Élections 2017 : le coup d’État oligarchique

jeudi 15 juin 2017
par  LieuxCommuns

Concernant les élections précédentes, on lira Élections françaises 2012 : L’oligarchie à visage humain, ainsi que 2007, l’oligarchie s’affirme.


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L’élection présidentielle de 2017 est sans précédent, même si elle prolonge des tendances lourdes : elle entérine le règne des lobbys, des corporations influentes, des communautarismes. C’est la version française d’une évolution mondiale qui voit la dislocation progressive des cadres géopolitiques, so­ciaux ou mentaux qui permettaient un reste de souveraineté populaire. La décomposition de ce en quoi nous croyons s’accélère, et le cauchemar qui vient ne trouvera de terme qu’avec le réveil politique et social des populations.

Depuis 2011, les mouvements dits « popu­listes » se multiplient en Occident, prenant différ­entes formes (gauchisme, conserva­tisme, nationalisme ou régionalisme), mais sans embrasser toutes les dimensions des crises que nous traver­sons. Même s’ils par­viennent quelquefois à parta­ger le pouvoir (Orbán en Hongrie, Podemos en Espagne, M5S en Italie, Trump aux USA, Brexit en Grande-Bretagne,... ), ils restent des réactions confuses, multiformes et contradictoires face aux évolutions profondes et irréversibles de nos so­ciétés contemporaines et en révèlent la dérélic­tion des mécanismes de directions. Partout les oligarchies en place sabotent, ac­compagnent ou utilisent ces courants selon des lignes improvi­sées.

Les élections présidentielles Françaises étaient ainsi menacées par la percée du Front National, bête noire de la Ve répu­blique et signe ostensible de sa crise de régime.

L’ « étrange campagne » électorale qui s’est déroulée a été le théâtre de l’intervention directe d’une coalition d’intérêt de certaines parties de l’oligarchie. Il s’est agit pour elles, essentielle­ment, de promouvoir un insipide héritier du « hollandisme » et d’exploser en vol le favori, le candidat Fillon, pour des « affaires » à la fois an­ciennes et courantes dans le milieu, afin de porter aux nues un pur produit de l’oli­garchie ; M. Ma­cron.

L’assentiment général qu’a rencontré ce putsch institutionnel, vécu comme un « 18 bru­maire » en direct, au su et au vu de tous, montre le degré de soumission du monde politique face aux puis­sances financières et surtout média­tiques. Quant aux populations, elles restent ma­joritairement té­tanisée par le chantage d’une en­trée du pays en crise ouverte et profonde telle qu’aurait pu être, par exemple, l’accession au pouvoir du Front Na­tional.

Un putsch institutionnel

Devenu un improbable chef d’État par l’ac­tion simultanée de milieux influents, essentiel­lement bancaires, médiatiques et judiciaires, E. Macron, dauphin de l’oligarchie incarne la fin de l’État. Il ne peut qu’être le président des lobbys, l’homme de paille des rivalités auxquelles se livrent tous les groupes de pressions qui régentent depuis des décennies la vie du pays : juges, hauts fonction­naires, média audio-visuels, appareils de partis, sommets de l’armée et des polices, banques et fi­nanciers, pa­tronats, conglomérats industriels, ré­seaux d’influences étrangers et maintenant com­munautés ethnico-religieuses. Contrairement au fantasme gauchiste, et son petit frère le délire complo­tiste, l’oligarchie n’est pas une caste, ni une classe, ni même un milieu uni, soudé, et mû par des intérêts bien compris : elle est l’ensemble des sommets de di­verses pyramides, de nœuds de réseaux, dont les stratégies, les moyens et les fi­nalités peuvent être fort divergentes. Ce sont ces conflits eux-mêmes, tout autant que leurs visées explicites qui accélèrent le dépe­çage du pays, sa fragmentation et, à terme, son éclatement.

Si il y a un « projet » derrière la conduite que l’oligarchie va adopter tout au long des pro­chaines années, c’est celui de la dislocation de tous les cadres permettant la souveraineté popu­laire. C’est ainsi que le verrou électoral vient de sauter, privant, peut-être sans retour, le peu de contrôle que le peuple avait sur des institutions « représentatives » républicaines, déjà minées par une abstention massive et croissante. Mais c’est, bien au-delà, une unité politique, sociale, culturelle, anthropolo­gique, construites au fil des siècles, qui est en train d’être détruite – ou re­niée...

