universalisable, et donc d’être repris (moyennant un travail complexe de traduction) dans la culture universelle de l’humanité. Il ne fait aucun doute qu’Orwell aurait beaucoup apprécié la définition de l’écrivain portugais Miguel Torga : « L’universel, c’est la local moins les murs ». Aux antipodes des catéchismes modernes, elle permet en effet de distinguer une fois pour toute l’humanisme véritable ( horizon de tout projet socialiste) de cette présente uniformisation touristique et marchande de la planète pour laquelle Orwell éprouvait à juste titre une sainte horreur.

Dans le fond, aspire à une société d’adultes capables d’intégrer à leurs désirs l’existence de l’autre et d’accepter des limites. Il semble qu’ajourd’hui la plupart des gens souhaitent au contraire jouir d’une enfance éternelle. Si Orwell a quelquechose à dire, reste-il quelqu’un pour l’entendre ?

Il est assez facile de faire tenir ensemble la dénonciation orwellienne de l’égoisme libéral et ces appels réitérés à une vie adulte et responsable (ces appels l’avaient d’ailleurs conduit à réviser en partie son jugement sur Kipling). « Dans leur grande masse, écrivait-il, les hommes ne sont pas à proprement parler égoiste. Arrivés à l’âge de 30 ans ils abandonnent leurs ambitions personnelles essentiellement pour les autres ». Cette observation pertinente ( quoiqu’on pense de l’âge retenu) invite à conclure qu’égoisme et immaturité vont necessairement de pair, que le premier n’a rien de naturel- contrairement à ce qu’imagine les libéraux- et que chez un adulte il ne représente généralement que le solde non-réglé d’une histoire d’enfance. Une telle conviction explique sans doute qu’on ne trouve aucune trace chez Orwell d’un quelconque culte politique de la jeunesse en tant que tel ( à travers l’exemple de la « Ligue antisexe », dans 1984, il souligne même le rôle sinistre qu’elle a pu jouer dans l’embrigadement totalitaire). Mais elle a en outre l’avantage d’éclairer un aspect majeur du développement des sociétés capitalistes contemporaines. En présentant comme une construction « idéologique » arbitraire toute référence à une autorité symbolique- c’est à dire tout montage normatif qui ne serait pas celui du marché ou du droit- , les libéraux ont en effet ouvert la voie à une bien étrange confusion : celle qui tend désormais à assimiler toute défense de la fonction paternelle à une simple réhabilitation masquée de la vieille domination masculine et patriarcale ( effectivement incompatible avec l’idée d’égalité).

Or il demeure toujours vrai que l’éducation d’un être humain suppose nécessairement l’intervention d’un « tiers » (quelquesoit le sujet appelé à occuper cette place) dont le rôle symbolique est de permettre cette prise de distance vitale avec la mère sans laquelle aucun sujet humain ne pourrait « grandir » ni donc accéder à l’autonomie véritable et à la maturité. En invitant à jeter le « père » avec l’eau du bain, l’idéologie libérale (comme l’éducation qu’il lui est associée) a donc certainement remporté l’une de ses victoires politiques les plus éclatantes- et l’on sait, malheureusement, le rôle décisif que la culture de gauche a joué dans cette victoire. Elle a en effet rendu plausible, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’avènement d’un monde dans lequel - la volonté de toute-puissance infantile n’ayant pu rencontrer ses limites indispensables- la maturité serait enfin devenue l’idéal inaccessible (et, du reste, privé de sens) et l’égoisme, la loi du grand nombre y compris après 30 ans. L’avènement d’un monde, en d’autres termes, dans lequel le capitalisme se trouverait théoriquement en mesure de reproduire à l’infini (mais à quel prix ?) le nouveau type anthropologique- un narcisse égoiste dominé par sa volonté de puissance qui est la clé ultime de tous ces montages métaphysiques.

Certes, nous sommes encore assurément très loin d’un tel monde, à supposer même qu’il puisse tout simplement fonctionner. Mais, s’il est vrai, comme l’écrivait George Trow, que, « lorsqu’il n’y a plus d’adultes, commence le règne des experts », il existe déjà suffisamment de signes pour laisser présager qu’une mutation aussi inquiétante est bel et bien en cours dans l’un de ses rares accès de pessimisme (c’était, il est vrai, en 1939), Orwell avait écrit qu’il se pourrait un jour « qu’on créé une race d’hommes n’aspirant pas à la liberté, comme on pourrait créer une race de vache sans cornes ». Souhaitons que, pour une fois au moins, il se soit vraiment trompé.


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