Ce n’est, principalement, qu’une accentuation des mutations en cours depuis des décennies. On peut tenter d’en schématiser les grandes ten­dances.

L’accélération des grandes dynamiques mondiales

Il y a d’abord tout le monde non-occi­dental, dont les décolonisations n’ont ouvert sur aucune alternative puisque tous les pays se sont immé­diatement ou progressivement alignés sur le « modèle de société » occidental. Alors que ce­lui-ci comportait en germe la possibilité d’établir des sociétés égalitaires, c’est surtout les moyens de démultiplier leur propre puissance (politique, économique, militaire, démogra­phique) qui ont été importé. Le bouleversement de civilisations millénaires et la destruction ra­pide du cadre de vie locale comme des res­sources et équilibres écologiques, sans tou­jours que le mode de déve­loppement ne tienne ses promesses, ne peut que provoquer des dérè­glements et des effondrements en série. C’est le cas dans l’Amérique Latine et, surtout, dans les zones arabo-musulmanes, où se développe un totalitarisme qui prospère sur le chaos. Les mou­vements d’immigration vers les zones occiden­tales ou occidentalisées, encore stables et pros­pères, ne fait que commencer.

Il y a ensuite, en Occident, le processus d’oli­garchisation par lequel l’ensemble de la so­ciété est orientée par la consommation, le pres­tige et le pouvoir. Alors que pendant des siècles, l’Europe a été le foyer de mouvements d’émancipation pour qui la possibilité d’une autre organisation politique et sociale s’incar­nait dans des luttes quotidiennes, il ne subsiste aujourd’hui que le seul horizon d’un maintien a minima du niveau de vie. Avec la fin des grands combats pour la justice sociale et l’égalité poli­tique dès l’après-guerre, les dominants restent seuls aux com­mandes, d’autant plus fascinants et enviés. Ils semblent maintenant décidés à démanteler tout ce qui donnait aux peuples un peu de pouvoir sur la vie publique et l’orientation de leur existence.

La fin de la modernité occidentale

Cette interpénétration entre un Occident qui se délite et de vastes zones mondiales qui se désa­grègent crée une situation historiquement inédite qui transforme radicalement des proces­sus que l’on croyait connus. C’est ainsi que l’im­migration, l’islamisme et la délinquance, obéis­sant jusqu’ici à des logiques propres, s’agencent et s’entre-ali­mentent au point de d’être devenu, en quelques années, un éléments moteur dans le délabrement contem­porain. L’idéologie officielle, le gau­chisme culturel qu’incarne jusqu’à la caricature M. Ma­cron, accompagne ces perspectives cau­chemardesques en les re­baptisant multicultura­lisme. C’est en réalité l’autre nom du clientélisme, du communauta­risme, de la corruption et de l’op­portunisme, soit l’éclatement de l’unité d’un peuple. Autrement dit : le retour à des méca­nismes de gouvernements que la modernité et ses révolutions populaires avaient mis à bas.

L’élection présidentielle de 2017 signifie pour les populations l’entrée dans un monde où elles n’au­ront plus d’autres recours qu’elles-mêmes, perpé­tuellement soumise à une torture psychologique : elles sont prises en tenaille entre le « haut », une oligarchie pillarde qui a décidé de rompre ses liens historiques avec la société, et le « bas », des marges violentes croissantes qui re­nouent avec la haine ethno-religieuse anti-occidentale. A moins d’un sursaut nationaliste qui ouvrirait la voie à des affrontements armés, l’interpénétration de ces deux milieux ne peut qu’aller croissant. Seule une surrection populaire ouvrirait un ave­nir désirable.

Mais les réactions « populistes » qui ont cours ne sortiront de la confusion qu’en se réappropriant les vieux réflexes des mouvements ouvriers, et d’abord en rompant radicalement avec le milieu poli­tique tel qu’il existe. Cela exigerait un travail de clarification qui tiendrait à l’écart toutes les idéolo­gies constituées, l’affirmation de la continuité d’une identité politique et culturelle, la réappropriation des modes d’actions directes qui se passent des intermédiaires politiques ou médiatiques et, certaine­ment, la renaissance de réflexes collectifs d’auto-défense qui ont toujours accompagné l’auto-organi­sation populaire. Ces perspectives sont peut-être lointaines : elles ont le mérite d’être les seules sou­haitables.

Lieux Communs
Juin 2017